AU LECTEUR
Le rôle important que l’Espagne a joué dans l’histoire, sa position géographique et la richesse de son sol, si favorables aux relations avec les deux hémisphères, ne l’empêchent pas d’être aujourd’hui aussi peu connue que la Chine ou le Japon.
Pour les Allemands, l’Espagne est encore le pays de la chevalerie errante, du romantisme de Calderon et de Lope. Les Français font toujours commencer l’Afrique aux Pyrénées. Les Anglais regardent l’Espagne comme le pays du fanatisme , de la paresse, du vol de grand chemin et des auto-da-fé. En résumé, l’Espagne contemporaine , la fille de la révolution du xix' siècle est complètement méconnue, et par conséquent mal appréciée au dehors, non seule-
L'ESPAGNB CONTEMFOnAINE. 1
l’espagne contemporaine.
ment par le vulgaire, mais aussi par les hommes d’État les plus éminents.
Des révolutions par lesquelles a passé la Péninsule, il semble qu’ils n’aient vu que les pronunciamientos, qu’ils n’aient été frappés que du bruit des émeutes, des chants patriotiques et des insurrections. Quand la réaction triomphait, ils n’ont fait attention qu’aux persécutions et aux mitraillades. Les noms des hommes politiques les plus remarquables d’Espagne sont à peine connus : et leurs idées, leurs doctrines, les changements qu’ils ont opérés dans la constitution économique et politique de leur pays sont entièrement ignorés.
Absorbée par sa réorganisation intérieure , empêchée par les guerres civiles qu’entretiennent les derniers soutiens de l’absolutisme qui l’opprima durant tant de siècles et contre lequel elle lutte encore , l’Espagne n’a exercé aucune influence dans les affaires de l’Europe par sa politique extérieure ; et, comme on n’attendait ni ne redoutait rien d’elle, on l’a oubliée et dédaignée, supposant que ses luttes intestines, ses guerres civiles meurtrières étaient des signes manifestes de décadence et de mort.
Mais ces mêmes guerres civiles qui la rendaient nulle à l’extérieur prouvent au contraire sa puissante vitalité, sa force morale qui renouvelait l’ancienne organisation politique désormais incompatible avec les nouvelles exigences de sa vie.
De notre temps, l’Espagne a souvent surpris le
AU LECTF.UR.
monde par la violence de ses mouvements politiques. Mais, comme la révolution a été lente et pénible, tantôt triomphante, tantôt vaincue, l’opinion publique en Europe a fini par voir d’un œil indifférent tous ces mouvements regardés par tous comme sans importance.
Cependant, depuis quelque temps, l’Espagne a commencé à attirer l’attention des hommes d’Etat de l’Europe qu’a frappés la rapidité avec laquelle le sol de la péninsule se couvre de chemins de fer, la vigueur avec laquelle a été conduite la guerre du Mai ■oc, la hardiesse de la politique à laquelle est due l’annexion récente de Saint-Domingue et l’intervention au Mexique.
Cet ensemble de circonstances trouble l’opinion qu’on s’était faite sur la situation vraie d’un peuple, qui, s’il ne fut jamais grand par le nombre, le fut incontestablement par son caractère entreprenant et aventureux, par le génie de ses écrivains et de ses artistes, par la passion des armes et des conquêtes, par l’énergie et l’opiniâtreté avec lesquelles il sut défendre et garder son indépendance contre l’étranger aux époques les plus critiques de son histoire.
Voilà pourquoi j’écris ce livre.
Je veux faire connaître l’Espagne contemporaine et montrer la carrière quelle a parcourue dans la voie du progrès depuis la révolution de 1808 jusqu’à nos jours.
Je ne m’appuierai que sur des documents offi-
l’espacne contemporaine.
ciels , et , là où ils font défaut , sur des renseignements que j’ai lieu de croire irrécusables. Ce livre montre les progrès de la vie politique, civile et sociale de la péninsule; l’état de l’agriculture, de l’industrie et du commerce; la statistique et l’organisation de l’armée de terre et de mer, et des colonies, de l’instruction publique et privée ; des tribunaux et de la criminalité; des postes et des télégraphes; des banques, des sociétés industrielles et de crédit; de la presse, du clergé, et, enfin, tout ce qui peut contribuer à faire connaître la situation de l’Espagne.
J’y suivrai pas à pas, dans toutes les branches de l’administration, les réformes inaugurées par la révolution de 1808 , qui ébranla dans ses fondements la société espagnole , et dont les violentes secousses l’agitent encore de nos jours ; j’étudierai enfin l’action des partis dans le passé, leurs modifications successives et leurs tendances actuelles.