D. ANTONIO CANOVAS DEL CASTILLO
L^HOmiE ET LA VIE
Le problème est d'autant plus ardu, l'heure est autant plus redoutable que, dans un imbécile et lieux guet-apens, vient de disparaître le seul Espaici qui de nos jours ait su rendre à l'Espagne , vie et lui donner un semblant d'organisation.
L jamais à un homme d'Etat la mort a pu appalitre en libératrice, certes il ne manquait pas de lisons, — on l'a observé justement, — pour que c fût, quand la première balle Ta frappé, à 1. Canovas del Castillo. Et, s'il lui a été donné de e reconnaître, si dans ce puissant esprit s'est aite la suprême lucidité de la fm, sans doute ces •aisons ne lui ont-elles pas échappé. Castelar Ta
dit devant son corps sanglant : « En ces derniei temps, il portait à lui seul la croix de lousl^ Espagnols. » C'est vrai : à lui seul, en ces de^i niers temps, il portait toutes les croix de rEspagn^ Deux guerres aux deux bouts opposés du monde: deux armées à lever et à entretenir ; avec le s(»ud de vaincre, celui d'éviter des complications redimtables, et, avec celui de sauver les colonies, le souci de les réorganiser; par-dessus les périls et les menaces du dehors, les embarras et les misères du dedans : des centaines de millions à tirer dua pays qui semblait épuisé, le carlisme renaissant et déclarant ne faire trêve que par une sorte J? pitié chevaleresque envers un roi enfant sous là tutelle d'une femme et de pitié patriotique envers l'Espagne malheureuse ; les républicains agiles: les socialistes enhardis ; les anarchistes, hélas! plus nombreux et plus furieux que nulle part: çà et là, dans l'est et le midi, des rappels, des réveils du fédéralisme, du cantonalisme : des grèves, des refus de payer l'impôt, des tentatives d'émeutt . des promenades de bandes mêlées de partisan^ et de brigands ; au Parlement, les libéraux qu'on s'était habitué à croire rompus aux pratiques purement constitutionnelles, retournant à h vieille tactique, retombant dans la manie révolu-
CANOVAS. — l'homme ET LA VIE 177
ixiaLÎre du retraimienlo ; des défections, presque
trahisons d'anciens amis, d'héritiers pressés
joiiîr ; autre « chose d'Espagne », des rivalités
\^s ambitions de généraux, des intrigues où la
lavaîse foi politique ne craignait pas de traîner
■If
lom d'une personne dont l'unique soin et l'unique eo-se consistent à demeurer étrangère, supéure à toutes les intrigues ; des menées si ténéeuses qu'il avait fallu éclairer la situation d'un ir cru, et de soi-même, au risque de provoquer le crise qui n'eût sans doute pas été un simple rangement de ministère; poser, non pas aux lambres, mais à la Couronne, la question de )nfiance ; tels ont été les derniers temps et, uisque l'assassin a osé parler du « calvaire qu'il liait gravir », tel a été le calvaire de M. Canovas, ^eu de moyens de se tirer d'affaire ; pas de moyen L^ se retirer des affaires : oui, il se peut que out autre, à sa place, eût, sinon désiré, du noins remercié la mort; lui, j'en suis sûr, pas un estant, il n'a senti cette lassitude ni connu cette iéfaillance»
« Vous savez mes goûts, me disait-il, et que ce ^\ me plairait le mieux maintenant, ce serait de travailler dans ma bibliothèque et de me reposer dans mon jardin. Me voici qui arrive à soixante-
dix ans, et il y en a bientôt cinquante que je suis dans la vie publique. Mais j'y suis, il faiit que j'y reste, et il le faut précisément parce qu'il y a cinquante ans que j'y suis. Et puis je suis convaincu que l'Espagne a encore besoin de moi. 11 suffit. Ce qu'on en peut penser m'importe peu: il n'est pour moi que mon pays qui compte : avant tout, servir mon pays. Si je n'écoulais que les miens et moimôme, je m'en irais; mais je ne le dois ni ne le puis, ni par conséquent ne le veux : tant que l'Espagne ne m'aura pas signifié mon congé, — et elle n'a qu'une manière de me le signifier, qui serait de me refuser, pour la lutte, tout soldat et tout crédit ; — cela, tant que l'Espagne ne l'aura pas fait, quoi qu'on me dise et qui que ce soit qui me le dise, je ne m'en irai pas. »
Ces mots : « Je ne m'en irai pas », M. Canovas les prononça lentement et comme syllabe à syllabe, les coupant, les ponctuant, en quelque façon, de ce mouvement nerveux de la bouche et de l'œil qui donnait à son visage une expression si particulière. Je ne crois pas que la figure humaine puisse marquer plus de force, consciente et réfléchie, de vouloir. Tous les traits, d'un dessin très ferme, et chaque trait en ses moindres détails, le vaste front, les sourcils épais, l'arête vive du nez,
CÂîSOVAS. — L^HOMME ET LA VIE 179
la moustache grise aux poils rudes, tirée presque géométriquement en ligne droite sur la lèvre puissante, le menton saillant, tout ce qui constitue la physionomie dénonçait en celle-ci Tâmc maitresse, dominatrice, prédestinée à commander. Une contraction habituelle, où se révélait Tincessante tension de Tesprit, y ajoutait quelque chose d'un peu dur, et M. Canovas del Castilio ne mettait aucune coquetterie à l'atténuer. Jusque dans le port de la tête, qui se redressait et se rejetait en arrière, il y avait un air impérieux. Ce n'était pas assurément une attitude prise à dessein ; il ne la prenait pas, il l'avait ; elle lui était si naturelle qu'on ne l'imaginait pas et qu'il ne se voyait point autrement.
Entre tous les portraits qu'on a de lui, il en est un qui le représente de face et qu'il n'aimait guère: « Autour de moi, remarquait-il avec un sourire, c'est ce médiocre portrait que l'on préfère, parce que j'y parais plus doux, » 11 ne se cachait pas de ne pas tenir à paraître « trop doux » ; et la réputation de sévérité, de rigueur même, qu'on lui avait faite peu à peu sur les apparences, il ne cherchait pas à la démentir. Plutôt passer pour avoir la main lourde que pour l'avoir faible ; car Tautorité n'est pas faite pour qu'on demande
180 L^ESPAGNE, CtBA ET LES ÉTATS-UNIS
humblement la permission de Texercer : à Tentourer de formes, d'explications et d'excuses, on la compromet, on la perd : elle ne donne tout son effet que lorsque ceux qui la font mouvoir la laissent tomber de tout son poids en la laissant tomber de toute leur hauteur.
Ainsi pensait M. Canovas, qui savait pourquoi il pensait ainsi dans TEspagne qu'il avait trouvée. Cependant, à la longue, les rancunes et les convoitises aidant, une légende s'établissait, dont on peut dire qu'il a fini par être la victime ; légende mensongère qui ne se contentait pas de le peindre inflexible, faisait pis, et le peignait cruel. J'ignore si les anarchistes ont réellement souffert dans les cachots de Montjuich des tortures qui déshonoreraient à jamais le geôlier qui les invente et les applique, et je voudrais, avant de condamner personne, un témoignage plus impartial que le mélodramatique récit de M. Tarrida del Marmol. Mais admettons qu'ils n'exagèrent pas et que leur prison ait été, contre toute loi et tout droit, changée en martyre, que la question ait été ressuscitéo pour eux par de nouveaux inquisiteurs. Supposons-le — maint exemple nous montrant de quelle inhumanité l'homme livré à lui-même est capable. — En quoi l'accusation touche-t-elle
Canovas; — l'homme et la vie 481
M. Canovas? Qui prétendrait sérieusement qu'il a ordonné, approuvé, toléré des actes aussi odieux, s'ils ont été commis eUlui ont été révélés ?
N y eût-il pas, pour qu'il ne les eût ni ordonnés, ni approuvés, ni tolérés, pour qu'il n'en fût à aucun titre ni en aucune mesure responsable, ce motif qu'ils étaient odieux, il y en aurait un autre, et c'est qu'ils étaient inutiles : ces prisonniers étaient des prisonniers, enfermés dans une citadelle qui ne lâche pas aisément ce qu'elle tient: donc impuissants, hors d'état de nuire. Or on peut, quand on est, au sens plein du terme, un homme de gouvernement, ne pas reculer devant des moyens qui feraient hésiter de plus timides : encore faut-il que ce soient des moyens de gouvernement, bons à atteindre une fin de gouvernement; dans le cas des anarchistes de Montjuich, la fin était atteinte ; il eût été absurde, puisque aussi bien il était superflu, de recourir à ce moyen qui n'en était pas un; et quiconque a vu de près le politique qu'était M. Canovas del Castillo n'a pas besoin d'en savoir davantage.
C'était en tout, partout et toujours, un politique. Les mômes adversaires qui lui reprochaient sa « dureté » lui ont également reproché et son « orgueil » et sa « mauvaise humeur », l'un et
182 l'eSPAGXE, cuba et les ÉTATt-tniTS
Tautrc tenus, grâce à eux, pour proverbes en Espagne : « la soberbia^etlemaliimor de Canovas ». — Mais, chez M. Canovas, l'orgueil n'était que le sentiment de la force, et bien moins de sa force ou de sa valeur personnelle que de la force et de Tautorité de TEtat, du pouvoir gouvernant dont il était le dépositaire, qui en lui ne devait pas mollir et vis-à-vis duquel il ne devait pas laisser prendre de tentantes familiarités. Son seul aspect retenait, imposait, du reste, empêchait de devenir familier; il donnait sans effort l'impression de la grandeur, oi sans raideur, en n'abaissant pas les sommets, il excellait à marquer et à conserver les distances. On a dit de M. Canovas que du haut de son orgueil, de cette fameuse soberbia^ il voyait les autres tout petits et les dédaignait: mais il était trop politique pour ne pas les voir à leur taille et, obligé de se servir d'eux, pour dédaigner des gens dont il ne pouvait se passer. Nul, lorsqu'il le voulait, — et il le voulait toutes les fois qu'il n'y avait pas d'inconvénients à le vouloir, — n'eut l'accueil plus courtois, l'hospitalité plus aimable ; seulement il ne supportait pas d'être dérangé par des importuns au moment opportun : en cela sa « mauvaise humeur » elle-même était politique. Il essayait d'autant moins de la dissimuler, alors,
CANOVAS. — l'homme ET LA VIE 183'
que jamais il n'a couru, à travers les banales affabilités de la rue, après ce qu'on nomme la popularité et qu'il offrait l'exemple, si rare en nos jours, d'un homme d'Etat qui avait fondé et qui dirigeait une monarchie absolument moderne, constitutionnelle, parlementaire, quasi-démocratique, actionnée par le suffrage universel, et qui, néanmoins, ne se souciait pas d'être populaire.
Mais un tel homme n'était pas de ceux qui se définissent par ce qu'ils ne sont pas ; ses qualités comme les défauts qu'on lui prêtait, ses talents et — pourquoi craindre le mot? — ses vertus se rendraient mal par des négations : tout en cet homme était positif et actif, et il était éminemment. Ouvrez les journaux qui le combattaient : ce n'est pas une complaisance d'oraison funèbre ni un subit attendrissement devant la tombe qui leur fait vanter son patriotisme, sa foi dans les destinées de son pays, la largeur et la sûreté de ses vues, la rapidité de ses résolutions, sa persévérance dans l'exécution, sa sérénité dans l'épreuve, son éclatante intégrité, la fierté de tôte et de cœur pour laquelle ceux mêmes des Espagnols qui ne l'aimaient pas aimaient et admiraient en lui ce que, par l'intelligence et par le caractère, il avait d'espagnol et comme de romain.
i8t L ESPAGNE, CUBA ET LES ÉTATS-UNIS
En des circonstances diverses, quand il vint réparer les folies de dix ans de révolution, apaiser les discordes civiles, guérir tant de plaies de sang et d'argent, quand il tint bon contre l'Allemagne de Bismarck dans le conflit des Carolines
et contre les Etats-Unis dans les insurrections de Cuba, en plusieurs autres occasions encore, il fut vraiment le Consul qui ne désespère pas de la république. Si graves que fussent les difficultés, elles le trouvaient impassible ; et, plus il s'y heurtait, plus il rebondissait, pour ainsi dire, et s'élevait. Quelque force ennemie qu'il rencontrât eu face de lui, il se sentait autant de force, qui n'était pas seulement sa force à lui, mais la force, ramassée et vivante en lui, de l'Espagne qui avait été, qui était, et, il le voulait de toute sa puissance de vouloir, qui serait.
« Il en est de la patrie, disait-il, comme de notre père et de notre mère : on est pour elle, avec raison et sans raison. » 11 savait bien qu'elle n'était plus la triomphante, la conquérante, Timpériale Espagne des temps passés ; mais, confiant en des jours plus justes, il avait sa façon de ne pas l'humilier, qui était de se réserver, de ne pas la conduire en des compagnies où l'insolence des parvenus ne l'eût admise que par faveur et au bas bout
CANOVAS. — l'homme ET LA VIE 185
de la table. L'an dernier encore, comme on le poussait indiscrètement à rechercher certaines alliances, il répondait : « Ce à quoi je ne consens pas, c'est à des sollicitations contraires à la dignité espagnole : ce que je ne fais pas, c'est d'aller de porte en porte chez les ambassadeurs demander aide et assistance, sitôt qu'une crise survient. »
Il n'allait pas de porte en porte quêter des alliances, parce qu'il n'y voulait pas mener avec lui l'Espagne de Charles-Quint et de Philippe II; mais, s'il était à ce point susceptible et à ce point résigné sur ce que l'Espagne ne pouvait pas faire, tout ce qu'elle pouvait faire, il n'en était que plus prompt et plus opiniâtre à l'exiger. Elle souffrait qu'il l'exigeât, car il y avait deux choses en M. Canovas dont l'envie elle-môme, — l'envie qui, selon un de ses biographes, le suivait comme son ombre, — ne s'est jamais permis de douter : ce patriotisme d'abord, tout à la fois ardent et raisonné, instinctif et tiré do l'étude profonde de l'histoire, physiologique, autant qu'un sentiment peut l'être, et hautement intellectuel ; ensuite l'inattaquable probité, l'absolu désintéressement, — puisqu'il paraît que c'est maintenant une vertu qui mérite d'être louée en un homme d'Etat.
M. Canovas del Castillo ne se répandait pas
volontiers en confidences sur sa vie ; et, les deux ou trois brochures que, malgré lui, on a publiées, ce n'était pas par lui qu'on pouvait les avoir. Un jour, pourtant» que nous en causions, il me dit : « Un de mes concitoyens de Malaga, qui veut me faire honneur, raconte que, jusqu'à un âge avancé, je n'avais jamais vu cinquante mille francs ensemble. Il me comble. Si^^it; je les avais vus ; pas bien des fois, mais je les avais vus. »
Sajeunesse avait été pauvre, îln^en rougissait pas ; la fortune était venue enfin embellir sa vieillesse ; elle ne l'avait pas changé. Elle avait passé près de lui sans qu'il fît rien pour croire qu'elle était à lui. Ce qu'il en aimait le mieux, c'était» avec le charme qu'elle avait mis dans sa demeure, ses livres, ses bronzes, ses fleurs, ses oiseaux. Depuis de longues années déjà, l'homme qu'on disait si ambitieux, impérieux et dur, qui, disait-on, avait le don, le goût et le besoin du commandement ; ce président du Conseil qui, murmuraient les jaloux, ne pouvait supporter de ministres à ses côtés et voulait être, lui seul, le ministre universel; ce despotique serviteur qui courbait sous son joug — on l'insinuait — même les rois, ses maîtres ; qui donc enfin? celui que les pamphlets montraient, maniaque sanguinaire, occupé à faire tor-
CANOVAS. — l'homme ET LA VIE 187
turer les prisonniers de Montjuich — et qui assurément n'était pas cet homme-là, mais qui, si l'on veut, avait eu, et paraissait toujours avoir quelques parties de cet homme-là : l'amour du pouvoir, le
besoin de commander — M. Canovas n'aspirait qu'à un coin de fraîcheur, en face d'une pelouse verte, contre le mur de sa maison. Il jurait : « Je ne m'en irai pas », estimant ne pouvoir partir sans trahir ; mais son vœu le plus cher était de pouvoir bientôt s'en aller tranquille , certain qu'avec lui ou après lui, du même coup, la monarchie et l'Espagne ne s'en iraient pas.
Sa tâche ainsi achevée, dans ce repos bien gagné, M. Canovas eût pu lire un livre glorieux qui eût parlé de lui, où il y eût eu peu de pages vides, où trois ou quatre eussent été de très grandes ' pages. 11 eût pu y revoir et y refaire en raccourci le chemin parcouru du point de départ au point d'arrivée. Seize ans : il quittait la ville natale et rejoignait à Madrid son ami José de Salamanca, comme lui riche d'espérances, qui lui procurait un emploi dans les bureaux de la Compagnie du chemin de fer d'Aranjuez. De temps en temps, il faisait visite à son oncle, le Solitaire, El Solitario^ le poète D. Serafin Estebanez Calderon, dont la protection s'étendait sur lui, capricieuse et souvent ironique, bonté fantasque qui ne Ten touchait pas moins et à laquelle, plus tard, il a rendu pieusement hommage. C'étaient les jours de TUni-
jrr y
CANOVAS. — l'homme ET LA VIE 189
versité, où il se liait d'affection avec deux de ses futurs émules en politique, Castelar et Martos, qui tous deux aussi devaient devenir ministres, présidents du Conseil et académiciens. L'étude du droit n'emplissait pas toutes les heures et, le soir, une gaie tertulia s'assemblait dans la Galle de la Montera, au petit café de La Esmeralda. Là, autour d'une carafe d'eau claire, on réformait la politique et on renouvelait la littérature. Là, pendant un hiver, quelqu'un s'était assis à la table voisine, qui écoutait, ne soufflait mot, et que Ton prenait pour un espion. Nettement averti qu'il gênait, il avait dit : « Je ne reviendrai plus », mais en se retirant, avait laissé tomber cette prophétie : « Il y en a un de vous, — il le désigna, c'était Canovas, — qui occupera les plus hautes charges et donnera des lois à son pays ; » puis il avait remis sa carte : Joaquin Maria Lôpez, le célèbre orateur parlementaire.
Vingt ans : les promesses commençaient à s'accomplir ; Canovas débutait dans le journal La Patria^ dans le recueil Las Novedades ; vingt-six ans : les portes de la Chambre cédaient devant lui, et, à trente ans, cédaient les portes de l'Académie. Et la course se précipitait : Canovas rédigeait le manifeste de Manzanares, jetant en des
190 l'£SPAGNE, cuba et les ÉTATS-UNIS
voies moins étroites ce qu'avait de moins vieux le vieux parti conservateur, acceptait des fonctions au ministère d*Ëtat, allait à Rome comme chargé d'affaires, devenait gouverneur civil de Cadix, directeur général de l'administration, terminait par la pratique son apprentissage, et à trente-six ans, en 1864, dans le cabinet formé et présidé par Mon, recevait, ministre pour la première fois, le portefeuille de Tintérieur. Dès cette première fois qu'il fut ministre, le cabinet, formé et présidé par un autre, prit son nom : on l'appela le ministère Mon-Cânovas. En 1865, sous O'Donnell, il passe aux fmances et aux colonies ; il y marque sa présence par un «tcte considérable : c'est lui qui signe le décret instituant une enquête sur les conditions du travail à Cuba et Puerto Rico, d'oii devait sortir l'abolition délinitive de Tesclavage. Les années qui suivent s'écoulent en discussions contre les fautes de Narvaez et de Gonzalez Bravo, jusqu'à ce qu'éclate la révolution de 1868. Elle surprit M. Canovas del Castillo, si toutefois elle le surprit, dans les archives de Simancas, où il se délassait, se consolait et se retrempait par l'histoire. Cette date, comme il l'a dit, « ouvrait une parenthèse dans sa carrière ». Comme il l'a dit, il « touchait à l'âge de la pure raison »; il allait avoir
CANOVAS. — l'homme ET LA VIE 191
quarante ans, et il était tout plein de pensées qui avaient mûri. La parenthèse ouverte se refermera ; mais cependant, dans la méditation et la retraite, c'est Tœuvre de la vie qui s'ébauche.
M. Canovas, de loin et sans s'y mêler, suit les événements. Avec cette clairvoyîince qui est un des dons de Thomme d'Etat, il observe et voit venir, du fond de Tinconnu, Tinévitable. Il voit débarquer à Carthagène le roi élu, Amédée de Savoie, et, trop monarchiste pour lui créer des embarras, il est trop avisé pour répondre aux avances qu'on se hâte de lui faire : il connaît trop son pays pour ne pas deviner que cette dynastie étrangère ne peut prendre en terre espagnole ; il attend. Le duc d'Aoste retourne en Italie, la république est proclamée. M. Canovas attend et ne s'étonne pas : il voit venir, il voit passer Pi y Margall, Salmeron, Castelar, Pavia, Serrano, et, derrière eux, s'approcher cet inévitable, auquel il s'est patiemment préparé. Martin ez Campos en avance l'heure à Sagonte ; mais le manifeste de Sandhurst est tout prêt (chaque période de sa vie publique a pour prologue un manifeste). M. Canovas est, par lettre royale, investi de la régence, et les pensées mûries dans la solitude des archives de Simancas se concentrent et s'expriment en ces
paroles, elles-mêmes historiques : « Je viens continuer rhistoire d'Espagne. »
Au delà, en effet, l'histoire d'Espagne continuait. La Restauration en finissait à l'intérieur avec les carlistes, à l'extérieur avec les insurgés cubains. Mais ce n'était pas tout, c'était peu d'avoir ressuscité la monarchie : il fallait la rendre vraiment nationale et constitutionnelle, la doter des organes indispensables à un gouvernement de ce siècle, instruire et guider un jeune prince grandi dans l'exil, improviser un personnel, corriger les mœurs politiques; former, réformer, transformer; faire, des partis en armes, des partis de parlement et de tribune, les attirer dans la légalité, discipliner le sien et aider à l'éducation des autres ; après s'être créé une majorité, créer à cette majorité une opposition, et après Tavoir créée, par une dernière habileté, que tout le monde ne comprendrait pas, la lier sans retour à la monarchie, en lui remettant à son tour le pouvoir. Non seulement le décor et la pompe, mais toute la réalité du pouvoir ; lui démontrer qu'il y avait pour elle quelque chose à faire avec ce régime ; qu'elle pouvait introduire dans le fait par la loi une partie au moins de ses principes et de ses aspirations; la combattre peut-être quand elle proposait tel ou tel
CÀiNOVAS. — L HOMME ET LA VIE 193
article, mais s'incliner, une fois rarlicle voté, et surtout, le tour des conservateurs revenu, ne point songer à défaire ce que les libéraux avaient fait : considérer comme droit acquis même le droit acquis contre soi ; par là « monarchiser » Topposition et « libéraliser » la monarchie ; le dessein n'en était ni vulgaire, ni aisé : M. Canovas le conçut et le mena à bien.
En vain, la fatalité, sur sa route, ajouta des obstacles aux obstacles prévus : il dut faire franchir à la monarchie le pas redoutable de la mort prématurée du roi, alors qu'une énigme se posait et que l'on ne savait pas quel serait le successeur à ce trône relevé d'hier et si vite vacant. L'énigme résolue, il restait à pourvoir aux nécessités d'une régence qui devait durer toute une minorité royale et être exercée par une femme, mettant à profit le malheur même, de telle sorte qu'au lieu d'ébranler la monarchie, cette régence lui fît gagner du temps, l'implantât, la consolidât.
M. Canovas en sortit par un coup de génie; et de même que, pour parfaire la Restauration, il n'avait pas hésité à céder la place à M. Sagasta, de même, pour opérer sans accident la transmission de la couronne, il n'hésita pas à s'en remettre aux libéraux, les liant à nouveau et intéressant au succès
104 LESPAG.NE, CLBA ET LES ÉTATS-CMS
leur loyalisme plus récent. Le danger ne pouvait guère venir que d'eux, eux seuls, entre les partis d'opposition, représentant un ordre légal et non Tanarchie ; ce danger, en les chargeant de le vaincre, M. Canovas le supprimait.
Le temps passe : la Régence s'assied et s'affirme, solide, pacifique, bienfaisante. Mais voici revenir des jours difficiles : Cuba encore révoltée et les Philippines soulevées, le Trésor anémié, les bourses étrangères fermées, l'administration accusée ou soupçonnée. Les camps opposés se défient à coups de généraux ; les uns déclament, les autres conspirent ; les libéraux, après dix-huit ans de sagesse, sortent de la Constitution, remontent sur le Mont Sacré ; la reine est inquiète et indécise ; l'Espagne est secouée comme par un tremblement de terre; il semble que tout soit à recommencer. Et vieux, mais oubliant son âge, M. Canovas recommence, ou plutôt, fidèle à la parole donnée, il « continue l'histoire d'Espagne ». Il la continue dignement, noblement, frappant le sol et en faisant surgir des hommes et de Targent, malgré tous ceux qui l'abandonnent, changeant en deux années épiques ces deux années terribles, attentif à la garde du roi et du pays, jusqu'à ce que la balle d'Angiolillo le couche dans ce repos sans
CANOVAS. — L'HOMME ET LA VIE lÔS
fleurs et sans livres qui n'était pas celui qu'il rêvait, et qui sera le seul qu'il ait connu.
Si FEspagne lui paye ce qu^elle lui doit, elle dira qu'il lui a donné vingt-trois ans d*un régime meilleur qu'elle n'en avait eu depuis des siècles, une Restauration qui n'a point versé de sang ni fait couler de larmes, qui s'est abstenue de représailles, et qui lui vaut plus de libertés qu'une révolution. Les rois chargeront de titres et d'honneurs la veuve et les neveux de ce ministre *,qui, plus qu'un dictateur avec l'épée, fut avec l'esprit un faiseur de rois et qui, plus que de la Toison d'Or et de tous ses cordons et de toutes ses plaques, était heureux d'avoir à montrer deux souvenirs : une photographie de la famille royale, portant, au bas, cette dédicace : « A don Antonio Canovas del Castillo, une famille espagnole reconnaissante », et une cassette renfermant un exemplaire sur parchemin de l'enquôte de 1865, qui aboutit à l'émancipation des nègres de Cuba. « Je ne demande pas de miracles aux gouvernements, s'écriait jadis M. Castelar, parce que j'ai vu de près le gouvernement. » On serait tenté de dire qu'il y eut parfois du miracle, dans
^ On sait que le nom de Téminent homme d'État a été, par décret récent, érigé en titre du royaume, avec grandesse de première classe et qualification de duché héréditaire : ducs de Canovas del Gastillo.
ces vingl-Irois ans de Restauration, si, manifestement, tout n'y était pas le travail d'une intelligence admirable, servant une admirable volonté. Et Ton conviendra que Tépithète s'applique ici sans hyperbole, pour peu que l'on ne perde pas de vue que rhomme qui a trouvé le temps de tant agir a, d'autre part, trouvé le temps de tout apprendre; qu'étant le premier politique de l'Espagne contemporaîne, il en a pareillement été l'un des premiers orateurs, l'un des premiers philosophes et l'un des premiers historiens.
C'est Posada Herrera, si je ne me trompe, qui, avec plus de malice que de vérité, a dit do M. Canovas qu'il était : « un orateur du^premier ordre, un homme d'Etat du deuxième, et un écrivain du troisième ». Tout au plus pourrait-on souscrire à ce jugement sommaire, si en M. Canovas écrivain on ne retenait que le poète et le romancier. Mais M. Canovas écrivain ne s'est jamais identifié avi;c son roman et ses poésies, qui n'ont jamais été pour lui que les occupations, les obligations ou les distractions de sa jeunesse, un travail à tromper la fatigue des travaux sérieux *. On tient là le trait
1 Don Antonio Canovas del Gastillo, Obras, Coleccion de escritores castellanos. — Esiudios del reinado de Felipe /K, 2 vol. — « El Solitario p y sii tiempo (Serafin Esiehanez Caldevon), 2 vol. — Problemas contemporaneos, 3 vol. — Obt'as poelicas^ 1 vol. — La Campana de Hiiesca^ 1 vol., etc. — L'unique roman qu'il ait laissé a été conçu au café de La Esmeralda, un jour qu'on avait mal dîné et qu'un éditeur magnifique, attiré par le bruit que fai-
i98 l'eSPAGNE, cuba et les ÉTATS-UNIS
essentiel de la figure littéraire de M. Canovas, ie ue dis pas comme orateur, — ce qui est évident par soi-môme, — mais comme historien, comme philosophe, comme romancier et poète même, dès le début ot jusqu'à la fin, il ne cesse pas d'être un homme politique. Historien ou philosophe, ce n'est pas un professeur qui enseigne Thistoire ou disserte de la philosophie : non; il y a dans ses écrits quelque chose de moins et quelque chose de plus.
sait le cénacle, avait offert de payer une once d'or chaque manuscrit qu'il accepterait. Sur l'invitation de ce protecteur des lettres, tandis que Luis Efruilaz donnait l'Épée de saint Ferdinand^ et Diego Luque la Dame du Comle-Duc^ Canovas composa La Campana de Uuesca ; l'affaire ne fut pas mauvaise pour le libraire, puis(|uc, sans compter ce que rapportèrent les autres, l'ouvrage de M. Cûnovas n'eut pas moins de quatre éditions. Rien qu'au titre, on reconnaît le genre. « Ce n'est point du Walter Scott, a écrit un critique, mais cela mérite de n'être pas confondu avec les productions dont font leurs délices les amateurs de fantaisies histori(|ues par livraisons. » Péché de la vingtième année qui avait une excuse majeure et dans lequel l'auteur ne s'est pas endurci ; dans le péché de poésie, au contraire, il a persévéré jusqu'au seuil de cet âge (|u'il vouait « à la pure raison »; ce fut l'inno' cente faiblesse d'un homme qui n'eut guère de faiblesses.
Que valent ces vers ? Un de ces compagnons de toute la vie en faisait bon marché et s'amusait à dire : « Je suis un plus grand poète que (lânovas et un plus grand homme d'aflaires que X...; car je ne fais point d'affaires, comme X..., ni de vers, comme Canovas. » Mais c'est bien vite dit, et l'on peut louer dans ses poésies la simplicité et le naturel, sans soutenir que la poUtique nous ait fait perdre en M. Cûnovas un grand poète. 11 ne le croyait pas, il ne le souhaitait pas ; et ce n'était pas comme poète qu'il voulait comparaître devant la postérité. Il a fallu lui faire violence pour recueillir en volume ces pièces fugitives; il n'a consenti que par crainte que quelque chercheur n'allât, lui disparu, à cause du nom qu'il s'était fait ailleurs, les déterrer dans les
CANOVAS. — l'homme ET LA VIE 109
Les savants de cabinet ont trop souvent le tort de faire fi des « politiciens », et ce serait à merveille si par « politiciens » ils n'entendaient sans exception tous ceux qui font la polilique; et, en revanche, les politiciens trop souvent se piquent d'ignorer ou plaisantent les savants de cabinet : c'est Téternelle et stupide querelle de « la théorie » et de « la pratique ». La vérité est que Ja théorie
journaux ou les cartons où elles gisaient, et les réimprimât avec trop d'indulgence, en n'en condamnant pas assez : « Je n'attache à ces poésies, comme à mes Études littérairesy — un autre ouvrage de sa jeunesse, — qu'une fort minime importance. Il ne m'en coûterait rien, s'ils étsdent inédits, de jeter tous mes vers au feu. » 11 ne les y jetait pas pourtant, et en secret il continua longtemps de rimer : ce qu'il demandait à la poésie, il nous Vexplique quand il nous explique pourquoi, à partir d'un certain âge ses compositions sont pour la plupart amoureuses. « Chose tout d'abord incongrue et extravagante, mais, à la réflexion, logique. Rare est le sujet élevé, digne de la poésie philosophique ou politique que je n'aie pas eu à traiter, tout de suite après mes vingt-cinq ans, en face de nombreux auditoires, avec toute la fougue que peut prêter à la parole la sincérité non équivoque des émotions. Mes opinions sur la religion, la morale, la patrie, la science, l'histoire, les arts, ce n'est pas dans mes poésies qu'il faut les chercher, après mon entrée dans la vie publique. Il n'y a dans mes vers que mes désirs, mes douleurs, les espérances, les peines de ma vie privée. » — La poésie politique, le mot y est, et ce mot classe M. Canovas comme poète ; c'est, jusque dans ses vers, un homme politique, et combien de ces morceaux sont inspirés d'incidents politiques : >1 propos du mariaffe de V Infante Dona Maria de la Paz ; à la France, à propos de l'élévation au trône de la comtesse de Teba ; A Sa Majesté la Reine Dona Isabelle II, sur son voyagea Malaga; Cierra Espaûa ! Chant de guerre, àVoccasion d' une insulte à noire drapeau; Lors de la translation en Italie des cendres du roi Charles-Albert ; L'invasion piratesque de Cuba ; ne sont-ce pas encore « des opinions sur l'histoire et sur la pat rie»? n'est-ce pas, encore et toujours, de la politique?
ne saurait ôlre sans la pratique, non plus que la pratique sans la théorie. La supériorité de M. Canovas comme homme d'Etat venait certainement pour une part de ce qu'il avait le courage d'aborder les questions les plus abstraites de la philosophie et les plus embrouillées de Thistoire ; sa supériorité comme historien, de ce qu'il s'interrojçeait, avec Texpérience du pouvoir : — dans cette conjoncture qu'eût-il fait ? — sa supériorité comme philosophe, de ce qu'il examinait la valeur d'une idée, en ministre qui serait contraint de l'appliquer. Il y avait en M. Canovas del Castillo deux hommes, un homme d'étude et un homme d'action, im homme de réflexion et un homme d'expérience ; mais cette double personne se fondait en une seule personnalité qui en profitait et en prandissait, et ces deux hommes s'ajoutaient l'un à l'autre pour former l'homme d'Etat qui les régissait, les gouvernait et les unifiait tous deux. Il avait dressé la carte du royaume des idées et il la possédait aussi bien que la carte des partis dans le Parlement espagnol. Mais la politique était à ses yeux ce qui est par excellence, et il y rapportait tout le reste. 11 était tout pour être un homme politique; il n'était rien que pour être un homme politique.