‹ L'Espagne contemporaine: Journal d'un voyageurChapitre 30 sur 48 · XÉRÈS · texte numérisé non relu

XÉRÈS

Xérès, 11 avril.

A. la gare de Séville, en attendant le départ da train, je causais avec le Chef du mouvement de la ligne de Cadix, qui est Français; lorsqu'un monsieur que j'avais remarqué depuis un instant s^approcba de moi et me demanda si je n'étais pas M. Teste. « Oui, monsieur. » — « Don Julian Sanchez Ruano, rédacteur de La Legitimitad.* En même temps, il me remit un numéro du journal où Ton me souhaitait la bienvenue dans la capitale de FAndalousie Dans presque toutes les villes où je m'arrête, la presse a l'amabilité d'annoncer mon arrivée, comme si j'étais un personnage. J'allai avec le senor Ruano qui, je crois, a fait partie des Cortès constituantes, jusqu'au village de Dos Hermanas, charmante oasis d'orangers, au milieu d'une plaine sablonneuse, où il me présenta au senor Lamarque, poëte sévillan.

Comme je suis forcé de voyager en courant, je n'eus pas le plaisir de causer longuement avec ces deux 1et«

très qui venaient chercher des inspirations à la campagne. Je repris mon bâton , ou plutôt je remontai en wagon et poursuivis ma fonction qui consiste à regarder un quart d*heure par la portière de droite, un autre quart d^heure par la portière de gauche, et à noter sur une main de papier avec un crajon rouge, ce que je vois, ce que je sens, puis à vous dire comme le rat de la fable :

VoiU les Apennins et Yoici le Caucase !

Utrera, qui suit Dos Hermanas, est une assez gen* tilie ville de quinze mille &mes, située dans une vallée fertile. On y a fait dernièrement des plantations d*o- \iviers. L* olivier se plante par boutures. Il y a deux sortes de boutures. Ou Ton plante ensemble trois petites verges d'olivier ou isolément une grosse branche dépouillée du haut en bas de ses pousses. On n'em* ploie pas indifféremment Fun ou Taulre mode. Cela dépend du terrain. Si le sol exige !a plantation par la branche, on enfonce celle-ci à un pied et demi de profondeur, puis on élève autour d*elle, jusqu^à cinq ou six pouces de la tête, un cône de terre battue, afin de la préserver des rayons solaires. Utrera est le point culminant de la contrée. De là à Cadix, on descend sans interruption.

Un romancier a écrit une histoire populaire, Diego CorrienteSy sur la station suivante, Venta de las Âlcan-tarillas, où l'on aperçoit les ruines d'un vieux pont romain fortifié par les Arabes. Las Cabezas de San- Juan est sur un coteau pointu; et Lebrija, avec ses

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forts, 80D église mauresque et son clocher imitant la Giralda, domine une vallée très^bien cultivée.

Mais la fertilité de ce pays se réduit à quelques cantons comptantes de vignes et d^oliviers ou semés de beau blé et de fèves énormes. La plus grande partie du terrain consiste en de vastes plaines dévorées par les palmiers nains, ou en des marais interminables suintant l'eau salée. Le palmier nain ne s'élève pas à plus de vingt ou trente centimètres du sol, en formant une touffe comme la bruyère ou le genévrier, et ses racines, malgré sa petite taille, s'enterrent à un mètre, un mètre et demi et même deux mètres. Il est un des obstacles les plus sérieux que nos colons rencontrent en Afrique. Quant aux marais, il faudrait les dessécher pour que la culture pût seulemenr y éire essayée. Les Arabes y avaient creusé des canaux d'assainissement et ouvert des chemins, ou plutôt ils avaient tracé les travaux à exécuter. Si on réalisait aujourd'hui leur projet, on devrait faire écouler les eaux soit vers le Guadalquivir, soit vers la mer. On assainirait le pays qui est très-malsain et que ravagent les fièvres tierces. Ensuite, on livrerait à la charrue des solitudes immenses dont le fond est riche.

On se trouve en présence d'une troisième difficulté : la population est insuffisante, ainsi que dans toute l'Espagne. Maris, dans cette partie de l'Andalousie, il y a si peu de sécurité que c'est une curiosité de voir une habitation isolée comme il en est des milliers en France. Les brigands 1 infestent. Ils se réunissent cinq ou six, y épient un habitant à qui ils savent quelques douros, s'emparent de sa personne et le retiennent

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prisounier jusqu'à ce qu'il ait promis une raiiçoD que les voleurs vont toucber avant de relâcher leur proie. Il suffit de quatre ou cinq attentats de cette nature dans un district pour éloigner un laboureur du dessein de s'établir dans la plaine. La gendarmerie espagnole^ qui est bien disciplinée et de beaucoup le meilleur corps de Farmée, tant parce qu'elle est recrutée parmi les bons soldats que parce qu'elle ne se mêle pas trop à la politique, la gendarmerie a beau galoper par monts et par vaux, elle ne peut rien ou presque rien pour réprimer les nombreuses attaques qui se com* mettent contre les individus ou les propriétés. Des bandes de terre plus étendues qu'un arrondissement ne comptent pas un toit, pas un être vivant. Il est facile de s'y cacher et d'échapper aux poursuites. Lancez contre un brigand une couple de gendarmes. Ces gendarmes vont trotter vainement dans le désert. A. qui demander un renseignement? Quelle indication les mettra sur la piste du gibier de potence ? « Allonsnous dans cette lande? » dii^a le brigadier. « Brigadier, vous avez raison. » — « Tournons-nous par ce val? » — o Brigadier, vous avez raison. » Pandore obéira, mais le briganri échappera tout à son aise.

Nous allons nous arrêter quelques instants à Xérès, d'où je vous écris à mon retour Xérès a pris beaucoup d'importance depuis la création du chemin de fer, c'est-à-dire depuis 1868 ou 69. Ha cinquante mille habitants à peu près. La ville est élégante et propre comme toutes les villes du midi de l'Espagne- Sî les maisons n'étaient soigneusement badigeonnées et vernies, les insectes les envahiraient et les rendraient

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inhabitables. Xérès est entouré de vignobles. Les ceps ont déjà des sarments plus longs que le bras, et la floraison ne tardera pas. Les propriétaires ont beau* coup amélioré le vigneronnage. Ils y ont fiait des travaux considérables. A l'époque où l'on travaillait à la voie, dans Tespérance que leurs propriétés allaient augmenter de valeur et leur commerce prendre de l'extension, ils remuèrent les environs de fond en comble, et, pour hâter les nouvelles plantations, ils payaient les ouvriers vingt-cinq et trente réaux par jour:

Le terrain est de couleur rouge et or; on le dirait pétri avec du soleil ; et il n'est pas surprenant que le vin soit délicieux. M'^is, les vignerons de Xérès mé* langent à présent leurs produits avec les vins de Séville ou des autres vignobles de la province. On a raison de dire que Tappétit vient en mangeant. Alors qu'ils récoltaient une faible quantité de vin, ils le vendaient naturel et à un prix modéré. Aujourd'hui qu'ils récoltent davantage et qu'ils vendent plus cher, tout le monde buvant du Xérès, ils le coupent avec des vins de qualité inférieure. Au reste, il faut convenir que, tout fabriqué qu'il est, le Xérès n'est pas le pre-* mier venu. J'en ai goûté à Madrid, chez un riche négociant, M. Pinilla; c'est de l'ambroisie et je ne suis plus bien sûr d'en avoir bu de véritable à Paris. Toute la récolte est pour l'exportation. Vous savez que les Espagnols boivent très-peu de vin et que l'ivresse est presque inconnue dans la Péninsule. Les gens du peuple, de même que les gens aisés, préfèrent l'eau pure; et si par hasard ils ont le vice alcoolique, ib se gri«

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sent avec de Teau de vie ou Peau ardente, agua ardiente. Pour emmagasiner les vins des aranzadas dans les caves ou entrepôts qui sont disposés en compartiments autour de la ville, on a construit un chemin de fer de ceinture qui dessert tous les points et simplifie le factage des pipes et des tonneaux.

La campagne de Xérès, dans la direction de la mer, est pittoresque ; à quelque distance de la ville, on entrevoit déjà les maisons blanches de Cadix à plus de quarante kilomètres de chemin de fer : Puerta de Santa-Maria, près de Tembouchure du Guadalete, fondée, dit la légende, par le Grec Ménesthée échappé du siège de Troie. Près d*elle se développe la plaine où le roi Rodrigue et Tarif le Maure se livrèrent bataille en 714. Et plus loin, le Trocadéro dont le nom se rattache à l'expédition française de 1823. Viennent des forets de pins maritimes ; des marais salants ; des fossés d* eau croupissante; des landes affreuses; des pyramides de sel blanchi par le soleil ; le bras de mer de Santi-Petri que nous franchissons; le grand arsenal de la Caraca; la forteresse de San-Fernando, à rentrée de Tîle de Léon : l'observatoire astronomique du même nom, un des meilleurs de l'Europe ; dans le lointain, Chiclana étage sur une colline; le cône de Medina-Sidonia ; le fort de Cortadura. Enfin, la voie s'engage dans la langue de terre qui relie la presqu'île de Cadix à la terre ferme, et, par moments, nous filons sur la chaussée à dix ou quinze mètres de rOcéan.

Le paysage est fort triste sur tout ce parcours et d'une nudité épouvantable. Mais en jetant les yeux

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devant soi, on jouit d*un spectacle magnifique. Le train semble se précipiter en avant pour se jeter à la mer. Pendant trente kilomètres, Cadix apparaît toujours à rhon'zon comme un fantôme vêtu de blanc. Uœil suit les sinuosités et les découpures du continent qui forment autant de baies et de promontoires. Sur la surface de Teau, on aperçoit le balancement des navires désireux d'atteindre le port. Et, de quelque côté que Ton dirige sa vue, la mer, la mer immense, et de quelque côté que Ton respire, la brise fraîche et acre.

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