‹ L'Espagne, Cuba et les Etats-UnisChapitre 12 sur 16 · LA RÉVOLUE DES PIDUPHSB» IH · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUE DES PIDUPHSB» IH

royal ^îs-à-vis de TEplisc *• e«t onune I*» Tkaiir*» de la couronne, et, représentant la \**fr^'.*ii'.*' cj prince, comme « Tévéque extéri^-or ► |»c»Tjr \^^ Indes orientales. Le gouTemeor général e*l t'iujours, au moins depuis lS2i -. un officier, capitaine ou lieutenant général, et le gc*uTemeai^ut général des Philippines est en même temfrs une capitainerie générale. Au sommet, donc, le régime militaire ^\ les âmes appartiennent à l'archevêché : le capitaine général et l'archevêque. à eux deux, détiennent ainsi la somme de l'autorité; its la détiendraient toute, sans réserve ni recours, si la justice n*étaît du ressort de la Aiidiencia.

Les provinces forment soit des gouvernements civils, alcaldicLS mayores^ confiés à des juristes ou hommes de loi, letrados^ soit des gouvernements ou commandements politico-militaires. A la seule île de Luzon, et seulement à certaines parties de cette île, se borne jusqu'à présent le champ

^ Voy. Regio palronato espanol e indiano, por el P. Mafias Gômez Zamora, dominico, del Gonsejo de Filipinas; Madrid, 1897.

^ Voy. la liste des capitaines généraux, dans Scheidnagel, p. 94, 95.

^ Le gouverneur est assisté d'un secrétaire général, de deux directeurs généraux, l'un, des finances publiques, Tautre, de l'administration civile ; d'un chef d'état-major et de sous-inspecteurs des différentes armes ; du commandant de la station navale ; enfin d'un Conseil d'administration.

d'expérience du régime civil ; les Visayas, Mindanao et Jolo, les iles adjacentes, sont territoire militaire ^

Voilà la part des Espagnols, et voici celle des indigènes. Les Espagnols tiennent FÉtat et la province; aux indigènes ils abandonnent la commune. Chaque pueblo^ — traduisons par commune, possède une espèce de mairie, tribunal^ où siège la pnncipalia^ assemblée des membres et anciens membres de V ayuntamiento ^ — disons : du conseil municipal — et de ceux qui occupent des emplois officiels, de TÉtat ou de la commune, un conseil des notables. Le chef de la commune est le f/obernadorcillo, diminutif légèrement dérisoire, le « petit gouverneur » ; ce magistrat, en Espagne, serait l'alcade; chez nous, le maire; on Tappclle plus sérieusement, quoique plus couramment, capitan, le capitaine; il a, sujvant l'importance du village, un, deux ou plusieurs lieutenants. Il porte ou l'on porte devant lui — tels les faisceaux devant le consul romain — la canne à glands d'or, le bâton, insigne éminemment espagnol du commandement ; ses lieutenants n'ont droit qu'à la

1 Là encore, en général, les pouvoirs et les fonctions sont ou confondus ou très imparfaitement séparés ; et, dans teUe pro^ vince, les gouverneurs sont, en outre et tout ensemble, admioi*' trateurs des finances et juges de première instance.

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%ra^ une simple verge. Par son costume aussi, est au-dessus du vulgaire : le frac et le chapeau e haute forme lui sont, en quelque sorte, sompuairement réservés; les autres se contentent de a jaquette, du pantalon à Teuropéenne, avec la chemise flottante, du couvre-chef en champignon 3t des pantoufles de couleur, quelquefois des souliers vernis, mais ce n'est chez eux qu'une élégance tolérée.

Tout ce monde, naturellement, fait payer et paye des impôts, dont il n'y a pas grand'chose à dire, sinon qu'en eux-mêmes ils ne semblent pas excessifs. Pour l'impôt de capitation, ni le demi-tribut de 7 fr. 50 par personne, ni le tribut entier de 15 francs par ménage n'est une vexation trop lourde. La corvée, la prestation annuelle de quarante journées de travail pèserait sans doute davantage si le temps avait la môme valeur en Orient qu'en Occident, et si, du reste, elle n'était rachetable au prix modeste de 15 francs. Le droit sur la consommation de l'alcool, la marque du bétail, etc., ne peuvent non plus passer pour écrasants. Mais ce qui, en tout pays, aggrave singulièrement l'impôt, c'est, quand il s'en produit, les abus dans la perception. Aux Philippines, le percepteur est encore un collecteur des tailles, res-

ponsable pour tant de têtes, et payant quadid les contribuables ne payent pas ^ : on comprend qu à Toccasîon il se couvre, se garde ou se dédozz?-

mage.

Ce collecteur, le cabeza de barangay^ est, comme le petit gouverneur, un Indien, mais il exerce au nom de TEspagne, et, s'il abuse, c'est sur TEspagne que la faute en est rejetée, faute dont elle n*est pas d'ailleurs toujours entièrement innocente. Il n*est pas sans exemple que tel et tel. qui ne possédaient rien, se soient retirés avec une honnête aisance de fonctions légalement gratuites*. Les petits gouverneurs, capitaines et lieutenants de village, les principaux, les caée^a^, leurs femmes et leurs enfants, ne cessent pas, pour cela, d'être considérés ; même lorsqu'on en pâtit, on les excuse, et on les plaint presque : ils sont bien forcés de faire ce qu'ils font ! à l'Espagne seule on en veut de toutes les prévarications. Pendant ce

^ Pour le recouvrement des impôts, les communes sont réparties en sections de 50 à 100 feux, composant chacune une cahtceritty avec un cabeza de harangay. C'est une organisation ancienne et, parait-il, antérieure à la conquête, que les Espagnols ont gardée, comme dans l'Inde les Anglais (Voy. Sir Henry Maine, l'Inde et l'Angleterre^ dans les Études svr VBistoire du Droit, trad. franc., p. 561) ont conservé, « en l'améliorant et en le cmlisant, le système de perception institué par les empereurs mogols ».

2 Voy. don José Montero y Vidal, p. 163.

nps-là, en travaillant ainsi pour eux, ils traillent à Tenvi contre elle...

Et, pendant ce temps-là, les Espagnols remettent police des îles — gendarmerie, ordre public — une garde civile indigène, qui coûte cher, est al composée, plus mal dressée, plus mal armée ; li poursuit, sans jamais les atteindre, les tulinés, les bandits dont deux compagnies d'innterie ne tarderaient guère à rendre compte, et 2puis la création de laquelle les délits sont plus ombreux qu'auparavant*. De telle façon que les petits gouverneurs », les « capitaines » de illage, les cabezas de barangay fournissent à émeute ses officiers ; la garde civile lui fournit es cadres ; quant aux prétextes et aux meneurs, >n pense bien qu'ils ne manquent pas.

^ Don Manuel Scheidnagel, p. 167.

L'insurrection ne chôme même pas daumùniers, car, ainsi qu'il y a une milice indigène, il y a dans Tarchipel un clergé indigène; et la loyauté de tous ses membres n'est peut-être pas à toute épreuve. Nous retrouvons ici, — envenimée par les préjugés et les antipathies de race, qu'un christianisme trop étroit, trop formel, d'une part, et, de l'autre, trop superficiel, trop peu profond, n'a pu noyer ou étouffer, — la vieille et instinctive inimitié des séculiers contre les réguliers. Quatre ordres religieux prospères et puissants, rappelons-le, se partagent les Philippines : augustins, récollets, franciscains et dominicains. Ils occupent tout Luzon, à l'exception des deux provinces de Lepanto et de Bontoc, et toutes les îles Visayas; Mindanao est réservé à la compagnie de Jésus. Leurs titres de possession évangélique sont

;ieiis et vénérables : les augusUns sont venus 1 565 avec Legazpi * ; les franciscains, en 1577 ; domiiiicains, en 1587; les récollets, en 1606; jésuites, après avoir été supprimés par larles 111, ne sont rentrés qu en 1852.

Recrutés exclusivement parmi les Espagnols, ) ne s^ enferment pas au fond de leurs couvents Dur y vivre dans la prière et la contemplation ; s occupent la majeure partie des cures paroisiales. Le reste, — celles qui appartiennent en ►ropre aux diocèses et, par exception, quelquesvues aussi de celles qui dépendent des ordres, — îst laissé au clergé séculier, presque exclusivenent indigène. Les bénéfices n'en sont pas méprisables. Chaque fois qu'un naturel paye le demitribut de 7 fr. 50, le trésor de la province retient 1 fr. 25, à titre de Sanctorurriy qui sont distribués aux curés des diverses communes, sans préjudice des droits de pied d'autel — pié d'altar — et awlres offrandes coutumières. L'archevêque de Manille louche de l'État un traitement annuel de 12.000 dtiros, ou 60.000 francs; les évêques de Cebù, Nueva Segovia, Nueva Caceres et Jaro,

^ Parmi les compagons de Legazpi figuraient les religieux aupustins, Fr. Andrès de Urdaneta, Fr. Martin de Rada, Fr. Diego de Herrera, Fr. Pedro Gamboa et Fr. Andrès de Aguirre, — Don José Montero y Vidal, p. 24.

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chacun :i).LM3 francs. Le chapitre cathédral Manille re<:oit plus de 170.000 francs, sans coffl] 1er les proviseurSy les fiscauj-^ les notaires prè les juridictions ecclésiastiques, dont quelques] uns touchent de 10 à 15.0CK) francs. Le hautcler^i et le clergé des paroisses coûtent chaque année l'État 3.5<X).<X)<:> francs * ; on cite des cures qu) tout compris, cette subvention de l'Etat, w droits, les bénéfices et le capital, valent 25.0''i &J.000 et même 75.000 francs ; la plupart valent pas moins de 10.000^.

Moines espagnols et prêtres indigènes rivalisenl de zèle pour les desservir, mais ce zèle ardenl des ordres, le ministère sacré ne l'épuisé pas et] maîtres de Téglise, ils ne le sont pas moins M l'école. Quoi que Ton veuille étudier, théologie. jurisprudence, médecine, pharmacie ou notariat. il n'y a à Manille qu'un endroit où on l'enseigne.

1 Chiffras de 1886, d'après M. Montero y Vidal.

2 Montero et Vidal, p. 176. On peut également consulter sur c»» point, en se rappelant que Tauteur n'est pas exempt de partialité. un livre paru récemment en français chez Stock, et dont le titre dit assez la tendance : Les Inquisiteurs d'Espagne., Montjuich, Cuba- Philippines, par F. Tarrida del Marmol.

Suivant M. Tarrida, p. 299, les prêtres, aux Philippines, toucheraient par an « cent treize millions de francs quand l'État n'en touche que soixante-six ». Nous ne savons, au reste, d'où H^ tiré ces chiffres, dont il va sans dire que nous lui laissons la responsabilité.

grand séminaire des fonctions publiques :

Royale et pontificale Université de Saint-Thot. Qui la dirige? Son titre Tindique : les domilins. Et qui est-ce qui prépare à ce grand linaire ? De petits séminaires : les collèges de nt-jTean-de-Latran et de Saint-Thomas encore, is deux aux mêmes dominicains ; TAthénée inicipal, aux Jésuites; le collège de Saint- Joseph,

clergé séculier.

Exception ou dérogation est faite ou commence être faite pour renseignement primaire, auquel )urvoit maintenant Técole normale de Manille, ais cet enseignement est encore inerte et mort ;

se borne à la lecture et à Técriture, on peut ire mécaniques : car les enfants, garçons et lies, qui peuplent en foule les écoles, font avec es maîtres ce que leurs parents faisaient tout en\s à force d'attention et de patience : ils trrivent à lire l'espagnol sans Tentendre et à l'écrire en dessinant la forme des lettres. Après Uois cents ans d'occupation, FEspagne n'a pas pénétré plus avant dans la tête de l'Indien des Philippines ; bien que, malgré tout ce qu'on a V^'étendu, elle l'ait traité plutôt doucement, elle n'a pas touché son cœur : l'âme elle-même s'échappe à travers les mailles du filet chrétien,

retourne vers les superstitions des ancêtres, oa vole à la franc-maçonnerie comme à uae so^cell^ rie nouvelle, aussi mystérieuse que Tanbe t\, dans le pauvre esprit de cette raoe conquise.qui sait? — peut-être libératrice.

Seize loges à Manille, affiliées au Grand-Orient 'Espagne, et une au moins dans chaque ptieblo le cette province ; une loge au moins dans les lutres provinces de Luzon, ainsi que dans Zamooanga et dans les Visayas ; un club-loge angloillemand , dont le capitaine général , le commandant en second, le président du tribunal, le directeur de l'administration, le gouverneur civil elle commandant général de la marine ont accepté d'être membres honoraires et où des généraux fréquentaient quotidiennement ; une loge encore, exclusivement allemande celle-là, et rattachée au Grand-Orient de Berlin: r Union Germanique; puis la « Société de tir » de San Juan del Monte^ centre commun aux Suisses, Belges, Français et Hollandais, qui une fois par an sort en armes dans ^es rues de Manille, évolue sous le commande-

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ment du gouverneur général et défile devant lui * ; en tout, assure-t-on, cent çtialre-vingu loges, et, y compris « les frères dormants n^vin^icinq mille initiés, tel serait reflFectif de la francmaçonnerie aux Philippines.

Parmi ces initiés figurent un très grand nombre d'indigènes, et notamment les plus riches, les plus influents, quoique, dans les derniers temps, cei élément indien relativement cultivé ait été débordé par les couches inférieures, d'où sont sortis te chefs de l'insurrection, les Âguinaldo, les Llanera, les Andrès Bonifacio ". L'attraction des loges est si puissante qu'il n'est pour ainsi dire pas vn étudiant né aux Philippines et venu en Europe prendre ses diplômes qui ne s'inscrive sur les tables du rite portuguais ou écossais aussitôt, plus tôt môme, que sur les registres de l'Université ; mais le résultat de cet empressement des naturels à embrasser la franc-maçonnerie, ses pompes et ses œuvres, n'a guère été celui que les fondateurs ou les introducteurs en attendaient: peut-ôtre a-t-il été tout Topposé.

» La Masoneria en Filipinas^ estudio de actualidad, por Francisco Engracio Vergara ; Paris, 1896. -— Cf. Politica de Espaiia en Filipinas, et El Katipunan^ por D. J. Castillo.

* Voy. la remarquable série d'études publiée, sous le titre de Espana en Filipinas, dans le journal la Época, par D. Joaqoin Maldonado Macanaz.

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L'histoire en est assez obscure. 11 semble bien ourtant que les origines du mouvement maçonique dans Tarchipel soient à peu près celles-ci : ux environs de 1860, il était d'usage en Extrême- Orient de faire, dans la population européenne les Philippines, deux catégories : d'une part, les hiifs^ et, de l'autre, les Chrétiens: ^ar les Chrétiens >u entendait seulement les Espagnols, tout étranger était un Juif, Or un grand nombre de ces < Juifs » malgré eux étaient francs-maçons et ratornisaient dans les loges de Singapore, Hong- Kong, Java, Macao, et des ports ouverts de la Chine. C'était le temps où les pirates mahométans de Mindanao et de Jolo recommençaient ou multipliaient leurs incursions : TAngleterre prenait vis-à-vis de TEspagne une attitude presque hostile ; les Hollandais se montraient méfiants et irrités à cause des tentatives faites par les Espagnols pour s'établir sur la côte nord de Bornéo; les Français n'avaient pas encore oublié l'affaire de l'île de Basilan ; les Américains n'étaient guère mieux traités, ni guère mieux disposés. Il était donc permis de croire que des loges communes où ils s'associaient ils faisaient un foyer de commun ressentiment et de commune conspiration contre l'Espagne.

Deux officiers de marine, illustres dans les annales militaires espagnoles, Malcampo et Mendez NuAez ^ résolurent d'opposer franc-maçoIln^ rie à franc-maçonnerie ; et, francs-maçons euimêmesde vieille date, ils instituèrent à Cavité une loge qu'ils appelèrent : « Première Lumière te Philippines », Primera Luz Filipina^ sous le Grand- Orient de Lusitanie ; par l'intermédiaire des loges de Macao et de Hong-Kong, également soumises au rite portugais, ils la mirent en rapport avec les loges étrangères des villes voisines ; et plus lard ils y ajoutèrent, àZamboanga, une succursale dont firent partie tous les marins, officiers et fonctionnaires en possession d'emplois à Mindanao.

Mais sur les entrefaites débarquèrent aux Philippines les convois de prisonniers déportés pour participation aux guerres civiles : des carlistes d'abord, « auxquels les ordres religieux firent fête 2 » ; puis des fédéralistes, cantonalistes ou socialistes, qui étaient pour les francs-maçons autant de recrues. Par là, et autrement encore. la révolution de 1868 eut son contre-coup dan? l'archipel, envenimant des plaies secrètes et dé-

1 Fr. E. Vergara, p. 8.

•-* Selon M. Fr. E. Vergara, qui est peut-être bien ici un peu suspect. — Voy. La Masoneria en Filipinas^ p. 10 et 11.

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aînant créoles, métis et indigènes, dont le méntentement, longtemps réprimé et dissimulé.

it se donner plus libremoit carrière. Pour ploiter ce mécontentem^it qu'ils jugeaient rivé au point où il ^xxluit rinsorreetion^ des rangers, — et principalement, dit-^m. le consul ^néral d'Allemagne. — créèrent à Manille une 3uvelle loge, du rite écossais et dépendant de îlle de Hong-Kong. Auparavant, ils n'étaient *ancs-maçons que de loin et en quelque sorte a extérieur, manquant d'une hiérarchie capable de îs réunir et de les organiser sur place : désoraais cette lacune allait être comblée, et les ennemis plus ou moins déclarés de la domination spagnole sauraient oiï se rencontrer. A ce reniez-vous des intrigues politiques, dès le premier our, ils ne se trouvèrent pas seuls; les naturels f furent empressés. On les accueilli t amoureusement 't tout de suite, les prenant par leur faible, on les constitua dans les dignités : le premier secrétaire de la nouvelle loge fut un métis d'Allemand et ie créole, ce Jacobo Zobel Zangronis, qui eut plus tard l'entreprise des tramways de Manille et âe Malabon, se mêla à mille affaires industrielles et fit une des plus grosses fortunes du pays ^

' Fr. E. Vergara, p. 9.

Ainsi, deux espèces de loges: dans celles qui relevaient du Grand-Orient d'Espagne, entre républicains et indigènes, contre les ordres ; et, daii5 les loges étrangères, entre Allemands, Anglais. Américains et indigènes, contre l'Espagne, plus ou moins consciemment s'entretenait le malentendu et se préparait la rébellion. Peu à peu, à mesure que les naturels, par la seule force de leur nombre, y prenaient la prépondérance, la franc-maçonnerie se transformait et devenait le Katipunan *, vaste association qui se proposait pour objet de secouer le joug des moines et le joug de la métropole, inséparablement, indissolublement unis dans une même haine ; Tanne, dont Malcampo et Mendez Nunez avaient voulu placer la garde dans la main de l'Espagne et diriger la pointe contre des puissances rivales, se retournait : c'étaient les Tagals à présent qui en tenaient la poignée, et ils en menaçaieui l'Espagne.

Us étaient venus à la franc-maçonnerie, poussés sans doute par l'attrait du mystère, inné dans

1 Voy. le livre de D. J. Castillo, El Katipunan, Les membres de cette association secrète ont parfois signé leurs méfaits. On a trouvé, dans des cases incendiées, un morceau de papier cloué à une poutre, avec la marque K I K et au-dessous I K I, qui, paraît' il, est le timbre du Katipunan*

oxxitne, — et irrésistible pour rbomme prioiîohez lequel rien ne le combat, — qui le fiut t prendre surtout de ce qail ne peut comprendre, t formulaire, cette mimique, ces simagrées et s grimaces, la fausse horreur de ces épreuves, ut ce qui rend aujourd'hui en Europe une telle Lslitution parfaitement ridicule, bien loin d*en ^tourner Flndien des Philippines, devaient être t ont été sur lui autant de prises sûres. En s'affiant à la secte, il n*a pas d'ailleurs répudié le atholicisme, de même qu'en adoptant jadis le atholicisme il n'avait pas rejeté les superstitions héréditaires : il n'a fait qu'ajouter ce troisième ^rdre de mystères aux deux autres ; il les a mêlés m ses Anting-anting ^ en ses amulettes, où Ton loit à la fois quelqu'une des anciennes idoles *, ie Sacré-Cœur de Jésus, le triangle symbolique ivec l'œil grand ouvert, et où à tous les noms de la Trinité font pendant les noms de tous les démons, C'est donc par là, par son appareil, par sa mise en scène que la franc-maçonnerie a séduit et captivé les indigènes ; mais, si peu éclairés qu'ils soient, ils ne sont pas assez inintelligents ni d'in-

^ La ÊpocUy dans son supplément illustré du dimanche ^0 mars 1897, a reproduit deux de ces Anting-anting ^ trouvés sur des cadavres d'insurgés.

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stinct assez anarchique pour ne pas avoir bientôt aperça le parti qu'ils en pouvaient tirer.

A force de se rencontrer pour les « tenues » et les cérémonies, ils ont appris à se compter, à compter les Européens, et à se compter comme à les compter homme pour homme. Depuis des siècles les moines leur enseignaient à regarder l'Espagnol comme un père, avec Tidée de pouvoir quasiillimité qu'emporte la paternité dans le régime patriarcal ; les francs-maçons les ont autorisés à ne plus le regarder que comme un frère, avec ridée d'égalité que la fraternité comporte dans le régime moderne de l'Occident. Entendant sans cesse, dans leurs loges, mal parler du prêtre, il^ ne le respectaient plus; y coudoyant chaque jour l'officier, ils ne le craignaient plus. Le commandement, se rapprochant d'eux, perdait de son poids; mais eux, se rapprochant les uns des autres.

gagnaient le sentiment de leur masse.

Si les Européens tiennent, aux colonies, en face de peuples où leur petite troupe serait noyée, cest bien à cause du prestige qu'ils exercent, mais le prestige s'use dans la familiarité ; et c'est à cause de l'état en quelque sorte fragmentaire où vivent ces peuples, ordinairement partagés en tribus; naais cette faiblesse, qui ne leur vient (jue de ne

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S connaître leur force, il ne faut pas la faire sser : il ne faut pas éveiller en eux la notion >ur eux jusque-là insoupçonnée d'une unité sitionale possible. Or, le groupement qui manuait aux indigènes des Philippines^ la franclaçonnerie le leur a donné : groupement non eulement politique, mais militaire. Quand la francnaçonnerie a eu dans Tarchipel cent quatredngts loges, non seulement la conjuration a eu 3ent quatre-vingts foyers, mais l'insurrection, cent quatre-vingts régiments : 25.000 francs-maçons ; plus de 20.000 rebelles, sachant ce qu'ils faisaient; derrière, la multitude de ceux qui ne savaient pas, et qui se levaient tout de même^

^ Ce sont ceux-là sans doute qui, après avoir proclamé la République, se sont hâté d'élire un roi, qui, au témoignage de M. William Fradin, rédacteur du Diario de Manila^ journal conservateur, les aurait « menés généreusement à coups de trique ». Voy. Tarrida del Marmol, p. 303, et dans la National Review, de février 1897, l'article de M. John Foreman, The Rébellion in the Philippine Islande, p. 82i.

C'est le 31 août de Tannée dernière que M. Canovas del Castillo, interrogé au Sénat sur le crédit que méritaient de mauvais bruits venus des Philippines *, répondit : « Malheureusement on ne dit que la vérité. Il est triste que depuis quelque temps nous recevions des nouvelles peu agréables qui obligent la nation espagnole à montrer, comme elle le montrera, toute la virilité dont elle est capable contre toute espèce d'attaques et contre

ï Le complot, qui devait éclater le 15 août, fut découvert avant le temps, on s'en souvient certainement, par la trahison d'une vieille Malaise catholique, chez laquelle se rencontraient les conjurés. L'un de leurs chefs, le mélis Tung-Tao, dit à ce sujet: « Cette femme partageait nos haines et était au courant de notre plan de révolte. Un jour, elle alla se confesser au monastère d'Imus. Les prêtres la circonvinrent, et elle leur dit tout. A son retour, d'elle-même, elle nous avoua sa trahison et nous demanda la mort. Nous la tuâmes et, laissant son cadavre en pâture aux animaux sauvages, nous donnâmes à nos hommes le signal attendu. »La révolte n'en fut donc que précipitée... Voy. Tarrida del Marmol, p. 3U, 315.

e engeance d'ennemis. » Et le président du ^oil communiquait les renseignements, encore ►mplets, qu'il avait : 1.000 soldats des troupes i gènes avaient fait défection; on comptait que conjurés devaient être au nombre d'envi- 4.000 ; 2 ou 3.000 des plus audacieux avaient iqiié les lignes qui défendent Tample circuit la ville de Manille, mais ils avaient été victousement repoussés. Cependant le gouverneur lierai se hâtait de mettre sur pied un bataillon volontaires formé d'Espagnols de la péninsule, Espagnols intransigeants, et il avait demandé V commandant de la station navale de lui prêter )0 marins. A Manille même, la garnison était [utôt faible : de troupes péninsulaires, il n'y ^'ait qu'un bataillon d'artillerie à pied et quatre ompagnies d'infanterie de marine. C'était assez our que la capitale ne courût point un sérieux anger : ce n'était pas assez, au contraire, « malgré la grande intelligence militaire du capitaine général et sa bravoure reconnue », pour restaurer a paix dans les îles. On avait envoyé un premier renfort; s'il en fallait d'autres on en enverrait, sans limites, autant que de besoin ^ Les choses en

^ Réponse de D. Antonio Canovas del Gastillo, président du Conseil des ministres, à la question de M. Lazaga, sur « l'altéra-

étaient là, ou, du moins, c'était tout ce qu'on en savait à Madrid ; et ce n'était pas rassurant ; car, transposées du style officiel en langage ordinaire. ces déclarations de M. Canovas voulaient dire que Luzon était pleine d'insurgés et que le capitaine général était assiégé dans Manille.

Le gouverneur des Philippines était alors D.Ramon Blanco y Erenas, marquis de Peda-PIata:

et sa « feuille de services » prouve que le président du Conseil n'exagérait rien en vantant » sa bravoure reconnue et sa gra&de intelligence militaire ». Il s'était élevé de grade en grade jusqu'au sommet de la hiérarchie, conquérant même, à force de temps et de mérite, le tercer entorchai'^ — la troisième torsade sur la manche, — ce qu'on appellerait chez nous le bâton de maréchal. D'autre

part, on ne saurait prétendre qu'il « ne connaissait pas le pays », puisqu'il y avait résidé une première fois, en 1866, comme aide de camp du capitaine général D. José de la Gandara, qui luiavail confié des missions importantes dans différentes provinces ; une deuxième fois, de 1868 à 187i, en qualité de gouverneur politico-militaire de Mindanao, où il avait fait beaucoup pour la colonisation:

tion de Tordre public aux Philippines », dans la séance du Sénat du lundi 31 août 1896.

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3 troisième fois enfin comme goavemear gêné- , charge qu'il avait assumée le S mars 1893« à [ueile il avait joint, quelques mois après, le re de général en chef de 1 armée des Philipaes, et qu'il avait, pendant trois ans passés, us qu'honorablement remplie, ayant reçu dans ntervalle, de la Chambre des députés, des remerouients unanimes, et du gouvernement, le « bâton e maréchal », le tercer entorchado^ en récomcnse de l'heureuse issue de la campagne et spévalement du brillant combat de Marahui, qui en ivait marqué le terme *.

C'était ce vieil et vaillant soldat qui, avec deux bataillons, l'un d'artillerie, l'autre, à peine formé, l'infanterie de marine, et le petit supplément de ressources que devait lui apporter le patriotisme des purs Espagnols de Manille se trouva subitement avoir à tenir tête à une insurrection que tout annonçait formidable. Dans le malheur et la peur on accuse toujours. On reprocha durement au maréchal Blanco de s'être entêté dans l'expédition de Mindanao, d'avoir dégarni Luzon, de n'avoir rien prévu, — comme à Cuba, jadis, — de n'avoir

^ Uoja de servicios del Excmo. Sr. Capitan gênerai D. Ramon Blanco y Erenas, marqués de Peùa-Plata, publiée par la Època^ xr des 18 et 19 mai 1891.

«:•€ L*CSrA«5E, CUBA ET LES ÉTATS-CMS

pourvu i rieo eL maintenant même que la capitaie était comme investie, de ne rien faire cl de ne rien tenter. Mais qu*avaient-ils donc prévu. ceux-là qui le lui reprochaient et dont plusieurs sans doute s'étaient réjouis naguère de voir te indigènes accourir si nombreux à la franc-maçonnerie ? A sa place qu*auraient-ils pu faire ?

Loin de mériter leurs injures et leurs délatioDS. le maréchal ne déploya-t-il pas le courage le plus rare et qui coûte le plus à un militaire : ne pouvant utilement marcher, il sut se résigner à uno immobilité que, tout autour de lui, il entendait qualifier d*étonnante, si ce n*élait de scandaleuse. Ne pouvant faire davantage, n'était-ce pas déjà faire beaucoup que de ne rien faire, de ne point donner à l'ennemi l'occasion de profiter d'uD^' faute, de ne point jeter au grand incendie ccl aliment, la flamme d une victoire ? Mais, immobile le général Blanco n était pas inactif ; et, dafl^^ ^^ défensive prudente où il se renfermait, il préparait l'offensive prochaine. 11 n'eut le temps qu<? d'en esquisser le premier geste, car la clameur de ses adversaires s'élevait trop haut ; et, en lui envoyant le général Polavieja comme lieutenant. il était manifeste que le gouvernement lui envoyait un successeur. Ainsi le comprit le maréchal, ï^^

LÀ RÉVOLTE DfS PBIUm3KES fin

LTLÎt ses pouvoirs et s'embarqua anssitl^t poor ispagne*.

Polavieja était le héros de la Guerra ehiffmia^ \ la petite guerre, dernière conraUîoa de la volte où, dix années durant, de 1><^ à iSTS. et LÔme douze années, jusqu'après le pacte da anjdn, jusqu'en 1880, avait été en jeu, par însluts peut-être en péril, la souveraineté e<pa<mole ur Cuba. Connu pour procéder à la manière forte. l emportait aux Philippines les espérances des patriotes impatients, à qui la lenteur obligée de ïilanco avait donné l'en vie d'emprunter le mot Fameux appliqué ailleurs à une autre expédition, et qui pensaient mourir de cette « phtisie militaire » dont tout, dans Tarchipel, semblait languir. En possession de moyens que le maréchal n'avait pas, — il n'est que juste de le remarquer, — Polavieja ne laissa décevoir aucune de ces espérances : quoique malade, cloué sous sa tente par la fièvre, à demi aveugle, il agit, ne fût-ce qu'en commandant énergiquement l'action ; et, secondé ^ merveille par un de ses divisionnaires, le général Lachambre, il eut vite fait de chasser les insurgés

' Le maréchal Blanco a depuis lors publié un mémoire justiQcatif de sa conduite aux Philippines. U faut croire que M. Sagasta et ses amis en ont été satisfaits, puisqu'ils lui ont donné le commandement de Cuba, qu'ils tenaient tant à reprendre à Weyler.

tftg l'espagne, cuba et les états-ukis

dlmus, 4e Cavité Viejo et d'en purger les environs de ManSIe^ les provinces qui sont comme le cœur de Luzoa et le centre de toute la colonie.

Mais il ne lui fut pas permis d'aller au delà,età son tour il eut un successeur en la personne du capitaine général de Madrid, D. Fernando Primo de Rivera, marquis de Estella, pour qui non plu* les Philippines n'étaient pas un pays nouveau, puisqu'il en avait été précédemment le gouverneur. Primo de Rivera ne pouvait que poursui^vi? ce que Polavieja avait si bien commencé ;ilsy est attaché avec décision et avec bonheur : de tous côtés l'insurrection a reculé, les rebelles ont été battus ou se sont présentés à merci. Dès à présent, si l'on ne touche pas encore à la compfè(^ tranquillité, — si Ton signale même quelque recrudescence, — l'issue de la campagne n'est pte douteuse, à supposer qu'elle l'ait jamais été: l'Espagne, vers l'Orient, n'a plus d'inquiétudes, à supposer qu'elle en ait pu légitimement avoir ; ^^ ce n'est plus en elle-même que l'affaire des Ph'* lippines mérite de retenir l'attention de Tétrange^ mais par les incidents qu'elle a vus naître, q^i' jettent un singulier jour sur des mœurs politiques qu'on se plaisait à croire bien améliorées, et doù

ivalité féroce des partis n'a pas craint de loir faire sortir cette chose partout hasardeuse, cistreuse en Espagne, — un conflit constitumel.

Lorsqu'on se fut résolu, en octobre ou novembre 1896, à rappeler le maréchal Blanco. Jt' bruit courut à Madrid qu'un dissentiment venait d'éclater, au sujet du choix de son successeur. entre la Reine régente et le président du Conseil. M. Canovas, disait- on, eût désiré nommer dès lors le général Primo de Rivera ; la reine préférait el aurait imposé le chef de sa maison militaire, l*' général marquis de Polavieja. On ajoutait qu^ Dona Marie-Christine avait exprimé en ternit'^ très nets et assez vifs la pensée de tout le monde. qu'aux Philippines comme à Cuba il était temp^ | d'entrer dans la période d'action, de frapper ^^ coup et d'en finir. Tel était bien, en effet, les^^timent public, et même il ne s'arrêtait pas 1» prêtant aux généraux, pour ne pas bouger deleur^ quartiers, — injuste sans doute comme il 1^^^

lavent, — des raisons qui n'étaient pas d'absolu sixitéresseraent. Mais que la Reine eût pris sur le de s'en faire l'interprète tout haut en plein )iiseil et « d'imposer » le général Polavieja, il y rait à cela bien des invraisemblances, dont la -emière était qu'elle s'y fût déterminée, et la îcoïide que M. Canovas delGastillo l'eût accepté. Vraies ou fausses, portant, la presse entière oinmentait et amplifiait les paroles de la régente. !\Ve ne se faisait pas scrupule de mettre en oppoition la Reine et son premier ministre, et de cette apposition prétendue déduisait, ce qui était pour ^\le l'important, que le cabinet n'avait plus la îonfiance de la Couronne. M. Canovas répondit par une note publiée dans le journal la Época^ Dciarquée de sa griffe, quoique, bien entendu, non signée, et dont le sens était : « Certaines feuilles osent placer dans la bouche de la Reine régente une phrase qu'elle n'a pas prononcée et ne pouvait pas prononcer. Sa Majesté connaît trop ses devoirs (îonstitutionnels pour avoir tenu un propos que, malgré tout son respect envers le trône et la personne royale, si, par impossible, il eût été tenu, le président du Conseil n'eût pu entendre sans protester. »

Les gens qui veulent à tout prix et sur toute

<62 l'espagne, cuba et les états-dms

chose Hre les mieux informés ne bornaient pas à si pou rindiscrétion. Quelqu'un qui le savait de source sûre les en avait avertis : la Reine avait besoin de se faire violence pour supporter la rude et lourde main, le ton tranchant, les manières cassantes, l'orgueil, la soberbia, la mauvaise humeur enfin, — le légendaire mahimor Ide M. Canovas, serviteur qui parlait en maître. Cependant Polavieja partit. En quelques mois, il livra plusieurs combats et remporta autant de victoires. La presse, patriote dans tous les camps. les enregistra avec satisfaction; mais, tandis qne les journaux du ministère, sans les taire ni les rabaisser, ne les exaltaient pourtant point outre mesure, les journaux de l'opposition, au contraire. les grandissaient jusqu'à l'épique, enflaient l'éloge, et faisaient du vainqueur un triomphateur, à ce point (et dans un dessein si prémédité) qu'on eût cru, à les lire, que ce n'était pas les ra^fl/^ insurgés que le général venait de battre, mais M. Canovas et son cabinet qu'il venait d'abattre.

Que fut-ce donc, quand, Polavieja ayant demandé à être relevé de son commandement pour cause de santé, plutôt que de s'en rapporter à lui et à ses médecins, on eut le moyen d'ajouter à sa gloire cette suprême consécration : Tingra-

LA RÉ\'OLTE DBS PHILIPPINES 163

itude apparente du pouvoir et, après en avoir fait in triomphateur, quand on a pu en faire une rictime ! Vainement le gouvernement lui décerlait la grande croix pensionnée de San-Fernando : l'opposition, toutes les oppositions, — car ce n'était pas seulement les libéraux et les dissidents de M. Si l vêla : les carlistes mêmes en étaient, — \vii donnaient rendez-vous à Barcelone, où elles s'empareraient de lui et, revenant avec lui, donnaient au ministère rendez-vous à Madrid.

Au demeurant, elles disposaient de lui sans lui ; on ignorait encore ce qu'il ferait ; s'il ferait rien ; et tout un passé de correction militaire eût dû empêcher de penser qu'il fût homme à devenir l'instrument ou Tépée d'un parti politique. S'il y a dans l'armée espagnole un officier qui ne soit pas et qui ne puisse pas devenir un général de pronunciamientos, tout son passé garantit que c'est Polavieja. En cette circonstance même, avant son départ de Manille, après son arrivée à Barcelone, il avait, à la vérité, adressé à la Reine régente et au jeune Roi des télégrammes un peu exubérants ; mais comment attendre trop de retenue dans un pays où l'on trouve tout naturel qu'un chef de corps, à plus forte raison un chef victorieux; en son nom et au nom de ses troupes.

fasse acte public d'adhésion inconditioîinelk comme ils disent, au souverain et à la monarcbie 1 Nous estimerions, nous, avec nos idées là-dessus très sévères, que ce trait de discipline est, au fond, destructif de la discipline ; que Taffirmation jugée utile suppose la négation possible ; et que, dans un autre sens que d'autres, c'est en somme un pronunciamiento comme un autre. Mais il s'agit de l'Espagne, où la morale d'État n'exige pas de l'armée qu'elle soit « la grande muette».

Heureusement le général qui revenait était Polavieja ; s'il eût eu la tête moins solide, elle lui eût tourné au bruit des acclamations et des fanfares. N'avait-on pas organisé pour lui une poste de bicyclistes qui, de relais en relais, plus rapide que le train express, devait apportera Madrid une dépêche qu'il avait rédigée et signée ? Cette dépêche, à qui serait-elle remise, sinon à la Reine, et qu'espérait- on voir dans ce qu'il y dirait, sinon ce qu'il ne pouvait dire ? D'ailleurs ne le fêtait-on pas en prose et en vers ; dans les collèges des jésuites, la veine poétique des maîtres et des élèves ne s'échauffait-elle pas en son honneur * ? Malgré la Reine, dont le tact féminin et la

1 Par exemple, au collège de Santo-Domingo, de Orihuela. Le programme de cette « soirée littéraire » était des plus édifiants.

raison virile répugnent également à ces exagérations, malgré lui-même, peu à peu, grâce aux bonnes âmos qui s'y employaient de leur mieux, Polavieja prenait dans l'imagination du peuple espagnol, — et Dieu sait qu'aucun peuple n'en a davantage, — les allures d'un chevalier de conte qui accourt pour délivrer une princesse infortunée, prisonnière d'un affreux dragon. On pense bien que, son retour devenant si hautement symbolique, le ministère l'accueillit avec politesse, mais sans empressement ni cordialité. De la station le général se rendit tout droit au palais royal. Alors se passa l'incident du balcon. La Reine régente, le roi Don Alphonse XIII, les princesses, ses sœurs, et l'infante Isabelle, sa tante, se seraient mis à une fenêtre pour le regarder partir par la Plaza de Oriente^ et lui, debout dans sa voiture, au milieu de la foule, aurait agité son panache, en criant : « Vive la Reine ! Vive le Roi ! » Et quand il l'aurait fait ? Et quand ils s'y seraient

Les différents tAbleaux étaient le Katipunan^ Malheur à VEspagne ! Jour lugubre (la patrie pleurait), Arc-en-ciel (la reine désignait Polavieja), In hoc signo umces.' (Polavieja distribuait à ses soldais une médaille de l'Immaculée -Conception), L'arrivée au Pasig, Mort aux traîtres ! (on fusillait Rizal\ Dieu m'éclaire ! (Polavieja, à la nuit close, veillait devant le Très Saint Sacrement dans la cathédrale de Manille). Et tout finissait, comme de juste, par une apothéose.

i66 L^ËSPAGNI^, CUBA BT LES ÉTATS-UNIS

complu ? Hors de Madrid et du petit cercle où s'élabore la politique espagnole, rimportance de la démonstration échappe ; mais à Madrid, dans les antichambres du Palais, dans les couloirs du Parlement, le soir, dans les cafés, les clubs et les tertulias^ ce fut tout un événement. 11 fallut que la régente priât M. Canovas d'expliquer que sa présence à la fenêtre n'était que cas fortuit ; que cette fenêtre, le petit roi Tavait ouverte en jouant, que ses sœurs l'y avaient suivi, que l'infante Isabelle avait suivi ses nièces, qu'elle-même avait suivi l'infante ; mais qu'il y avait, à ce moment, trois quarts d'heure qu'elle avait congédié le général Polavieja et qu'elle le croyait bien loin. — - misère des petits rois qui jouent, et des reines qui, se souvenant trop qu'elles sont mères, oublient une minute que, par une fenêtre ouverte dans un palais royal, on ne sait jamais, en notre temps, quelles fidélités peuvent sortir, ni quels malheurs peuvent entrer !

C'est en cet état des esprits que les Chambres se réunirent le 20 mai :

Une heure après, Ruy Diaz avait tué le Comte,

je veux dire que le duc de Tetuan, ministre des affaires étrangères, avait souffleté le sénateur

LA RÉVOLTE DES rflOJMC^ i^S- i\

3éral, M. Comas. M. Sa^sta r*--ri:: 1 .- ; ut le parti « se retirait '. faisait > i-i^t t.z.:.'is 11 gouvernement et de «a majirl:-. r-ii-zL^^L: k i tactique révolutionnaire, oavra^î la trj-î^t li j '. -^^ rave que TEspagne eût traverîô? ôrj --* I& f.r-îiuration, compromettait dLx'bGÎl on ^ir.^ an* Or agesse ; tandis que M. CaDova^ faisait viiier *rn lâte les projets ui^ents, expédiait I*lE.*rTj:-eIIàiI:3 le M. Romero Robledo sur la rév->Itie- des PLII^jpines *, prorogeait le Parlement et remettait à îa régente la démission du cabinet. la r>:*rçant à un choix redoutable, où peut-être la femme pencberait d'un côté et la reine de Faulre. entre lui et Tinconnu. Tout cela parce que, à la fin de lSi.*6. le général Polavieja avait été envoyé à Manille, au

^ Cette interpellation avait pour objet principal les contisca- Vions de biens ordonnées par Polavieja. On a accusé le ijënéral d avoir, dans la répression, montré une vraie dureté : il semble tout au moins qu'elle ait été très sévère. Mais que faut-il retenir des récits suivant lesquels la mort mt'me, dans plus d'un cas. aurait été précédée de la torture (récit du métis Tung-Tao rapporté par M. de Varignyet M. Tarrida, p. 314 et suiv.)? On n'en croirait lien, si l'on ne savait trop avec quelle sauvagerie ces races non civilisées se conduisent, — voyez le récit même de Tung-Tao :

— « Les moines furent pendus du noyés, mort douce à tout prendre ; seul le confesseurde la vieille fut découpé en morceaux. »

— Tarrida, p. 315), et avec quelle rapidité les civilisés, fîlt-ce en des jours et des régions plus calmes, retournent à la sauvagerie.

Tous les « coloniaux » de bonne foi l'avoueront, Allemands, A^nglais, Français ou Espagnols. Et nous ne disons pas qu'il en soit ni qu'il en puisse être autrement, mais qu'il n'y a pas do quoi être si fiers de la civilisation, ni, en géui'ral, de rhumaniti'».

If»8 LESPAGyEy CUBA ET LES ÉTATS-UNIS

Heu du général Primo de Rivera ; parce que. au commencement de 1897, Primo de Rivera y avait été envoyé en remplacement de Polavieja. El te journaux: d'un parti publiant la « feuille de services )• d'un de ces généraux, ceux du parti adverse ripostaient : Feuille de services du maréchal Martinez Campos, — du maréchal Blanco, — du général Wevier : comme s'ils se les fussent montrés, en s'en menaçant, et comme s'ils se disaient: « Vous avez celui-ci, mais nous en avons d'autres, et qui le valent bien. Essayez! »

Le choix fut fait : entre M. Canovas etrinconnu, la reine, en toute liberté et, selon la formule. « de sa certaine science, puissance et autorité », se décida pour M. Canovas. Eclairée par tous les avis qu'elle prit, elle se rendit compte que, dans les circonstances difficiles par où passait l'Espagne au dedans et au dehors, il n'était pas, pour s y appuyer, un bras plus sûr, et ce n'était pas un bras trop fort que celui qui avait relevé le trône. Elle maintint solennellement sa confiance aux conservateurs, qui restèrent aux affaires avec les mêmes hommes et le même programme ; et aussi bien, puisque cette question de confiance était devenue nécessaire, il valait mieux qu'elle eût été ainsi

éo z désormais on ne pouvait plus parler d'arre— pensée, de secret désaccord, de contre-poli- CLO, de gouvernement occulte, et, quoi qu'il î vât du fait des partis mécontents, la crise cons- Ationnelle, en ce qu'elle menaçait d'avoir de Lxs dangereux, était ou conjurée ou réduite : elle 3ijit pas trouvé le pouvoir exécutif divisé ; elle Lt trouvé la Couronne et le cabinet en parfaite lion, — union rajeunie et à nouveau scellée, — e vues^ d'intérêts et de sentiments.

A.\ijourd'hui, comme alors, le problème colonial emeure au premier plan. Quand, dans quelle aesure, comment appliquera-t-on les réformes V Cuba, et qui les appliquera? Aux Philippines particulièrement, tâchera-t-on d'introduire des réformes, et lesquelles ? Jusqu'à quel point le maréchal Primo de Rivera partage-t-il l'opinion du général Polavieja sur l'avantage qu'il y aurait a séparer les Philippines en deux capitaineries et deux gouvernements généraux, avec deux capitales, l'une à Manille, l'autre dans les Visayas, à remanier les circonscriptions provinciales, à déplacer quelques chefs-lieux, à instituer surtout, dans l'archipel même,, un Conseil supérieur qui ferait là- bas ce qu'auparavant on prétendait faire de Madrid ? Comme Polavieja le demandait

i'tO l'ëSPAGNE, CLBA et les ÉTATS-UNIS

encore, revisera-t-on le code pénal et la loi municipale; supprimera-t-onlesjugesde paix indigènes; modifiera-t-on Timpôt des cédules, en élevant la cote des riches et en abaissant celle des pauvres: augmentera-t-on la paye fixe des gouverneurs, en leur enlevant le tant pour cent qu'ils touchent sur la perception des impôts ?

Ce sont, après tout, des détails. Dans l'ensemble, la conclusion du général Polavieja était : « L'administration ne doit pas être uniforme, mais, au contraire, variée suivant Tétat des provinces ; il serait bon d'ajuster la législation à la manière d'être de la race pour laquelle on fait des lois, en s'inspirant toujours des coutumes des Indes, /flv lef/es de Indias, unique fondement rationnel de tout gouvernement aux Philippines. » Et c'est, sous une autre forme, ce que d'autre part — et d'un autre parti — on nous avait dit : « La qualité essentielle d'un gouvernement étant de répondre à l'état social et mental du peuple pour qui il est fait, le gouvernement qui conviendrait aux Philippines serait celui dont les éléments seraient combinés et dosés d'après le caractère, l'intelligence et le degré d'éducation des indigènes. »

Des trois politiques qu'on peut concevoir : le statu quo^ la marche en avant, et la réaction, la

liore est impraticable, et l'insurrection le i^G ; la seconde est chimérique, étant donné t social et mental de la race qui habite l'ar- »el ; la troisième seule est possible : celle qui ^îs1;e à laisser à ce peuple encore enfant des itutions à sa taille, à ne pas vouloir Taffubler formes de TOccident moderne, dans lesquelles 'empêtre et trébuche ^ C'est celte troi>ième i tique qui est le plus généralement acceptée, au ios en Espagne, car il se peut qu'aux Philip- Les on en souhaite une autre. Elle implique e résistance absolue aux idées qui se sont récem- 5nt fait jour et forment comme le résumé des rendications actuelles, aux idées, modernes et cidentales, d'autonomie, de suffrage et de reprénlationdansle Parlement de la métropole. Elle iplique même un retour en arrière et, bien que mot sonne mal, une « réaction » par rapport aux entureux et malencontreux essais des dernières inées, dont Teffet s'est montré si radicalement )ntraire à ce qu'on avait espéré. Toute la question

^ Voyez la série d'articles de D. Joaquin Maldonado Macairiz , dans la Época du 30 octobre 1896, une lettre du direcleiir du iario de Manila^ don Manuel Maria Rincôn. — Voyez aussi les :ochures FoUetos filipino8, de don Wenceslao E. Hetana. ainsi u un petit écrit de don Viceute Belloc y Sanchez : Log MigioneroM (i Filipinas^ sus relaciones con la civilizacion y dominacion egpaola ; Madrid, 1895.

est une question de mesure : reculer jusqu'où ea est ce peuple, et non pas plus loin. Ce qu'il y a à faire, on le voit, en somme, assez clairement: c*est de le faire qui n'est pas aisé.

Et le cas se complique de ce que beaucoup V'ih draient que ce gouvernement d'un autre temps fui. par surcroît, de notre temps, devant être, disent-il^ civil et laïque. Civil : mais l'épreuve dont la domination espagnole sort à peine condamne larchip*': pour longtemps encore au régime militaire :i» n'est pas au lendemain d'une insurrection, etquan»: on ne sait pas si les feux en sont tout à fait éteint?. qu'on rase les remparts et qu'on retire les sent:nelles. Laïque : mais on a vu quelle est la singulière situation religieuse et politique des Philijpines, situation unique au monde, et qui oppon' l'une à l'autre ces deux seules forces : les ordres et la franc-magonnerie ; en dehors d'elles, en face d'elles, rien que l'administration; et tantôt Tune. tantôt l'autre, ce sont elles qui la font mouvoir. Si les loges maçonniques ont eu dans la préparatioQ de la révolte le rôle qu'on a indiqué, si elles ont été, — il ne s'agit point des intentions, mais do? résultats, — de véritables foyers de haine conlre l'Espagne, à leur égard la conduite du gouverniment espagnol est toute tracée : i l n'a pas à te

ig-er. Mais ce n*est que la moitié de la besogne : Ixii ont aliéné l'Indien, il lui faut le recon- •ir, et voici le cercle vicieux où il va tourner. est en l'excitant contre les moines, en lui fai- . croire que l'Espagne, c'étaient les moines, et que moines, c'était l'Espagne, en les lui donnant,

et elle, comme une seule et même chose, qu'on Staché l'Indien non seulement des moines, mais rKspagne. Et à présent, pour le reprendre, pour %Ter cette reconquista dellndio qui est jugée indisasable, urgente, pour rattacher l'Indien à l'Esgne, on ne peut se servir que des moines, parce v'il n'y a qu'eux qui connaissent assez bien le pays les indigènes, lalangue, les coutumes et le^ mœurs : irce que de tout ce qui est espagnol il n'y a qu'eux li, avant qu'on les en arrache, aient nn peu pénétré , poussé des racines en cette terre ^ 1 1 s : i i l de là qu'on e peut ni se passer des ordres, ni s'en remettre trop stensiblement ,aux ordres ; que la politique espanole ne peut ni se faire par eux, ni se faire sans ux. Et c'est une grande difficulté, si grande qu'il i'y aurait presque pas de paradoxe à conclure que )our l'Espagne la guerre aux Philippines est moins embarrassante que la paix.

Disons simplement que les embarras et les

^ Voyez Maldonado Macanaz, Rincôn, Belloc y Sanchez, etc.

soucis de l'Espagne n'y prendront pas fin avw fin de la guerre et que, la paix ramenée, il restei par des moyens qui portent et pour un temps qi dure, à assurer la pacification. En termes ph abstraits, mais tout aussi exacts, il restera à faire] du présent avec du passé et à en tirer de ravcDir;! c'est rcefiiYre même de la Tie ; mais p^ii-être lesi Espagnols se sont-ils toujours mieux entendes I batailler et mourir qu'à vivre et organiser.

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