‹ L'Espagne contemporaine: Journal d'un voyageurChapitre 13 sur 48 · DON EMILIO CA8TELÀR · texte numérisé non relu

DON EMILIO CA8TELÀR

quels longs desseins pourrez-vous former, puisque vous voulez relever l'Espagne?

— Notre plan se rattache à un projet plus vaste, ear je suis un peu cosmopolite, celui de Talliance des trois peuples de race latine, alliance destinée à^combattre le germanisme, c'est-à-dire le principe absolutiste. Donc, à rintérieur, en Italie et en Fiance, république unitaire ou fédérative, suivant qu'il plaira aux Italiens et aux Français; chez nous, fédération républicaine. A Textérieur, alliance de la France, de l'Espagne et de l'Italie. C'est le seul moyen, selon moi, de rajeunir ces vieux peuples et de restaurer l'Occident.

— Je ne comprends pas bien la politique homœopathique. Il est incontestable que la France, par exemple, est agitée périodiquement depuis qu'elle a abandonné la tradition monarchique, qui met le pouvoir suprême à l'abri des compétitions du premier venu. Or, si vous la maintenez dans son état fiévreux en proclamant la République, n'est-ce pas la révolution légale que vous consacrez, l'instabilité systématique, une vie de bohème sans lendemain?

— Tel n'est pas mon sentiment. Un peuple ne doit jamais aliéner pour longtemps sa souveraineté.

— En ce qui touche l'alliance latine, je ne repousse aucune alliance, parce que je ne connais qu'une politique : l'intérêt de mon pays. Mais il est des Italiens qui, eux-mêmes, ne font pas de la politique de sentiment, mais de la politique d'intérêt. Pensez-vous qu'ils ignorent que le poste militaire de Rome, que l'indépendance de la papauté, que le comté de Nice

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et le duché de Savoie, que la domination de la Méditerranée, la route des Indes, Suez, l'Egypte, la Tunisie, TÂlgérie même ne soient autant de questions que Ton soulèvera un jour, dont quatre ou cinq seraient déjà pendantes si M. de Gavour vivait encore pour diriger le cabinet de Rome ? Il me semble que Tltalie, qui n'a rien à démêler avec la Prusse, préférera Talliance de M. de Bismarck.

— Les conditions de la politique, tant intérieure qu'extérieure, changeraient si nous étions en République.

Pourquoi ? Je l'ignore. Pourquoi l'opium fait-il dormir? parce qu'il a une vertu dormitive? Pourquoi la République régénère- 1- elle? parce qu'elle a une vertu régénératrice.

Sortant de ces généralités, M. Castelar m'avoua que l'on jouissait en ce moment, en Espagne, d'une liberté complète de réunion, d'association et de la presse. Il suffit de déposer à la préfecture, chez le gouverneur civil, une simple déclaration du journal que Ton veut publier, pour avoir le droit de le faire paraître. Mais il ne croit pas à la durée d'un gouvernement qui, en réalité, n'a pas de parti. Je dois vous dire que je n'ai pas encore entendu un Espagnol qui y crût davantage. Et, lorsque M. Castelar me demanda si telle n'était pas mon impression, je lui répondis que j'avais déjà exprimé ce même doute dans le Journal de Paris^ en me fondant sur ce qu'un gouvernement, qui n'a de raison d'être que l'extrême division des pMl:is, tombera le jour où l'un d'eux aura la hardiesse de prendre les armes.

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M. Castelar ne m'en voudra pas si je mViplique librement à son sujet, et si je vous dis qu'il m*a para avoir à un degré remarquable le tempérament oratoire, mais à un degré moindre les qualités d*homme d'État. Intelligence un peu mystique, imagination très-ardente, idéaliste, voilà la figure que je me suis faite de ce chef des républicains fédéraux en Espagne*

J'ai retenu surtout trois points de sa conversation :

n m'a paru qu'il espérait un rapprochement prochain entre les républicains fédéraux et les progressistes radicaux, rapprochement que j'ai toujours considéré comme possible et qui ne me surprendra pas. Cependant, il est peut-être plus difficile à cette heure que M. Figueras, un esprit politique, vient de rentrer, lui aussi, dans la vie privée et de reprendre sa serviette d'avocat. M. Figueras excellait à apaiser les orages maladroitement soulevés par la gauche aux Gortès. Il avait cette finesse et cette modération de parole que l'on n'acquiert pas d'ordinaire dans la fréquentation des clubs. A l'exemple de M. Barcia, il a assez de son parti. M. Castelar va régner bientôt sans partage.

Le second point, c'est l'idée de la fédération des quarante-neuf provinces de l'Espagne. J'ai retrouvé cette idée, je ne dirai pas chez les personnages politiques des autres partis, car je crois que c'est là un projet propre aux chefs républicains, mais chez des hommes du monde qui sont alphonsins, amédéistes ou indifférents.

Le troisième points c'est l'alliance latiue. Bien que

pendant la guerre franco-prussienne, les sympathies fussent assez divisées, beaucoup d'hommes importants dans le monde politique, et d'hommes de toutes nuances, en sont aujourd'hui partisans. Je puis même dire que c'est là la politique extérieure en faveur à Madrid et en Espagne. Vous savez là-dessus mon sentiment. Sans avoir une répulsion préconçue contre cette politique, je m'en défie un peu pour les motifs suivants : 1"* L'Italie a trop de sujets de conflit avec la France et trouvera mieux son intérêt dans l'alliance allemande; 2* Cette alliance, faite en vue de combattre le germanisme, ne lui opposera qu'une barrière impuissante ; 3" La politique latine est suivie par les démocrates français qui ne sont pas allés précisément à l'école de Richelieu, à ce titre elle m'inspire une médiocre confiance.

Il est à remarquer que cet engouement, qui pourtant n'est pas général, coïncide avec les bruits d'une intervention italienne, intervention que la Prusse appuyerait. Dans l'entourage du roi Amédée, on compte un peu, je crois, sur cet appui, dans le cas où les élections du 2 au ô avril ne seraient pas favorables au gouvernement. Et comme l'opinion à peu près unanime est qu'elles lui seront contraires, on a parlé beaucoup de cette nouvelle Armada que Victor-Emmanuel enverrait dans les eaux de Barcelone.

Trois alternatives se présenteront, ai-je entendu dire dans les cercles les plus divers et par les hommes des partis les plus opposés :

Ou le gouvernement triomphera dans les élections, et il ne pourra tiriompher qu'en usant d'une extrême

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violence qui mettra les armes aux mains des carlistes ou des républicains, ou du parti militaire alphonsin. Je sais bien que le gouvernement fait une propagande très-active, que M. Sagasta envoie circulaire sur circulaire et met sur les dents tous ses agents. Je sais bien que Ton a dissous rayuntamieiito de Grenade, sous le prétexte que les listes électorales ont été falsifiées, d'autres disent sous le prétexte que Tayuntaniiento se refusait à soutenir la candidature du général del Rey, ministre de la guerre ; que quelques coups de fusils ont été tirés. Je sais encore que la rumeur publique craint qu'une mesure semblable n'atteigne TayuDtamiento de Madrid. Mais je ne crois pas que le gouvernement, ni ses gouverneurs civils, ni SOS fonctionnaires, se sentent assez forts pour en arriver à des voies de fait générales et trop oppressives.

Ou la coalition triomphera , et dans ce cas le gouvernement du roi Amédée se trouvant en minorité dans les Cortès, sera renversé légalement, parce qu'il est probable que les coalisés ne prendront pas des gants pour lui signifier qu'il ne représente plus l'opinion du Parlement, lui qui est l'œuvre unique du Parlement.

Ou les Cortès seront très-mélangées, c'est la supposition la plus raisonnable à mon sens, et le gouvernement ne pouvant y constituer une majorité, se croira toutefois assez fort pour pouvoir recourir à une nouvelle dissolution qui mettra le feu aux poudres. Il n'aura reculé que pour mieux sauter.

Il est bien possible que je me trompe ; mais j'imagine que les élections se feront sans de trop grands

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troubles, même en Andalousie, en Catalogne, ou dans les pays basques, foyers de la révolution et du carlisme. On se tuera bien un peu, les violences ne manqueront pas de part et d autre; mais 1 élection aura lieu tant bien que mal , les élus seront très-chamarrés, il y en aura de toutes couleurs et la lutte s'engagera véritablement à la réunion des Cortès, le 22 avril, après la vérification des pouvoirs.

lime paraît bien difficile que le roi Amédée échappe à Tune de ces trois menaces, principalement à la dernière. Dans tous les cas, si Tune ou l'autre se produit, c*est alors qu'il s'agira de l'intervention étrangère, si intervention il y a, pour le maintenir sur le trône.

Seule, l'Italie ne peut rien, bien qu'il n'y ait pas l'ombre d'un doute que Victor-Emmanuel désire voir son fils régner sur les Espagnes, ce qui, dans un avenir plus ou moins prochain, s'il se rencontre un second Cavour, serait, au point de vue italien, une très-habile pensée politique. Elle peut tout, au contraire, avec l'Allemagne. Sur cela, on est d'accord ; où on ne l'est plus, c'est sur la pensée de M. le prince de Bismarck.

Le chancelier interviendra-t-il? S'il intervient, serace en faveur d' Amédée ou pour placer la couronne sur la tête d'un HohenzoUern ou d'un autre prince allemand ? A Madrid on n'en sait pas plus qu'à Paris sur ce sujet ; mais on y pense peut-être un peu plus.

Si M. de Bismarck veut conserver l'alliance italienne, je crois qu'il appuyera une intervention en faveur d'Amédée. Mais s'il rêve, après Charles-Quint et

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PhQippe y, de dominer TEurope du détroit de Gi* braltar au détroit du Sund, il dira au prince Frédéric- Charles, comme Louis XIY à son petit-fils : « Mon fils, il n'y a plus de Pyrénées, » ou comme Na|K>léon n son frère Joseph : « Mon frère, vous allez être mieux logé au Palais-Royal que moi aux Tuileries. » Dans le premier cas , M. de Bismarck montrera simplement que l'ambition n'exclut pas la prudence ; dans le second, qu'il se grise ainsi que tous les hommes qui ont eu de grands succès et qu'un jour il ne sera pas à l'abri d'un Hochstœdt ou d'un Waterloo.

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