TR
que la Fatalité, et ils avaient, à cette apparition, partagé Textase du poète :
Là-haut, qui sourit ?
Est-ce un esprit ?
Est-ce une femme ?
Seulement, tous trois n'avaient pas les mômes yeux, et elle ne se montrait pas à tous trois la même : chacun d'eux lui prétait une figure différente, qui était un peu sa figure, à lui. Us étaient d'accord en ce point, qu'ils la tenaient pour supérieure à tout, plus légitime que tout, second terme d'une équation dont le premier terme était l'humanité entière, inévitable comme la destinée, puisque aussi bien elle n'était ni plus ni moins que la destinée des nations. Mais presque aussitôt ils se divisaient : Que serait-elle? Centralisée ou fédérale ? Et comment viendrait-elle ? Par une évolution ou une révolution ? naturellement ou par la force ? dans les cerveaux ou sur des barricades? — M. Salmeron la voulait centralisée; M. Pi y Margall, fédérale ; M. Salmeron la voulait uniquement par les moyens légaux ; M. Ruiz Zorrilla, par tous les moyens.
Ce n'est pas toutefois que M. Salmeron fût moins libéral ou plus autoritaire que M. Pi y
Margall, ni moins pressé ou plus timide que M. Ruiz Zorrilla. Loin de là, M. Salmeron voulait que les provinces, les cantons, les communes eussent Tindépendance la plus grande et, dans la plupart des matières, une autonomie à peu près complète. Mais, professeur de métaphysique, élevé h Técole de Hegel, il connaissait la puissance de oe qui est un, et il tenait du maître que TEtat est Tunité suprême : il voulait donc que les provinces, les communes fussent dans TEtat, qu'elles fussent par la bonne volonté, par une concession de l'Etat, et non que TElat fût par le consentement, momentané et révocable, des provinces ou des communes. Aujourd'hui encore, quand il s'en explique, il dit que M. Pi y Margall construisait TEtatpar en bas, et que, lui, il le laisse construit par en haut ; que M. Pi y Margall tirait l'État de la poussière des communes, et que, lui, il tire les communes de la substance de TÉtat ; que M. Pi y Margall, pour en venir à la pratique, faisait du service militaire et de l'impôt une sorte de don gracieux des communes à l'Etat, tandis qu'il en fait, lui, avec la science la plus orthodoxe, le signe de la suprématie et de Tunité môme de l'État, s'affirmant par ces deux contraintes et se perpétuant par ce double lieu. Et, d'autre part, autant que M. Ruiz Zorrilla,
VIKGT ANS DE MONAllClllE MODERNE 230
il voulait la république intégrale, il la voulait le plus tôt possible, et même il dépassait singulièrement M. Zorrilla par la hardiesse de ses formules ; mais cette hardiesse, qu on pourrait appeler de la témérité, restait tout intellectuelle : elle se refusait à passer à Faction.
N'est-ce pas en quoi, précisément, M. Salmeron était, au point de vue particulier de la politique espagnole, inférieur et à M. Pi y Margall et à M. Ruiz Zorrilla ? On veut dire que, moins qu'eux encore, il avait chance de réussir. Si quelque chose était susceptible, dans le programme républicain, de flatter etdetenter les Espagnols, c'était le fédéralisme de M. Pi y Margall, présenté d'une certaine manière, comme une résurrection de l'Espagne ou des Espagnes antérieures à la monarchie, vieilles comme les vieux fueros et les vieilles Cortès, chaque ville de chaque province redevenant une capitale, et chaque alcade, chaque juge municipal, un personnage ; ce n'était pas ce qu'il apportait de nouveau, mais ce qu'il rapportait de traditionnel, disons-le, ce qu'il contenait de réactionnaire.
Et, tout de même, si ce programme pouvait triompher par quelque moyen, M. Ruiz Zorrilla ne se trompait pas, ce n'était que par la force : de
lout temps, l'Espagne a été beaucoup plus proaiptc à prendre les armes qu a embrasser les idées. Le système de M. Pi v Marsrall et la méthode de M. Ruiz Zorrilla avaient au moins cette qualité, qu'ils étaient plutôt espagnols ; le système et la méthode de M. Salmeron étaient moins espagnols qu'allemands. M. Pi y Margall et M. Ruiz Zorrilla s'abusèrent sur le moment, qu'ils choisirent mal ; l'Espagne, dégoûtée de l'anarchie, rejeta le fédéralisme et, fatiguée des révolutions, ne voulut pas faire une révolution de plus; elle recula de peur et d'horreur, ayant aperçu, derrière eux et sous le voile dont ils se couvraient, comme un spectre géant fait des ossements de tous les Espagnols tués dans les guerres civiles. En un autre moment, peut-être, elle ne se fût pas détournée si vite. Mais M. Salmeron s'abuse surTEspagne elle-même, sur TEspagne de tous les moments.
M. Ruiz Zorrilla, à la fm, s'était repenti de quelquesunes de ses erreurs, assez pour s'appliquera ne plus froisser les sentiments religieux de ses concitoyens: c'était prouver qu'il connaissait l'Espagne. M. Salmeron fait presque profession publique d'athéisme: c'est s'égarer de plus en plus dans l'abstraction et mal connaître son pays. Les républicains se proscrivent eux-mêmes en se disant athées : l'Espagne
est encore très loin d'eux, plus loin peut-être que de saint Ignace ou de saint Dominique.
Elle eût été moins loin de don Emilio Castelar, en qui elle s'admirait et elle se complaisait. La personnalité de M. Castelar tranchait étrangement sur celle de ses trois coreligionnaires en république, qui, pour lui, n'étaient déjà plus que d'anciens coreligionnaires, tant les séparaient de nombreuses et sérieuses divergences. M. Castelar ne voulait pas, et tout, en lui, lui défendait de vouloir être fédéraliste comme M. Pi y Margall, ou révolutionnaire comme M. Ruiz Zorrilla, ou doctrinaire quand même et théoricien comme M. Salmeron.
Son vaste savoir, sa profonde culture, une longue familiarité avec la vie de tous les peuples dans tous les temps, la connaissance de l'Europe et de tous les hommes qui marquent en Europe, son patriotisme idolâtre, un grand sens artistique et comme un don poétique de divination l'avertissaient et le relevaient. Ainsi que les trois autres, en ses heures de jeunesse, il avait pu caresser l'utopie; il ne l'avait pas épousée. Il avait reçu le pouvoir de M. Salmeron et, quoi qu'il en eût pu penser jadis, il s'en était servi en chef d'Etat pour appliquer toute la loi, que M. Salmeron, avec une obstination douce, voulait n'appliquer qu'en partie,
et pour écraser le canlonalisme, issu des prédications de M. Pi y Margall. De Técrivain et de Toratcur, du tribun et du philosophe, de ce pécheur d'âmes et de ce conducteur de foules, de cet assembleur d'étoiles et d'éclairs, un bomme de gouvernement se dégageait. 11 a dépouillé une à une ses illusions, comme un vêtement usé, et poursuivi sans cesse un lent travail de correction sur lui-même. Mais la calomnie a beau faire : abandonner ses illusions, ce n'est pas mentir à ses principes, et reprendre, au besoin, ses amis, ce n'est pas les trahir.
11 est vrai que, depuis vingt ans, l'histoire de la Restauration et l'histoire de M. Castelar se rencontrent, se rejoignent en leurs dates mémorables ; les transformations de la monarchie et ce qu'on nomme les transformations de M. Castelar coïncident et se correspondent. Mais on n'a pas tout dit quand on l'a constaté, et il vaut la peine, avant de fulminer Texcommunication, d'examiner si c'est M. Castelar qui a évolué vers la monarchie, ou bien la monarchie qui a évolué vers M. Castelar; si c'est lui qui, enfin, se serait fait monarchiste, ou bien elle qui s'est faite un peu républicaine.
Personne, plus énergiquement que D. Emilio Castelar, n'a combattu la Restauration, telle qu'elle
se présenta à l'origine, sous les espèces d'une monarchie qui semblait avoir appris moins encore qu'elle n'avait oublié, et sous les auspices de ce ministère-régence qu'il qualifiait de dictature et, par opposition à la sienne, de dictature injustifiable- Personne, plus dignement, plus noblement que lui, n'a parlé de la République, morte par la faute des républicains, n'a soutenu qu'elle avait ses fondements dans le droit autant que n'importe quelle monarchie, et n'a revendiqué la responsabilité de ses actes. Personne, plus sévèrement que lui, n'a flétri la manie sacrilège des prominciamientos^ et cette espèce de défaillance chronique, qui livrait l'Espagne au caprice du. premier général qui osait, tantôt à une copie de Monk et tantôt à une contrefaçon de Bonaparte. Personne, plus nettement et plus résolument, n'a répudié et les coups de force de la rue et les coups de force de la caserne. Personne, plus hautement et plus patiemment, n'a interrogé la Restauration, ne lui a dit : « Qui êtes-vous ? » et après : « Que serezvous ? » Personne, plus impérieusement, ne l'a rappelée aux questions à résoudre et, de même que, sous la république, il était allé criant : « L'ordre ! l'ordre ! l'ordre ! » sous la Restauration, il est allé criant : « La liberté ! la liberté ! »
244 l'espagne, cuba et les états-ukis
De 1874 à 1876, tant qu'on était en face du carlisme, M. Castelar interpellait la monarchie: c< Assurez-nous Tordre, afin que TEspagne ne soil pas une Pologne méridionale ou la Turquie de rOccident* ! »Tant que Tarmée ne fut pas refaite: « Rétablissez la discipline dans les troupes, afin de nous sauver du messianisme armé! » Tant que la loi ne fut pas la souveraine, l'exclusive maîtresse : « Donnez-nous ou redonnez-nous Tesprit de légalité, afin que nous ne périssions pas I » Mais co n'est pas assez de Tordre : par lui-même, à lui seul, Tordre ne suffit pas aux nations modernes : les glaces de la Sibérie, ses solitudes épouvantées, c'est Tordre, mais rien n'y pousse, et Tordre ne fructifie que par la liberté. Maintenant qu'il n'y a plus à craindre un écartèlementde la patrie entre les dynasties rivales, ni Témietlement de TEspagne en mille petits cantons, que Ton songe à la liberté !
« Tout est en paix. Les démagogues, qui troublèrent tant les périodes de la Révolution et qui firent tant de mal aux gouvernements de la République, paraissent avoir disparu dans le froid de cette réaction, à la manière dont certains animaux disparaissent dans le froid de l'hiver. La guerre
1 Discarsoè parlamenlarios y poîiticos de Emilio Castelar en la Restauracion, II, 56.
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civile a cessé. Les provinces du Midi expient les folies d'hier dans le silence et la pénitence d'aujourd'hui. Les provinces du nord paraissent résignées à perdre les privilèges sans lesquels elles concevaient à peine leur existence. Ici, nous assistons aux funérailles de la liberté d'une race, avec le recueillement et la douleur qui accompagnent toujours les sublimes tristesses de la mort. Et là, les feuilles de Tarbre de Guernica tombent séchées, sans produire, sur ce pavé, môme le bruit qu'elles produisent sur la terre mouillée par les pluies d'automne K »
Qu'on l'émonde donc de son gui et de son lierre parasites, l'arbre symbolique de Guernica! qu'on Témonde du fédéralisme et du régionalisme qui étoufferaient l'Espagne, l'arbre planté par les lointains ancôtres, qui porte et qui protège les premières libertés humaines, les libertés de village! Mais qu'on ne fasse point un fagot de ses rameaux et que la cognée n'en attaque pas le pied. Et puis, que Ton songe aux libertés nationales après les libertés locales, et que les libertés nouvelles consolent des libertés primitives perdues. Donnez à l'Espagne, donnez-lui la liberté de la
i Discursos de Emilio Castelar. 15 juillet 1816, sur la Dictature, 11, 44.
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parole et de la presse ; rouvrez les chaires des universités aux maîtres illustres qui en étaient chassés ; rendez-leur, à ces maîtres, la liberté do la parole ; laissez-les, dans leur enseignement, ne servir que la science et ne s'inspirer que de la conscience ; entreprenez l'éducation de TEspagne; réintroduisez-la dans le monde et introduisez-la dans le siècle ; confiez-la aux meilleures gardiennes, aux Libertés, filles de la Loi.
Ne vous épuisez pas à lever les quartiers de roc qui ferment les tombes historiques. Un jour de Pâques, M. Castelar est entré dans une église d'Andalousie. Le prêtre était à Tautel et lisait l'Evangile : « Le livre sacré racontait que, Jésus étant enterré depuis trois jours, Marie-Magdeleine dX d'autres femmes étaient allées au sépulcre du Christ et l'avaient trouvé vide. Elles s'affligeaient grandement, pensant que l'on avait volé les restes du Sauveur, lorsqu'un très beau jeune homme, un ange, leur annonça que le Christ n y était pas, que le Christ était ressuscité, miracle auquel elles ne pouvaient croire. — Les femmes aveugles de l'Evangile, cherchant le Christ dans le sépulcre de pierre, m'ont rappelé les écoles réactionnaires. Oui, celles-ci cherchent le Christ où il n'est pas, dans le sépulcre du moyen âge,
dans les murailles des castcls féodaux, dans les chevalets de la torture, dans les fers des esclaves, dans le feu des bûchers, quand le Christ est ressuscité dans Fégalité, quand le Christ est partout où se brise la chaîne d'un opprimé et s'accomplissent la vérité et la justice ^ ! »
Mais un matin aussi, non pas trois jours, deux ou trois ans après qu'il eut été mis au tombeau, en Espagne même, le Christ ressuscita dans la liberté, et ce furent alors les écoles républicaines qui ressemblèrent aux femmes aveugles de l'Évangile et ne voulurent pas croire au miracle. Seul, M. Castelar ne détourna pas la tête, pour pleurer et ne pas voir. Ce ne fut pas pour lui une illumination soudaine, comme si l'Espagne, ce grand sépulcre, s'était subitement emplie d'une lueur éclatante, et il ne resta point, devant le surnaturel qui passait, muet de stupéfaction et de reconnaissance. 11 l'arrêta plutôt et il l'interrogea: ce miracle, jusqu'où irait-il ? Car il n'était, du premier coup, ni convaincu ni converti. La monarchie accorderait-elle ou accepterait-elle toutes ces libertés, tous ces droits nécessaires et, pour lui, Castelar, presque consubstantiels à l'homme ? Et l'un
1 Discursos de Emilio Castelar, 9 mai 187C, sur la Liberté religieuse^ I, 363.
après l'autre, tous ces droits, une à une, toutes ces libertés, la Restauration les accordait.
La monarchie du ministère-régence se transformait peu à peu en monarchie vraiment parlementaire, avec deux grands partis qui se succédaient et se faisaient équilibre, la couronne étant neutre et comme sans poids entre les deux. M. Gastelar avait déploré et blâmé la rapide accession au régime monarchique de M. Sagasta, qui, pour ne pas remonter plus loin, avait été, aux côtés de Serrano, le président du dernier ministère républicain ; apostrophant vivement ces ralliés, il les replongeait dans un passé gênant et plein de solidarités communes :
(( Si grand que soit, s'écriait-il, notre désir de trouver des différences entre nous, nous avons au fond une même histoire, puisque, contre le trône de Dofia Isabelle II, nous avons été conspirateurs, vous, et conspirateurs, nous ; révolutionnaires du 22 juin, vous, et révolutionnaires du 22 juin, nous ; condamnés, vous, en la personne de vos chefs, à la mort dans le garrot vil, et condamnés, nous, en notre propre personne ; vainqueurs d'Alcolea, vous, et vainqueurs, nous ; auteurs, vous, des trois Jamais ! qui proscrivaient la Maison de Bourbon, et auteurs, nous ; ministres et
présidents de la République, vous, et ministres et présidents de la République, nous ; tous, à la fin et au fond, les mêmes, parce que tous nous portons plus ou moins les mêmes armes sur notre écu et les mêmes souvenirs autour de nos noms honorés; différents seulemeat par une faculté, par la mémoire, en nous brillante, en vous effacée et éteinte *. »
Tout ce que, pour leur part, M. Castelar et ses amis pouvaient alors promettre au gouvernement restauré, c'était leur bienveillance, benevolencia, mais une bienveillance passive et qu'ils définissaient ainsi : « Cela ne signifie pas tant une bonne volonté, un continuel concours, que la réprobation et Téloignement des moyens révolutionnaires. Le mot bienveillance^ en son acception politique, est le contraire du mot violence 2.
Mais, dès cet instant même, ils avaient commencé à voir que la monarchie n'était pas intraitable et que peut-être, à la longue, on pourrait faire par elle ce qu'on aurait dû, ce qu'on aurait pu, ce qu'on n'avait pas su faire par la république. Et les années se succédaient, et les libertés se
1 Discnrsos de Emilio Castelar, 22 décembre 1882, sur la Fui-mation de la gauche démocratique^ IV, 192, 193.
2 Ibid., p. 205.
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succédaient, et à chaque liberté qui s'ajoutait aux autres, M. Castelar et la monarchie se rapprochaient Tun de Tautro ; on ne dit pas qu'il se rapprochait d'elle : c'était elle qui se rapprochait de lui. Elle se transformant, il se transformait; et avec lui, et avec elle, le parti républicain se transformait ; il devenait un parti sans programme, puisque la monarchie le lui enlevait pièce par pièce, qui ne luttait que pour une forme et contre une forme de gouvernement : pour une forme qui n'était pas contre une forme qui était, pour une forme qui avait avorté contre une forme qui se développait et durait.
M. Castelar sentait bien le mouvement, l'évolution qui les emportait, la Restauration et lui, vers le point où ils se toucheraient et se confondraient presque, et, dans le besoin qu'il a d'expliquer toute chose et de la rattacher aux causes générales, il se disait et il disait que, la Restauration et lui, ils subissaient une loi à laquelle obéissent toutes les formes de la nature et de l'esprit, sur cette étroite terre, « grain de sable noyé dans une larme », qui est trop petite pour que les hommes, et les Etats, et les nations ne fassent pas avec elle, par rapport aux lois de l'univers, une seule matière et une seule poussière. Le mouvement
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l'emportait, la loi s'exécutait, il ne résistait pas. Tout au plus, en son cœur, conservait-il le vague espoir, lorsque la monarchie cédait une des libertés réclamées, qu'elle n'irait pas jusqu'à la liberté suivante, et, pour la surprendre en défaut, en arrêt ou en recul dans sa transformation, il réclamait toujours la liberté suivante. Après la liberté de l'enseignement, la liberté de la presse ; après la liberté de la presse, la liberté électorale ; après la liberté électorale, c'est-à-dire plus d'honnêteté dans les élections, le suffrage universel, et il comptait sans doute que la Restauration ne franchirait pas cet obstacle. Pendant quelques années encore il se réserva ou se recueillit. Enfin, le 7 février 1888, il prononça devant le Congrès un discours d'une beauté digne des plus beaux modèles pour l'éloquence et le calme courage :
« Je viens dire, le front bien haut, la voix bien claive et dans une phrase bien simple, que j'appuie ce gouvernement, parce que ce gouvernement donne la liberté religieuse, la liberté scientifique, la liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté d'association, le jury, le suffrage universel. Et je n'ai aucun intérêt à le faire. Je ne puis rien être dans la monarchie, je ne veux rien être dans la monarchie, je ne dois rien être dans la monar-
chic. Je suis un républicain historique, républicain intransigeant, républicain de toute la vie, républicain par conviction et par conscience. Qui doute de mon républicanisme m'offense et me calomnie : par conséquent, je ne veux rien être dans aucune monarchie. Eh bien ! je viens vous dire: Votre monarchie, avec les libertés qu'elle comporte aujourd'hui, votre monarchie est une monarchie libérale. Sera-t-elle une monarchie démocratique? Ah ! Messieurs, voilà la question. Mais, si votre monarchie est aujourd'hui une monarchie libérale, votre monarchie sera demain une monarchie démocratique, en tant qu'elle aura établi le jury populaire et le suffrage universel. Et, comme je l'ai dit aux miens, et ils ne m'ont pas écouté, en certaine nuit célèbre : « Notre République sera la formule de cette génération, si vous réussissez à la faire conservatrice ; » je vous dis maintenant à vous autres : « Votre monarchie sera la formule de cette génération, si vous réussissez à la faire démocratique *. » ^ La monarchie ne s'est point rejetée en arrière ; 1 elle a établi le jury et le suffrage universel, et, par ces deux réformes, elle s'est faite démocratique,
1 Discurso que D. Einilio Gastelar dijo en el Congreso dé los dipulados (7 de Febrero de 1888), p. 37.
et, par ces deux réformes, elle est devenue la formule de cette génération, et, par ces deux réformes, s'est achevée la transformation de la monarchie, transformant logiquement le républicanisme de M. Castelar, ne le détruisant pas', l'obligeant à la retraite et au silence. Ceux qui, même à présent, « doutent de ce républicanisme, l'injurient et le calomnient » ; ceux qui, dans le camp conservateur, méconnaissent le réel service que sa loyauté a rendu à la monarchie, ferment volontairement les yeux à l'évidence.
C'est peut-être M. Castelar qui, après M. Canovas del Castillo, a le plus fait pour la monarchie restaurée, non pas en lui décernant à la fin un certificat de libéralisme et de démocratie, mais en la forçant à le gagner, en la poussant, on la tenant en haleine, en lui plaçant, sans déguisement, sous les yeux, son image à elle et l'image du monde moderne. D'avoir ainsi servi la monarchie, c'est à la fois ce que ne lui pardonnent pas les républicains et ce dont les conservateurs ne lui savent nul gré, si tant est qu'ils ne lui en veuillent. Mais la colère des républicains se conçoit mieux que le dédain des conservateurs, car c'est toujours un grand tort que d'avoir raison contre ses amis, pour ses adversaires. La faute n'en est pas cependant à M. Castelar :
254 l'espagne, cdba et les états-unis
il avait prévenu les uns et les autres. La monarchie, somme toute, pour « être la formule de cette génération » en Espagne, n*a eu sur la république qu'une seule supériorité : elle a su se faire, alors que la république ne le savait pas, opportuniste dans le bon sens du mot.
Elle a su se faire opportuniste, et c'est, en môme temps que sa supériorité sur la republique manquée de 1873 et 1874, une des raisons de son succès. L'opportunisme, pour la monarchie restaurée, consistait à se faire libérale et même un peu démocratique, ainsi qu'il eût, en 1873 et 1874, consisté pour la République à se faire conservatrice. Le succès delà Restauration peut avoir d'autres causes, mais celle-là est de beaucoup la principale. La Restauration a réussi, en premier lieu, parce qu'elle rendait à l'Espagne la monarchie; ensuite, parce que la monarchie qu'elle ramenait était une monarchie nationale; troisièmement, et surtout, parce que cette monarchie a su être moderne,
L'Espagne est, en effet, demeurée monarchiste, dans ses masses profondes ; elle l'était plus que jamais en 1874, au sortir de tant de misères et de
tant d'insanités, et lorsque ce sentiment unique, dans Tabolition de tous les autres, perçait et se faisait jour, avec une monotonie poignante : Eso sp va ! Cela s'en va ! Tout s'en va, même l'Espagne ! On ne sait quelle voix intérieure, montant des abîmes de l'histoire, disait au peuple : « Il n'y a qu'une puissance au monde qui puisse empêcher tout de s'en aller, et c'est celle qui, de dix royaumes musulmans et de cinq ou six royaumes chrétiens, a fait une seule Espagne : c'est la monarchie ! » Cotte monarchie a réussi parce qu'elle est nationale. Les républicains ont beau rappeler que ce ne sont pas les Bourbons qui ont gagné sur les Almohadcs la bataille de la délivrance, à las Navas de Tolosa, au xiii** siècle, ni repris Grenade aux rois maures ou réuni TAragon à la Castille, au xv*' siècle, ni créé et soutenu l'immense empire espagnol, dans les deux hémisphères, sur tous les continents et tous les océans, au xvi*' siècle ; ils ont beau dire même qu'avec l'avènement des Bourbons s'accentue et se précipite la décadence de l'Espagne ; les autres, les carlistes, ont beau jurer que ce Bourbon n'est pas le Bourbon légitime et que ce roi d'Espagne n'est pas le vrai roi ; il n'en est pas moins sûr que, mêlée depuis deux siècles aux malheurs et, si elle en a eu encore, aux gran-
deiirs de l'Espagne, lamaison de Bourbon ne saurait être étrangère en Espagne et, d'autre part, que, pour en être la ligne féminine, la dynastie actuellement régnante est tout de même celle des Bourbons. Nationale depuis Philippe V, la monarchie restaurée a réussi là où venait d'échouer la monarchie étrangère d'Amédée de Savoie, où eût échoué certainement, si elle n'avait renoncé à tenter l'aventure, la monarchie étrangère d'un Hohenzollern.
Mais il faut encore y revenir : la Restauration a réussi parce qu'elle a su et osé donner à l'Espagne non pas seulement la monarchie, qui est comme sa constitution naturelle et congénitale, non pas seulement une monarchie nationale — elle n'en supporterait pas d'autre — mais aussi, mais surtout une monarchie moderne, souple, flexible, dont le cadre pouvait s'élargir et qui s'accommodait aux temps. Non seulement cette monarchie nationale a garanti le maintien de l'unité nationale contre le carlisme et le régionalisme, toujours dangereux dans un pays de formation aussi hétérogène que l'Espagne, et, avec le maintien de l'unité, la paix civile et la stabilité de l'ordre social ; non seulement ces rois catholiques ont
garanti suffisamment de catholicisme, dans un pays
t&H l'cHFAGNE, CIBA ET LES ÉTAT^-TnS
K\\\\ ne |)eut se passer du catholicisme, même extérieur * ; mais aussi, mais surtout, cette monarchie luoiierue a garanti suffisamment de liberté reli- ^ieune ilaus un pays qui n'en tolérerait pas beaucoup ; assez de libertins locales dans un pays qui. s^'il eu a\ait trop, eu abuserait aisément; tontes les UbertiV'* civiles compatibles avec Tordre et avec la |Mi\. l'auuuért>us-les une fois de plus : la liberté de \\K [nv^sK\ la Uberti5 d'enseignement, la liberté de reiuùv^u, la liberté d'association, le jugement public» lejury eu matière criminelle ; enfin, allant plux Uùu ijue ces libertés mômes, et, de libérale se fiitviul vleiuvHTutiiiue, se faisanttout à fait moderne, cv»uteu\poraiue Je ce qu'il y a de plus récent, de plu» hciivli» de plus avancé dans son temps, le ïiutVia^e uui\eisel> qui est comme la synthèse du
dlvûl Ui>U\tHlU»
llllo roNM'Uiblaît un peu, cette monarchie à la U^U tiUtorique. nationale et moderne, au maître ç^» lix<uv de la Uestauralion, à M. Canovas del CaslilU>. rite portait sa marque, et Ton eût pu deviner *<^ uuûu à bleu des traits. Plus que tout autre, il Tavail piejuuée. amenée, établie. Il l'avait conçue, et il Tax^^it \oulue comme un tout, dont on repren-
i N\\Y. KvHucoco iiuiccurviiiù» Hulazione di Spagna, Opère
■'ujï^a?'"-^
260 l'eSPAG.NE, cuba ET LES ÉTATS-CMS
blêmes qu'entraîne son rétablissement soient résolus conformément aux vœux et aux convenances do la nation... Une fois l'heure arrivée, il sera facile pour un prince loyal et un peuple libre de s'entendre sur toutes les questions à résoudre. »
En attendant que Theure fût arrivée, ce qu'il importait de rétablir afin que la restauration en coïncidât avec celle de la monarchie elle-même et ([uc l'Espagne sût bien à qui elle était redevable du bienfait, c'était, comme on l'a déjà dit, la paix civile, l'ordre public et, pour que la paix civile durât, pour que Tordre public ne fût plus troublé, il importait d'infuser à l'Espagne ce sang nourricier des nations libres, l'obéissance continuelle et comme naturelle à la loi. Et justement, l'heure serait arrivée, quand toute l'Espagne, toutes les provinces et tous les partis en Espagne reconnaîtraient et respecteraient toute la loi.
11 eût été trop tôt de parler des libertés nouvelles, en 1874, alors que le pays entier et chaque fraction du pays avaient été comme projetés hors de l'ordre légal. La république avait à ce point dégoûté l'Espagne de n'être point gouvernée, que le meilleur moyen de se bien faire accueillir d'elle était de lui faire sentir un gouvernement. M. Canovas del Gastillo était tout désigné pour cette
VCCGT A5S DC WSfSJkEéTMBL V.CCB
première partie de la lârh<^ c::'i.tu: i i - : r la Restauration- Cétait lui > ^ru r . : r^-- -j:.-. et la monarchie allait ^jrlr. v.-,: irr: -, : •^'cerveau. Sur ce que Jrval: 4:r> -r-^"- n -17:..-. rhistorien et le ^hiL-y^ '^l^^ ^*i>:iî 4 .--1 r -'-igné rhomme d'Etat. A:r'^ Vr:-> rr. :.'•— -: linée et légale, etdè>»|i^ k*-, ^.t\.\ \* — :!-. -!.devait se montrer lîL-'ri>-
Libérale dans sa cons'.i-i*; ,n ^î l.r-^r/^ : r -tainstitutions. Elle devait *\r^ r»-[ r-'-^r.'i*.;-.:-. j ir»" que, de Têtre, c'était encorf -^ r-*V;:\-r à !i tradition, être historique et naticna!»- : L-r [ rinf»»^ espagnols, là-bas. aux t^-riips anci^-ris i!*- Ii m .nirchie, ne décidaient pas ^ans les Corf.,-^ !es .-irTiires difficiles*. » Mais, comme on nV-lail j-îus aux anciens temps et comme la mônarchii». autant que nationale, devait être mudfme, il ne salissait plus d'une représentation du pays par les Cortès anciennes : il fallait introduire et acclimater en Espagne le régime parlementaire moderne.
La plus indispensable des conditions de ce régime, c'est qu'il y existe des partis qui soient réellement des partis, non des sectes ou des factions, qui se tiennent dans la légalité et dans la constitution, dont aucun ne mette en cause la forme
^ Manifeste de Sandhurst.
262 l'eSPAGNK, cuba et les ÉTATS-UNIS
même du gouvernement, dont aucun, en tout cas, ne cherche jamais à la renverser et à la remplacer par violence. Des partis légaux ou légalitaires et, s'il est possible, des partis constitutionnels, chaque parti le plus nombreux possible et le moins possible de partis : Fidéal serait deux grands partis organisés, disciplinés et manœuvrant sous la main de leurs chefs : les whigs et les torys du Parlement anglais*.
La modération en doit être la vertu cardinale, non seulement dans le langage, mais dans la conduite. L'existence de deux partis également constitutionnels, avec des programmes différents, implique que ces deux partis pourront se succéder au pouvoir ; leur succession régulière, Talternative exige que chaque parti laisse patiemment le parti contraire introduire dans les lois, lorsque son tour arrive, des dispositions différentes de celles qu'il considère, lui, comme justes ou opportunes, et ne s'empresse pas de défaire ce que l'autre aura fait 2.
' A. Canovas del Castillo, Obras. Prohlemas contemporaneos^ m. — Discurso del Ateneo^ 6 novembre 1889, p. 65.
^ /rf., ibid. — El Juicio pov jurados, p. 169-170. Sur le régime parlementaire, vny. aussi le livre de D. Gumersindo de Azcé- ?atc, El Eegimenparlamentario en la practica. M. G. de Azcârate, professeur de droit public à l'Université de Madrid, était, dans le Congrès, Tami fidèle et comme Valter ego de M. Salmeron.
Voilà le secret de la politique de M. Canovas et, du même coup, voilà le secret du succès de la Restauration, dont la fortune était liée à la sienne.
Sous ce rapport, l'événement le plus considérable peut-être de ces vingt-trois années a été la formation d'une gauche dynastique, d'un parti libéral, capable de faire pendant et opposition à la droite conservatrice, agissant sur elle, tantôt comme stimulant et tantôt comme frein. Par lui, la monarchie restaurée a acquis son organe de progrès, après son organe de conservation, un organe de liberté, après un organe d'ordre. La monarchie moderne a véritablement été fondée, du jour oîi M. Sagasta s'est dressé en face de M. Canovas, sur le champ de bataille parlementaire, clos de toutes parts et circonscrit par la constitution ^
Le parti libéral, venant, lui aussi, à son heure, a rempli son rôle, qui était de moderniser la monarchie et presque de la démocratiser, à cause
* Nous simplifions à dessein la nomenclature assez compliquée des partis espagnols, et nous avons d'autant moins de scrupules à le faire que ce sont moins, en réalité, des partis que des groupes, séparés seulement par des divergences de détail ou des ambitions personnelles. Au fond, il n'y a, dans le Parlement espagnol que quatre partis : deux partis constitutionnels, les libéraux et les conservateurs, et deux partis extra-constitutionnels, les républicains et les carlistes.
26* l'eSPAGXE, CLBA et les ÉTATS-UNIS
des origines de la plupart de ses membres, des origines de M. Sagasta, parti des confins de la ri^publique et autrefois « conspirateur contre le trône d'Isabelle II », ainsi qu on ne lui permettait pas de Toublier. Et de la sorte, harcelé par ses anciens amis ou ses anciens alliés, qui reprenaient article par article son programme et le sommaient de faire, comme ministre, ce qu'il avait demandé ou promis comme député, M. Sagasta modernisait et démocratisait la monarchie, et faisait courir une sève jeune et fraîche dans les vieilles racines que M. Canovas avait renouées.
Ses adversaires intransigeants se voyaient peu à peu désarmés et réduits par leurs victoires mômes : chaque fois que le gouvernement cédait sur telle ou telle de leurs revendications, il leur enlevait une raison d'être. A mesure que la monarchie changeait ses institutions de jadis, — ses « institutions pharaoniques », comme les appelait M. Castelar, — contre d'autres institutioms, vraiment libérales et modernes, c'était, comme le disait encore M. Castelar, la révolution qui devenait « archéologique », qui se voyait reléguer dans le passé, avec ses procédés connus et le plus usité de tous : Tabstention érigée en système. La Restauration se développait et croissait tout ensemble,
directement, par une poussée interne, d'une manière organique, pour ainsi dire, et indirectement, sous la pression extérieure des partis d'opposition. C'est en quoi il n'est pas trop paradoxal d'avanctM* que certains républicains, M. Castelar notamment, ont été, sans le vouloir, des auxiliaires utiles pour la monarchie restaurée.
Mais cette monarchie, modernisée et démocratisée, rien ne Ta servie, après l'initiative dos libéraux, autant que la « modération » des conservateurs, la modération que M. Canovas recommandait aux partis, comme une vertu cardinale de la politique. Ce n'est point que les conservateurs ni leur chef lui-même acceptassent de gaieté do cœur toutes les réformes, toutes les innovations proposées par les libéraux ; mais parmi elles, il en était quelques-unes dont ils n'avaient pu ni voulu se charger et que néanmoins ils n'étaient pas, dans le fond, fâchés de voir faire par d'autres, no les combattant que mollement.
Quant aux réformes, aux innovations plus radicales, auxquelles ils ne pouvaient, ni ne voulaient consentir à aucun titre, comme le jury populaire, le suffrage universel, il les ont combattues jusqu'au bout, âprement, de tous leurs moyens, dans les Chambres et dans les journaux, par leurs dis-
cours et par leurs livres. Elles n'ont été faites que malgré eux, contre eux. Ils ont pu trouver à ce moment que la monarchie passait les bornes, se démocratisait à l'excès, ils ont pu le dire, et le dire sur le ton blessé de gens qui avaient tiré la monarchie de l'exil, sur le ton inquiet de gens qui ne savaient plus où la monarchie s'arrêterait. Mais, revenus aux affaires, ils n'en déferaient rien, car, M. Canovas le leur a enseigné, c'est une des conditions du régime parlementaire qu'un parti ne défasse pas ce que l'autre a fait et, quelque peine qu'on en ait, il faut s'accommoder de ce régime, avec ses défauts, tel qu'il est, ou courir le risque d'un pire.
On a pu voir, d'ailleurs, que si le champ de bataille des partis en Espagne était circonscrit par la constitution, il n'était pas tellement resserré que libéraux et conservateurs n'y pussent déployer leurs troupes et s'y livrer des engagements sérieux et, à l'occasion, furieux.
Justement parce que M. Sagasta est le contraire absolu, la vivante antithèse de ce qu'était M. Canovas, quand le régime parlementaire eut pu s'acclimater définitivement en Espagne, dans ses règles et dans ses mœurs, avec la légalité et la modération mutuelle des partis, à eux deux ils
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la Providence a ses voies mystérieuses). Mort prématurée et si triste, qui mettait de nouveau l'Espagne face à face avec une énigme, mais dont le résultat fut, en somme, de porter au pouvoir les libéraux, de consolider la monarchie par leur appui et de la rajeunir par leur alliance, tandis qu'elle substituait à un prince, bien intentionné sans doute, mais qui pouvait ne pas être à l'abri de toutes les séductions de la gloire militaire ou de l'omnipotence monarchique, le règne, nécessairement pacifique et nécessairement tempéré, d'un enfant sous la tutelle d'une femme.
Une troisième cause encore et qui se relie à celle-là, c'est que cette femme se trouve être une princesse d'un tact supérieur, d'une noblesse d'àme, d'une pureté qui forcent à la vénération : dévouée, jusqu'au sacrifice, aux plus grands et aux plus petits soins; laborieuse comme un vieil homme d'Etat et désireuse de savoir, ouverte à tout conseil et douce à toute misère, remplissant de fierté et d'amour le cœur espagnol : reine admirable en ses fonctions de reine, mère admirable en sa mission de mère ; si maternellement reine et si royalement mère que les hommages de tous les partis tombent, respectueux, à ses pieds. Elle a fait beaucoup, elle aussi, et peut-être plus que
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