‹ L'Espagne contemporaine: Journal d'un voyageurChapitre 18 sur 48 · VIVE COURSE DE TAUREAUX · texte numérisé non relu

VIVE COURSE DE TAUREAUX

veines des toreros. Les chulos quittent prestement la barrière, volent, se jouent, se dispersent en tous sens, leurs vêtements jetant mille feux aux clartés du jour. Uun s'élance d'un bond à deux pas du taureau et d'un coup de main déploie sa capa dont les bords effleurent le mufle ; le revers jaune fait cligner son œil, un autre clignement salue le revers rouge. Le taureau ne bouge pas. Un second chulo vient exercer son adresse à rirriter. Ses jarrets tendus, ses bras souples, ses muscles rapides impriment à la capa cent mouvements capricieux. Elle va et vient, s'allonge en lacet, s*arrondit en voile, scintille à donner le vertige. Le taureau se décide à répondre. Il se tord, se cabre, poursuit Fhabile torero qui, posant le pied sur le rebord des tablas et appuyant la main gauche sur leur faite, disparait dans le couloir. De son sabot, le taureau écorche le sol, scrute le rempart de bois qui soustrait Tennemi à sa (ureur, mugit sourdement, et, tournant sa colère contre le cheval dont le ventre labouré d'une raie rouge humide laisse s'échapper de larges gouttes de sang, il bondit d'un saut, par ruades, la tète basse, entre les quatre jambes du craintif, Téventre, lui fait perdre terre, le soulève et le couche expirant sur le sable. Tue picador se tire comme il peut, tout meurtri, de dessous sa monture. Il n'a pas été seulement égratigné, c'est l'homme-caoutchouc. Il reste là droit et fixe, sans pouvoir remuer dans sa buffleterie, abrité par le pauvre caballo à l'agonie. A ce moment, la sonnerie d'une trompette fait sortir du couloir les banderilleros. Un clin d'œil a suffi au premier pour se trouver à quelques pieds du taureau, presque entre

136 l'bspagiœ contemporaine.

ses cornes, son regard plongeant dans celui du fauve, observant sa rage, épiant ses desseins ; et lorsque irrité celui-ci veut de son front terrible écarter l'importun, le banderillero brandit de chaque main une flèche acérée, se hausse sur la pointe de ses alpargâtas j se penche en avant, ramène ses bras comme des tenailles et, dans le col, enfonce deux traits perfides. Le taureau, à la même seconde, se jette furieu* sèment contre l'agresseur. L'un et Tautre vont se rencontrer. Cette vue est palpitante, le sang vous reflue au cœur. Se peut-il que pour vingt réaux le spectateur ait le droit d'exiger qu'un homme affronte la mort de si près! Le barbare spectacle! Mais, plus souple qu'un serpent, le banderillero s'est plié en arc, le taureau a passé sous son bras, comme un obus, effleurant de sa corne le pourpoint de soie. Bravo! Bravo ! Les applaudissements éclatent en salves joyeuses, les chapeaux s'agitent, les connaisseurs assis vers la barrera discutent le mérite du coup. Tout ce bruit enivre , le taureau secoue en vain les flèches accrochées dans le garot. Le frissonnement de leurs ailes l'impatiente. Deux ruisseaux de sang coulent le long de son col en bouillonnant ou jaillissant, suivant les courbes capricieuses de sa course affolée par la terreur. Une écume abondante lui sort de la bouche. Ses oreilles claquent comme pour chasser une tarentule. Les yeux sont allumés d'un feu hagard. D'autres bau" derilleros le criblent de nouvelles flèches qui forment une collerette autour de son encolure et mouchettent son cuir de taches rouges. Le dernier arrache en courant}|le nœud de ruban mauve et blanc, couleur du

PNB COURSE DB TÀURBÀUX* 137

senor Hemandez, qui orue son dos blessé, et va, triomphant, porter ce trophée à sa maîtresse émue et fière. A un second appel de trompette, plus prolongé et plus plaintif, les &a/u/«r<7/^ro^ rentrent dans le couloir et les matadores à la capa se dispersent encore dans Tarène. l^espada Cayetano Sanz, suivi du sobres^* aliente de espada^ Angel Pastor, vient saluer de son épée nue le roi et Talcade. Puis, d'une inflexion gracieuse, il exécute une voltige qui le fait trouver face à face avec le taureau. L'animal essoufflé est étourdi de cette centième attaque. Il est là frappé de stupeur, ensanglanté, écumant et bavant sur son large poitrail. ISespcula lui présente la muleta écarlate. Le taureau recule et vient se placer près de la porte du torril comme pour fuir. L'odieuse muleta le suit. Ses mem* bres se roidisseut, sa robe noire est blanchie de sueur, sa tête fouille le sable, une soi te de hoquet secoue son fanon. Vespada est pâle, son glaive se lève, un éclair d'argent brille, Tépée se plonge à moitié dans le col du taureau. Des beuglements sinistres se font entendre, l'écume de la bouche devient plus épaisse et change de couleur, on dirait une éponge imbibée dans une blessure ; les flancs battent avec précipitation , des convulsions horribles veulent arracher l'épée et précipitent les flots sanguinolents. On apporte à Vespada maladroit et hué une arme nouvelle. Les chulos excitent le taureau pour qu'il découvre son corps au bourreau. La muleta flotte devant lui. Il se baisse. Un second éclair traverse larène, l'épée s'enfonce jusqu'à la garde, le taureau chancelle et tombe, procumbit xpumi bosl Cependant, sa tête 5e relève, ses naseaux

138 l'eSPAGNE CfU^TEWPOBAlNE,

hument l'air une dernière fois, un suprême effort semble vouloir redresser sa masse accablée, Fœil devient terne. Alors un cachetero^ petit homme vêtu de noir, presque un enfant, se glisse derrière l'athlète , épie le moment favorable et lui plante entre les cornes un poignard triangulaire. La tête s'affaisse, le souffle s'envole. Muerto ! Une fanfare célèbre aussitôt sa défaite. Une porte élargit ses battants et livre passage aux quadriges de mules dont on boucle les traits au licol des chevaux morts. Ces bêtes fringantes traînent au trot les cadavres balayant la poussière et viennent ensuite enlever solennellement le taureau et le conduire à la carnée eria où on l'écorche pour en vendre la chair aux gens du peuple. Les portes se referment. Des aides ratissent le sable, effacent les traces du carnage, font disparaître les mares de sang sur lesquelles glisserait le pied des toreros^ les disputes et les paris s'engagent jusqu'à ce que le signal du combat soit donné.

Six taureaux se succèdent et trouvent fatalement la mort sous seize coups d'épée ; sept chevaux valant bien trois douros chacun, sont éventrés sur place; onze autres rosses sont blessées et vont être abattues ; dix-huit fois, les picadores sont désarçonnés. J'ai noté tous les autres incidents, au nombre de cent cinquante-deux : pufazosy pares de banderillas^ pases de muletas^ pïnchazos. Mais ces détails ne vous offriraient pas beaucoup d'intérêt.

Quelquefois, ces taureaux sont de paisibles ruminants qui regrettent les gras pâturages et qui ont tout le caractère du bœuf, s'ils n'en ont pas la condition.

VKE COURSE DE TÀUBEAUX. 139

On a beau les exciter, ils ne se fâchent ni ne remuent. Alors, on lâche des dogues à leurs trousses, on les éreinte de coups de gourdins, on les aiguillonne de banderillas enflammées, on clierche enfin à tirer d'eux quelque colère. J'ai remarqué que tous sortaient du torril avec la même ardeur. Ce n'est qu'après plusieurs attaques, que l'on peut juger de leur enthousiasme. Mais il en est d'autres, le deuxième et le cinquième de cette course, par exemple, qu'il n'est pas besoin d'irriter et dont la méchanceté est insatiable. On ne peut suffire à leur opposer des obstacles. Ils se jettent sur les chevaux et s'acharnent après eux d'une façon qui fait pitié , secouant leurs cornes dans le corps de la victime, lui arrachant les entrailles. Le misérable caballo s'en va boitant des quatre fers, ranimé par l'éperon du picador^ galopant dans ses tripes qui s'enroulent autour des pâturons. Cela est affreux. Le cœur me vient sur les lèvres. J'en ai vu un dont les intestins ballottaient suspendus par deux fragments de boyaux. Les toreros ne sont pas davantage épargnés ; tl picadores^ matadores^ chulos^ hau' derillerosy espadas, sont également exposés.

Mais tous ces combattants sont merveilleusement habiles. Il faut voir le sang-froid du picador campé sur son cheval, recevant le choc du taureau , l'agilité du chuloj la hardiesse du banderillero^ la sûreté de main de Yespada, Rarement, ils sont surpris par le taureau, tant ils ont l'expérience de l'arène. Leurs coups, cependant, n'ont pas tous un bonheur égal. Il arrive souvent que le picador qui, plusieurs fois, change de cheval, qui étouffe sous son aimure, finit

par ne plus avoir sur la selle une solidité suffisante, et, mal assuré dans ses chutes, se contusionne contre les tablas, D^autres fois, la blessure est sérieuse ou mortelle. Si la capa du chulo s'embarrasse dans les cornes ou sous les fourcbes du taureau, le malheureux peut payer de la vie sa maladresse. Le bon picador ne doit pas blesser plus que de raison F animal ; le chulo doit l'exciter sans cesse en s'evposant à sa fureur; le banderillero T attaquer de front en frisant les cornes ; Vespada l'abattre d'un seul coup à ses pieds. Si le torero remplit son rôle selon les règle?, il en est récompensé par les bravos. Les cigares pleuvent autour de lui, le roi laisse tomber de sa loge un étui à havanais, les spectateurs lui jettent letirs chapeaux qu'il renvoie comme une paume au jeu de raquette, et les mauvaises langues ajoutent qu'il est des senoras qui lui assignent des rendez-vous.

Il est, de temps en temps, d'autres courses de taureaux qui n'ont rien de sanguinaire. On met en liberté dans l'arène deux ou trois veaux un peu forts, aux cornes naissantes, enveloppées dans une boule de liège. Ils sont plus vifs que féroces, et leurs gambadei amusent les badauds qui ont le droit de se mêler à eux, de les agacer, de les poursuivre, et qui se sauvent à toutes jambes, au grand divertissement des tribunes, lorsque le liège est trop près de leurs talons.

Mais ces veaux ne font pas le compte de l'amateur de courses. Le combat de taureaux, le vrai combat avec morts et blessés, est fort prisé des Espagnols. C'est leur spectacle préféré. Ils le mettent bien avant

Page 1