‹ L'Espagne contemporaine: Journal d'un voyageurChapitre 9 sur 48 · MADRID · texte numérisé non relu

MADRID

Madrid, 11 mars.

Si VOUS connaissez la Campagne romaine, vous connaissez la campagne de Madrid, et je ne crois pas que l'avantage soit à cette dernière. Depuis TEscorial, elle est hideuse au delà du vraisemblable. On dirait que des titans, perchés sur les sierras environnantes, se sont battus à coups de rochers, que leurs discordes fratricides ont voué le sol à une stérilité perpétuellci et que les débris de leurs combats homériques gisent épars. Je savais cette laideur par ouï-dire, mais la réa-*lité me parut à ce point dépasser la renommée que j'entrais à Madrid, découragé, prêt à rebrousser chemin.

Il faisait nuit, les magasins étaient fermés, les rues éclairées à Tinstar de Paris depuis que nous avons un conseil municipal. La voiture suivit un quartier qui me rappela Montrouge^ et lorsqu'elle déboucha sur la Puerta ciel Sol j je n'en croyais pas mes yeux. Eh quoi! voilà cette Puerta del Sol connue de Moscou à Bir-

mingham, ce boulevard des Italiens, ce cœur de Madrid, ce rendez- vous de la fashion, de la politique, ce forum où le grand d'Espagne coudoie les arriéras j les mozos de cordel^ les gallegos^ les marchands de f os for os et Aepalillos ! Voilà ces las forala^ de deux maigres candélabres d'où les tribuns haranguent le peuple représenté par trois ou quatre douzaines de Castillans faméliques! cet étroit bassin, rival des grandes eaux du grand roi ! Où sont ces brillants équipages, ces belles senoras, ce luxe, ces lumières, cet éclat, ce bruit, cette folie de la Puerta del Soly la Porte du Soleil? Au fait, il n'y en a pas davantage que de soleil ni de porte. J'étais furieux; et si un train avait pu me ramener télégraphiquement à Paris, je vous donne ma parole d'honneur que je ne débouclais pas ma valise. Heureuf>ement, car je m'en serais repenti, il me fallait trente-six heures pour parcourir les quatorze cent soixante kilomètres qui nous séparent. Je me bornai à rentrer sur-le-champ à V Hôtel de PariSj et je ne regardai même pas par la fenêtre cette Puerta del Sol que je prenais pour un carrefour borgne.

Le matin, de bonne heure, ma mauvaise humeur étant dissipée, je sonnais chez Tancien aide de camp de l'infortuné comte de Girgenti, neveu de M. le comte de Chambord, le commandant de cavalerie Adolfo de Cortijo. M. de Cortijo achevait sa toilette. Un quart d'heure après, nous sortions ensemble et jusqu'à minuit nous battions le pavé et nous courions les salons. Comme M. de Cortijo est un homme obligeant, j'en pris à mon aise, et je crois bien que, le

DE LESCOBUL A MADBIO. 6t

soir venu, tout militaire et tout robuste qu*il est, il dormit d'un bon sommeil.

Madrid ne m'a pas paru justifier tout à fait ce dicton : Nohay sino un Madrid^ « il n'y a qu'un Madrid. » C'est une grande ville, moins belle que Lyon. Il est vrai que je ne la connais encore qu'imparfaitement, mais vue d'ensemble, rapidement, elle ma produit cette impression. Les rues n'ont rien de particulier dans leur construction, les maisons sont assez vulgaires et toutes jaunes ; peu de monuments, peu d'églises remarquables, ce qui est rare en Espagne. Dans notre exploration à vol d'oiseau, voilà le dessin gênéi*al que je me suis fait de Madrid. Peut-être mesuis-je trompé. En tout cas, je vous dirai ce que j'ai vu aujourd'hui, aussi simplement que je vous ai dit mon désappointement d'hier soir. Puid, durant mon séjour, j'examinerai la ville en détail, je visiterai ses monuments, je lirai ses journaux, j'irai m'asseoir au spectacle, j'étudierai la situation politique, j'assisterai aux clubs, je lorgnerai les senoras, je me promènerai au Prado, je flânerai de long en large dans la Calle dej4lcala^\evDL2iTTè\eTd\ devant les vitrines, je secouerai la guenille populaire, et je vous enverrai au fur et à mesure mes observations, sans ordre ni souci des règles, parce que je suivrai en cela mon humeur et que je ne veux pas m'assujettir, par exemple, à passer deux jours consécutifs dans les musées, pour vous écrire le lendemain : a j'ai vu un coquillage du nom de Vénus et qui vient de Venezuela; il y en a trois exemplaires en Europe ; il est d'une forme extrêmement curieuse et féminine, c'est pour cela qu'on ne le

montre pas aux dames. » La méthode est bonne pour les petites villes où Ton passe une journée : lorsqu'il s'agit d'une capitale comme Madrid, elle serait pour moi une corvée insupportable ; je suis bien sûr alors que vous bâilleriez en me lisant, moi qui ai peur déjà de vous fatiguer.

Je vous contais, je crois, que le commandant de Cortîjo, pour me donner d'abord une idée, un panorama de Madrid, m'a entraîné dans une course de cinq ou six heures, me montrant : ici, le palais du roi, de belle apparence quoique un peu massif; là, VJyun-' tamiento^ très-insignifiant ; ailleurs, la statue de Philippe III enfourchée sur une jument grotesque prête à mettre bas deux poulains ; plus loin, les ministères don un, le ministère de la guerre, situé à l'entrée du Prado, a un fort bel air; le palais du duc de Sesto, second mari de madame de Morny; le palais du duc de Médina- Cœli; le Corps législatif; l'habitation trèsmodeste extérieurement de la comtesse de Montijo, mère de l'impératrice Eugénie ; les théâtres, les places, les fontaines, de façon à pouvoir me promener sans m'égarer dans Madrid.

A chaque détour de rue, il fallait nous arrêter. M. de Cortijo connaît tout le monde, salue tout le monde, donne le bonjour à José, serre la main à lago, tutoie Joaquin, fait un signe à Carlos et tend du feu à Federico, tout cela avec la meilleure grâce du monde •

Dans je ne sais plus quelle rue, un monsieur fort

mal mis, mal peigné, rasé du samedi précédent, la

/ bouche ornée d'une pipe de dix centimes atrocement

culottée^ se précipite vers le commandant, lui admi-

SB L*E8CORIÀL ▲ MADBID. AS

nistre trois ou quatre poignées de main, lui fait trente protestations auxquelles M. de Cortijo répond afiectueusement, ce qui ne me surprend pas, vu la cordialité de son caractère. Mais enfin, je ne laissais pas de trouver Tempressement du monsieur quelque peu gênant. Nous formions groupe au milieu de la chaussée. De charmantes seîioras passaient à côté de nous et je me disais intérieurement : « Mon Dieu, si nous rencontrons une de ces senoras dans un salon, elle va penser que M. de Cortijo et moi avons de singulières relations. » Je pinçai le bras de M. de Cortijo, qui me comprit et se mit à rire. Quand le monsieur nous edt quittés : « Savez- vous, mon cher, me dit-il, que ce garçon sans façon est le marquis X..., général de brigade et grand d'Espagne de première classe! » Général, cela me serait égal; mais grand d*Espagne! vraiment, cela me désoblige.

Nous commencions à trouver le pavé brûlant. Pour nous reposer, nous montâmes dans Tatelier du peintre de la reine Isabelle, Don Eusebio Yalldeperas. C^est un artiste de distinction et de talent. Il nous fit les honneurs de son atelier et de son musée, avec une amabilité exquise. Il y a là plusieurs belles toiles dues à son pinceau, de ravissantes copies de Murillo et quelques ébauches d'où sortiront bientôt des tableaux d'un coloris vif, d'une création spirituelle et d'un goût parfait. Il travaille en ce moment à une Fête populaire dans les îles Baléares qui me paraît d'une composition très-heuréuse. Après avoir passé une heure agréable dans sa galerie, nous partîmes tous les trois pour le Prado. Nous y restâmes jusqu'au soir.

64 l'eSP^GNE CONTEMPORAllSE.

La nuit tomba trop vite, à mon gré, jetant son vilain voile sombre sur tous ces blancs visages et ces mantilles élégantes. Nous remontâmes vers la Puerta et nous n'étions pas sortis du Prado que le roi Amédée passa près de nous à cheval. C'est un grand jeune homme brun, vêtu en simple gentleman et suivi d'ua seul piqueur en veston rouge. La foule était compacte et choisie comme elle est tous les jours, à cette heure, du Prado à la Puerta. S'il y avait là des démocrates, ils devaient être bien clair-semés. Cependant, je n'ai pas entendu un cri de Vwe el rey! et je n'ai pas vu une main se porter au chapeau. Il paraît que la vieille noblesse espagnole ne connaît pas encore le rejeton de l'arbre de Savoie qui, aidé par la politique française, a patiemment étendu ses rameaux, de Turin sur Rome et Madrid.

Son cheval noir avait à peine disparu, que je fus tiré de la rêverie où le prince m'avait jeté en me faisant songer à la fragilité des couronnes, par quatre ou cinq gamins vendant une pancarte et criant à tue-tête : « La conspiration alphonsine et montpensiériste ! » Tiens, me dis-je, c'est comme en France, sous l'empire, la grande conspiration orléaniste; et comme aujourd'hui, sous la République, les intrigues monarchistes »

Chemin faisant, j'offris mes excuses à la Calle de Alcala et à lo. Puerta del Sol que j'avais mal jugées dimanche. De trois heures de l'après-midi à la nuit, elles sont sillonnées par les équipages qui vont au Prado ou qui en viennent, et présentent, à peu de chose- près, l'animation des boulevards de la rue Drouot à la Madeleine. Elles sont le lieu de réunion

DE LK8CORIAL A MADEID. 65

de tout ce qu*il y a à Madrid d^élégants. Je m^bumiliais siocèrement devant ces vénérables douairières, tant de fois foulées par les grandes dames et les jolies pécheresseSi lorsque M. Eusebio Yalldeperas me demanda si je désirais, puisque j'étudiais les mœurs es* pagnoles, assister à une soirée de famille telle qu'il s'en donne fréquemment à Madrid. J'acceptai avec empressement. Son père, Trésorier de la Couronne avant 1868, me fit, en effet, Thonneur de m'adresser, pour le soir même, une invitation.

Je me rendis, à six heures, chez le seiior Yalldeperas, et si j'ai Tindiscrétion de vous parler de sa mai* son, c'est pour vous dire les usages en cours dans la société de Madrid. Ces réunions sont assez nombreuses. On y cause, on y joue du piano, qui est trèsrépandu tra los montes^ on y danse quelquefois, ce qui se fait partout: mais des jeunes poètes y récitent des vers de leur muse, et les seiioritas y chantent, ce qui n'est pas aussi commun, toutes les demoiselles n'ayant pas la lyre d'Apollon ni la voix d'une fauvette. L'une d'elles, Doua Blanca de Gasso y Ortiz, déclama quelques-uns de ses Cien cantares à los ojosy strophes d'un sentiment doux et naïf. J'ai lu plusieurs autres morceaux de l'aimable auteur : la Corona de ta Infancia^ Mas cantares^ El Desterrado^ VUltimo pensamiento de JVeber^ poésies gracieuses. Sa compagne, Dona Clementina de Mozoncillo, dont le talent de musicienne est très-recherché à Madrid, chanta de sa voix fraîche une chanson andalouse et une romance de l'Amérique du Sud, d'un rhythme plus pittoresque encore. Ces soirées se terminent d'ordinaire à minuit

66 L KSPAGNE CONTEMPORAINE.

et se répètent périodiquement. Le lundi, on va dans un salon ; le mardi ^ dans un autre ; de sorte que la so* ciété madrilène est en continuel échange de visites. Ces relations incessantes prennent par là même une intimité) une simplicité, qui en font des réunions de famille. On y reçoit les étrangers avec empressement. Il suffît que vous soyez présenté quelque part, pour que vous y jouissiez dès le premier jour du même accueil que les habitués et pour que vous fréquentiez les salons des amis de la casa.

Madrid, 13 mars.

No hay sino un Prado. Il y a cinquante villes en Europe plus intéressantes que Madrid, Il n'y a qu^un Prado.

A TEst de la ville, dans un vallon formé par la colline des quartiers élégants et parles hauteurs qu'occupent le Barrio de Salamanca et le parc du Buen- Retiro^ se déroule, de la Puerta d^Atocha à la Puerta de Recoletos^ sur un espace de quatre kilomètres, un large boulevard bordé de chaque côté d'une double rangée d'arbres. Ces arbres végètent dans une terre ingrate et sont chétifs. On a pratiqué à leur pied un trou circulaire revêtu de briques ; c'est le verre dans lequel on leur sert à boire pendant la chaude saison. De distance en distance, des squares plantés de pins, d'acacias, de sycomores, d'arbustes odoriférants, de pelouses , de corbeilles de fleurs , et fermés d'une ceinture d'orangers taillés en haie, font office de reposoirs. Ils sont assez mal entretenus depuis la chute

de la reine Isabelle, ainsi que les jardins de la cité ; ils auraient grand besoin d'être ratisses et arrosés.

La partie comprise entre la Carrera de San-Gero^ nimo et la Calle de Alcala s'élargit et prend un air de fête. Le sol en est battu comme une aire de grang*^. Les promeneuses eussent préféré le sable ; mais les jours d'orage, elles auraient pu être aveuglées par ce sol symbolique et mouvant. Aux deux extrémités, la fontaine de Cybèle et la fontaine de Neptune jettent leurs fusées blanches sur ce fond de verdure et de lumière. On appelle ce lieu le Salon. Dans toute la longueur du Prado, s'étend une troisième allée, le Paseo^ réservée aux cavaliers et aux amazones. Entin, à droite et à gauche, s'élèvent des hôtels qu^on nomme palais. Car, à Madrid, toute maison qui appartient à un homme distingué est un palais. Ainsi, on m'a montré le palais du maréchal Serrano, près de la place des Taureaux ; c'est une maisonnette en briques, à deux étages, comme en construirait à Romainville un négociant de la rue du Sentier qui aurait fait de bonnes affaires. .A côlé des palais, des jardins, des chapelles ; le Jardin botanique, l'hôtel des Monnaies, le Musée royal et les fondations d'une vaste bibliothèque que Ton est en train de bâtir. C'est une manière de Champs-Elysées et de boulevard.

Les promeneurs se portent tantôt sur un point, tantôt sur un autre, suivant la mode. L'été, c'est invariablement au Salon. On y vient à la brune. On s'y assied sur des chaises et des fauteuils en fer. On y reste fort avant dans la nuit, à la clarté discrète des

candélabres. En hiver et au printemps, a promenade varie. Un mois elle commence à la Cal le de Alcala et va jusqu'à Tbôtel des Monnaies ; un autre mois, elle se fixe au delà de la Carrera. A présent, elle part de Thôtel des Monnaies et finit à Tobélisque. Pourquoi ? je n'en sais rien ni les promeneurs non plus. C*est la mode de venir à la Fuente Castellana ; voilà ce que je puis vous dire.

A quatre beures de Taprès-midi, la Calle de Alcala qui est la grande artère du Prado, regorge d'équipages, de cbevaux, de gens du peuple, de curieux, d'bommes du monde, de femmes légères légèrement vêtues, de senoras et de senoritas, d'officiers, de soldats, de bonnes d'enfants, de nourrices, de bambins, de prêtres, d'artistes en plein vent, de chiens, de mnles et de bien d'autres choses. Si vous le voulez bien, fumons une cigarette devant la grille du ministère de la guerre, ou allons nous asseoir, comme je l'ai fait, dans un salon du ministère, laissons s'écouler cette foule et attendons une demi-heure que chacun ait pris place au Prado.

Maintenant, marchons tout droit à la Castellana; mêlons-nous aux rangs des promeneurs dans F allée qui longe le PaseOy faisons deux ou trois tours, regardons chaque voiture, chaque cheval, chaque cavalier, chaque amazone, chaque robe, chaque coiffure, chaque mantille, chaque visage et tout ce que nous pourrons voir, en prenant la précaution de rendre les feux de nos yeux plus ou moins convergents, suivant que nous les dirigerons sur une senora de haut parage, une timide senorita ou une femme

70 L*E8PÂGNE CONTEMPORAINE.

mariée de trente ans qui supportera tout ce que vous voudrez.

La chaussée est encombrée de quatre 61e8 d'équipages, la plupart à deux chevaux. Il y a des landaus, des victorias, des berlines, des coupés, des paniers, des corbeilles, des tilburys et des voitures de famille datant de Charles III, le restaurateur du Prado. Ces véhicules sont assez bien suspendus, assez luisants, convenables en un mot : quelques-uns sont de Vultima moda. Si la senora est jeune ou jolîe, la voiture est découverte. Si elle a des cheveux blancs et une bonne santé, la voiture est encore découverte . Si elle a quarante ans et qu'elle soit laide ou malade, la voiture est fermée. Il existe une autre variété que je vous dirai tout à l'heure. En général, les chevaux sont de nobles rosses, efflanquées, à l'encolure étroite, au trot pénible; mais j'en ai vu plusieurs à robe noire, à l'allure superbe, au jarret nerveux, à la tête hen^ nissante, beaux et fiers animaux. Les cochers sont vêtus proprement, bien que leur livrée ne soit pas d'une folle splendeur. Ils n'ont pas d'assez belles mines de laquais. A part un petit nombre formés à Paris, ils ont un air gauche sentant son valet de charrue endimanché. Les cochers du faubourg Saint-Germain les laissent loin en arrière.

Quelquefois, le cocher n'est autre que la senora qui, le lorgnon sur le nez, conduit lestement son attelage andalou. J'en vois une toute en bleu de ciel et en dentelles de Bruxelles, qurne manque pas un jour de venir au Prado ; ce n'est pas assurément pour que l'on admire l'habileté qu'elle met à diriger ses

poneys pommelés, elle les mène fort mal ; c'est plutôt, je crois, un exercice hygiénique, car, à côté d'elle, madame Âlboni paraîtrait une frêle jeune fille. Huit ou dix antiques, surannées, ternies, branlantes, vastes ) pesantes voitures. Le cocher et le valet de pied ont blanchi sur leur siège. Leur manteau verdàtre à liséré jaune a essuyé quatre ou cinq règnes. Deux mules fatiguées par plusieurs lustres de bons et loyaux services traînent, en secouant Toreille, ce lourd coucou dont les portières hermétiquement fermées permettent à peine d'entrevoir un couple séculaire qui se dérobe aux profanes. Ce couple, homme et femme, est carliste; ce cocher est carliste ; ce valet est carliste, cette berline carliste ; et si les mules savaient parler, elles brairaient en plein Prado : f^iva don Carlos! Gens et bêtes vivent d'étiquette. Autrefois, on avait des mules à sa voiture, ils ont des mules. Ils sont persuadés que le duc de Madrid est le représentant de la monarchie légitime en Espagne. La loi saUque, si peu claire de ce côté dejs Pyrénées, n'offre pas, à leur esprit, Tombre d'un doute. Ce sont les chevau-légers de la légitimité. Si M. le marquis de Franclieu était député aux Gortès, il serait carliste, il aurait deux mules à sa voiture, et se promènerait au Prado en se dissimulant au vulgaire.

Dans le Paseo^ des coursiers de sang, fringants, sveltes, vifs, prompts à l'éperon, piaffant, impatients, dressés à la haute école, caracolant, humant les senteurs des jardins, enivrés par le bruit. Leurs cavaliers sont pleins d'audace et d'aisance, leurs amazones légères comme des oiseaux, sémillantes et habiles. Avec

72 L£SPAGNE CONTEMPORAINE.

le chapeau noir entouré d'une plume, la longue robe serrée à la taille, la cravache mordante, le camélia blanc à la naissance de la guimpe, elles galopent, amblent, vont au pas, partent comme un trait, reviennent, s'arrêtent immobiles, sans que les secousses de la selle impriment à leurs corps d'autres mouvements que des inflexions gracieuses. Les cavaliers vont isolés, deux à deux, ou en caravanes. Alors, on se réunit dix ou quinze sous un arbre du Paseo et quand le signal est donné, Tescadron se précipite dan une course échevelée, 'les montures ne touchent pas terre, les écharpes flottent au vent, jusqu'à ce qu'au second signe, il retourne à bride abattue au point de départ. De loin en loin, un Anglais à la figure allongée, à la physionomie flegmatique, au carreau observateur, tranche sur ces Espagnols aux traits accentués, bruns, mobiles, au regard perçant. Ou bien, un cheval rose à la croupe mignonne, à la longue queue flottantes, aux sabots immaculés comme la babouche d'une princesse, flâne mollement au milieu des coursiers ardents et sombres, puis, s'échappant du Paseo ^ caracole à la portière d'une setiora et la salue de sa tête intelligente, de ses naseaux gonflés d'amour.

Gomme le Paseo et la chaussée, l'allée des piétons est toute semée de la fine fleur de la société madrilène. Point de mélange. Aux Champs-Elysées , la châtelaine et la brillante favorite se frayent un passage à travers les flots de bonnes et de nourrices; le boulevardier écarte du coude les groupes d'artilleurs désœuvrés ou de sapeurs en quéie aie payses. Ici, tout est trié sur le volet, senoras et senores. Si le temps le

lUBRID. — LE PEABO. 73

permet, les hommet Tiennent an Prado en tiniple redingote. Si la température est piquante, ce qui est fréquent à Madrid, ils jettent sur leurs épaules un manteau aux plis onduleuz, doublé de velours bleu, vert ou gris, et prot^;ent leurs dents blanches, en rapprochant ses borda de leur figure. Ils préfèrent à cette précaution, une cigarette de la Havane qu^ils aspirent par petites bouffées, de crainte d^irriter leurs bronches délicates.

Mais tout cela se voit un peu partout. Il n^est pas besoin de venir au Prado pour rencontrer des hommes qui soignent leur santé et leur toilette à Tégal d^une petite maîtresse , ni des équipages élégants , ni de beaux chevaux bien montés se promenant sur une chaussée, dans une allée ombreuse ou sur la sciure d*un Paseo. Les boulevards, les Champs-Elysées, le Bois présentent un spectacle plus varié et plus brillant encore. Ce qui ne se trouve nulle part au monde, c'est une réunion d^aussi jolies femmes et d'aussi splendides toilettes que celles que Ton admire tous les jours au Prado.

Le Prado est un salon ou mieux un théâtre. Les dames de Madrid j viennent étaler leur beauté et la richesse de leurs parures. Je crois bien que la vie est un peu extérieure et que Ton fait dans le ménage quelques sacrifices pour que la robe soit plus traînanle et la guipure plus haute ; mais, cela ne me regarde pas. Ce que je constate, c'est que les senoras réservent pour le Prado le plus élégant de leur garde-robe ; que si Ton veut savoir la dernière mode, il faut aller au Prado ; que madame la duchesse et madame la maré-

chale essayent leura costumes au Prado et non chez elles ou au théâtre, ni, je crois même, à la cour savoi* sienne où elles ne vont guère. A la cour, il est difficile de briller, le cercle est trop restreint, les rivales trop bien choisies. Au théâtre, cVst le public de la cour et des salons, trop restreint encore. On se chiffonne dans les logeS) le feu des lustres fait mal ressortir les attraits. Chez soi. Ton n'ose, de crainte d'écraser les invités. Chez les autres! on vous connaît et Ton sait bien ce qu'en vaut Taune. Mais, au Prado ! sous le soleil éclatant de la Nouvelle-Castille, au bord de ces ombres, parmi ces équipages, devant cette foule pressée, sous les regards de l'étranger surpris, comme le cœur de ces petites castillanes bout et bat fort ! A demi*couchees dans leur landau, sur des fourrures soyeu* ses, ou se promenant nonchalamment comme des couleuvres, elles semblent vous dire : « N'est-ce pas que je suis jolie, que mon velours, mon satin, mes dentelles, mes diamants et mes perles font bien épanouir l'éclat de mes yeux, la pâleur de mes joues et la pureté de mon ânîe? » Ne jurez pas, belle comtesse, un jour peut-être vous tremperez vos lèvres dans la fontaine de Cybèle.

Je vous confesse que je suis de l'avis des sénoras, — on dit qu'en politique il faut toujours être de l'avis des femmes, — elles ne sauraient trouver une cour, un salon ni lin théâtre où elles puissent mieux déployer leurs armés qu'au Prado, et si vous les connaissiez, vous leur pardonneriez bien vite cette vanité. Je n'exagère pas en disant qu'au Prado , quatre femmes sur cinq sont jolies. Une erreur généralement répandue

consiste à croire que les Madrilènes sont sècheStbru* nies, à demi mulâtresses. Eh bien ! représentez-yous une femme ni grande ni petite, ni grosse ni maigre, mais de taille fine et bien prise, potelée et appétissante, le pied pouvant s'enfermer dans un étui, la tête oyale, les joues blanches et fraîches, les léyres roses, les dents en nacre, les yeux noirs, humides et profonds, les cils noirs, les sourcils noirs, les chereux bleu noir abondants. Voilà le type de l'Espagnole du Prado. Ce fond brun et mat favorise bien chez quelques-unes la croissance d*un léger duvet qui parfois se fortifie jusqu'à devenir de la barbe ; ainsi, j'ai aperçu une senorita ayant des favoris dont se contenterait un substitàt; mais c^est là un accident. D'autres, en petit nombre, sont blondes et se fanent comme les roses sous ce climat hâtif. D'autres, en une rare minorité, ont les cheveux rouges et sont, ma foi! trèsgentilles malgré leur couleur peu appréciée. Mais l'immense majorité reproduit invariablement le type dont je vous ai parlé en premier lieu. Il est d'une grande beauté, d'un attrait irrésistible et d'une suprême distinction. Il a un défaut, le revers de la médaille. Je vous défie de me dire si cette Castillane de vingt-cinq ans est mariée ou si elle n'a pas allumé encore le flambeau de l'hymen, si elle a réellement son âge ou si elle a trente ans, trente-cinq ou quarante ans. Arrivée à cette période de la vie, elle se fige en une statue de marbre, statue vivante, oh ! très-vivante, sensible, passionnée, enfin en une statue qui, durant quinze ou vingt ans, supporte la pluie et le beau temps, sans vieillir d'un jour.

Je vous ai amené au Prado, s'il m'en souvient bien, pour examiner leurs toilettes. Deux objets caractéristiques les distinguent : la coiffure et la coupe des robes. Vous savez que la plupart des Madrilènes portent la mantille, c'est-à-dire un voile de tulle-illusion ou la vraie mantille en dentelles noires, piquée dans la chevelure, retenue par une épingle sur Tépaulette et ramenée sur les bras en écharpe. C'est là toute leur coiffure. La tète est à peu près nue. De là, le soin que les femmes mettent à donner à leurs cheveux les formes les plus agréables. La moitié du jour est livrée aux coiffeuses qui, du matin au soir, de la duchesse à l'ouvrière, tressent, tordent, frisent, lissent, ébouriffent. Trois coiffures se disputent en ce moment le haut du pavé : les cheveux relevés avec une torsade en couronne ; les cheveux liés en gerbe sur le sommet et laissant s'échapper des frisures en épis ; la grappe de frises en raisin sur le front. Avec quelques coiffures à l'anglaise, les bandeaux lisses des douairières, deux ou trois fontanges et une coiffure à la chien^ vous en savez autant que le parfait coiffeur de Madrid, en l'an de grâce 1872, le 13 mars. Les élégantes ajoutent depuis avant-hier ià peifieta, La peieta est un peigne gigantesque en écaille que Ton plante derrière, devant ou par côté, dans les coiffures. Il y a quarante ans que Ton n'avait vu à Madrid une seule peineta; lorsqu'il y a deux jours je ne sais quelle senora s'avisa de venir au Prado avec un de ces peignes. Hier, il y en avait trois. Aujourd'hui, j*en compterais plus de cinq cents. Toutes les dames ont mis à sac les magasins de bric-à-brac. Voilà une restaui^tion rapidement faite !

MADRID. -— LB PBADO. 77

Je trouve ces peinetas dlggracieuftes, bien qu^origînales. Elles ont, en outre, le tort de donner au visage un certain air qui rappelle trop le boulevard parisien. Je remarque aussi avec désespoir les chapeaux calèches, les tocpies, les invraisemblables à la française, qui tendent à faire disparaître la mantille, sous laquelle une femme^méme laide, semble aimable. Beaucoup d'enfants ne la portent pas. Encore deux générations! et nous pleurerons la mantille. Gracieuse mantille! nuage de tulles et de dentelles! ailes de papillon, qur caressez ces brunes chevelures, ces visages satinés, ces épaules tremblantes ! Oh, ne vous envolez pas !

Vous pensez peut-être que ces jolies têtes, si gentiment attifées, si artistement peignées, se terminent, comme la femme d'Horace, en queue de poisson, en une robe de pensionnaire, en noir mérinos d'une religieuse détachée des biens de ce monde. Cette fois, vous vous tromperiez. Vous avez certainement assisté à un bal de la cour, je ne parle pas de la cour présidentielle ni de la cour impériale, mais vous avez assisté à un bal d'une cour quelconque. Alors, fermez les yeux ; et, vous retirant dans cette chambre à demi obscure que l'imagination s'est arrangée en un coin du cerveau humain, évoquez toutes les robes de velours, vert, rouge, cerise, groseille, caroubier, ponceau, orange, feu, ventre de biche, grenat, noisette, bleu, violet, amaranthe^ noir, blanc, aurore, arc-enciel. Froissez dans vos mains tous les satins et toutes les soies les plus tapageuses, les plus délicatement brodées, les plus cossues des fabriques de Lyon, de

Zurich, de la Chine et du Japon, achetez toutes les dentelles et les guipures de Malines, de Bruxelles et de Paris, tous les points d'Angleterre. Dévalisez les bijoutiers de la rue de la Paix ; et jetez toutes ces étofles et tous ces bijoux ruisselants sur les promeneuses du Prado. Vous les verrez se métamorphoser en splendides robes à traîne, en vêtements de bal, en costumes les plus variés, en jupes et doubles jupes, en écbarpes, en basquines, en armures, en corsages, en ceintures, en manteaux. Ces riches couleurs vont et viennent, formant une féerie, un champ de fleurs qui ondule sous le vent. Les voitures roulant sur la chaussée les font reluire au soleil. Tiens ! j'aperçois une charmante senorita à laquelle j'ai été présenté l'autre soir dans un salon. Elle est en velours mauve, accoudée sur une fourrure, un camélia dans les cheveux, car, le printemps venu, les dames se parent ici de fleurs naturelles. La voiture va au pas. Elle me voit la regarder et sourit. Je me rapproche. Vous savez que les piétons, ce qui est flatteur pour eux, parlent aux flâneurs en voiture, que de l'allée à la chaussée et au Paseoj c'est un échange incessant de saints, de bonjours, de sourires, de poignées de main. L'équipage s'arrête ne pouvant avancer, tant la foule est serrée. J'offre à la senorita un bouquet de violettes. Elle le met à son corsage. C'est la mode au Prado.

Les promeneuses, mêlées aux piétons, ont des costumes tout aussi riches que les senoras des voitures. Elles préfèrent marcher, voilà tout. A propos, savezvous qu'ici on ne donne jamais le bras aux dames ? On

se tient à leur gauche, an contifiire de ce qui se fait en France.

Six heures sonnent. Rentrons i la Puerta del Sol^ non sans regarder les jardins qui sont à l'entrée de la Calle deAlcala. Ils sont jonchés d'enfants qui s'amusent, de bonnes, de nourrices à la robe à bandes bleues et rouges , portant sur leur dos , dans une corbeille d'osier recouverte d'un foulard voyant, un bébé couché dans ses langes et criant comme un petit possédé; des soldats, des marchands de meringues, de noisettes, de gâteaux, d'allumettes-bougie, — on ne brûle que des allumettes-bougie, — de verres d'eau que l'on adoucit avec un bâton de sucre qui trempe successivement dans ti*ente potions, d'oranges à un sou les trois, de prêtres qui ont diminué leur basile et qui ne portent plus qu'un basiliolus^ de mendiants, de filles de bas étage , de conunissionnaires, de virtuoses, de violoneux et de guitaristes.

Si jamais je rends à la ville de Madrid quelque ser* vice signalé, je demanderai pour toute récompense que l'on m'enterre an Prado, à la Castellana. Je verrai encore dans mes songes d'outre-tombe les senoras et les senoritas.

Et leur ombre sera légère A la terre où je dormirai.

Page 1