Celte conspiration semble être de l'année
4. Ce titre se retrouve dans une loi qu'il ajouta au « Bréviaire d'AIaric ».
se faisait oindre avec les saintes huiles par l'évêque de Tolède. En cette même année 588, Keccarède demandait la main de Clotswinthe, sœur de Childebert d'Austrasie. La princesse était promise à Autharic, roi des Lombards, mais on rompit l'engagement pour donner satisfaction à la demande du roi des Visigoths sous réserve du consentement de Contran, roi de Bourgogne, oncle de la fiancée. Celui-ci n'avait pas oublié les malheurs d'une autre de ses nièces, Ingonde, mariée quelques années auparavant à Herménégild. « Comment voulez-vous, dit-il aux députés visigoths, que j'aie en vos promesses quelque confiance, quand ma nièce Ingonde a été mise en prison et que votre perfidie l'a fait mourir en exil, tandis que son mari était livré au bourreau ! Dites à votre maître que je ne recevrai plus de lui aucune ambassade. Dieu m'ordonne de venger Ingonde et j'obéirai à Dieu. » Des négociations entamées avec Athalacus de Narbonne ne pesaient peut-être pas moins que le souvenir de la reine Ingonde sur la réponse du roi de Bourgogne qui, vers ce temps, envoyait aux révoltés de la Gaule gothique une armée commandée par Didier, comte de Toulouse. Elle rencontra les troupes de Keccarède près de Carcassonne, les Francs furent battus et rejetés en désordre vers la Bourgogne par le duc Claude, gouverneur de la Lusitanie (588). Cette victoire n'eut pas pour résultat de renouer les négociations d'un mariage, base probable d'une future alliance. Keccarède, qui avait auparavant éprouvé un autre refus, en demandant Kingonthe, fille de Chilpéric et de Frédégonde, renonça aux mariages étrangers et épousa Bada, fille d'un des plus riches seigneurs de son entourage.
Le 8 des ides de mai 589, Reccarède convoquait à Tolède un concile des évêques de son royaume (Espagne et Gaule Narbonnaise) comptant 62 évêques et 5 métropolitains. Nous avons de ce concile un procès-verbal assez détaillé. On y lit qu'avant les opérations du synode, le roi avait invité les Pères qui y devaient siéger à se préparer par le jeûne et la prière. Ceux-ci décidèrent un jeûne de trois jours et fixèrent la première séance au 8 mai. Le roi y assistait. Il prit la parole et engagea le synode à remercier Dieu de ce qu'un si grand nombre de personnes s'étaient converties à la foi catholique ; il lut ensuite une déclaration qu'il avait composée. Elle contenait la foi orthodoxe au sujet du Fils et du Saint-Esprit, sans oublier le procedere du Saint-Esprit a Pâtre et Filio ; le mémoire rapporte ensuite comment la foi orthodoxe avait été opprimée en Espagne et comment lui, le roi, était revenu à l'Eglise universelle et avait engagé tout son peuple à faire de même. La célèbre et magnifique nation des Goths, ajoute-t-il, avait, en parfaite intelligence avec lui, pris part à la communion de l'Église catholique, et il avait aussi gagné à la vérité les Suèves qu'il avait soumis et qui avaient été infectés d'hérésie par un autre ^. Le devoir des évêques était maintenant d'instruire ces peuples; quant à lui, il avait réuni ce synode afin de lui donner les preuves de son orthodoxie. Il anathématisait donc Arius et sa doctrine, et reconnaissait les conciles de Nicée, deConstantinople, d'Ephèseet de Chalcédoine, de même que les conciles de tous
1. Se reporter à ce que nous avons dit du rôle de saint Miirlin de Braga dans la conversion des Suèves. Il est possible que les paroles de Reccarède fissent allusion à un retour de faveur de l'arianisme après la délaiîe finale des Suèves en 583 jusqu'à l'avènement de Reccarède en 580.
les évêques orthodoxes qui ne s'étaient pas écartés de la foi de ces quatre grands conciles. Il ajouta à sa déclaration les professions de foi de Nicée, de Constantinople et de Chalcédoine, donna la formule de Constantinople avec ces mots : ejr Pâtre et Filio procedentem et souscrivit cette formule avec la reine Bada. Les pères de Tolède poussèrent alors des acclamations en l'honneur de Dieu et du roi ; ils engagèrent les évêques nouvellement convertis, les clercs et les nobles, à émettre, eux aussi, une profession de foi. Grâce à cette vertu persuasive qui s'attache à la parole des rois tant qu'ils sont puissants, les évêques ariens se déclarèrent convaincus de l'égalité des trois personnes divines ; c'étaient liguas, Ubiligisdo, Murila, Sunnila, Gandingo, Becliila, Arvito et Froisclo avec leurs prêtres et leurs diacres, les seigneurs Gusino, Fonsa, Afrila, Aila et d'autres encore, Goths et Suèves. On rédigea en conséquence une profession de foi qui, sous vingttrois sentences d'anathème, rompait définitivement les liens entre la nation des Visigoths et la croyance arienne. Le roi proposa ensuite au synode d'ordonner que l'on suivît dans le royaume la coutume en usage auprès des Pères grecs, c'est-à-dire que l'on récitât partout Je symbole à la messe. Les évêques devaient en outre publier des canons disciplinaires pour le règlement des mœurs. Ces canons sont au nombre de vingt- trois et plusieurs d'entre eux aident utilement à comprendre l'état de l'Espagne au moment où le catholicisme en prenait possession pour y établir pendant cent vingt années un régime sans analogue depuis lors dans aucun pays. Le IIP concile de Tolède n'était d'ailleurs que le premier d'une longue série d'assemblées tenues dans la même ville
et qui semblent avoir pris à cœur de réaliser la fusion du pouvoir civil et de la puissance ecclésiastique. A ce titre, la législation que les conciles de Tolède ont rédigée présente un intérêt très spécial, nous lui ferons une large place dans le récit des derniers règnes qu'il nous reste à retracer.
Après avoir rappelé les sources de la législation : anciens canons, conciles, lettres synodales des papes, on s'appliquait par-dessus toutes choses à la question des ordinations (can. 1); on mentionnait le chant à haute voix du symbole à la messe (can. 2) et on passait à l'énumération de divers points entre lesquels il serait puéril de vouloir introduire un lien ou un développement didactique. Can. 3 : Aucun évêque ne doit aliéner les biens de l'Jlglise. Ce qu'il a donné aux moines et aux églises de son diocèse, sans léser les droits de sa propre Eglise, doit être regardé comme définitivement donné. 11 doit également secourir les étrangers, les clercs et les pauvres. Can. 4 : Avec l'assentiment de son concile , l'évêque peut changer en un couvent une de ses églises paroissiales. Can. 5 : Défense aux évêques, prêtres et diacres convertis de l'hérésie d'user du mariage sous peine d'être réduits au rang de lecteur. Quiconque garde dans sa maison des femmes qui ne lui sont pas parentes sera puni à cause des soupçons qu'il fait naître, et ces femmes seront vendues par l'évêque, qui en donnera le prix aux pauvres. Can. 6 : Les affranchies sont sous la protection de l'Eglise. Can. 7 : Pendant que les clercs prennent leur repas on doit lire la sainte Écriture. Can. 8 : Les clercs issus de familles appartenant au fisc ne doivent être réclamés par personne, sous prétexte que le roi a donné ces familles à quelqu'un. Ces clercs restent dans
rÉglise, après avoir toutefois payé le prix de leur rachat. Le roi adhère à cette ordonnance. Can. 9 : Les évêques ariens qui se sont convertis à la foi catholique, appartiennent, eux et leurs biens, aux évechés dans lesquels ils se trouvent. Can. 10 : Les veuves qui ne veulent plus se remarier ne peuvent y être contraintes par personne. Si elles veulent se remarier, elles sont libres dans leur choix. 11 en sera de même pour les jeunes filles : nul ne peut les forcer à épouser un homme dont elles ne veulent pas. Quiconque fait violence à une veuve ou à une vierge liée par le vœu de chasteté sera excommunié. Can. 11 : Dans quelques Églises de l'Espagne, il s'est introduit un abus dans la pénitence, c'est-à-dire que l'on pèche tout à son aise et que l'on revient constamment demander au prêtre la réconciliation. Cet abus doit cesser, et, conformément aux anciens canons, quiconque se repent de sa faute doit être d'abord exclu de la communion et se présenter souvent ensuite pour recevoir, en qualité de pénitent, l'imposition des mains. Son temps de pénitence passé, il peut, si l'évêque le trouve bon, être de nouveau admis à la communion; mais si, pendant son temps de pénitence, ou bien après, il retombe dans son ancien péché, il sera soumis aux peines décrétées par les anciens canons. Can. 12 : Lorsqu'un homme veut faire pénitence, on doit d'abord lui couper les cheveux, et s'il s'agit d'une femme, elle doit changer d'habit : car il arrive souvent que le temps de la pénitence passé, on retombe dans les anciennes fautes. Can. 13 : Aucim clerc ne doit en citer un autre devant un tribunal civil. Can. 14 : Aucun juif ne doit avoir une chrétienne pour femme ou pour concubine ; les enfants issus d'une pareille union
284 LESPAGNE CHRÉTIENNE.
doivent être baptisés. Les juifs ne doivent pas non plus exercer une fonction publique qui leur permette d'édicter des peines contre les chrétiens ; ils ne doivent pas acheter d'esclaves chrétiens, pour se faire servir par eux, et si ces esclaves ont été soumis à des rites judaïques, ils seront affranchis sans avoir besoin de payer de rachat, et ils reviendront au christianisme. Le roi veut que ces prescriptions soient insérées dans les canons. Can. 15 : Lorsque des esclaves du fisc ont bâti et ont doté des églises, l'évêque doit prier le roi de confirmer ce qu'ils ont fait. Can. 16 : Les clercs et les juges civils doivent réunir leurs efforts pour détruire l'idolâtrie, qui est très répandue en Espagne et dans les Gaules. Can. 17 : Ils doivent également unir leurs efforts pour détruire cette abominable coutume très répandue qu'ont les parents de tuer les enfants pour ne pas les nourrir. Can. 18 : Comme en Espagne les Eglises sont pauvres et éloignées les unes des autres, on ne tiendra, tous les ans, qu'un seul concile provincial (au lieu de deux). Conformément aux ordres du roi, les juges et les employés du fisc devront s'y trouver le l^*" novembre, pour apprendre de quelle manière on doit traiter le peuple avec douceur et avec justice. Les évêques doivent aussi, conformément à la volonté du roi, surveiller les juges, les réprimander ouïes dénoncer au roi, s'ils se conduisent d'une manière insolente, ou bien les excommunier, s'ils ne s'amendent pas. L'évêque examinera avec deux se/iiores de quelle amende doit être frappé le juge qui ne se rend pas au synode. Avant que le synode ne soit dissous, on doit annoncer le temps et le lieu où se tiendra le prochain synode, afin que le métropolitain n'ait pas à faire de nouvelles citations ou
invitations. Can. 19 : Plusieurs de ceux qui ont bâti une église demandent qu'elle soit consacrée, avec la réserve que le bien dont ils ont fait donation à cette église ne soit pas administré par l'évêque ; cette prétention est inadmissible. Can. 20 : Plusieurs évê ques oppriment leurs clercs d'une manière illégale et cruelle, exigeant d'eux des redevances et des corvées. Les clercs ne leur doivent que ce qu'il est habituel de donner, et ceux qui sont molestés doivent porter plainte au métropolitain. Can. 21 : Les juges et les employés ne doivent pas, sous peine d'excommunication, employer les esclaves de l'Eglise et du clergé pour des corvées d'utilité publique ou privée. Can. 22 : Dans les enterrements on ne doit chanter que des psaumes; les poésies funèbres en usage pour ces solennités sont prohibées, de même que la coutume de se frapper la poitrine. L'évêque devra, autant que possible, détruire ces usages chez les iidèles et en particulier chez les clercs. Can. 23 : Les danses et les chants déshonnètes sont défendus les jours de fête.
Le roi confirma les décrets de ce synode par une ordonnance particulière, qui fut jointe au procèsverbal de l'assemblée, et il ordonna que ces décrets fussent observés par les clercs et par les laïques, menaçant de peines sévères quiconque les transgresserait. Il signa ensuite le premier au procèsverbal, et après lui signèrent 64 évêques et 7 mandataires d'évêques. On remarque parmi ces signatures : Masona de Mérida, Euphémius de Tolède, Léandre de Séville, Migétius de Narbonne et Pantardus de Braga,en Galice, ce dernier pour lui et pour son collègue Nitigisius, le second métropolitain de la Galice. Les huit évêques ariens convertis signèrent égale-
ment. Enfin, S. Léandre de Sévillelit un discours de clôture pour exprimer lajoie del'Église ausujetde la conversion des Visigoths. Il n'était pas seul à s'enfoncer dans l'hyperbole afin de mieux célébrer le grand événement; son vieil ami, le pape Grégoire P'', mis au courant de tout ce que nous avons rapporté, en était enchanté et félicitait Reccarède dans son style ecclésiastique le plus ampoulé : « Que dirai-je au dernier jugement quand je m'y présenterai les mains vides et que Votre Majesté traînera derrière elle des troupeaux d'âmes fidèles qu'elle a gagnés à la foi par l'empire de la seule persuasion ? Grief terrible qui accusera la tiédeur et l'oisiveté du grand pasteur des fidèles quand on verra les saintes sueurs des rois chrétiens pour la conversion des âmes. » Avec ces flatteries Grégoire 1°'' envoya à Reccarède un morceau de la vraie croix et une clef forgée avec quelques fragments des chaînes de saint Pierre. Le nouveau converti, dans un moment de ferveur, causa à la science un dommage irréparable en donnant ordre de brûler tous les livres ariens. C'est que, dès lors, il n'avait plus de mesure à garder ^ ses armées étaient partout victorieuses. Gontran, roi de Bourgogne, ayant voulu prendre sa revanche du revers de l'année précédente, avait éprouvé une nouvelle et complète déroute. 11 envoya une armée de 60.000 hommes, dit-on, dans la Gaule gothique, où elle fut taillée en pièces par une embuscade de 300 Visigoths. Grégoire de Tours parle à ce sujet de 5.000 morts et 2.000 prisonniers. D'un autre côté, les Basques chassés de l'Espagne par Léovigild avaient
1. Tailiian, Arianisme et militarisme dans VEspagne gothique, p. 77-79,8 démontré solidement contre l'opinion de M. Menendez y Pelayo que l'arianisme était ruiné dès lors comme parti politique.
escompté la conversion de Reccarède pour leur rouvrir leur pays et leur rendre les terres enlevées jadis sur les bords de l'Ebre, mais Reccarède, peu soucieux d'acclimater chez lui des gens si remuants, les refoula de l'autre côté des Pyrénées. Dans la Bétique, les Byzantins s'agitaient; Grégoire P"" s entremit afin de négocier entre Reccarède et l'empereur Maurice un traité aux termes duquel les possessions des Byzantins sur le littoral étaient confirmées, mais l'intérieur du pays leur était interdit. C'était à peu près les stipulations du traité intervenu, en 554, entre Athanagild et Justinien, traité dont l'original avait péri dans un incendie en 561.
Le règne de Reccarède inaugurait non seulement une politique religieuse nouvelle mais une civilisation différente de celle qui jusqu'à cette date avait prévalu parmi les Visigoths. Nous avons mentionné l'infiltration des usages byzantins, il faut ajouter à cela l'adoption exclusive de la langue latine dans les actes publics et dans le service divin. Ce ne sont là que des détails, mais qui révèlent la tendance du règne vers l'unification politique, législative et religieuse. Il y avait quelque mérite à l'entreprendre en un temps où la nation entière se composait d'éléments disparates ou hostiles entre eux : Goths, Suèves, Hispano-Romains séparés par des haines de races et de longues dissensions religieuses. Reccarède commença par consacrer l'égalité absolue des droits entre Goths et indigènes ; à cet effet, il prépara, par une nouvelle rédaction des lois gothiques, les voies à une législation commune et à l'abrogation du droit personnel qui demeurait une source inépuisable de divisions entre ses sujets. Chacune des lois qu'il publia devint obligatoire pour les deux
288 L'ESPAGNE CHKÉÏlEJNiNE.
peuples. Ce n'est que sous les rois Chindaswinthe et Recceswinthe que nous verrons abolir l'usage du Bieviarum alaricianum qui maintenait seul une distinction légale entre les deux races et interdisait les mariages entre les individus de l'une et de l'autre. C'est encore à Reccarède qu'il faut attribuer l'introduction du droit romain pour une proportion si considérable dans le code gothique. Ace règne remonte l'adoption générale de l'ère hispano-romaine.
La lecture des canons du IIP concile de Tolède explique suffisamment les éloges donnés à Reccarède par ses contemporains, en un temps où les ecclésiastiques étaient seuls ou presque seuls lettrés. Ce sont eux qui nous instruisent sur le compte du premier roi visigoth catholique et, ainsi qu'il faut s'y attendre, ils lui gardent une vive reconnaissance d'avoir amoindri la noblesse au profit du clergé. Samt Isidore s'exprime ainsi sur son compte : « Reccarède était d'un naturel doux et calme, d'une bonté rare; et tel était, sur les âmes, l'empire de sa douceur que ses ennemis mêmes ne pouvaient résister à l'attrait qui les portait vers lui. D'une libéralité sans bornes, il restitua à leurs propriétaires tous les biens que son père avait confisqués. Ses richesses appartenaient aux pauvres autant qu'à lui-même, car il n'ignorait pas qu'il n'avait reçu le pouvoir que pour en faire bon usage et mériter une heureuse fin par de saintes œuvres. »
Sous un tel prince, les institutions ecclésiastiques et monastiques se développèrent rapidement. Aussitôt après la célébration du IIP concile de Tolède, l'archevêque de Narbonne en promulgua les décrets dans la Gaule gothique (1^'" nov. 589). L'année suivante, 590, saint Léandre réunissait un concile pro-
vincial à Séville. Le 1°'" novembre 592, autre concile provincial à Saragosse pour les évêques de la province ecclésiastique de Tarragone ; le 17 mai 597, seize évoques de diverses provinces d'Espagne se réunissaient dans l'église de Saint-Pierre-et-Saint- Paul, à Tolède. Nous ne connaissons que deux canons décrétés par cette assem.blée : le premier pour recommander aux clercs la chasteté, le deuxième pour défendre aux évêques de s'approprier les biens donnés à une église de leur diocèse. Les évoques devaient, afin de se conformer aux prescriptions du fondateur et à celles des canons, placer dans ces églises un prêtre ou un diacre, ou au moins, si les revenus de l'église ne permettaient pas de faire plus, un portier, ostiariusy pour qu'il allumât le soir les cierges devant les reliques. En 598, concile à Huesca; en 599, le l*^*" novembre, synode à Barcelone. On voit d'après cette statistique, que l'institution si importante des réunions conciliaires fonctionnait désormais d'une manière régulière en Espagne. L'âme de cette politique religieuse d'envahissement était l'oncle du roi, saint Léandre, qui mourut en 603, tandis que Reccarède disparut en 60L Saint Léandre avait deux frères, Fulgence et Isidore, et une sœur. Florentine, tous d'église et tous, depuis, canonisés. Florentine était nonne et son frère écrivit pour elle un « Opuscule sur l'Institution des vierges et le mépris du monde » comprenant une règle monastique qui nous ouvre un jour intéressant sur les monastères espagnols de femmes pendant la période visigothique. Après un préambule dans lequel il compte parmi les prérogatives du mariage celle d'engendrer les vierges et de procréer des enfants pour le ciel, saint Fulgence énumère en vingt-un chapitres les l'espagne chrétienne. 17
obligations des nonnes vivant en communauté. Fuyez, dit-il. la conversation des femmes engagées dans le mariage, elles ne vous parleront que des objets de leur amour et de leurs désirs ; en vain elles paraîtront approuver votre institut, ce ne sera qu'une feinte de leur part pour vous séduire plus aisément : et pour vous inspirer leurs sentiments (ch. 1), Fuyez également toute familiarité avec les hommes, quelque réputation qu'ils aient de probité ; de fréquentes visites de leur part leur feront tort ainsi qu'à vous. C'est un mal de donner lieu aux autres d'en penser de nous, et deux personnes de différent sexe ne sont pas ensemble sans danger ; mais évitez avec beaucoup plus de soin la vue des jeunes hommes dont les moeurs ne sont point chastes ; ils ne peuvent faire sur votre cœur et votre imagination que des impressions dont les suites sont toujours dangereuses, soit de jour, soit de nuit (ch. 2). On doit aimer les hommes pour Dieu, dont ils sont l'ouvrage, et non pour la beauté du corps (ch. 3). A l'égard de la nourriture et de la boisson, il faut en user avec modération, dans la mesure de nos besoins et ne pas rechercher des mets sans lesquels on peut vivre. Si la faiblesse de la santé exige des soulagements, l'esprit du moins ne doit se relâcher en rien. Daniel n'eut que du mépris pour les viandes qu'on lui servit de la table du roi, il vécut de légumes (ch. 4). Quand vous aurez à parler à un homme, que ce soit en présence de deux ou trois de vos sœurs. Jésus-Christ n'eût pas parlé seul à la Samaritaine, si ses apôtres n'eussent été obligés de s'absenter pour aller acheter de quoi manger ; ils n'eussent pas non plus été surpris de le voir seul avec une femme si sa coutume n'eût été contraire. Partagez votre temps entre la prière et la
CONVERSIOiN DE L ESPAGNE VISIGOÏHIQUE. 291
lecture (ch. 5). Si vous travaillez des mains ou si vous prenez votre repas, qu'une autre vous lise quelque chose pendant cet exercice (ch. 6). Cherchez dans la lecture de l'Ancien Testament un sens spirituel, surtout dans le Cantique des cantiques qui est une figure de l'amour de Jésus-Christ pour son Eglise, et dans l'Heptateuque, c'est-à-dire les cinq livres de Moïse, et ceux de Josué, des Juges et de Rutli que l'on défendait autrefois aux personnes trop charnelles, comme pouvant leur être plus nuisibles qu'utiles (ch. 7). Proportionnez les jeûnes à la force du tempérament et à la viiolence des passions ; le jeûne est un moyen de dompter la chair et de la soumettre à l'esprit. Si vos infirmités ne vous permettent point d'observer un jeûne si rigoureux, vous ne pécherez point, mais vous regarderez comme audessus de vous celles que l'infirmité ne dispensera pas de la loi. Au reste, que celle qui par sa santé est en état de la suivre, ne se scandalise point des égards que l'on doit avoir pour celles qui se portent moins bien ; que celles-ci à leur tour s'humilient pour leur infirmité, et quelles aient de la douleur de ne pouvoir faire ce que font les autres (ch. 8). L'excès dans le vin est un crime mortel : une vierge donc qui est en santé fera bien de s'en abstenir ; celle qui est d'une santé faible ou qui est malade peut en user à la modération que saint Paul prescrit à Timothée (ch. 9) ; elle doit aussi user du bain imiquement pour le rétablissement de sa santé, tout autre motif le rend dangereux, surtout quand on le prend pour avoir la chair plus belle (ch. 10). La joie que donne une bonne conscience est celle qu'elle doit chercher; les joies mondaines ne doivent pas être de son goût : la tristesse qui est selon Dieu, leur est préférable,
c'est celle-là qui rend heureux et mérite des consolations (ch. 11). Saint Léandre veut que Florentine ait un amour égal pour toutes ses sœurs, sans distinction de personne, la qualité de servante de Jésus- Christ étant commune à toutes, toutes étant baptisées et recevant ensemble le corps et le sang de Jésus- Christ (ch. 13) ; mais à l'égard des besoins, il lui conseille de les proportionner aux infirmités de chacune, donnant plus à celle qui a de plus grandes infirmités, les biens demeurant en commun à toutes (ch. 12). S'adressant à sa sœur en particulier, saint Léandre l'exhorte- à conserver en tous temps une parfaite égalité d'âme, à fuir les titres honorifiques, à se regarder comme la servante de toutes ses compagnes (ch. 14). Il ne permet ni ne défend à Florentine l'usage de la viande, sachant qu'elle était d'une santé faible ; mais il ordonne aux nonnes en bonne santé de s'en abstenir (ch. 15) ; il est d'avis que sa sœur passe le reste de ses jours dans le monastère où elle était entrée, parce qu'encore qu'elle y rencontrât quelque sujet de tristesse par la discorde ou les murmures qui pouvaient y naître, elle trouverait toujours des exemples de vertu à imiter (ch. 16).
La vie commune des monastères a pris son origine chez les premiers fidèles, qui avaient tout en commun ; cette vie est préférable à la vie privée que mènent certaines vierges qui demeurent seules dans les villes, où elles ne laissent pas d'être occupées de plaire par la propreté de leurs habits et des soins de leur ménage, qui les détournent des choses de Dieu (ch. 17). Saint Léandre qualifie i>ol ce qu'une religieuse possède en propre â l'insu de la communauté, parce que tout devant être en commun, l'une
CONVERSION DE LESPAGNE VISIGOTHIQUE. 293
ne doit pas s'approprier ce qui appartient également à toutes (ch. 18). S'il est permis aux hommes charnels de jurer pour ôter tout soupçon de fraude , il ne l'est pas aux personnes spirituelles; lors même qu'elles sont assurées qu'elles disent vrai, elles se contentent de dire : cela est, cela n'est pas ; tout ce qu'elles pourraient y ajouter viendrait du diable (ch. 19). Les religieuses doivent éviter de se choisir une confidente; si ce qu'elles lui disent est bon, pourquoi n'en pas faire fprofiter tout le monde? (ch. 20). Saint Léandre finit sa règle en conjurant sa sœur de persévérer dans l'état qu'elle avait embrassé, et après être sortie de sa famille et de son pays, à l'imitation d'Abraham, de ne pas regarder derrière elle à l'exemple de la femme de Loth, de peur que ses sœurs ne voient en elle ce qu'elles devront éviter.
Il serait infiniment précieux de pouvoir rapprocher de la règle pourles Vierges celle que l'abbé de Biclar, Jean, écrivit pour la communauté de moines qu'ilavait groupée dans une vallée des Pyrénées (Vallis clara ^ Biclar). malheureusement cette règle est perdue. Cependant il nous reste d'autres documents utilisables sur le règne de Reccarède et, parmi ceux-ci, l'opuscule consacré à l'histoire des évêques de Mérida : De çitis patriim Emeritensium, occupe le premier rang'. Parmi les histoires miraculeuses, concession de l'auteur au goût du temps, se sont glissés nombre d'utiles détails, mais c'est principalement la vie de saint jNiasona qui nous montre l'existence active d'un évêque de cette époque. Au milieu d'éloges vagues, semblables aux lieux communs
\. Acta SancL, novembre, t. I, p. 309-339.
294 LESPAGNE CHUÉTIENNE.
ordinaires de l'hagiographie, on nous apprend que, par sa bonté, Masona obtint quelques conversions de juifs et de gentils, chose assurément rare dans ce temps et ce pays. A peine ordonné évêque, il fonda des monastères, bâtit des basiliques, éleva un hôpital destiné aux pèlerins et aux malades, aux chrétiens comme aux juifs. Sa libéralité se révélait en beaucoup d'autres circonstances. Il lui arrivait de faire briser le petit vase des mendiants pour le faire remplacer par un autre de plus grandes dimensions. Sa préoccupation à l'égard des pauvres ne connaissait l'apaisement que dans de nouvelles inventions charitables. Le biographe ne trouve d'autre moyen de le louer que de renchérir sans cesse sur les termes d'une louange à la louange qui suit. On devenait riche par le fait d'être au nombre de ses pauvres et, le jour de Pâques, les enfants de ceux qu'il avait ainsi comblés le précédaient, vêtus de casaques de soie au moment où il se rendait à l'église. A cela, il joignait une humilité profonde et une loyauté absolue, la prospérité pas plus que l'adversité ne parvenaient à l'ébranler. Léovigild aurait voulu procurer au parti arien l'appoint d'un homme si considérable et il ne négligea rien pour y parvenir, mais il échoua et l'exila. On amena à l'évêque un cheval vicieux, espérant qu'il serait vite désarçonné et peut-être tué ; mais il se trouva que Masona était excellent cavalier et l'évêque fut sain et sauf. Rentré dans son diocèse, à la suite d'un cauchemar du roi Léovigild, il fut exposé aux desseins violents d'une conspiration; enfin, débarrassé de l'évêque intrus, il put passer dans le calme ses dernières années. Quand il sentit approcher sa fin, il remit l'administration de son Eglise de Mérida à l'archidiacre.
COiNVERSION DE L'ESPAGNE VISIGOTHIQUE. 295
Celui-ci ne différait pas de la plupart des hommes, le pouvoir lui tourna la tête. On le vit aussitôt trancher du grand seigneur, révoquer les dispositions charitables de Masona, qui n'en pouvait croire ses oreilles quand on lui rapporta toutes ces choses. Le biographe raconte que le vieil évêque infirme se tira de son lit, se rendit à la basilique de Sainte-Eulalie et y pria jusqu'au moment où il dit : « Mon Dieu, vous m'avez exaucé? » Cet effort eût pu lui coûter la vie, mais sans doute les vieillards de ce temps étaient débiles d'une autre façon qu'on l'est de nos jours, car Masona ne s'en trouva que mieux et put reprendre l'administration épiscopale. L'archidiacre, vexé au delà de toute expression, fut frappé d'une syncope pendant l'office de vêpres, on l'emporta et il mourut trois jours plus tard. Masona lui survécut quelque temps.
Cette vie du plus célèbre des évêques de Mérida est représentative d'une carrière épiscopale sous la monarchie visigothique, c'est à ce titre qu'elle nous a retenu. Les alternatives de tout genre qui se succèdent au cours d'une vie un peu longue ne vont pas disparaître complètement après la conversion de Reccarède. Celui-ci, nous l'avons dit, mourut en 601 (février) et il eut pour successeur Liuva II (601-603) dont l'origine donne lieu à diverses interprétations ^ il semble qu'on puisse le tenir pour un fils en bas âge de Reccarède et de Bada. Le précédent, créé par Léovigild en faveur de ses fils, portait ses fruits, et le principe électif sur lequel reposait la
4. Isidore dit à son sujet : ignobile quidam matre progenilur. Làdessus on a imaginé d'en faire un fils naturel de Reccarède; le plus simple nous paraît être d'entendre ignobilis dans le sens que Bada, la mère du piince, n'était pas de race royale.
monarchie visigothique était, une fois déplus, violé. Le prestige héréditaire devait être grand et l'inlluence du clergé bien considérable puisqu'on était parvenu à mettre sur le trône un enfant; mais il est vrai que cet enfant témoignait dans ses dispositions précoces qu'il poursuivrait l'œuvre de Reccarède. Toutefois le calcul à trop longue échéance fut trompé. Le comte Wittéric, que nous avons vu conspirer au début du règne de Reccarède, se mit à la tête de ce qui restait du parti arien, s'empara du jeune roi, lui fit couper la main droite et ensuite le fit mettre à mort.
Wittéric chercha, sans succès d'ailleurs, à restaurer l'arianisme. Il tenta également de nouer des alliances de famille, et envoya sa fille Ermenberge à Thierry II, roi d'Orléans et de Bourgogne. Thierry renvoya la fille et garda la dot. C'était un cas de guerre. Pour l'entreprendre avec quelque chance de succès, Wittéric tenta de mettre dans son parti les rois d'Austrasie, de Neustrie et des Lombards, il échoua. Afin de trouver ailleurs quelque relief il essaya une expédition contre les Grecs de la Bétique, mais la malchance l'y suivit. Enfin, il fut assassiné à Tolède, pendant un banquet. Dès qu'il fut mort on se vengea sur son cadavre de la crainte que, vivant, il avait inspirée. On le traîna dans les rues, on le poussa hors de la ville et on le priva de sépulture (610).
Son successeur, Gondemar, était catholique zélé, général de quelque mérite et politique avisé. Il employa les deux années de son règne à des expéditions contre les Basques et les Grecs, entremêlées de quelques conflits — mais sans guerre — avec les Francs. L'avènement de Gondemar permit la
réunion d'un synode provincial à Tolède, dès l'année 610. Le procès-verbal assez laconique de ce synode rapporte que les évoques de toute la Carthaginoise avaient reconnu le siège de Tolède comme siège métropolitain, ce qui consacrait un droit plus ancien. Vers ce temps, Gondemar rendit un décret confirmant cette disposition et consacrant la dignité métropolitaine de Févêque de Tolède. Il ajouta que quelques évoques avaient refusé de reconnaître ce droit, cherchant à partager en deux provinces ecclésiastiques la province civile de Carthagène, et alléguant à ce sujet un synode tenu en 589, dans lequel Euphémius, évêque de Tolède, s'était contenté de prendre le titre de métropolitain de la province Carpetania. En cela, dit le roi, Euphémius s'est trompé, car Carpetania n'est pas une province, mais une regio, une partie de la Caj'thaginensis provincia. Cette province civile ne devait avoir qu'un seul métropolitain, de môme que les autres provinces civiles de Lusitanie, de Bétique et de Tarraconaise n'en avaient qu'un seul; et celui qui chercherait à troubler cette organisation ecclésiastique aurait, sans parler des peines ecclésiastiques, à compter avec le roi qui signa ce décret et avec lui vingt-six archevêques et évêques parmi lesquels l'évêque Isidore de Séville ' .
Le roi Sisebut, élu après le l*"'" avril 612, fut oint à
\. Les collections des conciles ont attribué à ce même synode trois suppliques qui auraient été adressées par les diocésains de l'évêché de Mentesa, dans la province de Tolède, par lesquelles ils demandaient qu'on leur donnât pour évêque l'un des leurs qui s'appelait Eusèbc, et qui jouissait d'une très grande célébrité. Mais comme à l'époque où s'est tenu le concile de Tolède de 610, le siège de Mentesa était occupé par un évêque du nom de Jacques, on ne saurait admettre que les suppliques aient été adressées à ce synode.
Tolède et honora le trône visigothique par ses qualités éminentes et ses talents variés. Peu de temps après son avènement, les Asturiens et la tribu basque des Ruccons se révoltèrent; il fallut envoyer contre eux Recliila et Suinthila qui rétablirent la paix. Au sud de la péninsule, les Byzantins commencèrent les hostilités, mais ils furent battus à deux reprises en bataille rangée. Le patrice Césaire tenta en vain de former une nouvelle armée, mais l'empereur Héraclius, son maître, n'était guère en état de le soutenir au moment où il avait les Perses sur les bras. On accorda tout ce que reclama Sisebut, les places du littoral occupées par les armées impériales furent évacuées à l'exception de quelques-unes dans les Algarves. Ces places des Algarves, toutes situées sur la côte espagnole du détroit de Cadix, étaient si affaiblies dès lors qu'après Sisebut et avec la flotte créée par lui, il suffît à ses successeurs de vouloir s'en emparer pour en être maîtres.
Sisebut inaugura dans la liste royale visigothique un type jusque-là inconnu, celui du prince lettré. Amateur de la littérature décadente que ses contemporains appréciaient seule, il composa des écrits de genre divers dans ce style prétentieux, incorrect et amphigourique qui est celui de tous les écrits du temps, ceux du moins qui ont été conservés. Nous possédons la correspondance de Sisebut avec le patrice Césaire, gouverneur des possessions byzantines dans la péninsule. C'est un modèle achevé de mauvais goût. On y voit Césaire s'épuiser en subtilités pour gagner les bonnes grâces du roi Sisebut, mais il perd sa peine et Héraclius qui se mit en frais pour lui envoyer une ambassade, n'obtint pas plus de succès. Le seul point sur lequel on s'accorda
concernait les Juifs que Sisebut s'engageait à chasser do ses états si, dans le délai d'un an, ils n'étaient pas convertis. Cette clause ne devait pas recevoir l'approbation des Pères du IV^ concile de Tolède, en 633 ; ceux-ci constatèrent que ces conversions forcées aboutissaient à multiplier les blasphèmes et les sacrilèges (can. 59). Ce genre de brutalité expéditive à l'égard des Juifs ne s'accorde pas avec divers traits de la vie de Sisebut qui montrent en lui un cœur compatissant et un esprit capable de réflexion. 11 lui arriva, après une victoire, de racheter avec ses propres deniers, à ses soldats, les captifs que ceux-ci avaient faits et réduits en esclavage. L'auteur de la Chronique, dite de Frédegaire, ajoute que pendant une des deux batailles livrées par Sisebut, ce prince s'écria : « Malheur à moi dont le règne aura vu couler tant de sang! », et il s'employa aussitôt à faire cesser le massacre. De l'activité littéraire du roi Sisebut, il nous est resté : Une vie de saint Dié ; deux lois éditées dans le Forum judicum; une lettre au roi et à la reine des Lombards contenant la réfutation del'arianisme; une lettre à un évêque nommé Eusèbe dont on condamne les désordres ; une lettre à Cécilius, évêque de Mentesa, devenu moine, à qui le roi ordonne de reprendre le gouvernement de son Eglise ; enfin une lettre à Theudila qui abandonnait le monde pour la vie religieuse. Cette simple énumération laisse voir les préoccupations de Sisebut tournées vers les questions religieuses. Sous son règne nous rencontrons deux conciles. Le premier fut tenu le 13 janvier 614, à Egarai sous la présidence d'Eusèbe, évêque de Tarragone ; on y renou-
1. Baluze a écrit une dissertation pour prouver que Egara n'est autre que la ville actuelle de Terrassa, près de Barcelone.
300 L'ESPAGNE CHKÉTIENNE.
vela l'ordonnance du concile de Hiiesca au sujet du célibat des clercs. Le deuxième concile, réuni à Séville le 13 novembre 619 dans l'église de Jérusalem' , à Séville, sous la présidence de saint Isidore, évêque de Séville, nous est connu par un procès- verbal très détaillé. Au nombre des dispositions il s'en trouve une des plus louables et qui n'a été que trop oubliée depuis : « Les couvents jde femmes dans la Bétique devront être administrés et régis par des moines. Toutefois, ceux-ci devront habiter assez loin et ne devront parler qu'avec la supérieure, et encore devant témoins. )> Les canons 12^ et 13^ nous apprennent que l'Espagne avait donné asile à un eutychien, l'évêque acéphale Grégoire. Il ne paraît guère probable qu'il eût commencé à prêcher l'hérésie, néanmoins le concile s'occupa de prévenir toute nouvelle division religieuse et exigea du prélat syrien une abjuration formelle et une confession de foi orthodoxe.
Sisebut fit construire ou reconstruire l'église de Sainte-Léocadie, à Tolède. On dit qu'il mourut empoisonné, ou encore qu'il fut victime de l'ignorance de ses médecins (621). A Sisebut succéda un enfant, son fils, Reccarède IL II régna trois ou quatre mois et, pour le malheur de l'Espagne, le mode électif pour la succession au trône reparut.
Suinthila, gendre de Sisebut et, à ce qu'on croit, fils de Reccarède P"", monta sur le trône dans les premiers jours d'avril 621, au plus tard. A peine couronné, il eut à réprimer un nouveau soulèvement des Cantabres et des Basques ; dès qu'il se fut rendu maître des révoltés il leur imposa la construction
1. A séville et à Mérida la cathédrale portait le nom de Jérusalem.
d'Oligito (Olite) à 40 kilomètres de Pampelune, place forte destinée à les tenir en respect. Un peu plus tard, en l'année 624, il expulsa définitivement les Byzantins des Algarves où ils se maintenaient tant bien que mal et il fut, dès lors, le premier roi visigoth régnant sur l'Espagne entière. C'était, semblerait-il, une consécration définitive de sa politique; lui-même le jugeait ainsi et, avec une vue très juste de la situation, il s'efforça d'établir pour toujours le système dynastique héréditaire en associant son fds Ricimer, alors âgé de sept ans (625). En même temps, il attribuait une part d'influence considérable dans les affaires à sa femme Théodora et à son frère Geila. Ce dernier paraissait intéressé plus que personne au maintien de l'état de choses, mais il fut néanmoins son principal adversaire lorsque, en 631, il passa dans le camp de Sisenand gouverneur de la Septimanie, qui, avec d'autres nobles et une troupe franque, avait pris les armes contre Suinthila. Ce dernier, sachant ses ennemis maîtres de Saragosse et son frère dans leurs rangs, renonça à la lutte et se retira dans la vie privée, ce qui pourrait suffire à donner une haute idée de son esprit et de son caractère ; Sisenand fut élu roi à sa place.
Sisenand n'avait pas prévu le prompt désistement de Suinthila, que ses connaissances militaires rendaient redoutable ; aussi il avait recherché l'alliance de Dagobert P"^ et sollicité l'envoi d'un contingent. Pour prix de ce concours il avait promis un bassin d'or enrichi de pierreries donné à Thorismond par Aétius et pesant 500 livres d'or. Quand il fallut mettre la clause à exécution, Sisenand livra le bassin, mais l'éveil fut donné. Le précieux objet était con-
sidéré comme un talisman ; on poursuivit les alliés et on le leur reprit; le roi transigea pour 200.000 solidi d'or, environ dix-huit cent mille francs de notre monnaie.
Sisenand, arrivé dans les fourgons de l'étranger, éprouvait la nécessité de donner à son autorité cette consécration ecclésiastique dont les rois visigoths pouvaient, avec le temps, de moins en moins s'affranchir. A cet effet il réunit à Tolède un concile national (luiwersale) en l'année 633, le quatrième tenu dans cette ville qui n'en avait pas vu de cette importance depuis le fameux synode de 589. Le 5 décembre, le concile se réunit dans l'église de Sainte- Léocadie ; il comptait 62 évêques sous la présidence de saint Isidore de Séville ^ Dès l'ouverture du synode, Sisenand, qui avait grand besoin de s'attirer la faveur des évêques, ne ménagea pas les démonstrations qui pouvaient les flatter le plus agréablement ; il se prosterna devant eux et les supplia, en larmoyant, d'intercéder pour lui auprès de Dieu.
Les hommes d'église sont, en général, disposés à aider ceux qui font appel à leur protection dans le ciel et sur la terre ; Sisenand les voyant favorables à ses intérêts ne leur permit plus de revenir en arrière. Il commença le procès de Suinthila et obtint tout ce qu'il voulut. Suinthila fut convaincu de rapines et autres crimes non spécifiés, condamné à la dégradation civique et à la perte de tous ses biens sauf ceux qu'il plairait à Sisenand de lui conserver ; on traita de même son frère et tous les siens. Il
1. Saint Hellade, jadis grand dignitaire de la cour visigotiiique d'où il passa au monastère d'Agalia, était devenu évêque de Tolède en G15, il était mort en cette année même 033. Cf. Hildefonse, De vir. Ulust., 8.
n'était pas contestable que Siiinthila avait violé la loi constitutionnelle du royaume visigothiquo qui excluait les enfants du pouvoir en s'associant son jeune fils au mépris des dispositions qui déclaraient la couronne élective. Mais outre qu'il pouvait invoquer des précédents, il n'est pas douteux que ce qu'on lui imputait à crime était l'acte le plus sage de son gouvernement. Il ne faut pas au reste songer à discuter un point sur lequel les évêques eussent adopté une opinion diamétralement opposée dans le cas où Suintliila, victorieux de Sisenand, leur eût demandé de consacrer le fait accompli et de proclamer les mérites de l'institution dynastique héréditaire. Suintliila, qui s'était retiré dans la vie privée, dut, s'il était homme d'esprit, s'amuser fort de ces évêques qu'il avait nommés à leurs sièges, soutenus longtemps de ses largesses et qui n'avaient rien trouvé de mieux pour garantir leur complaisance contre les remords futurs que de poser des limites à la vengeance de Sisenand en lui imposant le serment de se montrer miséricordieux ' .
On allait de surprise en surprise. Les prélats, que les rois visigoths n'avaient jamais conviés à pareille fête, ne savaient rien refuser à Sisenand prosterné devant eux. Ils lui avaient sacrifié Suintliila et leur dignité, ils lui sacrifièrent bientôt la logique. Après avoir consacré l'usurpation, la rébellion et la trahison de Sisenand, le concile déclarait que « quiconque violera par quelque complot le serment qu'il a prêté de conserver la vie du roi, pour le bien de la patrie et de l'empire gothique, quiconque attentera à ses jours et le dépouillera de son pouçoir, quiconque
1. Suintliila laissa deux fils, Sisenand et Cliindasvinthe; ce dernier régnera plus tard.
enfin par une ambition tyrannique aura usurpé le trône, sera anathème devant Dieu et les anges, retranché de l'Eglise catholique et de la société des fidèles avec tous ses complices, n'entrera pas en partage avec les justes, mais avec le diable et ses anges sera condamné avec tous ses complices à d'éternels tourments )>. Ensuite les Pères ajoutèrent : « S'il vous plaît ainsi, à vous tous qui êtes présents, confirmez par votre voix cette sentence trois fois répétée. » Ce fut à qui crierait le plus fort : « Que les violateurs de cette sentence soient anathèmes et maranatha jusqu'à la venue du Seigneur et qu'ils partagent le sort de Judas. » — Sisenand et sa garde étaient témoins de ces transports de loyalisme auxquels leur présence contribuait ])eaucoup.
Les évêques reprirent : « Toi, monarque présent, et tous ceux qui viendront après toi, nous vous conjurons avec l'humilité convenable, de régir avec justice et piété les peuples que Dieu vous confie et de régner avec humilité de cœur et avec l'amour du bien. Que nul d'entre vous, dans les causes capitales, ne rende seul une sentence, mais d'après le vœu du peuple et l'avis des juges, afin que le crime soit manifesté par un jugement solennel... Et nous portons ce décret sur les rois à venir : que si l'un d'eux se révolte contre les lois et exerce sur ses sujets un empire cruel et tyrannique, l'anathème du Seigneur soit sur lui. Quant à Suinthila, qui, reconnaissant ses propres crimes, s'est lui-même dépouillé de la couronne, nous décrétons, après avoir pris l'avis de la nation, que ni ses fils, ni son épouse, à cause de ses fautes, ne soient jamais rattachés à notre communion, ni rendus aux honneurs dont ils
ont été dépouillés et qu'ils soient privés des biens qu'ils ont enlevés aux malheureux, sauf ce que voudra bien leur laisser la justice de notre pieux roi. Et Geila qui n'a gardé sa foi ni à Suinthila, son frère par le sang comme par le crime, ni à notre glorieux souverain, sera séparé de notre communion et dépouillé de ses biens. »
Le concile ne se borna pas à régler ces questions , de politique intérieure, il s'occupa aussi des affaires ecclésiastiques. Après avoir promulgué un symbole et rappelé l'obligation de célébrer uniformément, dans toute l'Espagne et dans la Gaule narbonnaise, le chant des psaumes, les rites de la messe, des vêpres, de matines, etc., le concile décrétait que tout individu, prêtre, diacre, clerc ou laïque pourrait porter ses réclamations au concile de sa province qui se tenait le 18 du mois de mai de chaque année, une heure avant le lever du soleil, sous la présidence du métropolitain. A cet effet, après l'expédition des affaires ecclésiastiques soumises au jugement du concile, l'archidiacre de la métropole, auquel les plaignants auront préalablement remis leurs noms, les appellera successivement et les introduira dans le lieu de l'assemblée où les Pères les entendront et porteront leur jugement dont le délégué royal, executor regius^ présent à la séance., poursuivra l'exécution.
Un grand nombre de canons (7-19) règlent divers points de détails de discipline et de liturgie, d'autres rappellent aux prêtres l'obligation de la chasteté (21-27), aux évêques le devoir de surveiller les juges civils et de dénoncer leurs abus (32) ; on s'occupe de la forme de la tonsure (40), des clercs violateurs de tombeaux (46) et d'autres soins dans le
détail desquels nous ne pouvons entrer. Il est intéressant de voir le roi Sisenand faire décréter par le synode que tous les clercs libres seront exempts de redevances et de corvées (47) ; on voit que le clergé réclamait des gages positifs plus durables que les prostrations royales. Quelques canons sauvegardent les droits des moines que certains évêques faisaient travailler comme des esclaves (51) et interdisent à Févêque de s'opposer à la détermination de ceux de ses clercs qui veulent embrasser la vie monastique (50) ; quant aux moines qui abandonnent le monastère, rentrent dans le monde et s'y marient, on doit les rechercher, les ramener au monastère et leur imposer des pénitences. Plusieurs canons s'occupent des juifs (57-66). A l'avenir, dit l'un de ces canons, on ne devra forcer aucun juif à se faire chrétien; ceux qui ont été contraints sous le roi Sisebut et qui ont reçu les sacrements devront rester chrétiens. Quant à ceux qui, après avoir embrassé le christianisme, sont retournés dans la suite aux pratiques judaïques et font à d'autres l'opération de la circoncision, on devra les ramener de force à la vraie foi. Si les circoncis sont leurs propres fils, on les séparera de leurs parents; s'ils sont esclaves, on leur rendra la liberté. C'est d'ailleurs une mesure générale que celle qui sépare les enfants juifs de leurs parents et confie leur éducation aux couvents ou bien à des fidèles recommandables. Les juifs baptisés qui ont ensuite apostasie perdent leurs biens qui seront restitués à leurs enfants si ceux-ci sont chrétiens. Tout juif est exclu des emplois publics, on lui interdit la propriété d'esclaves chrétiens et on l'oblige, s'il a épousé une chrétienne, à se convertir ou à se séparer d'elle.
Quelques derniers canons s'occupent des affranchis d'Église. Le synode se termine par la doxologie ordinaire et par des vœux pour la santé et le bonheur du roi. Les six métropolitains Isidore de Séville, Selva de Narbonne, Etienne de Mérida. Julien de Braga, Justus de Tolède et Audax de Tarragone signèrent les premiers et, d'après leur rang d'âge, après eux signèrent 56 évèques et 7 mandataires d'évêques absents. Le roi Sisenand mourut peu d'années après, en 636 (avant le 30 juin), et à quelques jours de là le célèbre évêque de Séville, Isidore, mourait aussi.
Isidore ne nous est guère connu que par ses travaux littéraires, puisque, de son ministère extérieur et public, on ne sait à peu près rien. 11 était au plus haut point de sa réputation quand il présida le IV*^ concile national de Tolède ; on le tenait généralement pour l'homme le plus savant de son siècle et pour le restaurateur des sciences en Espagne. Saint Braulion de Saragosse, son contemporain et son ami, disait que Dieu l'avait créé pour relever l'Espagne tombée en décadence, pour rétablir les monuments des anciens et préserver le royaume de tomber entièrement dans la rusticité ^ ; quelques années plus tard, en 653, le VHP concile de Tolède le proclamait « le grand docteur du siècle, la moderne gloire de l'Eglise catholique, le dernier des docteurs dans l'ordre des temps, mais non pas le moindre par la science, et, pour mieux dire, le plus savant qui fût jamais ».
Voilà bien des éloges ; si on y regarde de près, on est bien obligé d'en rabattre un peu. Isidore était un esprit