‹ L'Espagne de l'ancien régime (volume 2)Chapitre 2 sur 30 · XXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVIII INTRODUCTION

portes des couvents bourdonnaient des essaims de por^ dioserosy dont le cynisme semblait narguer les honnêtes gens. Â maintes reprises le roi voulut faire disparaître un si criant abus, et prit dans ce but les mesures les plus légitimes et les plus sévères. Il envoya les vieillards et lesinHrmes aux hospices, les hommes valides à Tarmée ou à la marine ; il y gagna de mauvais soldats et de détestables marins et le mal reparut toujours comme une

gale inguérissable. La mendicité était encouragée par mille complicités tacites, par une charité mal entendue, par les préjugés nobiliaires, par la paresse nationale.

Car celte liberté qu'il achetait souvent au prix de son bien-être, l'Espagnol en donnaitgénéralement la meilleure part k la flânerie et à la dissipation.

Presque chaque ville avait sa grand'place, les grandes cités avaient leur promenade : la Taconera à Pampelune, le Coso à Sarago^e, la Rambla à Barcelone, le Campo- Grande à Valladolid, la Alameda de Hercules à Séville. Là se donnaient rendez-vous les oisifs de toute condition ; tel citadin, dont les affaires en désarroi auraient sollicité toute l'attention, perdait chaque jour le meilleur de son temps à arpenter le cours ou la grand'place avec un ou deux amis, curieux comme un Athénien au Pirée^ grave comm eun Romain au Forum. Les cafés, les maisons de jeu commençaient à s'ouvrir et la loteria à faire tourner les têtes.

La promenade était le passe-temps ordinaire ; mais les fêles étaient nombreuses dans le calendrier de la catholique et monarchique Espagne : fêtes de la Vierge et des saints, fêtes du roi, de la reine et des infants. Quand les fêtes normales ne suffisaient pas, on en inventait d'autres.

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Les corporations, les confréries célébraient des offices solennels, sortaient en procession, offraient des banquets et de3 spectacles. Le sacré et le profane faisaient bon ménage, les auioz s'acramentales se jouaient encore dans les églises, en dépit des pragmatiques royales ; on riait au sermon d'aussi bon cœur qu'à la comédie; en Thonneur des saints les municipalités et les ordres religieux organisaient des cavalcades, des mascarades, des représentations théâtrales et des courses de taureaux.

Le théâtre et les toros connurent de mauvais jours au dix-huitième siècle. Charles III et Charles IV détestaient ces divertissements profanes, et furent sur le point de les prohiber; mais le goût national fui plus fort que la volonté du roi : la foule continua à se plaire au théâtre, et la tauromachie, délaissée par la noblesse, devint l'art populaire qu'elle est encore aujourd'hui.

Au milieu de ces folies et de ces enfantillages, il restait peu de place pour la vie intellectuelle. Elle n'était cependant pas tout à fait négligée, et de grands progrès marquèrent les cinquante dernières années de l'ancien régime. Malgré l'Inquisition, malgré la chasse aux livres prohibés, les philosophes et les économistes français ont trouvé en Espagne des lecteurs et des disciples. Les premiers réformateurs de l'Espagne, Aranda, Campomanès, Florida Blanca lui-même suivent le courant des idées françaises. Ces hommes comprennent que l'ignorance est le mal profond dont souffre l'Espagne ; ils savent que le clergé ne neut le guérir, ils s'attaquent audacieusement au vieil

^seignement scolastique. Leurs réformes seront étudiées détail dans un autre volume ; constatons seulement ici

ir influence sur l'esprit public . La routine perd d u terrain ,

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XXX INTRODUCTION

la science, surtout la science pratique, commence à attirer l'attention du public. Dans toutes les grandes villes se créent des sociétés économiques, qui s'efforcent de propager les connaissances utiles et de fomenter la richesse. Les idées des réformateurs ne vont pas plus loin ; ils croient pouvoir éclairer les hommes sans les émanciper, ils espèrent leur marquer les points particuliers sur lesquels il leur sera permis de raisonner, et interdire à la critique de toucher à tel ou tel sujet. Mais Dieu lui-même n'a pu empêcher Thomme de convoiter le fruit défendu I Une fois réveillées^ les intelligences se développent rapidement et les écoliers ont bientôt fait de dépasser leurs maîtres. A partir de 1795, l'Espagne devient l'intime alliée de la France, et comme une subtile contagion, les idées révolutionnaires se jouent des cordons sanitaires, des douanes et de rinquisition. Elles se glissent partout^ elles gagnent peu à peu les classes les plus éclairées, et quand les circonstances permettent enfin à la nation de faire entendre sa voix, son premier cri est un cri de liberté, sa première œuvre est la Constitution de 1 8 1 2 .

Malheureusement pour l'Espagne, les libéraux ne représentaient qu'un état-major sans armée. Les masses rurales étaient restées imbues du vieux fanatisme, parce qu'on n'avait rien fait pour les éclairer. Quelques seigneurs philanthropes, quelques évoques charitables avaient fondé çà et là une école, une ferme-* modèle, un atelier ; mais ces tentatives, si honorables pour leurs auteurs, étaient trop récentes et trop isolées pour avoir amené un progrès sensible ; le paysan espagnol était demeuré misérable, partout où le régime des terres, et l'absence de libertés

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foralesTavaient laissé à la merci des propriétaires fonciers. Dans les Vascongades^ en Navarre, en Valence, le paysan propriétaire n'était point rare, le pays était bien cultivé, les maisons respiraient une certaine aisance, lelaboureur vivait libre et honoré. En Castille la propriété était déjà plus difficilement accessible au paysan, qui cultivait comme métayer les terres seigneuriales ; les villages étaient pauvres et sordides. En Andalousie, le petit propriétaire étaitàpeuprès inconnu^ les intendants des grands domaines levaient, au temps des semailles et de la moisson, une véritable armée d'ouvriers agricoles {braceros) qui demeuraient oisifs le reste de l'année, et vivaient comme campés dans de gros villages, largement espacés par la plaine. Plus nomades encore étaient les bergers des troupeaux transhumants, qui, deux fois par an, traversaient les Gastilles pour se rendre d'Estremadure en Aragon. Enfin tout au bas de l'échelle de misère, presque en dehors de la nation^ les gitands vivaient de fraude et de rapines, exploitaient les vices et la crédulité d'aulrui.

Les millions d'hommes ainsi abandonnés à eux-mêmes par l'orgueilleuse indifïérence des classes aisées, présentaient cependant un remarquable ensemble de qualités naturelles. Sobres et endurants, ils savaient < faire du pain avec des pierres » et vivre sur le sol le plus ingrat. Leur loyauté, leur moralité étaient plus grandes que celles de bien des peuples plus riches et plus instruits, et leur ignorance ne les empêchait pas de se montrer à l'occasion pleins de bon sens et de finesse. Nulle part, la poésie populaire n'est plus riche et plus intéressante qu'en Espagne ; les chansons de village, les légendes, les dictons '^irent un mélange charmant de sentiment et d'ironie, une

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ortede métancolie discrète, traversée de clairs rayoDs e joie naïve, un extraordinaire pittoresque d'expresion ; aucun peuple n'eut rtmmour plus naturel et plus rillant. Dédaignés par tous, ces pauvres gens ne trouaient de sympathie que chez leurs prêtres, et surtout hez leurs moines. Ils avaient un respect prorond pour i seigneur curé et aimaient le « frayfe » qui parlaeait leur misère, leurs préjugés, leurs antipathies, mr parlait leur langue et leur réchauffait le cœur en !ur racontant les miracles de saint Isidore, patron des iboureurs, et de sa femme sainte Marie de la Cabeza. Le euple allait à qui l'aimait et savait le comprendre, et, 'il était resté grossièrement superstitieux, la faute en tait à ceux qui auraient dit l'instruire et qiii ne t'avaient las fait.

Toute l'histoire de l'Espagne au xix° siècle va e résumer dans cette opposition fondamentale entre la linorité éclairée et libérale et la masse populaire qui 'avait pas changé depuis le moyen âge.

C'est cette opposition que j'ai cherché à marquer dans e premiervolume. Je me suis attaché à éviter toute comlaraison entre l'Espagne et la France, et à ju^^ùmparialement les hommes et les choses de là-bas. Je suis peruadéque plus d'uo Français me trouvera trop indulgent, t plus d'un Espagnol trop sévère. Ce sera peut-être la reuve que j'ai à peu près suivi le bon chemin.

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