‹ L'Espagne contemporaine: Journal d'un voyageurChapitre 1 sur 48 · EDOUARD HERVÉ · texte numérisé non relu

EDOUARD HERVÉ

L'hommage de ces Lettres vous revient de droit. Monsieur, puisqu'elles ont été écrites pour le Journal de Paris. Mais, permettez-moi de vous les offrir à un autre titre. Depuis plusieurs années que je suis votre collaborateur, personne n'a pu apprécier, mieux que moi, la bonté de votre cœur et l'élévation de votre esprit. En m'ouvrant la carrière si périlleuse des lettres, vous avez bien voulu me donner votre amitié. Vous m'avez soutenu de votre appui et guidé de vos conseils. Je n'ai pas eu sous les veux seulement un caractère droit et

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Ici, le château de Marrac que Napoléon V a habité; le hameau de la Négresse ; le lac de Mouriscot ; Oyhare; Alhaitea; Bîdard qui descend jusqu'à l'Océan . Là, Guéthary peuplé de marins et de pêcheurs; le château d'Urtubie où Louis XI eut une entrevue avec les rois de Castille et d'Aragon ; Saint-Jean-de- LuZ) une assez jolie bourgade; Bëhobie, le dernier village français. Plus loin, les redoutes d'Exail, de Fady, des Sans-Culottes, de Serres; la forteresse de Fontarabie; la Bidassoa et l'île des Faisans, grande comme la main, oii fut célébré, par procuration, le mariage de Louis XIV avec l'infante. Marie-Thérèse ; Hendaye, la station extrême de la ligne du Midi. Toutes ces petites villes sont bâties de maisons dont les portes, les volets, les croisées, les poutres, les avant-toits et les balcons sont peints en rouge sang de bœuf ou en ocre. 4^tour des jardins bien ratisses, des pêchers et des poiriers en fleurs, des haies naines vertes et déjà fleuîies.

En sortant d'Irun, première station espagnole où nous trouvons les carabineros del Reino qui fouillent nos valises, et où nous attendons une demi-heure que le conducteur du train ait fumé sa cigarette, nous franchissons les tranchées ouvertes dans les flancs du chaînon qui relie la montagne de Haya au mont Jaizquivel. Nous nous engageons ensuite dans une campagne assez riante du côté des Pyrénées, assez nue du côté de la mer ; nous longeons le port de Pasajes^ en face de Renteria, où l'on voit les ruines d'un palais du quinzième siècle, et nous débarquons enfln à Saint- Sébastien.

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Je suis assailli à la gare par dix garçons d^hôtel. L^un me prend ma valise, l'autre mon pardessus, le troisième ma canne, et les voilà tous trois se disputant en jargon basque, et moi obligé de reconquérir mes effets sur ces drôles. Je m'adresse à un quatrième industriel sur la casquette duquel je lis : Fonda nuei^a de Beraza. Mon larbin était de taille. Il réunit mes bagages, à renfort de coups de poing ; je monte dans sa voiture et le suis à sa Fonda,

A peine étais-je depuis une heure dans la ville que j'avais la bonne fortune de rencontrer un de mes anciens camarades de collège, M. Louis de Meurville, dont le père a été consul de France à Saint-Sébastien, où sa famille est fixée aujourd'hui. Vous comprenez qu'il m'a été facile de visiter la ville et d'y voir tout ce qui mérite l'attention.

Je suis sous le charme du spectacle que j*ai admiré tout un jour. Figurez-vous les Pyrénées allongeant leurs pieds vers l'Océan et les écartant pour former une baie dans laquelle les flots viennent se reposer. Un rocher] pointu, au milieu de l'anse, la divise en deux et figure une presqu'île. C'est au bas de ce rocher, sur cette presqu'île, qu'est bâtie Saint-Sébastien. Si vous voulez jouir de la vue de la mer, de la ville et des montagnes fondues en un superbe panorama, nous allons gravir ensemble le rocher qu'on appelle ici le mont Orgullo. 11 est fait de quartiers de roche entassés; un épais gazon, des violettes, des primevères et des pervenches poussent dans les crevasses. Prenons ce sentier raboteux qui se cache derrière l'église Santa-Maria. Franchissons la poterne.

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car rOrgulIo est terriblement fortifié, et ce n^est pas sans des combats sanglants que les Anglais et les Portugais s'en sont emparés en 1813. La sentinelle est polie, elle nous souhaite la bienvenue. Passons une deuxième poterne. Nous voilà tout juste à soixante pieds à pic au-dessus de la mer. Un peu plus loin, quatre ou cinq tombeaux. Ce sont ceux d'ofBciers anglais tués dans Tassant donné par le général Graham. Grimpons toujours en spirale. Nous touchons au but. Baissons-nous sous cette porte de caveau. Tournons à droite, montons cinquante marches d'escalier, répondons au salut d'un nouveau soldat en faction, et prenons position sur la plate-forme qui couvre la bastille et qui est bordée de créneaux et de mâchicoulis. Des canons sont couchés eu face des embrasures, prêts à se dresser tonnants sur leurs affûts; des mortiers guettent l'ennemi ; des boulets sont rangés en parc.

Maintenant, appuyez-vous sur le plateau du rempart qui sert de balustrade. Le vent souffle à décorner up bœuf de TEstrémadure.. Mettez votre chapeau dans la guérite du factionnaire qui est là à portée de votre main et contemplez si vous pouvez, sans émotion, ce tableau infini de la mer. L'eau est calme et unie comme une glace. Elle a des reflets verts qui caressent l'œil. Vous avez beau jeter les regards en avant, plus avant encore, toujours la même limpidité majestueuse. Là bas, au fond, aussi loin que le rayon visuel peut porter, vous croyez sans doute que la vue va se perdre dans l'atmosphère vague et nuageuse qui fait Tarrière-plan des paysages ? Pas du tout. L'horizon le

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plus reculé est serein. Seulement/lorsque votre lunette marine atteint ia limite de sa portée, il se produit un efiSet d^optique d'une beauté incomparable. Le ciel semble s'abaisser, la mer s'élerer; tous deux se ton-* cbent. Le ciel conserve sa nuance tendre, la mer sa couleur foncée. Au point où ils s'unissent est tracée une ligne droite et nette comme un trait ; pas la moindre obscurité, pas une incorrection dans cette pers» pective d'eau et de lumière. Bien loin, j'aperçois un point noir, un bateau à vapeur. A une distance plus rapprochée^ deux barques étendent leurs voiles blanches. L'heure de la marée montante vient ; le vent redouble. Ciomme je suis peu habitué à ces impressions sublimes et terribles à la fois, je m'imagine, sitôt que la mer moutonne, que les vagues vont s'enfler et déchaîner la tempête. J'ai le cceur serré. Non, je ne pourrai savourer à «l'aise la sécurité de la terre ferme, quand cette pauvre frêle embarcation sera battue par l'orage. Les vers de Lucrèce me reviennent à la pensée ; j'ai pu les admirer, après tant d'autres, au coin de mon feu ; à présent je les trouve détestables, affreux. Heureusement, il n'y a guère de tempête que dans mon imagination. La marée ride tout au plus la surface de la mer. L'eau se balance contre le pied de l'OrguUo et se brise sur la grève avec un mugissement de nonchalance, jetant tout autour une écume neigeuse, tamisée, plus brillante que le diamant.

On n'est pas moins surpris, si l'on va s'accouder en observateur à l'autre bout de la pIate*forme qui fait face aux Pyrénées. On plonge jusque dans le sein de

ces montagnes, on les domine, on les fouille, on les tient dans la main. Chaque pic se détache. On suit les sinuosités des vallées les plus profondes, les plis les moins prononcés. Le soleil se joue à travers toutes ces crêtes et ces déchirures. Toutefois, les Pyrénées, dans la partie qui s* étend derrière Saint-Sébastien, ont des formes arrondies et moyennes qui n'offrent rien de bien effrayant. Elles sont plutôt gracieuses qu'imposantes. Elles encadrent mieux les jolies femmes qui viennent aux bains de mer que Roland et les pairs de Gharlemagne^

Descendons TOrgullo, rentrons dans la presqu'tle, et parcourons la ville. Les rues sont d'une propreté admirable; il est vrai que les vents brûlants du sud, qui font déjà épanouir les feuilles, les balayent à souhait. Les maisons brûlées par les Anglais en 1813, et rebâties depuis, paraissent toutes neuves. Elles sont presque d'égale hauteur. La façade est badigeonnée de jaune et de blanc. Une raie jaune marquis les étages. Les volets sont verts. Toutes ces constructions sont coquettes et confortables. La Plaza Nueua^ la plus belle des places de Saint-Sébastien, est entourée de portiques. Elle servait autrefois aux combats de taureaux, et Ton voit encore aux fenêtres les numéros des loges.

C'est sur cette place qu'est situé V Ayuntamiento^ que l'on appelle aussi Casa consistoriaL La Junte et l'Alcade y ont leurs salles de réunion. Les autres monuments sont V église Santa- Maria, qui est élégante et d'une architecture exquise. On y voit la trace des boulets anglais. L'église San P^îcente, moins belle, est

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ornée à Tespagnole. Le rhœur est surchargé de petites niches, de petits saÎQts, de petits Christs transpercés de flèches, de petits diables, d*anges, de chérubins, de vierges, et d'un nombre incalculable de statuettes. Tout cela est doré ou rouge*

Ce qui est vraiment digne d'admiration, c'est la Concha ou anse dont je parlais tout à Theure. Elle a la forme d'une coquille, concha. Les Espagnols rappellent la Perla del Oceano. Elle est dessinée par FOrguUo, nie de Santa-Glara, la ville et la montagne. L'eau se prélasse comme une Andalouse dans la baie, se berce mollement jusqu'à quelques mètres des quais et dépose sur la plage un sable fin que peut fouler le pied le plus mignon de la plus délicate duchesse du royaume de Valence. En été, la plage se couvre de baraques à roulettes, en bois peint, blanc et bleu ou blanc et rose. A la marée basse, on pousse les baraques sur le bord de l'eau; on les retire à la marée montante. Toute la société madrilène vient se baigner à la Perla. Les femmes du peuple y viennent aussi. Des trains de plaisir les amènent de Madrid pour quelques réaux. liCS unes et les autres prennent leurs ébats dans ce bassin. Elles se costument en baigneuses, abritées des regards indiscrets par les cabines multicolores. Elles en sortent, celles-ci vêtues de longues chemises blanches, celles-là de caleçons flatteurs ou de peignoirs légers.

Les bains de la Concha attirent beaucoup d'étrangers pendant la belle saison. On voit à cette époque de ravissantes toilettes, des équipages et un][ monde de sefioras sur le Canipo de Maniobra et la Zurfola. A

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rheure du bain, la Calle de la Coucha est semée de toutes ces fleurs.

Bientôt, la Coucha sera bordée d'habitations. Il y en a déjà qui ont fort bon air. De mon appartement, j'aperçois l'hôtel de la duchesse de Medina-Sidonia, très-aimée de la colonie française, et à qui j'ai été présenté hier. Je vois aussi la maison occupée, pendant la guerre, par M. de la Guéronnière, le mirador de la chambre de M. Gambetta, le Cursaal^ qu'habitait la reine Isabelle en septembre 1868, avant de passer en France. De tous côtés, on construit de nouvelles maisons, un pont superbe, une école spacieuse et Ton va agrandir le port de Pasajes^ qui est insuffisant. La population doublera, triplera même ; de vingt mille habitants, elle montera sans beaucoup tarder à trente ou quarante mille.

Çaint-Sébastien n'a pas un caractère bien particulier; moitié français, moitié espagnol. La société y parle plus volontiers le français, la classe moyenne l'espagnol et le peuple le basque. Dans les environs, cette dernière langue est la seule connue. Parcourez le Guipuzcoa, TAlava et la Biscaye, vous ne vous ferez pas comprendre des paysans en leur adressant la parole en français ou en espagnol. Ils ne savent que le basque.

Comme leur idiome, les Basques ont conservé le visage aux traits secs, durs, heurtés, mais non vulgaires. Ils se marient entre eux et méprisent l'Aragonais, comme le Castillan méprise l'Andalou. Ils forment un petit peuple à part.

Vous sauvez qu'on z. écrit beaucoup sur Torigix^e du

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basque, dans lequel on retrouve des mots magyares, assyriens, grecs et indous. Ce qui est certain, c*est que le basque est une langue qui ne se rattache intimement à aucune autre. Elle procède à peu près comme l'allemand pour la formation des mots, et elle tient du grec pour la richesse des images. Par exemple : lèure se dit espana^ à cause de sa forme qui est celle de TEspagne. Au lieu d'attribuer au mot Dieu une idée purement abstraite, elle dit : Jaungoicoa^ qui signifie seigneur du cieL On prétend qu'elle est d'une étude difficile. Une dame très-aimable médisait même hier, dans un salon, qu'il fallait, pour l'apprendre, épouser une basque. Le moyen est charmant, mais tout le monde, hélas ! n'y peut songer. On m'assure que M. l'évéque de Bayonne n'a pas eu besoin de passer par semblable école, et que par un travail opiniâtre de quelques mois, il est parvenu à la connaître parfaitement. Aujourd'hui, dans ses tournées pastorales, il prêche en basque et prêche très-bien. C'est donc le basque que la classe populaire parle à Saint- Sébastien; et ce matin, dès six heures, j'ai été surpris par une chanson d'un rhythme bizarre dont s'égayait, à son réveil, une servante de ma Fonda.

Les femmes ont la physionomie que je vous ai dite. A mon lever, je suis allé me promener à la Plaza Nueça et au marché aux poissons , petite halle bien installée, afin d'y étudier de i/isu les figures des commères. J'ai pu me convaincre que le type que j'avais cru remarquer est bien le type populaire. Les marchandes d'un certain âge portent les cheveux tressés en une natte qui pend deiTÎère leur

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dos. Chez quelques-unes la natte est fausse. Je Tai reconnu à la différence de couleur des bandeaux. Les jeunes filles se coiffent à la française. Leur costume est celui de France. Il en est de même dans le monde. Seulement, les dames vont à la messe avec la mantille espafi^nole. J'en ai rencontré plusieurs à Santa- Maria ; le voile piqué à la coiffure leur donne un air de veuve à demi consolée fort intéressant;

Les hommes ont le type basque moins pur que les femmes, et je ne songe pas à le leur reprocher. J'en ai bien vu une centaine portant, comme signe de leur nationalité, des chaussons en toile, à la semelle de corde, dits alpar gâtas ^ et lé béret ou boina bleu ou rouge, pareil à celui des commissionnaires du port de Marseille. Ce sont surtout les conducteurs de chariots à bœufs, aux roues pleines et criardes. Le reste est habillé comme dans nos villages.

11 y a un certain nombre d'ouvriers à Saint-Sébastien, soit à cause des travaux de maçonnerie que Ton exécute, soit à cause de la foule qu'attirent en été les bains et la roulette. On les dit assez laborieux et tranquilles. Ils ont le bon esprit de ne pas s'occuper de politique. Un comité de l'Internationale a été établi ici par la section de Madrid. Il n'a pas eu le moindre succès. La religion est d'ailleurs en honneur dans toutes les classes, ce qui est une assez bonne garantie contre les idées révolutionnaires, lesquelles ne représentent la plupart du temps que des appétits. J'ai vu des ouvriers saluer les prêtres qui passaient et leur marquer du respect. Ces prêtres ont le manteau romain et le chapeau à la Basile. Leur vêtement et leur

SAINT-Stf BASTIIIf . 1 S

mise respirent un air de prospérité qui fait Toir qu^ils ne sont pas en pays ennemi.

Ce qui fait que ce caractère de simplicité sVst conservé dans les provinces basques^ c'est leur organisation politique. Elles vivent en quelque sorte isolées et indépendantes en Espagne. Le gouvernement ne lève chez elles ni impôt du sang ni impôt fiscal. Elles n'ont que Tobligation de lui fournir chaque année, à titre de cadeau^ une somme variant selon les nécessités, et une troupe de volontaires, à ses frais, en temps de guerre. L'industrie et le commerce ne payent qu'un impôt de patente insignifiant. Les droits qui frappent les denrées à leur entrée dans les trois provinces basques forment le budget provincial : les droits d'octroi, le budget communal. Ayant peu de charges, ces hommes ont peu de besoins, partant peu d'envie.

DB SÀINT-SÉBÀSTIEN A BURGOS.

Burgos, 6 mars.

Je n^ai pas quitté Saint-Sébastien sans me proposer de m'arréter, à mon retour, dans cette délicieuse station de mer. En m*é]oignant, je me suis retourné plusieurs fois vers sa Concha^ réfléchissant mélancoliquement sur la destinée qui oblige les hommes à se séparer brusquement des êtres ou des choses qu'ils aiment ou qu'ils commencent d*aimer.

Quelques instants après avoir passé TUrrumea, à la porte de Saint «Sébastien, on atteint Hernani où est né Juan de Urbieta qui fit prisonnier François P'' à la bataille de Pavie. On aperçoit TJrnieta dont la campagne est très-fertile; Andoain et son église en style de la Renaissance ; Javora perché à côté d'un pont en fer; Yillabona, Irura, Hernialde ; le colossal Saint- Jean-Baptiste de Santa-Maria de Tolosa, ancienne capitale du Guipuzcoa, qui a gardé ses privilèges, fueros. Je distingue aussi le sommet d'un autre de ses monuments, V Armer ia. Alegria étend ses forges et sa papeterie de la Proçidencia le long de TOria. A deux

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OU trois kilomètres de li, sur la roote de Madrid, à Icasteguieta, est une maison de coDStruction commune sur la façade de laquelle s^étend une fresque immense. Je n'ai pu en saisir le sujet, bien que je croie y avoir remarqué des saints et des anges. Legorreta sommeille dans un pli de terrain vert et boisé. Isasondo s abrite sous le cône de l'Alalar. Yillafiranca, enserrée dans ses murailles, me parait être une assez jolie boui^de. Enfin, Beasaïn est la dernière étape de ce paysage.

Tout ce parcours est extrêmement pittoresque. Partout, des ruisseaux, des cascades, des forêts de cbênes-liéges, de cbâtaigniers et de pins, des prairies, des terres cultivées, des jardins bien entretenus, des bouquets d'arbres fruitiers. Les maisons y sont uniformes. Ce sont de grandes baraques en pierres, percées de petites fenêtres. Mais, sont-elles malpropres, noires, enfumées, lézardées, crevassées, mortes, sépulcrales ! et toutes les vilaines épithètes que le dictionnaire vous fournira. Avec cela, elles ont un air tellement antique, vénérable et moyen âge que je ne puis m'empéclier de les contempler respectueusement.

Je me crois transporté au quatorzième siècle. J'attends que des castels sortent les gentes damoiselles et les chevaliers en cotte de mailles, que des vieilles églises surmontant les monticules, défilent les processions de moines et de pèlerins. Mais je n'entends que les cloches qui depuis des siècles marquent les heures dans cette solitude, et je ne vois que de misérables montagnardes, sèches comme lessorâères de Macbeth»

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rabougries, ratatinées, édentées, la queue de cheveux secouée par le vent. Et cVst ainsi d'Hemani à Béasain. Je n'ai pas vu une femme qui ne tût aussi maigre qu une chèvre de Corse ni une maison où le sabbat ne se puisse célébrer. Pardon ! j*ai entrevu une maisonnette peinte en bleu de ciel, la seule gaie de toute la route ; elle est habitée certainement par quelque senorita* désabusée du Prado et qui a fait un vœu à Sainte-Marîe-Magdeleine.

A Béasain, le chemin de fer est à cheval sur le dos d'une montagne. En se penchant à la portière pour regarder cette longue suite de chaînons que Ton vient de parcourir, on est émerveillé. On se dirait dans un nid d'aigle d'où l'on surplombe les Gantabres. En revanche, on s'enfonce dans d'autres montagnes moins peuplées, moins pittoresques et presque aussi froides que rOberland bernois. La bise cingle la figure, une pluie fine et perfide glace l'air. Les arbres deviennent plus rares, les rochers nus se pressent contre la voie ; des trous noirs et profonds, encombrés de pierres détachées des blocs, effrayent le regard. J'aperçois làbas le viaduc d'Ormaïsteguy qui relie deux côtes. Il y a à Ormaïsteguy une source d'eau minérale et un palais, l'Iriarte-Erdicoa, celui du général carliste Zumalacarregui. Six tunnels se succédant presque sans intervalle me permettent de sommeiller une demiheure. A Zummaraga, comme je n'avais pas eu le temps de déjeuner à mon départ, j'étais muni d'un assez bon appétit. Le buffet se compose d'une table boiteuse sur laquelle clochent quatre on cinq bouteilles de je ne sais quel liquide, des petits pains

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en torsades, à la pâte épaisse et sans levaini et des calviles blanches. Ten mords une et me désaltère tout au moins.

Nous passons à un troisième tableau, à Vitoria que domine une église du douzième siècle. Nous approchons de la Yieille-Castille. Le pays s* aplanit. De temps en temps, il nous faut bien franchir d'énormes masses calcaires, entre autres près des ruines du monastère de Bugedo, de Tordre des Prémontrés. Mais les chaînes pyrénéennes deviennent décousues; et nous entrons dans la Gastille, à Miranda. J'ayoue que je ne suis plus étonné de la nuiigreur légendaire de don Quichotte, de Rossinante et de ce pauvre diable d'âne qu écrasait Sancho. Ces plaines me paraissent la désolation de la désolation. Voyez à gauche, à droite, en avant, en arrière, c'est plat comme un champ de manœuvres. La terre y est rouge, violette, verte, grise, noire, couleur de feu, blanche, safranée, pain grillé, pierre ponce, rôtie, tout ce que vous voudrez. Elle est multicolore comme un jupon de bohé* mienne. On dirait qu'elle a eu la fièvre typhoïde et qu'il lui est resté sur le corps des plaques sanguinolentes et tuméreuses.

L'Èbre coule dans le lointain, au delà de la vallée de l'Âmeyugo, et Ton voit les crêtes de Santander, La route de Madrid, que nous suivons depuis la frontière, s'allonge toujours en ruban monotone vers la capitale. Elle est bordée de poteaux de pierre rapprochés, semblables à ceux qui existent encore en Savoie. Elle est déserte, peu s'en faut. De distance en distance, une charrette couverte, traînée par quatre

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OU cinq mules attelées en cheville; un Castillan monté sur un mulet fin et vif, à la bride ornée de pompons rouges, le manteau brun fièrement rejeté sur Tépaule, le béret en peau de mouton noir fixé sur le chef; une maraîchère assise dans le panier sous lequel gémit, la tête entre les jambes, un ânon poussif; deux gendarmes de grade égal, sans baudrier ni sardine blanche. Dans les champs, des laboureurs chaussés d^a/pargatas en cuir, les mollets serrés dans des guêtres sordides, vêtus de paletots de bure, enveloppés dans le manteau-capucin qui enterre deux ou trois gêné'* rations; des paysannes, un foulard bigarré tortillé autour de la tête, accoutrées de fichus éclatants et de jupes jaune-serin avec une large bande rouge au bas ; une jeune fille, assez peu poétique, filant une quenouille, comme une bergère de M. de Florian ou de Mme Deshoulières ; un vieux, soufflant dans ses doigts et veillant sur ses moutons mérinos aux laines soyeuses. Celui-ci gratte son patrimoine avec une arare et deux vaches dont le joug est recouvert d'une fourrure d'agneau. Celle-là pique sa bêche dans le sol. Tout ce monde a Tair assez pauvre, si Ton en juge par les guenilles, la malpropreté et le peu d'embonpoint de ces hères. On me dit que ces plaines désolées produisent du blé, du seigle et de Tavoine et nourrissent les habitants. Mais où et quand ces céréales poussent-elles donc? car je vois beaucoup plus de terrains en jachère que d'espaces ensemencés.

La faim me talonnait furieusement à Briviesca, lorsqu'un à-compte sur le dîner copieux que je me promettais de faire à Burgos, se présente à moi sous

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la forme cl^une galette. Mon enomac a des tressaillements. Mai» au moment où je tire de ma poche quelques euartos^ ma brane marchande prend délicatement entre ses doigts le tablier noir à fleurs jaunes qu*elle porte à la taille, et se mouche, la conscience parfaitement tranquille, à la barbes des voyageurs* Adieu, la galette!

Cet incident risible qui aurait pu se changer en scène de cannibale, si nous avions été à cent kilomètres de Burgos, car j'aurais été capable de dévorer mon voisin, m'a fait ouUier les souvenirs historiques auxquels j'eusse songé en passant à Briviesca dans des disposidons moins faméliques. Je serrai ma ceinture, me pelotonnai di|us mon plaid, croisai les bras, plantai là mentalement la Gastille, Juan P', le prince des Âsturies, l'infante Garcia, Sancho de Navarre, Sancho II et tous les autres Sancho, et me mis à voyager, toujours mentalement, d'un plat à Tautre de ma future table d'hôte.

Enfin! Burgos! Fonda de la Rafaela^ demandai-*je à un carabinero del Reino* Il allait me répondre, quand je m'aperçois que je suis tombé en pleine fourmilière de mendiants puants, dégoûtants, déchirés, rapiécés, bariolés, qui m'entourent, me pressent : Ca-r hallerOj lacaridad! Por amor de Dios^senor! Caballero! senor! senorito! caballero! Allez au diable! finis-je par leur crier. Je distribue à deux ou trois quelque monnaie, je saute dans la voiture de la Rafaela^ et cinq minutes après j'étais au coin d'un bon feu, dans un vieil hôtel qui a dû être un couvent, en face de la caserne de cavalerie, guettant une servante du nom

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de Carmen, qai fait les yeux doux à un chasseur . à cheval de Vautre c6té de la rue, sans penser, la malheureuse! que cet hidafgo est un don Juan qui la trompera, la rossera et la délaissera. Chasseur volage ! naïve Carmen !

Le dîner est servi. Je suis place à table à côté de deux abbés du Canada. Je parle peu et je mange. Vous ne savez pas quel a été notre plat de résistance? Du bœuf bouilli, du lard bouilli, des grains de maïs bouillis, des haricots blancs bouillis, des pommes de terre bouillies. Eh bien, voilà cinq plats ! Pas du tout. On vous présente successivement, et dans Tordre in* diqué, ces deux quadrupèdes et ces trois légumes. Vous empilez le tout sur votre assiette et vous mangez. Je suis surpris qu*à ce régime les gens de Burgos ne soient aussi volumineux que madame Thierret. . J*arrose ces boulettes indigestes d'un vin liquoreux qui ressemble à du sirop de groseille ; il faudrait une cuillière pour le mélanger avec l'eau que je verse dans mon verre. Sur ce, je monte chez moi pour vous écrire et me reposer ensuite* Demain, je visiterai Burgos.

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