II. — Aspect des campagnes
Cette gradation descendante qui va du petit propriétaire biscayen au nègre de Saint-Domingue en dit long sur les causes de la pauvreté de l'Espagne. Il n'y a d'aisance que dans les pays de petite ou de moyenne propriété ; là oîi règne le grand propriétaire, règne aussi la misère, et le fait est tellement certain, tellement général, qu'il suffit de regarder un pays pour savoir à quel régime foncier il est soumis (1).
Les Vascongades et la Navarre ont un aspect relativement riche et prospère. Il y a bien quelques bourgs aux maisons irrégulières et à demi ruinées, mais la plupart ont des rues bien entretenues, bordées de solides constructions. De place en place se dresse une gentilhommière (jaureguiac), à la façade ornée de devises et d'écussons (2). De superbes églises élèvent au-dessus des toits leurs grands murs jaunes percés d'étroites fenêtres, et leur coupole de style rococo. Les maisons consistoriales sont construites en belles pierres. Les archives sont bien tenues, les salles d'armes sont en bon état. Chaque village important a son école, oîi les enfants apprennent à lire, à écrirp et à compter.
Autour des bourgs, des maisons isolées égaient la cam-
(1) La prospérité de TAngleterre ne donne qa*un démenti apparent à notre théorie, parce que les baux à long terme y font de chaque fermier une sorte de propriétaire.
(2) Beaux exemples à Fontarabie, à Zumarraga, à Villaréal de Urrech, à Zumaya.
pagne : echondos tout près du bourg, echaldes un peu plus loin, ôâwem en pleine montagne.
Presque toutes les maisons Je la montagne sont des manoirs nobles. On appelle casa solar le manoir d'où la famiJle tire son nom et son origine; les maisons où résident
les chefs des branches cadettes s'appellent casas solariegas. Beaucoup sont ornées d'armoiries gigantesques, timbrées du casque de chevalier {casas armeras). Quelques-unes sont de véritables châteaux. Le palais du comte Lâcha près de Cestona élève encore au-dessus des noyers sa belle masse quadrangulaire, jadis couronnée d'un diadème de pierres évidées et sculptées (1). Mais ce sont des palais sans seigneurs, et le peuple les appelle « des folies en cailloux et en ciment (2) ».
La plupart des demeures paysannes* sont bâties en pierres jusqu'au premier étage, le reste de la construction est en bois ou en briques. 11 n'/ a généralement qu'un étage, il n'y a presque jamais de cheminée : « la fumée sort par le « toit et par toutes les ouvertures, et les paysans disent ft qu*ainsi se conservent mieux les murailles et les boisea ries ». Les vitres sont à peu près inconnues, les fenêtres sont fermées avec des volets percés d'un trou en losange. Chaque maison a son four, sa fontaine et son jardin légumier (3).
En Biscaye où l'on compte 10,000 maisons rustiques contre 3,610 maisons urbaines, presque chaque demeure a son portail couvert, son four, ses ruches, son aire paVée de briques, son pressoir et son magasin à blé ; c'est une cabane en planches portée sur quatre colonnes de pierre coiffées
(1) Ce palacio paraît dater du xv« siècle. C'est une grande et massive construction carrée, ornée de clochetons aux angles. La bordure de pierre qui le couronnait autrefois est presque entièrement détruite. Les fenêtres ;sont bilobées, et régulièrement espacées le long de la muraille. Elles sont fermées par des volets de fer d'un travail très ancien. A l'intérieur il ne reste aucune trace d'ornementation, les salles sont délabrées, les poutres noircies par la fumée, les planchers vermoulus ; les portes tiennent à peine sur leurs gonds. Quelques coffres d'un travail gr3ssiery munis d'énormes serrures, paraissent être les débris du mobilier primitif. C'est le désordre et la saleté de la vieille maison de seigneur devenue maison de paysan.
(2) « Disparates de cal y canto, »
(3) Larramendi, Corografia, p. 78-79*
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d'une meule de moulin, pour empêcher les souris et les rats de dévorer le grain. Une terre de moyenne grandeur donne SO à 60 fanègues de blé, 90 fanègues de maïs, des pommes de terre et des châtaignes. Les grosses terres, comme les censives du roi, rapporteut 90 à 100 fanègues de blé, 120 de maïs, 100 de châtaignes, 50 corbeilles de pommes, 200 charges de charbon, des fruits et des légumes de toute espèce (1). La vie du paysan basque est simple et frugale, mais il a un foyer, il mange à sa faim, il a des vêtements propres et solides, il est allègre et vaillant; et si modeste que paraisse son aisance, il fait envie à tous les autres paysans de TEspagne,
Malgré sa nombreuse population, la Galice est déjà bien moins prospère que la Biscaye, car les terres y appartiennent presque toutes à quelques grande^ familles, ou sont des terres d'Eglise. « Les maisons offrent Taspect le « plus dégoûtant ; les murs faits de pierres brutes ne sont « pas toujours cimentés, et montent à peine à hauteur « d*homme. De grosses pierres, épaisses de trois à quatre « pouces, forment le toit. Le jour ne pénètre dans la maison « que parla porte; c'est par là et par un trou dans la toi- « ture que s'échappe la fumée du foyer. 11 n'y a qu'un lit « pour toute la maisonnée ; les animaux domestiques vivent « pêle-m'êle avec les maîtres du logis (2). »
Les Castilles font l'effet d*un véritable désert. Il y a cependant des terres fertiles ; mais le fermier, tondu de trop près par le propriétaire, y trouve à peine sa vie, et l'aspect lamentable des villages frappe tous les voyageurs. Telle ville, comme Aguilar de Léon, ne serait qu'un pauvre hameau en France ou en Allemagne (3). Castro-Gonzalo près d'Astorga n'est qu'un triste assemblage de cahutes en torchis : « des caves éparses entre les maisons, les profondes « déchirures du sol, les ravins creusés dans les rues par les . « eaux pluviales, la teinte uniforme du sol et des murs, tout
(1) Tturriza, Historia gênerai de Vizcaya, p. 94.
(2) Du Rozoir, Description de l'Espagne, p. 132 (d'après les Mémoires sur la guerre d'Espagne^ de M. de Naylies).
(3) Sprangzi, Mémoires sur la guerre d'Espagne, p. 49.
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(i donne à ce lieu nn aspect horrible (1). » A Duefifts^ furès de Valladolid, « les paysans vivent dans de sordides chaumières « ou dans des grottes, où ils manquent même d'air respi- « rable; leur physionomie, leur vêtement, leur langage « révèlent leur pauvreté et leur misère matérielle et mort raie (2). »
La province de Salamanque renferme un canton reculé qui est resté, dit-on, inconnu pendant plusieurs siècles. Ce sont deux vallées étroites et profondes, situées au pied de la Pena de Francia : ce sont les Batuecas. Le soleil ne s*y montre que pendant quatre heures dans les plus longs jours de Tannée. La seule habitation humaine qui mérite d^être remarquée est un couvent de Carmes Déchaux, à demi enseveli au milieu des rochers. Lés rares habitants de ces sauvages vallées vivent tellement séparés du reste du monde qu'ils regardent comme des extravagants ceux qui se hasardent dans leur pays, et que les Espagnols appellent « fils des Batuecas » les hommes ignorants et stupides, qui n'ont rien vu, et sont incapables de rien apprendre (3).
La Manche est une steppe. Les villages, fermés de murs en terre battue, n'ont ni vergers, ni jardins, ni eaux vives. Sous le ciel de feu ou sous la bise glacée s'étendent d'immenses jachères, des bruyères, des halliers, des maquis embroussaillés, des landes rases; çà et là des mares couvertes de joncs croupissent au soleil ; rien ne récrée la vuo, rien ne fait croire au bien-être des habitants (4).
Dans certains cantons privilégiés, le dénuement est moins complet. Les environs de Guadalajara sont bien cultivés et annoncent une population active et industrieuse (5). Le pays de Soria est rii^he en blé et en troupeaux, les vallées du Jalon et de TEbre sont plantées d'oliviers, de vignes et d'arbres fruitiers (6). On trouve de bon pain dans presque tous les
(1) Sprangzi, Mémoires sur la guei're d'Espagne^ p. 49.
(2) Salazar, Biblioteca del Bascofiloy p. 36.
(3) Du Rozoir, Description de l'Espagne, p. 273.
(4) Fée, Souveni7*s de la guerre d'Espagne, p. 172.
(5) Sprangzi, Mémoires sur la guerre d'Espagne, p. 32. (6)Id.,ibid.,p. 20 à 26.
fillages (1), mais le confort est partout inconnu. A Arévalo, es maisons sont bâties en terre mélangée de paille ; h Alcoéa, il faut aller chercher l'eau à une demi-lieue des habita* ions ; à Grajanegos, l'eau est à trois kilomètres du village (2).
La richesse naturelle du pays fait si peu pour l'aisance le ses habitants que la riche Andalousie est le pays d'Ës- )agTie où la population rurale est la plus pauvre. Les jourlaliers, entassés dans de gros villages de 10 à 20,000 âmes, iont à la merci des usuriers et des intendants ; une mauvaise ■écolte suflit pour mettre la famine dans la province. Vers [750, la disette était si grande que les Andalous préparaient in exode général. Le roi dut envoyer 10 millions «te rëaux i l'intendant de la province pour arrêter cette émigration en nasse (3).
C'était peut-être en Valence que le paysan espagnol était B plus heureux. Le voyageur anglais Twiss voyait dans celte irovince le jardin de l'Espagne, et la comparait au royaume le Naples. Il ne pouvait se lasser d'adrairer ses forêts de )almiers, de mûriers, de garo/eros ou arbres de Saint-Jean, dternant avec des rizières, des champs de blé et d'orge entourés de haies de grenadiers (4). Les laboureurs valennens jouissaient de temps immémorial du droit de juger iutre eux, au moyen de syndics élus, toutes les contestations !n règlement d'eaux ; ils formaient une corporation puissante !t respectée, et avaient gardé des allures originales et ndépendantes , au milieu de l'Espagne somnolente du [vni* siècle.
Aux Indes, le village indien est d'une saleté repoussante ; es maisons de briques crues, couvertes de roseaux, baignent iaijs le fumier. Les Missions sont à peine mieux ordonnées, :e sont cependant des colonies-modèles ; on les a bâties sur m plan préconçu et rétiéchi, c'est le née plus ultra dubien- Kre rustique, tel que l'entendent les missionnaires. Il faut ivouer que c'est un étrange idéal. Les Indiens sont recrutés
(1) SprODgzi, Mémoires lur la guerre d'Espagne; p, 30.
(2) 1d.,ibtd., p. 30<32.
(3) Juegos Florales de Valladolid, 1883, p. 168.
(4) Twiss, Vogaçe en Espagne, p. 240.
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par la persuasion, par la terreur et la violence ; on leur parle du paradis, mais on leur fait surtout peur de Tenfer ; on leur exhibe d'épouvantables tableaux, où des légions d'hommes se tordent sous la fourche des diables au sein de flammes sanglantes (1). Quand on n'a point assez de néophytes, on fait une razzia, et Ton amène à la mission des prisonniers . de guerre qui seront les catéchumènes de demain (2). Une Mission est tout à la fois un fort et une prison, un couvent et une ferme-modèle. Des fossés, des remblais de terre battue, des palissades forment une enceinte carrée, percée d'une seule porte, dont les Pères de la Mission se sont faits les gardiens. Nul ne peut la franchir sans leur permission, personne ne .doit rester hors de Tenceinte après TAngelus du soir (3). En face de la porte, au fond d'une grande place, parfois plantée d'arbres, s'élève l'église. Dans les Missions riches, c'est une cathédrale de pierre ; dans les Missions pauvres, c'est un hangar au toit de roseaux et aux murs de terre. C'est toujours la plus belle construction du village. Il est rare qu'elle ne soit pas blanchie à la chaux, elle est parfois ornée de peintures. Si elle n'a qu'une nef, on lui peindra en trompe-l'œil des bas-côtés et des chapelles. Elle a des autels multicolores, des saints qui sont des poupées de bois habillées, des croix et des chandeliers d'argent (i). Auprès del'église, la maison des Pères, chefs de laMission, sert aussi d'hôtel de ville et de geôle. Un magasin, situé près de là, renferme les récoltes de la Mission et la réserve de marchan-
dises européennes. Sur les côtés de la place, sont rangées les cases des Indiens, pauvres chaumières en adobes, toutes semblables, cellules de la grande ruche où personne n'a droit de vivre pour soi-même. Les jeunes filles habitent une case séparée dont les Pères ont la clef (5). Tous les mouve-
(1) Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagnej t. II, p. 244.
(2) Tour du monde, 1866, 2* semestre. P. Marcoy, Univers pittoresque^ Paraguay, p. 26. Humboldt, op. cit., l, p. 446.
(3) Vaocouver, Voyage de découverte à Vocéan Pacifique, II, p. 3 à 10.
(4) A. de lo8 Reyes, Estado actual de las misiones de la Pimeria alla y haxa (1174;. Ms. de la Bibliothèque provinciale de Saint-Sébastien.
(5) Frigoet, La Californie, p. 39. — Vancouver, Voyage de découverte^ II, p. 17-19. — Deberle, Histoire de V Amérique du Sud, p. 76.
ments sont réglés comme dans un monastère. On se lève au son de la cloche, on va à la messe, on avale une ration de bouillie de maïs ou de manioc, et Ton se rend aux champs. C'est la cloche. qui donne le signal des repas, de la. sieste, de la danse et du sommeil. Les Pères pourvoient à Tentretien des néophytes. Ils leur distribuent leur ration quotidienne, ils leur donnent chaque année les vêlements indispensables ; mais la mission produit plus qu'elle ne consomme, il reste un boni considérable ; les Pères sauront tirer parti de ce superflu. En dehors de la mission, à Tabri de la curiosité des Indiens, est un lieu d'échange où les Pères trafiquent avec les marchands du dehors ; c'est le bénéfice de leur exploitation, c'est le fruit de leurs travaux apostoliques. C'est leur ordre qui en profite, car l'Indien ignore la valeur de l'argent, et les Pères entendent bien le maintenir dans un état de minorité éternelle (1). En réalité, les Pères Tout assuré contre la faim, mais ils lui font payer cher la pozole qu'il mange, le vêtement qui le couvre, le toit. qui l'abrite ; c'est sa liberté, sa personnalité, son âme qu'il leur livre en échange de ces biens élémentaires ; le progrès n'existe pas pour lui. — Il est effrayant de penser que l'Eglise ait réellement présenté ce dégradant régime comme un idéal de bon gouvernement.
Mais dans ces mêmes colonies espagnoles où se multipliaient les missions, croissait et s'enrichissait une population blanche qui devait bientôt former le premier noyau des nations hispano-américaines. Les plateaux du Mexique et de l'Equateur, les vallées du Chili, les pampas de la Plata s'é-
(1) Cette tyrannie rend assez amusante l'histoire que voici. Vers 1170, un petit mercier se rendit à la mission de Cucurpe (Sonora), avec une pacotille de grelots, de trompettes et de rubans, et en vendit aux Indiens en échange de quelques bouteilles de mescal. Le P. missionnaire, inquiet de ce trafic direct, fit un sermon aux Indiens et leur dit que ce commerce était défendu, que le seigneur Vice -Roi avait même interdit la fabrication du mescal. Le mercier ne se tint pas pour battu, et répondit au sermon du Père par un discours de sa façon : les Indiens étaient des imbéciles de se laisser duper par le Père, ils étaient libres, puisque le roi d'Espagne les avait à maintes reprises déclarés libres, et le Père, pas plus que personne, n'avait le droit de leur défendre de vendre du mescal. — Antonio de los Reyes, op, cit.
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maillaient de grands domaines rustiques (haciendas)^ où dans la solitude Tâme du colon s'ouyrait à la liberté. Humboldt rend déjà justice à Ténergie du Mexicain du Nord, sain et robuste, vivant presque toujours à cheval et à Tair libre, travaillant sans esclaves, et capable de défendre courageusement sa maison contre les attaques des Indiens sauvages (1). L'avenir appartenait à ces hardis trappeurs, et non aux créoles oisifs des grandes villes ou aux troupeaux d'Indiens domestiqués par les moines.