‹ L'Espagne de l'ancien régime (volume 2)Chapitre 27 sur 30 · III. — La vie rustique · texte numérisé non relu

III. — La vie rustique

Le paysan espagnol souffrait sans doute de sa pauvreté, mais n'ayant jamais connu de situation plus heureuse, accoutumé dès l'enfance à la misère, fataliste par nature, et philosophe par nécessité, il subissait sa destinée sans se plaindre ; il ne lui venait pas à Tidée que les choses pussent être autrement. Il vivait au jour le jour, imprévoyant, insouciant, arraché parfois par une violente crise de passion à la monotonie de son existence végétative, prêt à s'amuser comme un enfant à la moindre occasion, épris comme un esclave de repos et de paresseuse rêverie.

Presque partout le paysan aime à se faire « brave » les jours de fête. Les gens de Guipuzcoa aiment mieux retrancher sur leur nourriture et se montrer bien vêtus ; un homme n'entre jamais à l'église en sandales; les propriétaires aisés portent l'épée, ils ont une casaque et une culotte de bon drap de Ségovic, des bas, des souliers et un chapeau ; les pauvres ont un habit de drap plus grossier, mais tous sont propres, ont du linge blanc, et ne sentent « ni la crasse, ni le rance, ni le bouc. » Les femmes ne sont pas moins belles; elles portent un jupon de toile (enagi/as), une jupe courte (zagalejo), et une autre jupe de couleur voyante sur laquelle elles jettent la basquine. Les femmes mariées ont des coiffes de lin qu'elles arrangent de mille manières; les ûlles à marier por-

(1) Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne ^ II, p. 232. — Frignet, la Califoimie^ p. 64.

leurs cheveux nattés sur les épaules {mancebas de ca- ). Elles ont des colliers, des pendants d'oreilles, des , de^ épingles d'or ; leur chapelet est souvent garni d'ar-

1 Biscayc.beaucoupdefemmes laissenttomber leurschedans un filet; les coiffes, longtemps à la mode, cèdent i peu la place au chapeau ou à la mantille detafTetas noir, imelot oud'étamine (2), Au commencement du xviii» siètllesse décolletaient encore volontiers, à la fin elles se aient le cou avec un mouchoir de gaze ou de soie. Les ans et les laboureurs s'habillent de drap noir ou marron, u'en 17501a mode était aux jabots de mousseline, aux ts de buftlc. aux moustaches et aux grandes épées; mais labitudes se sont perdues, et l'épée a été remplacée par longue canne, plus commode pour gravir les monta- (3).

!3 Navarraises aiment les robes bleues à garnitures ches, les belles ceintures, les tabliers de soie à raies ou à saux, bien plissés sur les hanches (4).

■es d'Astorga, les Mauregatos ont conservé le vieux cos- 3 espagnol, le chapeau conique, la fraise, l'habit court irré, les culottes larges et les guêtres de drap; les femmes mt les cheveux en bandeaux, de grands anneaux aux les, une sortede turban aplali sur la tête, un corsage , modestement boutonné, avec de larges manches ouïs par derrière, une jupe et des voiles bruns. Les jours ete, un collier de corail tombe de leur cou jusque sur i genoux (5).

ts femmes de Berraco, prts Naval-Moral, se parent d'une ce dedalmatique oniée de galons de couleur voyante. Les nés mariées se coiffent d'une toque de gaze surmontée :e sorte de crête des plus bizarres (6). Les Mallorcaines

.■ariamendi, Corografia, p. 119.

Tturriia, llUlona genei-al de Vitcaya.p. 84.

ld.,ibid., p. &3.

Saudeau, Frai/ Gerundio, p. 66, d'apréa le Dia Grande de Navarra du

De Laborde, Itinéraire descriptif, |[, p. 279. Fée, Souvenirs de la guerre d'Espagne, p. 203

povientle rebozillo, bonnet de mousseline orné de broderies, de dentelles et de perles. Les femmes d'Ibiza adoptent le rebozillode couleur jaune (1).

Mais si le costume de fôte est brillant, le vêtement ordinaire n'est souvent qu'un haillon. Les femmes de Burgos sont habillées de drap brun couleur de froc, et portent leurs enfants dans une hotte (2). Le Manchego est couleur de grand chemin ; l'Aragonais et le Valencien ont un manteau, mais point d'habit ; le Catalan est renommé pour sa négligence et sa saleté, malgré la coquetterie de la payesa aux jours de grande fôte. Le Castillan se mouche sur sa manche ou dans la doublure de son manteau (3).

La nourriture du paysan espagnol était d'une extrême simplicité. Un laboureur de moyenne aisance mangeait à son dîner un morceau de mouton ou de petit salé avec du pain bis, un oignon ou un poireau pour dessert. Les jours de fêté, il mettait un peu de jambon et de saucisson fumé dans son olla ; la piquette était sa boisson ordinaire (4). Plus on s'avançait vers le sud, et plus la sobriété était grande. Un Murcien vivait de quelques fruits, d'une tranche de melon, d'une tomate et d'un morceau de pain ; mais cette sobriété si vantée était bien plutôt le résultat d'une économie forcée que d'un goût naturel. La consommation du vin alla sans cesse en croissant pendant tout le XVIII* siècle, à tel point que certains économistes demandaient l'arrachage d'une partie des vignes. On calculait que le prix du fer extrait chaque année des mines de Biscaye suffisait à peine à payer le vin consommé par les habitants. Tandis qu'autrefois le cidre était à peu près la seule boisson des pays basques, ces mêmes pays étaient deve- , nus, vers 1780, les meilleurs clients des vignerons de Navarre et de la Rioja (5). Les laboureurs basques mangeaient encore des galettes de maïs, mais les gens un peu aisés ne vou-

(1) De Laborde, op. cit., 111, p. 469 et 502.

(2) Bib. nat. de Paris. Dép. des Estampes, Espagne, Coleccion de trages, n* 8.

(3) Larramendi, Corografia^ p. 179.

(4) Gaudeau, Fray GerundiOf p. 265.

(5) Larramendi, op, cit.^ p. 166. — Yturriza estime à 300.000 cantaros la quantité devin consommée chaque année en Biscaye, p. 81.

laient môme plus de paind orge, et le P. Larramendi trouvait qu'on devenait trop délicat : « On dédaigne de vivre sur sa c< terre, disait-il, et de gouverner ses forges et ses autres a biens; on ne se contente plus de peu, on s'habille de toutes « les façons et à toutes les modes, on gâte les enfants, on les « habille comme de petits princes, on cède à toutes leurs fan- « taisies ; le maître d'école ne peut plus ni les frapper, ni les M toucher, ni les gronder. On mange royalement; l'ordinaire a est de deux oilas, Tune douce et l'autre salée, et il y a sou- « vent des dîners priés où on ne se refuse rien, ni sirops, ni « gâteaux, ni chocolat, ni biscuits... Bah ! que Bayonne brûle, « comme disait l'un de ces insensés (1) ! » En faisant la part de l'exagération naturelle aux gens d'Eglise, on ne saurait nier que la vie matérielle ne tendît à s'améliorer en Guipuzcoa ; et si cette tendance n'apparaît pas dans d'autres contrées, c'est que la pauvreté du paysan ne lui permet pas de changer son régime. Toutes les fois qu'il trouve l'occasion de faire un bon repas, il la saisit ; point de bonne fête sans banquet. Aux Juntes générales, les alcaldcs ont coutume d'offrir un festin aux députés de la province (2). Les propriétaires élus à quelque emploi municipal donnent à dîner à leurs collègues; les assemblées, les pèlerinages, les foires sont autant d'occasions de bombances. Les festins de noce avaient fini par devenir une cause de ruine pour les familles, aussi la loi avait-elle voulu limiter le nombre des invités, et régler la dépense ; mais il en était de cette loi comme de tant d'autres, elle ne fut jamais sérieusement appliquée (3). Les relevailles d'une accouchée étaient célébrées par une fête domestique ; malgré les prohibitions du Fuéro, les amies delà femme lui apportaient des chapons, des poules, des œufs et du chocolat (4). Aux enterrements, les parents du défunt retenaient à dîner tous ceux qui avaient assisté aux funérailles (5).

Gomme l'habitant des villes^ le paysan aimait le jeu, les

(1) Larramendi, Corografia^i^, 165.

(2) Guipuzcoano instniido, v« Banquetes.

(3) Ibid . , loc. cit.

(4) Yturriza, Uistoria gênerai de Vizcttga, p. 89.

(5) Larramendi, Corografia^ p. 189.

fôtes, les bruyantes réunions, la musique, la danse, elles courses de taureaux.

Le dimanche après vêpres, les femmes se réunissaient devant les portes et jouaient aux cartes. Celle qui perdait récitait un Pater et un Ave pour les parents défunts de celle qui avait gagné (1). Les hommes engageaient de l'argent ; ils jouaient au revesino, à la malilla, aux cientos, au finis. Ce n'étaient point des jeux silencieux ; on parlait, on jurait, on cherchait à se tromper, à s'eiîrayer mutuellement (2). On jouait aussi au billard, aux échecs, aux dames, aux dés. Les osselets étaient très à la mode en Castille.

Lesjeux de force ou d'adresse étaient aussi très en honneur. Dans les foires de Biscaye, on soumettait les bœufs à des épreuves qui devaient mettre leur vigueur en évidence (/)r«eôâfs de bueyes). On les attachait à de grosses pierres; celui qui traînait la plus grosse était réputé le meilleur ; c'était chose incroyable d'entendre les gens crier après leurs bœufs, et de voir les aiguillons piquer jusqu'au sang les pauvres animaux. Un paysan biscayen se croyait insulté si on lui disait que son bœuf était poussif et ne savait pas tirer (3). Les jeunes gens lançaient la barre de fer [juego de la barj^a), luttaient, couraient, faisaient de l'escrime et du bâton, s'exerçaient à sauter avec ou sans entraves. Mais tous ces jeux n'étaient rien en comparaison delà paume (/?e/o /a). Il s'agissait de lancer une balle contre un mur et de la renvoyer avec la main sans qu'elle eût louché terre. La pelota était populaire dans presque toute l'Espagne. On engageait souvent des parties monstres, où l'on conviait les pelotistas les plus renommés des provinces voisines. Des joueurs navarrais et français venaient disputer le prixaux joueurs basques; des paris étaient ouverts, soit sur l'ensemble d'une partie, soit sur un coup; les enjeux étaient souvent considérables ; une loi défendait d'engager des bœufs ou des chevaux hldipelota (4). Très agiles,, très souples, les Basques étaient renommés pour leur adresse; cependant

(1) Marie y Plaquer, Oasis, III, p. 269.

(2) Larramendi, Corografia, p. 196.

(3) Yturpiza, HiMoria gênerai de Vizca;/a, p. 9^

(4) Guipuzcoatw instruidOy \* Pelota.

les Valenciens voulurent une fois se mesurer avec eux . et les convièrent à un match qui devait avoir lieu à Carthagène. Pendant quelque temps la victoire fut indécise, mais les Guipuzcoans tirèrent de leurs sacs la pelota grande^ grosse balle extrêmement dure, du poids de huit onces, qui brisait les ongles elles doigts, ouvrait les mains, et cassait les bras des joueurs inexpérimentés, et dès lors les Valenciens abandonnèrent la lutte (1).

Les fêtes patronales étaient l'occasion de réjouissances extraordinaires. On illuminait l'église, on allumait des feux de joie, on faisait de la musique (2), on jouait des autos pasioriles (3), ou des autos sacramentales^ et Ton dansait.

Dans le nord, l'instrument préféré est le tamboril : le joueur tient d'une main une flûte, et de l'autre une baguette dont il frappe un tambourin suspendu à son bras. C'est l'instrument national dans les Vascongades. Dans le sud, on joue du tambour de basque [pandero) et des castagnettes. La guitare, en honneur dans toute l'Espagne, sert principalement à accompagner le chant.

Les campagnes espagnoles ne manquaient pas d'improvisateurs et de faiseurs de chansons. Il y avait des chansons pieuses, analogues à nos Noëls et à nos cantiques (villancicosy Il y avait des chansons profanes qui servaient d'accompagnement à la danse (seguidilias)^ des chansons satiriques ou senUmenlaXes {tonadiltas) y qui racontaient quelque tour plaisant ou quelque légende amoureuse. Beaucoup de ces petits poèmes rustiques ont un ton de mélancolie très prononcé ; c'est la poésie d'une race insouciante et passionnée, qui trouve l'heure d'amour bien brève, et la vie bien dure et bien longue (4).

(1) Larramendi, Corografia,p. 197.

(2) De Laborde. Itinéraire descriptifs H, p. 279.

(3) Vinson, les Basques et le Pays basque.

(4) Voici quelques échantillons de ces intraduisibles chansons.

Chanson catalane.

Ay mares que teniu ûUas^ Casenlas ab quils agrada Y no las faren penar, En esta, vida y en l'altra

Si m'tira l'amor y m*toca, Si m'toca be m'tocara, Tirali, Tirali, TiraU, Tirali, sino se'n va !

hesaiifos sacramentalesoxipastoriles^^Tohihés dans les villes, se maiolinrent longtemps dai^s les campagnes et constituent une des branches les plus touffues de la littérature populaire. Les Vascongades en ont produit par centaines au siècle dernier. La mise en scène était des plus simples, et souvent barbare, mais elle satisfaisait le goût inné de l'Espagnol pour le travestissement et la mascarade. En dépit des ordonnances» on faisait des défilés grotesques, des m(?^t^ûrw^«5, et le carna-

; val était fôté dans les plus petits villages.

Plus encore que la musique et le théâtre, la danse était populaire. Presque tous les dimanches il y avait bal sur la place du bourg ; jeunes garçons et jeunes filles dansaient sous

' Toeil paternel de Talcalde, et revenaient bras-dessus bras-

. dessous à la maison.

La danse avait ses ennemis, comme on peut croire. Un <c ami de Tordre » voit dans la danse basque du zorzico une invention du diable, et Tanathématise lui-môme avec une verve endiablée : « Il s y commet, dit-il, mille indécences, « Le moins qui puisse arriver estde voir les danseurs relever « d'un coup de pied en arrière les jupes des femmes et les

Chafison de Santiago de^Galice

Airjfios, aîrinos, aires, Airifios de miîia terra, Airinos, airiRos, aires Airifîûs, levaime a ela !

Mina terra, mifia terra, Terra donde m'eu criei, Ilortifia que quero tanto Figueirina que prantei.

Prados, rios arborados Piiiares que move o vento, Paxarinos piadores, Casifla d'omeu contento,

Muifio dos caslaflares, Noites craras do luar, CaoïpaîiiDas trimboradas D'à jgrexina do lugar,

Amorifias das silveiras Qu enlle dab'io ineur amor Camiiîinos entr'o millo A Dios, para semp* a Dios !

Chanson de la Manche

Vale unaseguidiila.

De las manchègas, Porveinticinco pares

De las boléras ;

Mal fuego que me La moda que hasta en eso

Tamblen se me te.

Chanson du Grao de Valence

Mira que te mira Dios, Mira que te esta miraudo, Mira que te has de morir, Mira que no sabesquando.

Chanson des montagnes de Léon.

Este mundo es una bola,

Y el que se muere es un tonte, Que lo lleven a enterrar

Y le canten un responso.

(M. Fernandez, la Hacienda de \ties-

ti'os Abuelos.)

« salir ; elles sont si bêtes qu'elles en passent par là ; meur- « tries par les fortes poussées (cuiadas) des danseurs, elles ne « se fâchent pas, elles ne demandent qu'une chose, c'est que « leurs amis et connaissances les invitent à danser ; on « retourne chez soi à pas précipités, en criant, en hennissant « à la manière des juments, et c'est à qui criera ou hen- « nira le plus fort » (1).

Quelques ecclésiastiques défendaient la danse. En 1753, le vicaire de Déva voulut empêcher les paroissiens de danser sous les portails de la grand'place ; en 1761, Talcalde de Motrico fut menacé d'excommunication pour avoir permis aux habitants de danser autour d'une chapelle isolée (2). Cependant ce ne sont là que des faits exceptionnels. L'autorité ecclésiastique a en générai toléré la danse. Le P. Larramendi la justifie même par un trait des plus caractéristiques. Un missionnaire avait fait jurer à ses auditeurs de renoncer à la danse; on jura; mais il faut bien que la jeunesse s'amuse ; au lieu de danser sur la place publique devant leurs parents assemblés, jeunes gens et jeunes filles allèrent se promener ensemble dans la campagne, faire la collation dans les bois, et à la fin de Tannée il y avait plus d'enfants abandonnés que dans les dix années qui avaient précédé la triomphante mission du moine ennemi de la danse (3). Le P. Larramendi en conclut que la danse est en elle-même un plaisir parfaitement licite, et que les prêtres n'ont autre chose à faire que de prévenir les abus. Il condamne les danses de nuit, et les danses qui ont lieu pendant les offices ; il engage l'alcalde à présider le bal pour y maintenir la décence ; il demande que les danseurs ne se tiennent pas par la main, mais à l'aide d'un mouchoir, afin que la femme puisse toujours se dégager, si le mouvement de la danse devient trop précipité (4).

Tous les magistrats n'étaient pas aussi libéraux que le savant Jésuite, car Jovellanos nous fait un portrait fort

(1) Yturriza, Ristoria gênerai de Vizcaya^ p. 87. \2) Guipuzcoano instruido^ v» Danzas.

^3) Larramendi, Corografia^ p. 205.

(4; Id.,ibid , p. 240.

maussade, de la tyrannie des alcaldes des petites localités : « Tout alcalde a sa cloche, surveille les musiques et les ohari- « varis, fait des rondes et des perquisitions, et poursuit « continuellement, non les voleurs ou les blasphémateurs, « mais ceux qui jouent d'un instrument ou qui chantent, u Fatigué de suer la semaine entière, le malheureux ber- « ger, qui vient à changer de chemise le soir du samedi, ne c( peut crier librement, ni entonner une chanson dans les rues « de son village. Dans ses fêtes, dans ses bals, dans ses assem- « blées, dans ses festins, ilse heurte toujours à lappareil de « la justice ; oii qu'il soit, où qu'il aille^ il soupire en vain « après cette honnête liberté qui est l'àme des plaisirs inno- « cents. Faut-il chercher ailleurs la cause de cette tristesse, «< de celte mauvaise grâce, de ce caractère insociable et < farouche que Ton remarque chez les paysans de quelques- « unes de nos provinces (1) ? »

Et. pourtant ce n'étaient pas de mauvaises gens que ces paysans espagnols ; pauvres simples tondus par le fisc, tyrannisés par l'alcalde, hébétés par une éducation irrationnelle, ils supportaient le joug aussi patiemment que leurs bœufs, profitaient en philosophes des dimanches et des fêtes, respectaient le roi, craignaient Dieu, et obligeaient le prochain avec candeur et charité. Il y avait telle grande province, comme TEstrémadure, où Ton resta plus de trente ans sans avoir une cause criminelle à juger. Sur la route de Castel Rodrigo à Salamanque, les auberges fermaient au loquet, et Ihôte répondait fièrement « qu'il tenait lieu de serrure » (2). L'Indien lui-même, l'Indien méprisé et avili, n'était jamais soupçonné de vol ;le pays passait pour sûr au Mexique quand il n'y avait pas de blancs (gente de razon) dans les environs (3).

Plus d'une coutume charmante montre ce qu'on aurait pu attendre de ces hommes, si la vie leur avait été moins âpre. A Lequeitio, la confrérie des matelots donnait â chaque enfant, le 23 juillet, un pain d'une livre et le quart d'unfro-

(1) Jovellanês, Informe, § 429.

(2) Twiss, Voyage en Espagne^ p. 61.

(3) M. Chevalier, le Mexique.

LBS PAYSANS 283

mage, et lorsque la tempête menaçait d'engloutir les barques dépêche, les enfants des écoles sortaient en procession avec une croix et une bannière verte. Ils se rendaient au poste de la vigie élevé sur la côte, et priaient en faveur de leurs parents en péril de mer (1). Quai\d le feu avait détruit une maison, Talcalde du lieu donnait une licence au propriétaire de la maison incendiée, qui quêtait par toute la paroisse pour la reconstruire (2). Dans les villages pauvres oîi il ny avait pas de fossoyeurs, chaque habitant s'acquittait à tour de rôle de ce pieux devoir, Talcalde comme les autres (3). La solidarité était admirablement comprise par ce peuple vraiment noble et désintéressé, tout à la fois gueux et magnifique. Qui oserait dire qu'il n'était si généreux que parce qu'il était si pauvre ?

Sesciéfauts provenaient surtout de son ignorance. Sa fierté naturelle, exagérée par le défaut d'instruction, le rendait susceptible et vindicatif ;sa haine s'exaltait souvent jusqu'à la férocité ; le général Marbot a vu un postillon déchirer àcoups de fouet le cadavre de son maître de poste, pendu par ordre des Français (4) ; plus d'une planche de Goya retrace des scènes de sauvagerie (5). Le fanatisme politique poussait le paysan à des actes insensés ; après l'émeute d'Arànjuez, les habitants de San-Lucar se vengèrent du Prince de la Paix sur un jardin d'acclimatation planté par son ordre, et sur des bateaux d'un nouveau modèle dont il avait décrété la construction (6). Nous ne parlons pas du fanatisme religieux ; il était immense, et tel que les éducateurs du peuple avaient voulu qu'il fût.

Ces défauts sont énormes, mais si l'on veut juger le paysan espagnol avec impartialité, il faut considérer la condition qui lui était faite par la société, par le roi et par l'Église ; il fautlui tenir compte de sa misère et de son ignorance, puis-

(1) Ca vanilles, Lequeiilo en /5.57, p. 54.

(2) Guipuzcoano instruido, v' Casas quemadas,

(3) Fée, Souvenirs de la guerre d'Espagne^ p. 203.

(4) Marbot, Mémoires^ II, p. 326.

(5) Voir les Malheurs de la guerre, pi. 3, 14, 28 et 29.

(6) Général Foy, Histoire des guerres delà Péninsule, 111, p. 121.

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que l'une et Tautre lui étaient imposées, et Ton conviendra

que dans la terrible situation où il se trouvait placé, il avait

néanmoins gardé le sentiment très vif de sa personnalité et de

sa dignité d'homme. Toutes les forces sociales s'étaient coa- 1

Usées contre lui, et il était resté. debout. ■

BIBLIOC

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