‹ L'Espagne de l'ancien régime (volume 2)Chapitre 1 sur 30 · LIBRAIRIE LECÈNE ET G«« 15, RUE DE CLUNY · texte numérisé non relu

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INTRODUCTION

L'Espagne était, il y a un sièclei la plus bourgeoise et la plus stagnante des nations européennes. Une longue paix intérieure» un gouvernement paternel, une administra** tion vétilleuse, mais probe et régulière» avaient protégé sa convalescence après les terribles guerres du seizième et du dix-septième siècle. Elle s'était repeuplée, enrichie, et ne semblait demander qu'à vivre en paix dans l'Éden un peu maigre et un peu âpre que la nature lui a fait. C'était une bonne et pacifique nation, craignant Dieu» aimant le roi, vivant frugalement avec noblesse et simplicité.

L'Espagne contemporaine est à bien des égards la fille légitime de cette respectable Espagne d'antan, mais c'est une fille romanesque et aventureuse que sa mère a souvent querellée» battue et maudite» avant de lui céder la place dans la maison. De 1793 à 1876^ l'Espagne a presque toujours été en guerre soit avec ses voisins» soit avec ellemême. Elle a, subi les désastres d'une invasion» elle a perdu son splendide domaine colonial» elle a été désolée à deux reprises par la guerre civile, elle a passé par tous les coups d'État et par tous les régimes» elle a connu le Dire despotisme et la plus complète anarchie» elle est evenue une nation militaire et remuante, une nation d'enfants terribles, longtemps réputés ingouvernables.

VI I^TRODlICT10^

Cependant ces crises iocessanles, qui auraient dû I ruine;: el la perdre, l'ont fortiliéeet rajeunie, parce qm si les guerres et les luttes politiques ont causé des mau incalculables, elles ont aussi détruit des abus si invéléri et si puissants qu'il semble bien que la force pouva seule en venir à bout. Dans leur héroïque coutiance € eux-mêmes, les Espagnols ont cru possible d'accompi sans violence une révolution aussi radicale que l'avait éi la révolution française ; on disait volontiers à Madrid e 1820 que l'établissement de la liberté en Espagne n'ava demandé «1 que deux jours d'explications et un jour c réjouissances s ; mais cinquante ans d'agitation et c guerre ont prouvé aux plus candides qu'une nation i ' passe pas de l'absolutisme à la liberté sans déchiremeni et sans souffrances. — La tempête a emporté sans retoi riaquisitioD,' la puissance monastique, la dtme, L majorais, les vieux Conseils de lamonarchie de Philippe 1 la mesta, et une bonne partie des immunités forales. Si toutes ces ruines a soufflé le vent de France, et c'est notre pays que l'Espagne a emprunté la plupart de sf institutions nouvelles : gouvernement parlementain administration centralisée, codification des lois, systèm judiciaire, enseignement d'État, liberté de la press* suffrage universel. Tout cela n'est pas toujours mien compris, ni plus loyalement pratiqué en Espagne qu'e France : atout prendre, le régime libéral paraît avoirél plus favorable à la nation espagnole quele régime absoh liste. L'accroissement de la population a été deux fois pk considérable en ce siècle qu'au siècle précédent, l richesse s'est accrue dans des proportions énormes, l'In dustrie et le commerce sont plus florissants qu'ils n

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l'avaient été depuis Charles-Quint, et, symptôme plus heureux encore, l'intelligence espagnole s*esl réveillée de sa longue torpeur, l'Espagne contemporaine a une littérature et un art. Les précieuses conquêtes faites au prix de tant de sang paraissent assurées^ il ne se trouverait plus aujourd'hui deserviles à crier : « Vivent les chaînes ! « vive le roi absolu I vivent les brutes ! à bas ceux qui « savent lire et écrire 1 » L'Espagnol s'est épris de la liberté. Peut-être l'aime-t il trop passionnément pour l'aimer bien, mais il l'aime ; il aime aussi sa patrie et il a gardé presque intacte sa vieille foi religieuse. Ces belles passions permettent d'espérer en l'avenir de la nation espagnole, la plus droite, la plus idéaliste des races modernes.

La transformation dont je viens d'indiquer les grandes lignes est assurément l'un des plus intéressants épisodes de l'histoire contemporaine ; je me suis mis à l'étudier, uniquement poussé par la très vive sympathie qui m'a toujours attiré vers l'Espagne depuis que j'ai commencé de la connaître. J'aime ce pays de mœurs simples et courtoises, où je me suis souvent senti plus chez moi que dans ma propre piatrie. J'aime ce pays dont il me semble avoir un peu deviné l'âme, et si je me hasarde à en parler, c'est que je le crois assez ignoré chez nous, et peu compris même par ceux qui ne l'ignorent pas complètement. Très sceptiques en religion et en morale, logiciens et outran- -^.iers par tempérament, passablement amis de Targent, du bien-être et du plaisir, nos Français sont peu faits pour comprendre un peuple resté imbu de catholicisme et de 'lievalërie, un peuple passionné et mobile qui se plaît aux

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contrastes, aux exagérations, aux folies même, et qui n'a pour l'argent et la bonne chère que le plus superbe mépris. Ces différences si tranchées expliquent très bien pourquoi les deux nations voisines ont vécu si longtemps sur un pied de défiance et d'hostilité réciproques. Pour l'Espagnol du commun, les Français sont des ivrognes brutaux et fripons : « Esos borrachos de Gavachos ! » Pour le Français, l'Espagne est le pays des ioréros et des jolies femmes en mantille, un pays où Ton s'amuserait beaucoup, si les moines étaient moins ennuyeux et les maris moins jaloux.

Il serait temps que ces jugements sommaires fissent place à des appréciations plus sensées ; les deux nations ont beaucoup mieux à faire qu'à se tourner le dos. L'Espagnol aurait tout profit à emprunter au Français quelque chose de son esprit critique et de son ingénieuse activité ; le Français pourrait apprendre de l'Espagnol le secret delà vie simple^ et la noble égalité qui natt en Espagne du respect de soi-même et d'autrui. Les deux peuples ont intérêt à se rapprocher et commencent à le comprendre ; quelques hommes intelligents et généreux travaillent à les faire connaître l'un à l'autre ; tous mes. vœux seraient comblés si j'y pouvais, moi aussi, contribuer pour ma modeste part.

Une nouvelle de Perez Galdos a pour titre : « Un moitié de moins et un séditieux déplus, i^ C'est en quelques mots l'histoire de l'évolution accomplie par l'Espagne depuis un siècle^ et si l'on veut bien comprendre les colères de l'insurgé et l'œuvre du séditieux assagi, il faut d'abord connaître le régime du couvent et la vie du moine. L'E«;pagne de la Révolution s'explique par PEspa^ne de

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Tancien régime, et c'est à Télude de cette dernière que je

me suis d'abord attaché. J'ai résumé ailleurs (1) les J^

résultats de mes recherches préparatoires; je ne reviendrai

pas ici sur ces détails, je dirai seulement comment j'ai

entendu la mise en œuvre et la disposition générale de

mon sujet.

Il se peut fort bien que ce soit une folle entreprise de "iAl

tracer le portrait d'une nation à un moment donné de son histoire ; mais, si Ton a quelque chance d'y réussir, c'est aux procédés du mosaïste qu'il faut avoir recours ; il faut s'armer de sa patience et s'accommoder de son parti-pris. De milliers de petites pierres curieusement assemblées le mosaïste tâche à composer une ligure schématique qui donne cependant l'idée lointaine d'une figure réelle ; le dessin peut être sommaire, et le faire peut être grossier : qu'importe, si de l'ensemble se dégage une impression de vérité ? Des annales, des lois, des jugements, des proclamations, des discours, des lettres, des mémoires, des documents de toute espèce et de toute provenance l'historien tire la connaissance de la civilisation qu'il veut décrire ; mais tous ces détails qui forment le fond de l'ouvrage et qui assurent sa sincérité, il faut les distribuer et les ranger suivant un plan préconçu, plan personnel et arbitraire, qui prêtera toujours à la critique, quelque soin que l'on ait apporté à le bien établir. Qu'importe, si l'ouvrage entier laisse dans l'esprit du lecteur une idée nette, une image vivante ? — La vie, voilà quel

serait le but ; voilà aussi quelle est la difficulté.

Cinq mois en Espagne^ dans la Revue des Pyrénées^ 1891 . Mission en agne, les archives des Indes à Séville et les archives du consulat de Cadiz, MA les Nouvelles archives des missions scientifiques, *. VI^ 1895.

INTRODUCTION

Le plan que je me suis proposé est des plus simples. J'ai étudié l'Espagne de Tancien régime dans ses mœurs, ses institutions et sa culture. Le présent volume répond à la première de ces divisions et traite de la société ; deux autres volumes encore en préparation viendront plus tard le compléter.

La civilisation espagnole est empreinte d'une profonde unité. Le génie national se retrouve dans toutes les parties de l'empire espagnol, mais cette unité ne va pas jusqu'à l'uniformité, et c'est avec raison que le souverain s'intitule roi des Espagnes. Il y a encore aujourd'hui plusieurs Espagnes, il y en avaitau moins unedeplus au dix-huitième siècle, l'Espagne des Indes. L'Espagne proprement dite comprenait quatre grandes régions, soumises chacune à un régime différent ; c'étaient les pays de la couronne de Castille, les pays de la couronne d'Aragon, la Navarre et lés Vascongades. Dans la confédération espagnole, la Castille, comprenant à elle seule les trois cinquièmes de la péninsule, représentait l'élément politique prépondérant. Les Bourbons, qui devaient leur trône à la fidélité et au dévouement des Castillans, ne firent que développer leur prépondérance, ils respectèrent . les institutions castillanes et les imposèrent même aux provinces aragonaises, qui s'étaient révoltées et qui furent vaincues. Cependant l'assimilation ne fut pas absolue. Philippe V n'osa pas faire abstraction complète du passé. Malgré ses rancunes, malgré son goût français pour l'unilé et la symétrie, il laissa aux pays d'Aragon bon nombre de privilèges particuliers et de franchises locales ; ils conservèrent leur législation civile, ils furent soumis à un

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régime financier spécial ; ils cessèrent d'être autonomes et ne devinrent pas tout à fait castillans, La Navarre, restée fidèle, garda ses antiques fueros, et continua à vivre à côté de la Castille comme un État allié et libre. Les Yascongades pourraient étreconsidérées comme de petites républiques vivant sous le protectorat castillan, avec une indépendance presque entière en temps de paix^ et plus grande encore en temps de guerre.

Pour avoir une idée complète de l'étonnante variété des régimes entre lesquels pouvait choisir un Espagnol du dix-huitième siècle, il faudrait ajouter aux quatre groupes principaux que nous venons d'indiquer les communes privilégiées gouvernées par leurs chartes de fondation^ plus ou moins modifiées au cours des siècles, les terres des Ordres militaires soumises à la juridiction des Grands Prieurs et du Conseil royal des Ordres, les terres d'Église, régies par la coutume, et en bien des points par le droit canonique, les terres féodales^ encore administrées par leurs seigneurs sous le contrôle de l'autorité royale. Il serait presque impossible de tracer sur une carte les limites précises de toutes ces juridictions différentes, et si cette carte était dressée, elle ressemblerait à l'œuvre d'un peintre pointilliste. Campomanès se moquait dès le siècle dernier de cet émiettement de la souveraineté, et les révolutionnaires espagnols n'ont pas été plus tendres que nos constituants de 1790 pour ces amusantes vieilleries; mais la nation espagnole est restée ' i bien des points attachée à la tradition; et si la vie :ale existe encore; dans beaucoup de provinces, c'est que souvenir des anciennes libertés s'y est perpétué. C'est a pratique de l'autonomie provinciale ou communale

I I.\THOD«CT10N

le l'Espagnol doit sa promptitude à prendre une résoition ; il n'attend pas le mot d'ordre de Madrid,il ne l'acspte pas toujours. Son initiative lui a parfois coûté cher ; est à elle, par contre, qu'il attribue sa victoire dans les lierres qu'il a soutenues pour défendre son indépendance. A l'Espagne d'Europe, fédérative, et presque démocraque par les mœurs, s'opposait majestueusement l'Esigne extérieure, l'immense réunion d'empires, de royautés et de capitaineries générales qu'on appelait de ce Dm vague et magnifique ; Las Indias. Là, le dur génie islillan s'était donné carrière et avait réalisé son rêve unité absolue. Qu'on se 6gure un État comprenant près i dixième des terres émergées, gouverné, à quatre ou nq mille lieues de dislance, par un Conseil souverain, ai prétend tout prévoir, tout administrer, tout juger et lut savoir, on aura la vision de l'idéal absurde et graniose que-Ies législateurs des Iodes s'étaient proposé, aisce qui est bien plus surprenant encore, c'est que ce mvernement impossible ait réellement fonctionné, et, ce ui passe toute imagination, c'est que son intluence ait ié assez puissante pour maintenir la paix espagnole *DS tout un continent, et pour y faire fleurir une civisation, à coup sûr incomplète, mais brillante et pro- •essiste, et très supérieure à celle de la Russie de Pierre : Grand, ou même de Catherine II. L'histoire de l'Emre espagnol des Indes est un sujet d'études comparable, )mme intérêt politique, à l'histoire de l'Empire romain.

Voilà dans quel cadre vit la société espagnole au écle dernier. La physionomie de cette société est encore es moyen-âge. Le clergé la gouverne, l'aristocratie la

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domine, la bourgeoisie lettrée commence h peine d'exister dans quelques centres privilégiés, la plèbe urbaine est inconsciente de ses droits, la plèbe rurale travaille, rumine et somnole ayec la pesante lenteur, des bœufs qu'elle conduit. Cependant cette nation indolente est une nation libre et fière. Chez le Grand d'Espagne et chez le dernier portefaix du Trocadéro règne un même sentiment, le sentiment profond de la dignité personnelle, Forgueil de race et de religion qui forme le trait saillant du caractère national. C'est un orgueil inné ettrans- ^ cendant que n'abat aucun revers, qui ne supporte aucune humiliation, et qu'un affront exaspère jusqu'aux plus extrêmes vengeances. Il faut bien avouer qu'un peuple fait d'un métal aussicassant et aussi dur est peu ductile et peu malléable, et qu'en un temps ou la victoire serait aux gros bataillons, aux masses compactes savamment enrégimentées, l'Espagnol, si résolument individualiste, se trouverait mal armé pour la guerre ; mais combien cette infériorité de fait n'est-elle pas rachetée par les heureux effets moraux de l'orgueil national! Décidé à se faire respecter par autrui^ l'Espagnol se respecte luimême ; grave, discret, fidèle à la parole donnée, il porte dans son âniie un très noble idéal de vertu et d'honneur, et s'il ne lui obéit pas toujours, car il n'est exempt ni de faiblesses ni même de vices, il souffre de l'avoir trahi, et désire ardemment rentrer en. sa grâce. Jaloux de son indépendance personnelle, il n'entreprend pas sur celle des autres ; sa réserve passerait même pour de Tinsocia- )ilité, sans la parfaite bonne grâce de ses manières. Il est Mfficile d'exprimer le caractère de la politesse espagnole, m ne peut l'appeler courtoisie, ni urbanité, carelle n'est

l^TItODUCTlo^ nnue seulement de la ville el de la cour, elle n'est l'apanage d'une caste, m même d'une classe de la , tout lemonde en connaît les usages, s'y conTorme isance et naturel. Tandis que la politesse française e s'ingénier à accuser entre les individus les nuan-

respectet de la. considération, la politesse espa-

s'cst faite à peu près Ja même pour tous, et traite ne chrétienne égalité le duc et le laboureur. L'Es-

a presque les mœurs d'une démocrade. Nation igeuse, intraitable, mille fois plus sympathique

tout que les peuples serviles, bons à payer des s et à fournir de la chair à canon.

rgtieil espagnol est, avons-nous dit, un orgueil de t de religion ; c'est surtout comme « vieux chrétien » Espagnol s'estime par-dessus tous les autres. 11 a le souvenir de la guerre sept fois séculaire qu'il enue contre les Mores ; il aie sentiment des sacrifices uses qu'il a consentis pour assurer au dedans et au s lo maintien et le triomphe de sa foi ; il voyait dans ces sacrifices le meilleur et le plus pur de sa . Aussi le clergé disposait-il en Espagne d'une in-, e incomparable. II y avait des Églises aussi riches et honorées que rÉ>^lise espagnole ; mais nulle part ie n'était plus populaire, ne faisait plus complètecorps avec la nation, nulle part la foi n'était plus aie, et, il faut bien l'avouer, le fanatisme plus t.

clergé était ce qu'il y avait de plus espagnol en ne. Sa hiérarchie compliquée le mettait en commu- }n intime avec toutes les classes de la nation. Ses

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prélats traitaient d*égal à égal avec le roi ; ses dignités, ses canonicats, ses meilleures prébendes étaient réservés auxnobles et riches étudiants des grands Collèges, ses bénéfices à charge d'âmes étaient remplis par les fils de la bourgeoisie, ses couvents abritaient une armée de moines, sortis l6 plus souvent du peuple. Une foule de serviteurs laïques attachés aux monastères, des congrégations, des confréries, des associations pieuses et charitables vivaient sur les frontières du siècle et de TÉglise et les faisaient se pénétrer mutuellement. Le laïque espagnol avait souvent quelque chose de monastique dans les allures et dans l'esprit, Tecçlésiastique se mêlait plus librement qu'ailleurs à la vie mondaine.

Dé clergé espagnol était moins aristocratique que celui de France ; les rois prenaient souvent les évêques dans les rangs du clergé régulier, et donnèrent même parfois les premiers bénéfices de TÉglise à des hommes sans naissance, uniquement recommandables parleur vertu. Les Ordres savants étaient relativement peu nombreux, les Ordres mendiants avaient conquis une place bien plus importante et étaient bien plus populaires. Pas de ville un peu considérable qui n'eût son couvent de Capucins, de Carmes ou de Récollets. Les moines prêchaient au peuple une religion un peu grossière, mais passionnée, qui le remplissait d'enthousiasme. Le peuple aimait ses moines parce qu'il se reconnaissait en elix, et qu'ils savaient lui parler sa langue ; ils étaient ses chefs spirituels, et lient tout prêts à devenir ses chefs politiques. ^'Église d'Espagne était richissime ; les clercs castiltns aimaient à vanter les revenus fabuleux de rarcheuedeTolède, le plus opulent bénéficier de la chré-

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lienté. Unquartdes terres cultivées appartenait à l'Eglise, elle percevait la dlme et un grand nombre de menus impôts et de redevances. Aux Indes où son domaine territorial était moins étendu, elle avait en mains presque tous les capitaux. Mais ces richesses étaient mal distribuées. A côté desévéques millionnaires, de trop nombreux curés vivaient de la charité de leurs paroissiens ; les propriétaires laïques des dîmes leur payaient chichement une maigre portion congrue, et ne subvenaient même pas toujours aux frais du culte.

Il y avait de grands abus dans l'administration ecclésiastique, mais les plus grands provenaient tou^ d'un même vice originel, Fignorançe. Beaucoup de gens, je le sais, se récrierontà ce motet y verront la preuve d'un injitste parti-pris de dénigrement ; il n'en est rien cependant, ce mot n'est que l'expression d'une conviction raisonnée et sincère. L'Église d'Espagne a compté, il est vrai, au dixhuitième siècle quelques savants et quelques bons écrivains ; mais l'iinmerise majorité des clercs ne savait rien — et ne pouvait rien savoir — parce que les absurdes méthodes d'enseignement alors en usage ne permettaient de rien apprendre avec fruit. Quelques mauvais livres latins appris par cœur, mal compris, et parfois incompréhensibles, composaient le bagage des plus savants, de ceux qui avaient étudié dans les séminaires ou dans les Universités, et qui avaient consenti à y travailler sérieusement ; qu'on juge par là de ce que pouvaient savoir les autres. Presque aucun clerc espagnol n'avait une idée, même vague et confuse, de l'astronomie, ni des sciences expérimentales, ni des sciences naturelles, ni de la géographie, ni de l'histoire, ni de la philosophie moderne*

IKïRODUCnON XVll

La théologie avait tout étouffé autour d'elle, et périssait à son tour de pléthore et de bouffissure. Les quelques hommes de talent qui parvinrent à une science plus sérieuse et plus rationnelle avouaient eux-mêmes qu'ils avaient été obligés d'oublier tout d'abord tout ce qu'on leur avait enseigné à l'école.

A cette ignorance, d'autant plus dangereuse qu'elle était acquise, acquise à force de soins et de travail, il faut attribuer la plupart des défauts du clergé et presque tout le mal qu'il a fait, presque toute la résistance qu'il a si longtemps et si opiniâtrement opposée au progrès. De l'ignorance vient l'extraordinaire mauvais goût déployé par le clergé dans la décoration des églises et dans les cérémonies du culte : profusion de poupées habillées qui déshonore les plus beaux monuments religieux d'Espagne, pa^os grotesques dont la barbare magnificence choque les yeux les plus indulgents, mascarades, mogigangas, qui rappellent tout ce que le moyen âge eut de plus extravagant.

L'ignorance a enlevé à peu près toute valeur à l'enseignement distribué par le clergé ; on ne peut enseigner que ce que l'on sait. Faute d'avoir su réformer à temps ses méthodes, le clergé s'est trouvé distancé ; Tespril public a progressé sous une autre direction que la sienne, l'influence de TÉglise s'en est trouvée contrariée et amoindrie.

C'est encore à l'ignorance que je rattacherai la superstition et le fanatisme dont le clergé espagnol a donné tant ï'- preuves. Je ne veux pas dire que la science soit une nacée, je sais qu'un homme instruit peut très bien resr superstitieux et fanatique ; mais il ne me paraît pas

L'ëSPAGNB h

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possible de nier que Tignorance favorise dans une large mesure ces deux vices, et leur prépare un terrain de culture particulièrement fertile.

Touscesdéfautssontd^autant plus fâcheux que l'Église d'Espagne a coitiplé au dernier siècle un grand nombre d'hommes de cœur et de haute vertu. L'Église espagnole a entretenu dans les âmes le culte de la charité. Elle a lancé en Anaérique et aux Philippines d'énergiques et ^ courageux missionnaires ; il semble même que certains prélats espagnols aient dès lors compris le rôle social du christianisme et deviné la grande politique des évêques américains d'aujourd'hui.

Dès le dix-huitième siècle a commencé en Espagne la lutte de l'esprit moderne contre l'esprit clérical, et c'est le pouvoir royal qui en a pris Tinitiative. Dans un but d'unité, et pour augmenter sa puissance et ses richesses, le roi a commencé contre rÉglisé une campagne dont il n'avait pas prévu les conséquences, et que la Ré- , volution a continuée avec une bien autre âpreté. Deux redoutables corporations semblaient pouvoir s'opposer aux empiétements de l'autorité royale : Tordre des Jésuites fut supprimé en 1767 par un des coups de force les plus extraordinaires que l'on ait vus, l'Inquisition fut peu à peu désarmée et devint un instrument de police dans les mains des ministres. Le concordat de 1754 rendit l'Église d'Espagne presque indépendante du Saint- Siège, et la plaça sous le contrôle direct du roi, qui prit fort au sérieux ses droits de patronage et son rôle de tuteur et de surveillant. Après avoir été atteint dans ses immunités^ le clergé le fut dans ses biens, et son expropriation totale n'était plus qu'une question de temps

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lorsque s'ouvrit la guerre de rindépendance. Les victoires répétées du pouvoir laïque sur le pouvoir ecclésiastique ne soulevèrent dans la nation aucune protestation sérieuse, et les hommes qui ne connaissaient pas l'Espagne purent croire que le règne du clergé était passé. Ce fut Terreur capitale de Napoléon.

Vraiment fini, par contre, était le règne de Taristocratie, Les princes de la Maison d'Autriche avaient gouverné avec la noblesse, les Bourbons introduisirent en Espagne le système politique de Louis XIV et inaugurèrent le règne des commis qui indignait si fort Saint-Simon. Parmi les grands ministres espagnols du dix-huitième siècle, un seul, Aranda, appartient à la haute noblesse ; . Albéroni et Riperdâ sont des aventuriers étrangers ; Patiîio, la Ensenadia, Campomanès, Florida-Blanca appartiennent à la petite noblesse, ou même à la petite bourgeoisie. Les grands et les titrés de Castille occupent les charges de cour, les ambassades et les vice-royautés, servent dans la garde royale, se partagent les commanderies des Ordres militaires. La noblesse provinciale remplit les ayuntamientos et les maestranzas de cabaUeria^ donne des prébendiers à l'Église, des officiers à la marine et à l'armée, mais' elle n'a même pas le monopole des grades militaires ; les officiers de fortune sont presque aussi nombreux que les officiers de naissance, et la carrière des armes est tombée dans un tel discrédit que les jeunes ";entilshommes les plus intelligents lui préfèrent la

irrière administrative, où la bourgeoisie leur fait encore.

ine sérieuse concurrencé. Le roi honore sa noblesse^ la

^mble de Richesses, de titrés et de faveurs, mais garde

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INTRODUCTION

pour lui tout le pouvoir. Si par hasard un noble occupe quelque grande situation dans l'État, c'est à la bonté du roi et non à sa naissance qu'il la doit, et la puissance dont il dispose n'est qu'une puissance déléguée ; c'est uç simple fonctionnaire. La noblesse espagnole ressemble à ces grands hôtels seigneuriaux qui ont conservé toute la somptuosité des jours anciens: gigantesques blasons sur la façade, hautes fenêtres grillées, balcons spacieux, escaliers monumentaux, vastes salles regorgeant de richesses ; mais la vie s'est retirée de la maison, l'ennui s'y est installé, le suisse bâille à la porte, et au fond de son appartement le seigneur rêve confusément aux grandeurs mortes ; — « que bruto soy ! — que je suis bête ! » lui fera dire Goya.

Rien de plus monotone, rien de plus déprimant que la vie de cour. On connaît l'admirable tableau que Taine a tracé de la Cour de Versailles ; seul peut-être avec le peintre Panini,il a su rendre le merveilleux éclat de celle société corrompue, mais souverainement élégante, qui avait fait de sa vie un opéra continuel. La Cour d'Espagne n'est qu'une maussade pantomime, une sorte de pavane majestueuse, dont les passes se répètent chaque jour dans le même ordre. La messe, le conseil, le dtner, la chasse^ le souper^ le jeu se succèdent avec une implacable régularité. Jamais un bal, jamais un banquet, jamais un spectacle. De temps à autre seulement,c'est jour de gala et baise-mains solennel : majordomes, sommeliers du corps et sommeliers du rideau ; écuyers, gentilshommes de la chambre, camarera mayor et dames d'honneur revêlent leurs habits de cérémonie et défilent devant le roi, la reine et les infants^ en leur baisant à chacun la main ; la

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cérémonie terminée, chacun retourne à son poste elle roi part pour la chasse. Aucune vie intellectuelle, aucune conversation, aucun goût pour les arls, ni pour les choses de l'esprit. Aussi l'influence de la Cour est-elle nulle. La Cour demeure étrangère au mouvement de renaissance qui s^opère autour d'elle, et qu*elle est incapable de comprendre et de diriger.

La noblesse provinciale copie gauchement la gent de Cour. Les nobles, régidors perpétuels des petites villes, passent leur temps à soulever et à juger d'interminables questions de préséance, assistent en corps aux processions et aux fêtes civiles et religieuses, font la sieste, se promènent sur TAlaméda, entretiennent des nuées de parasites s'ils sont opulents, et vivent en parasites s'ils sont pauvres. Plus bas encore végètent les nobles mendiants, pour lesquels un écrivain contemporain a créé le joli mot d'hidalgos de gouttière f et dont l'arrogante indigence est depuis longtemps proverbiale.

Aux Indes commence à nattre une noblesse locale, burlesque contrefaçon de la noblesse espagnole. Le roi distribue des titres aux officiers de la milice créole^ des colonels-confiseurs servent leurs clients Tépée au côté, et ne le cèdent ni en vanité ni en suffisance à l'hidalgo de vieille race ; mais ils sont seuls à se prendre au sérieux, ils sont sans influence et sans crédit.

La décadence profonde où était tombée l'aristocratie n'était que le juste châtiment de sa nullité. Plus ignorante encore que TÉglise, entichée de ses droits chimé- ■ques, embourbée dans la routine, elle semblait n'éprou-

iv d'autre sentiment qu'une horreur instinctive et 'Taisonnée de toute innovation et de toute réforme. Elle

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XXII INTRODUCTION

détestait la Ré volution comme le clergé détestait l'hérésie; mais elle De porta même pas dans sa haine Ténergie sauYage que mqntrale clergé dans la sienne : le cléricalisme a combattu soixante-dix ans avant d'être vaincu, Taristocratie a été vaincue sans combat. Les deux esprits les plus hardis de l'Espagne , Campomanès et Goya, l'avaient bien prévu ; la noblesse n'a pas eu de critiques plus méprisants que le grand magistrat et le grand artiste. Cependant il ne faut pas confondre tous les nobles dans la même réprobation. La noblesse^ considérée comme corps politique, était sans valeur ; mais un certain nombre de gentilshommes ont été des magistrats distinguéSy de bons soldats et d'héroïques marins. Il serait souverainement injuste de contester le mérite d'Aranda comme homme d'État, de Ricardos comme général, de Gravina et de Churruca comme officiers de marine. Même parmi ces hobereaux ignares et têtus dont se moquait CampomanèSy il y avait encore beaucoup de braves gens, remplis de vertus privées, loyaux, et prêts à tout sacrifier à leur point d'honneur.

C'est dans les villes qu'il faut chercher ce que l'Espagne avait de plus vivant et de meilleur. Les grandes cités de la monarchie avaient gardé une certaine autonomie et une puissante originalité : fières de leur passé, de leurs monuments splendides, de leur titre de capitales, ces nobles villes, encore un peu indolentes, se nettoyaient, se poliçaient, s'embellissaient peu à peu, et renaissaient lentement à la vie sociale. C'était là que se manifestaient les premiers symptômes du réveil de l'intelligence espagnole et de Tesprit public*

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Parmi toutes les villes d'Espagne, Madrid méritait déjà la première place. La prépondérance de Madrid n'était pas encore universellement acceptée : Saragosse, Barcelone, Valence et Séville ne supportaient qu'avec peine sa domination politique#t lui déniaient toute supré* matie intellectuelle. Saragosse était plus aristocratique^ Barcelone plus industrieuse, Valence plus riche, Séville plus belle et plus joyeuse. Charles III avait pensé un instant à s'établir à Séville et ne fut arrêté que par une raison financière ; il était encore possible en 1 766 de changerla capitalede lamonarchie. Cependant l'influence de Madrid était déjà considérable et allait sans cesse grandissant : Charles III, quiavaitfailliruinerMadridf assura lui-même sa fortune en commençant sa transformation, et en y installant les plus grands établissements scientifiques du royaume^ le Séminaire royal des Nobles, le Collège Royal de Saint-Isidore ; TObservatoire, le Jardin botanique, le Cabinet d'histoire naturelle.

Madrid n'était encore sous Ferdinand VI qu'une ville mal bâtie, affreusement sale et médiocrement sûre. Sous Charles IV, Madrid était au moins une ville propre et correcte, bien administrée et déjà décorée de quelques belles constructions. Vue des prés de San Isidoro, elle présentait un aspect réellement majestueux : les jardins du Campo del Moro, la masse imposante du Palais-Neuf, la lourde coupole de San Francisco el Grande, les clochers du collège des Jésuites, les beaux arbres du Retiro, l'obirvatoire royal annonçaient la grande ville officielle, la capitale bâtie par ordre royal, en plein désert, au centre géométrique de la Péninsule.

Mais la fantaisie espagnole n'avait pas permis de faire

;iV INTRODUCTION

iMadrid uaBerlia, niunSaiat-Pétersbourg. A l'intérieur j l'enceinte en pisé élevée par Philippe IV, chacun avait Lti à sa guise, suivant sa fortune et suivant son caprice, iDS plan, sans ordre, dans un péte-mêle baroque et nusant. Personne n'avait songé à niveler le terrain, les les montaient h pic sur le flanc des collines, le palais des mseils dominait de soixante pieds la rue de Ségovie, rue de San Geronimo dévalait eo pente rapide vers le rado et se changeait en torrent les jours d'orage. Cerines ruelles avaient l'étroitesse et la sinuosité de vrais inliers, d'autres s'élargissaient sans raison en entonnoir. ;s hôtels des grands et les couvents occupaient les deur ers de la superficie de la ville. Les édifices présentaient s plus étranges disparates, les palais voisinaient avec s masures ; des constructions en planches et en torchis ^figuraient les plus beaux quartiers, rien n'avait l'air rminé ni définitif. Après (rois siècles de résidence presle ininterrompue, la monarchie ne semblait pas encore stallée à Madrid.

La société madrilène était peut-être plus bizarre que ville elle-même. Le monde de la Cour, qui avait ngtemps mené la même vie maussade que le roi, s'était igelé vers la fin du dix-huitième siècle, des salons Étaient ouvert s, le prince de la Paix, quelques membres I la Grandesse, les ambassadeurs étrangers donnaient is fêles splendides que les dévols trouvaient scandaleus. Lesmodes françaises faisaient invasion sur le Prado ; adrid avait ses petimetres et ses currulacos, comme Paris ait eu ses incroyables.

Le monde des fonctionnaires, magistrats des Grands nseils, employés des ministères, gens de justice, etc..

INTRODUCTION XXV

représentait les traditioDS de gravité qui faisaient Tbonneur de Tadministration castillane. Les courtisans affectaient de mépriser les robins ; mais ces hommes noirs^ d'aspect austère et rébarbatif, cérémonieux, formalistes, routiniers même, détenaient en réalité presque toute la puissance publique, jouissaient d'une considération immense, et la méritaient réellement, car c'étaient leurs efforts et leur travail quotidien qui seuls empêchaient la monarchie de se dissoudre.

Autour de la coterie correcte et gourmée des gens en place, s'agitait désespérémerjl la cohue innombrable des candidats fonctionnaires (pretendientes). Madrid était le rendez-vous général de tous les ambitieux. Les ecclésiastiques venaient y solliciler des bénéfices, des prébendes, des dignités, des évéchés ; les militaires de l'avancement, les civils des emplois. Il y avait dans cette foule hétéroclite des hommes de valeur qui réussissaient quelquefois à percer, il y avait beaucoup d'intrigants et de chevaliers d'industrie fort peu recommandables. Le c Guide des Solliciteurs j>, imprimé chaque année à Madrid, don* nait bien des renseignements sur la marche à suivre pour obtenir telle ou telle place, mais le succès restait incertain et l'attente fort longue. Gomme la bourse des quémandeurs d'emplois était en général fort mal garnie, ces pauvres gens menaient une vie misérable et étaient sans cesse en procès avec leurs hôteliers. Ils donnaient de tels embarras à la police que de temps à autre l'autorité se décidait à frapper un grand coup; du jour au lendedn, un arrêt du Gonseil de Gastille bannissait de Madrid is les solliciteurs. G'était un exode lamentable ; mais, basses par une porte, les incorrigibles candidats ren-

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traient par une autre, et, le lendemain^ la besogne était à recommencer.

La Cour et les pretendientes faisaient la fortune de Madrid. La Cour nourrissait des milliers de personnes, distribuait des traitements et des pensions, et provoquait autour d'elle un mouvement d'afiaires considérable. Les pretendientes faisaient vivre un nombre incroyable d'hôteliers et de logeurs en garnie sorte de classe intermédiaire entre la bourgeoisie aisée et le menu peuple. ,

L^s artisans, les petits marchands, les cabaretiers formaient un peuple à part, dont Ramon de la Cruz nous a conservé la mobile physionomiç, et dont le Manolo était le type le plus accompli. Les quartiers bas delà ville étaient la forteresse de la Manoléria. On croyait frivole ce peuple vain et paresseux ; cependant l'émeute des chapeaux avait failli dégénérer en révolution, et l'émeute du 2 mai 1808 donna le signal de la guerre de l'indépendance, a L'Espagnol est patient et pacifique, me disait, il « y a deux ans, un Madrilène, mais une fois irrité, ce n'est « plus un homme, c'est une bête sauvage [una fiera). » Dans son héroïque folie, le Manolo du 2 mai a jeté le cri de guerre de l'Espagne, et c'est peut-être de ce jourlà que Madrid a vraiment commencé d'être la capitale indiscutée de la péninsule.

Les villes de province ne présentaient pas un spectacle moins curieux et moins varié que Madrid lui-même. Ce n'étaient pas seulement les grandes et populeuses cités qui affectaient de considérer Madrid comme un parvenu ; l'Espagne avait quantité de villes de médiocre importance et de glorieux passé, de villes déchues qui portaient fière-^

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ment leur misère, et n*avâient rien abdiqué de leurs prétentions : Pampelune était capitale ; Burgos, Yalladolid, Ségovie, Tolède, Cordoue, Jaen, Murcie étaient capitales ; bien d'autres se vantaient de leur ancienneté, de leurs privilèges, de leurs services ; tout était prétexte à la vanité provinciale. Très casanier, l'Espagnol ne connaissait guère que la ville où il résidait, et en faisait volontiers la huitième merveille du monde. Il en parlait avec une emphase comique, mais très sincère, et avait en somme le bon sens de se trouver bien là où il devait vivre, au lieu de rêver sottement à Madrid, à ses pompes et à ses séductions.

Il faisait bon vivre dans une de ces pittoresques cités espagnoles, où le ciel toujours en fête rend les belles choses plus splendides, et les laides poins misérables. La douceur du climat faisait la vie facile ; il n'était pas besoin de se préoccuper outre mesure de son logement, on vivait presque toujours dehors ; les repas, d'une frugalité proverbiale, étaient bien vile pris ; l'Espagnol, qui ne tenait ni au confort ni à la bonne chère, visait avant tout à se faire des loisirs, il restreignait ses besoins pour accroître sa liberté et vivait en grand seigneur avec quelques réaux par jour •

Il n'y aurait qu'à l'en louer si cet amour de la liberté ne lui avait fait souvent négliger des devoirs essentiels. Le rentier peut à la rigueur rester oisif ; mais le pauvre qui se refuse au travail devient forcément un méprisable mendiant, et la mendicité était la plaie des villes espagnoles. Les mendiants formaient des corporations re- '•onnues qui délivraient de véritables lettres de maîtrise, ossédaient des revenus et donnaient des fêtes. Aux

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