‹ L'Espagne contemporaine: Journal d'un voyageurChapitre 12 sur 48 · LÀ PRE8SB MADRILSNE · texte numérisé non relu

LÀ PRE8SB MADRILSNE

ICadrid, 21 mars.

M. Emile de Girardin estime que la presse est sans influence. Je ne veux pas discuter cette opinion* Ce que personne ne contestera du moins, c*est que les journaux reflètent les préoccupations du public; que dans untemps calme ils ont un langage modéré, une allure violente aux époques de trouble, et qu*ils sont un signe assez certain des orages politiques.

En ce moment, la presse de Madrid atteint un diapason tel que les nuages ne tarderont pas à crever, ou bien les pronostics ordinaires n'ont plus de sens. Vous n*imagineriez pas à quels excès de polémique elle se livre tous les jours , si vous n'aviez assisté au chaos politico-littéraire qui a précédé la Commune. Les organes de tous les partis en sont à épuiser les derniers mots dn répertoire des injures; et, lorsquMs auront fini, on en viendra aux coups. Voilà quelle impression m'a produite leur lecture.

La presse politique madrilène est plus nombreuse qu à Paris. Je connais bien une quarantaine de feuilles

qui se publient ici. Depuis la chute de la reine Isabelle, il en est né deux cents, sur lesquelles douze ou quinze seulement vivent encore. Deux ou trois ont fait leur apparition pendant mon séjour; je ne sais si la mère et Tenfant se portent bien. Je ne vous parlerai que de ceux qui ont au moins un mois d'existence et quelques lecteurs, en vous indiquant leurs tendances générales. •

Mais laissez -moi rendre justice au gouvernement du roi Amédée. Vous savez que je ne suis pas partisan de ce prince. Je crois que la restauration de Tlnfant Alphonse avec la régence du duc de Montpensier serait la seule combinaison qui pourrait rallier les éléments monarchistes et libéraux en Espagne. Je crois aussi que la présence du roi Amédée ne fait qu'augmenter la confusion, et que. la politique dite progressiste est éminemment funeste au peuple espagnol, en ce qu'elle inaugure un système bâtard qui n'est pas la République, mais qui n'est plus la Monarchie. Je suis donc peu suspect de partialité lorsqu'il m'arrive de louer le roi Amédée. Eh bien, je vous assure que la presse jouit ici d'une liberté à peu près complète et que le gouvernement ne l'inquiète guère. Peut-être ne peut-il agir différemment? Toujours est-il que la presse est libre à Madrid, sous lesi yeux du roi, à ses oreilles, devant lui, et que si le Journal de Paris s'avisait d* annoncer le départ de M. Thiers de Thôtel de la présidence, dans les mêmes ternies que La Igualdad faisait ces jours derniers du prince italien, le lendemain M Officiel annoncerait que, le conseil des ministres entendu, le Journal de Paris est suspendu.

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Puisque le parti progressiste est aux affaires , il ooDvieDt de commencer par ses orgaoes. Le plus important des journaux progressistes ministériels, le mieux rédigé, est celui de M. Sagasta, président du |

conseil des ministres, La Iberia. Inutile de vous dire que cestddLiisLalberia que Ton consulte le programme gouvernemental et que Ton se renseigne sur les projets de la faction sagastine. El Puente de Alcolea , ainsi nommé du pont d' Alcolea, près duquel s^est livrée la bataille de 1868, représente spécialement les idées de M. Candau et soutient résolument la dynastie de Savoie. El Eco del progressa reçoit ses inspirations de M. Espartero et se conduit avec toute la prudence du vieux maréchal. La Espaha constituciofial ^ La Independencia espanola^ La Prensa ont beaucoup moins d'importance et défendent avec assez de modération le gouvernement. Je ne citerai que pour mémoire El Popular et El Eco popular; ce dernier a vu le jour le l^'mars.

Je vous ai dit que les unionistes, appelés aussi conservateurs ministériels, -— un dictionnaire des dénominations politiques ne serait pas inutile en Espagne, — étaient en grande partie ralliés au gouvernement et aux progressistes, côté de M. Sagasta. Un certain nombre cependant sont restés secrètement dévoués à M. le duc de Montpensier. C'est ainsi que le journal unioniste le plus considérable et le mieux fait, La Pclitica^ bien que ministériel par obligation pour le parti auquel son directeur, ami particulier de M. Serrano, M. Mantilla, a toujours appartenu, conserve des tendances montpensiéristes qui s'aperçoivent sdns que

Ton soit obligé de lire entre les lignes. El Argos de M. Gibert et El Debate de M. Albareda, gouverneur civil de Madrid, le plus beau préfet que je connaisse, sont rédigés avec une modération, un templado qui me fait supposer qu ils ne veulent pas non plus rompre définitivement avec le duc. El Diario espanol de M. Roberts a Tesprit indépendant; c'est encore un journal qui se ménage. En revanche, El Norte de M* Romero Robledo, ministre des travaux publics, est un unioniste ministériel fougueux qui n'y va pas de main morte et qui frappe sur ses adversaires avec une violence n'ayant rien de libéral. Un charivariste, VLXLJocosOj El Cascabely secoue ses grelots en l'honneur du duc de Montpensier.

Ici, avant de clore la liste des journaux progressistes et unionistes ministériels , je suis forcé d'ouvrir une parenthèse. 11 existe depuis vingt-trois ans, à Madrid, un journal qui est une bonne personne, La Cor" respondencia de Espaha. La Correspondencia ne fait pas de politique à proprement dire. Elle se borne à enregistrer des nouvelles politiques ou parlementaires, et toujours elle est bien renseignée. Comme on la sait simplement curieuse, les gouvernements et les minis^ très ne se sont jamais refusés à lui donner des informations et même à lui faire quelques confidences. Elle a ses entrées au palais royal depuis qu'elle existe. Cette spécialité lui a valu un succès énorme. On la vend dans toutes les bourgades, on la crie dans toutes les rues; à Madrid, beaucoup de gens l'achètent en rentrant se coucher, afin de se mettre au courant des événements du jour. Elle tire à cinquante mille exem-

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plaires. Sa publicité loi attire beaucoup d^annonces. EUe en a, ai-je entendu dire ici dans plusieurs rédactions de journaux, pour cinq cents francs par jour. A ce sujet, j'ai un détail curieux à vous donner. On a Tusage, en Espagne, de faire annoncer les décès à la quatrième page du journal, sous la forme d'un petit carré long comme le doigt, bordé de noir et orné d'une croix. Cela coûte un louis, deux si le carré est plus grand, vingt-cinq s'il tient la moitié de la page, et cinquante la page entière. On ne mourra jamais, à Paris, à ce prix-là. Le tirage élevé de La Correspond dencia et ses annonces ont fait gagner au propriétaire de ce journal une belle fortune. Mais quand l'heureux et paisible M. Santana s'occupe par hasard de politique active, le nom de M. le duc de Montpensier, pour qui il a une vieille et sincère tendresse, tombe de âes lèvres et s'étale avec toutes sortes d'égards sur La Correspondencia .

Quant aux progressistes radicaux qui ne sont pas ministériels, parce qu'ils désirent être ministres, le premier de leurs organes est El ImparciaL II a pour directeurs MM. Martos et Echegaray. C'est le mieux fait peut -^ être de tous les journaux de Madrid. M. Maftos est un homme habile, qui connaît bien la politique et qui a de la souplesse dans Tesprit et dans la plume. Son journal a un grand succès, succès mérité, je dois le dire. Ellmparcîal est une publication à bon marché. L'abonnement est de quatre réaux par mois. Celte modicité de prix a contribué à le répandre. Avant de le connaître, je pensais que le plus important des organes radicaux devait être celui de M. Ruiz Zor«

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rilla, le chef du parti. Mais, après avoir lu quelques numéros de La Tertulia, ainsi nommée du cercle d'où M. Zorrilla est sorti un beau jour homme d'État improvisé, comme M. Gambetta du café Procope, je me suis dit que lorsqu'on a véritablement un tempérament politique, on évite ces exagérations de théories et cette violence de style qui, d'après moi, sont de l'impuissance. La Tertulia est pourtant dépassée par El Uni-versai de M. Asquerino. Celui-là fait de la politique en écrivain atteint d'épilepsie. Il est en outre absolument athée, ce qui fait bien dans un paysage démocravique. Las Nopedades sont indépendantes et furent montpcnsiéristes. La Nacion est modérée et peu lue.

De certains radicaux, amis du gouvernement quand ils seront au pouvoir, adversaires quand ils n'y sont pas, il n'y a qu'un pas pour arriver aux républicains. La transition est naturelle. La Igualdad de MM. Castelar et Garcia Lopez est une feuille plus littérairement que politiquement rédigée. L'iuverse est vrai pour Za Discussion^ de M. Figueras. Voilà les organes importants des républicains fédéraux, La république unitaire n'est représentée que par M. Garcia Ruiz qui se débat en vain dans son El Pueblo. Les socialistes et les internationalistes ont pour évangile et pour apôtres : La Reçolucion social, de M. Fernando Garrido; El Juradoy de MM. Franscisco Diaz Quintero et Eduardo Benot ; El Gil Blas, sorte d'arlequin , matérialiste , ahtée; en6n, El CombatCy qui a reparu avec M. Rispa Perpina. El Combate avait cessé sa publication quelques jours avant l'assassinat du général Prim, dans la

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Calle del Turco, Les trous des balles qui ont traversé son corps marquent encore sur les murs; je les ai touchés de mes doigts. — Ce journal donnait pour motifs de sa détermination que le temps de discuter était passé, et qu'il fallait agir.

Je n^ai pas besoin de vous dire que tous ces journaux socialistes sont très-violents et que les derniers sont écrits en style du Père Duchéne^ avec un cynisme, une mauvaise foi révoltante.

Il y a cinq organes carlistes. La Esperanza qui est , avec La Epoca^ le doyen de la presse madrilène. Elle a dix mille abonnés. La Esperanza et La Reconquistaj petite feuille jeune et pétulante, sont dirigées par M. Nocedal, le vice-roi. Elles sont, comme Y Union pour le comte de Ghambord, le moniteur de Don Carlos. C'est le carlisme dans toute son orthodoxie. Les deux autres feuilles sérieuses sont : El Pensamiento espanol de M. Navarro Villoslada et La Regeneracion du comte de Canga Ârguelles. Elles ont à peu près Tallure de la Gazette de France^ avec beaucoup moins de libéralisme ; c est-à-dire que n'ayant pas les attaches officielles de La Esperanza et de La Reconquista^ elles ont leurs coudées un peu plus franches. Le Pensamiento est bien fait, le meilleur des carlistes. Mais on prétend qu'il va changer de direction, ainsi que La Regeneracion^ et que tous deux vont rentrer dans le giron du carlisme pur, bien que le premier porte déjà celte devise rassurante, Diario catolico^ apostolico^ romane. Le parti carliste a aussi le mot pour rire,

Car, pour être carliste, on n'en est pas moins homme.

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Il suit les usages de la vieille cour; il a son bouffon, un bouffon qui porte un nom à la mode il y a quatre ans. Il n est donc pas aussi arriéré qu'on le figure. La Linterna jette de pâles clartés. Elle est peu lue. Je vous dis qu'elle n'est là que par respect pour la tradition. Chaque parti a son bouffon comme Don Carlos a le sien. Le duc de Montpensier a Le Cascabel; M. Castelar, les républicains et les socialistes, leur Gil Bios. Amédée, roi démocrate, habite le même palais qu'habiterait Carlos VII, roi féodal ou AlfonsoXII, roi parlementaire. M. Castelar n'a pas un palais comme le duc de Medina-Gœli, parce qu'il n'a pas les moyens de l'avoir; mais son salon est peuplé de camélias superbes, mais son valet de chambre est parfaitement stylé, je vous assure, mais il n'a ni les goûts, ni les idées, ni l'éducation de ses électeurs.

La Epoca, qui a atteint ses vingt-quatre ans et El Tiempo qui n'a que deux ans, sont deux grands journaux qui travaillent à la fusion alphonsine-montpensiériste et à la restauration de l'Infant Alphonse avec la régence de M. le duc de Montpensier. La Epoca appartient à M. Diego Coello, homme d'un incontestable mérite, qui a suivi la reine Isabelle à Paris* Elle est dirigée par M. Escobar, journaliste judicieux et expérimenté s'il en est. Ce journal jouit de beaucoup d'autorité. M. Lopez Martinez a quitté, il y a six semaines, la direction de El Tiempo qui est aujourd'hui à M. le comte de Toreno, ancien député et fils du célèbre historien. J'ai trouvé en M. de Toreno un esprit vif, clair et d'un sens très-fin. Le comte de Barzanal-

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lana, ancien député, conseiller d*Etat et directeur général de la dette publique; M. Jove y Hevia, ancien député et consul général; et M. José de Cardenas, neveu du sénateur de ce nom, aujourd'hui curateur de rinfante Isabelle, sont les principaux rédacteurs du Tiempo, Un troisième journal alphonsin, El Eco de Espafia^ de M. Esteban Collantes, n*a pas voulu jusqu'à présent entrer dans la fusion commencée par la reine Isabelle et le duc de Montpensier et suivie par leurs principaux partisans.

J'ai groupé tous ces journaux sous un certain nombre de drapeaux. Mais pour être exact, je dois dire que, dans un même parti, je ne pourrais pas citer deux feuilles en communauté sincère d'opinions. Vous ne pouvez pas vous faire une idée de la multiplicité des ambitions, du fractionnement de Tesprit public, de l'affaissement des caractères, des mesquines intrigues, de la fièvre de sottises qui agite la presse. On ne retrouve guère un pareil spectacle qu'à Paris, parce qu'en France seulement, je m'en convaincs chaque jour, on voit un pareil épuisement moral.

DON EMILIO CÀSTELAR

Madrid, 25 mars.

Je désirais connaître M. Emilio Castelar qui a la réputation de Torateur le plus éloquent de TEspagne* Ce matin donc, je me présentai chez lui, boulevard SerraBo 28, et je lui fis remettre ma carte. Il achevait une correspondance électorale. Son valet de chambre m*introduisit dans un salon où j^attendis quelques instants, examinant un Don Quichotte en bronze qui orne la cheminée, une gravure du Christ en croix de Velasquez que j* avais vu la veille au Musée royal, et deux ou trois sujets religieux. M. Castelar entra bientôt. C'est un homme de trentehuit à quarante ans, de taille moyenne, un peu fort, chauve, le front élevé, les yeux châtains, ronds, larges et vifs, la moustache épaisse, la bouche attachée solidement, la voix claire et puissante.

Il me tendit la main.

— Monsieur, lui dis-je, je dois vous confesser que la curiosité seule m'amène auprès de vous; car nous n'appartenons pas au même parti.

DON EMILIO CÀSTBtAV. li'<

— Je m'en suis bien douté à votre carte, me répondit-il en souriant; le Journal de Paris et La Igualdad n ont pas, en effet, les mêmes opinions.

La glace étant rompue, M. Castelar aborda de luimême, avec cette cordialité que Ton trouve en Espagne, toutes les questions qu'il pensait m'intéresser. Nous avons causé pendant une beure. Si je rapporte en substance notre conversation, c'est que vous y verrez la pensée du debater le plus applaudi du parti républicain et le programme de son parti.

— Je suis très-républicain et très-démocrate, — je n'ai pas besoin de vous avertir que la parole est à M. Castelar, — et je crois que l'heure est venue pour les peuples de race latine, la France, TEspagne et l'Italie, de se mettre en république. Pour TEspagne en particulier, je suis convaincu que la forme républicaine la régénérera, que l'organisation fédérative lui donnera un renouveau de vie. Chaque province a reçu, de la nature, un aspect différent, et du passé, des mœurs, des types et des idiomes divers. Si l'on rend à ces provinces leur indépendance, il se produira partout un grand mouvement local. Les assemblées provinciales imprimeront aux campagnes une activité aujourd'hui inconnue. Deux chambres fédérales siégeant à Madrid suffiront à la politique générale et relieront ces petits Etats. Dites-moi votre opinion.

— Français, je ne puis être républicain après tant d'épouvantables leçons. Au reste, j'ai toujours pensé qu'il n'était pas bon pour un peuple de bouleverser

de fond en comble son mode d'existence, et de passer de la monarchie à la république ou de la république à la monarchie. Si l'Angleterre, en 1688, au lieu de remplacer les Stuarts par la maison de Hanovre, avait adopté la forme républicaine, je suis convaincu qu'elle serait entrée dans une période révolutionnaire qui ne lui aurait pas permis d'accomplir les grandes réformes dont elle jouit à présent. Comment d'ailleurs croirais-je à l'excelleace de la République ? Les républicains français qui parlent toujours d'émanciper et de réformer le monde, sont les pires despotes. Nous les avons vus à l'œuvre.

— J'estime, comme vous, que les républicains français ont le tort de trop aimer la dictature et la révolution. Pour moi, la liberté est ma passion, je la fais passer bien avant le pouvoir. Je ne suis pas non plus révolutionnaire, les hommes de désordre et les socialistes qui se glissent sous notre drapeau nous ayant rendu impossible jusqu'ici le gouvernement républicain.

— En ce qui concerne l'Espagne et l'exécution de votre programme, ne craignez- vous pas d'ajouter un nouvel élément de désagrégation à tous ceux qui existent déjà, en divisant votre pays en Etats confédérés ?

— A mon avis, la république unitaire n'est pas praticable en Espagne, à cause de l'esprit particulier à chaque province.

— Supposons que votre république fédérative fonctionne : avec un gouvernement essentiellement instable,, quelle politique extérieure pourrez-vous suivre.

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