‹ L'Espagne contemporaine: Journal d'un voyageurChapitre 23 sur 48 · LES MUSÉES ET LES THEATRES · texte numérisé non relu

LES MUSÉES ET LES THEATRES

tacles, sauf dans les salles populaires où Ton joue la Pasion y muerte de Nuestro Seîior Jesu Cristo, L'Espagnol est tellement ayide de spectacles, de théâtres et de fêtes, qu'il ne peut chômer huit jours. Les trois quarts de sa vie se passent en public, les trois quarts de sa. fortune en toilette, et son appartement même est beaucoup mieux disposé pour recevoir que pour sa commodité personnelle. A Madrid, on conserve une vieille coutume, car l'Espagne est le pays de la tradition. Le jeudi et le vendredi saints, toute la société madrilène vient, à trois heures après midi, à la Carrera de San-Geronimo. La rue est interdite aux voitures. Les hommes stationnent en rangs devant les magasins. Les dames, le jeudi, sont en robes éclatantes; le vendredi, en noir. L'un et l'autre jour elles portent la mantille. La mantille est de rigueur trois fois Tan ; ces deux jours et le 2 mai, anniversaire du soulèvement de Madrid contre les Français, lors de la guerre de l'Indépendance. Elles se promènent d'un trottoir à l'autre, en formant la chaîne sans fin ; et les usages permettent, lorsqu'elles passent, de leur jeter des fleui's, echar una flor. On appelle jeter une fleur, faire un compliment. On a même vu un homme du peuple déployer sa capa sur le passage d'une senorita, pour qu'elle foulât de son pied ce tapis chevaleresque.

Celte promenade à la Carrera est à peu près la seule distraction de la semaine sainte. Les exercices religieux la remplissent; et bien que Madrid soit la moins religieuse des villes espagnoles, et que les cérémonies soient loin de pouvoir se comparer aux fêtes de To-

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lède ou de Séville, les habitants y observent cependant les pratiques de la religion. Il y a encore beaucpup de prêtres, bien qu'à la suite des événements de 1835, les Cortès aient fait fermer les couvents qui vraiment étaient trop nombreux, et dispersé les moines qui par trop pullulaient. Ce serait une erreur de croire que le calholicisme est mort en Espagne. Il y est très-vivace, dans toutes les classes, depuis les carlistes jusqu^aux républicains. Pendant la semaine sainte, presque tous les journaux paraissent encadrés de noir et contiennent de longues études théologiques ou d'histoire sacrée. Les hommes qui, avec le senor Capdeville, nient l'existence de Dieu, sont en infime minorité. Il n'est pas jusqu'à la garde nationale qui ne porte la crosse en l'air, en signe de deuil, à l'anniversaire de la mort du Christ. J'ai vu les enfants du peuple s'approcher des prêtres qui passaient et leur baiser la main, ce qui certainement n'est pas la religion, mais ce qui est un signe du respect pour les hommes et les choses de la religion. Je tenais à m'assurer par moi-même de l'état religieux de la ville. J'ai parcouru les églises, assisté aux cérémonies, et observé tout ce qui se passait autour de moi. Il m'a paru que la population est très-superstitieuse, mais qu'elle garde profondément encore le sens religieux. Le jeudi saint, à huit ou neuf heures du soir, j'entrai dans une église. J'avais à peine pris place que j'entendis comme une grêle de pierres se détachant de la voûte : « Bon! me dis-je, pour une fois que j'entre à l'église après le coucher du soleil, je viens me faire écraser. » C'était la prière dite des Ténèbres,

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