PARIS SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
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Nous avons étudié dans deux précédents volumes la physionomie générale de la société espagnole au dixhuitième siècle et les institutions qui la régissaient ; il nous reste à marquer la place de la nation espagnole dans la civilisation générale, en recherchant quelle somme de travail utile elle a su produire, à quel degré de richesse économique et intellectuelle elle a su atteindre. Les nations doivent être, comme les individus, jugées selon leurs œuvres ; la meilleure est la plus active, celle qui sait le mieux mettre en œuvre ses ressources naturelles, celle qui pousse le plus loin son savoir, celle qui crée le plus de beauté.
La richesse naturelle du sol espagnol a été souvent exagérée ; THespérie n'est pas un jardin. Les statistiques modernes évaluent les terres réellement très fertiles au dixième de la superficie totale, et les terres pauvres ou incultivables à 45 0/0.
L'Etat devait se proposer d'améliorer la culture là où elle existait déjà et de la créer partout où elle était possible. 11 semble bien que les innombrables mémoires des faiseurs de projets Taient éclairé sur les principaux moyens à mettre en œuvre. Il comprit que Teau était le premier besoin de l'Espagne, que la question de l'eau
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était liée à celle du reboisement, qu'il fallait lutter contre la dépopulation, arrêter les progrès de la mainmorte, répartir les terres communales entre les habitants, supprimer les monopoles ruineux et perfectionner les modes de culture. Mais il n'eut d'aucune de ceç choses une connaîssaoce vraiment sérieuse et solide, il ne sut pas les Yooloir d*uoe volonté réfléchie et sûre d'elle-même, les poursuivre avec la ténacité qui triomphe de tous les obstacles, 11 ne devina pas surtout que le paysan devait être tiré de son ignorance et éclairé avec patience sur ses véritables intérêts. Faute de lavoir compris, il échoua dans la plupart de ses entreprises.
Le reboisement, contrarié par les habitants eux-mêmes, ne réussit nulle part. Les canaux d'irrigation, entrepris sans plan d'ensemble et sans méthode, ne donnèrent que des résultats incomplets et peu encourageants. La jalousie des paysans amena la décadence des colonies étrangères de la Sierra Morena. Les privilégiés luttèrent désespHrément contre le partage des biens communaux, les biens d'Eglise ne furent pas sérieusement atteints avant 1805. L'Etat ne sut ni perfectionner les transports, ni unifier les tarifs, ni protéger le laboureur contre l'arbitraîre des autorités seigneuriales ou municipales.
Il y eut cependant quelques progrès. La population s'accrut notablement; quelques grands prélats, quelques riches propriétaires, les Sociétés économiques des amis du pays réalisèrent quelques tentatives intéressantes. Le roi même prit une ou deux mesures décisives. En restreip:nanl les privilèges abusifs de la Mesia, en permettant aux propriétaires de vignes et d'oliviers d'enclore
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lettrs héritages, Charles III prépara la résurrection de ragricultura castillane.
Ce qui prouve l'influence des bonnes lois sur le développement de la richesse agricole, c'est la répartition même de cette richesse dans la Péninsule. Dans la plupart des provinces du nord, et en Catalogne et Valence, le paysan se sent maître du sol, soit qu'il le possède en pleine propriété, soit qu'il le tienne a censo^ soit qu'il le cultive comme fermier avec bail à long terme et quasi héréditaire ; toutes ces provinces présentent le spectacle d'une prospérité relative, les voyageurs y constatent un bienêtre qu'on ne retrouve pas dans les autres parties de la monarchie. Dans les Castilles, le paysan est plus ou moins à la merci du propriétaire ou de son intendant, la misère est déjà très grande, et l'homme se voit écrasé par des forces si redoutables, qu'il ne tente même plus de leur échapper ; il vit au jour le jour, indolent et résigné, le plus ambitieux rêvant de faire de son fils un petit fonctionnaire ou un « seigneur curé ». En Andalousie, où les grands domaines couvrent tout le pays, le paysan n'est plus qu'un mercenaire; les intendants l'enrégimentent au temps de la moisson et des semailles, et il végète le reste de l'année, misérable et fainéant.
L'Espagne était avant tout une terre à blé. Sa récolte moyenne dépassait ses besoins, ef elle mangeait du pain plus blanc que la France. Une culture mieux entendue et une meilleure législation en eussent fait un grand pays de production des céréales.
Erte exportait des raisins, des figues, des citrons, des oranges, des avelines et des amandes.
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Ses vins alcooliques et liquoreux étaient très estimés, et reussent été bien davantage si leur mode de fabrication et de conservation eût laissé moins à désirer.
L'huile, plus mal préparée encore, ne trouvait guère d*achetiBurs en dehors de la péninsule.
L'Espagne ne récoltait ni assez de lin, ni assez de chanvre pour sa consommation ; quelques plantes industrielles, comme le sparte, la barrille, le sumac, la gaude, le safran et la garance, lui assuraient un petit revenu.
Les deux grands produits nationaux étaient les soies et les laines, que se disputaient avec ardeur les commerçants étrangers. L'Espagne ne travaillait que la moitié de ses laines et peut-être pas le quart de ses soies. Elle commençait à être concurrencée par Tltalie pour la soie, par rAItemagne et TAngleterre pour la laine.
Encore très riche en menu bétail, elle négligeait l'élevage du porc, plus difficile que celui de la chèvre ou du mouton ; elle avait peu de betesà cornes et cinq fois plus de mulets que de chevaux.
Tout ce qui demandait de Tattention, de la prévoyance et du soin était abandonné ; on travaillait du bout des doigts et on vivait à la grâce de Dieu.
La mise en valeur des Indes fut, sans doute, très médiocrement comprise ; cependant la colonisation espagnole ne niorite pas tout le mal qu'on en a dit. Si les colons furent parfois féroces, ils ont, en somme, laissé subsister presque partout les races indigènes ; les lois, toujours humaines, ont toujours été en s'adoucissant. L'Espagne a donné à l'Amérique les animaux domestiques et les arbres fruitiers d'Europe ; elle a donné à l'Europe les trésors des
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Indes : la cochenille^le jalap, la salsepareille, la vanille, le tabac, le maté, le café, le sucre et le cacao.
L'Espagne avait été jadis une nation industrieuse :1a folie des aventures, la découverte du Nouveau-Monde, les interminables guerres du seizième et du dix-septième siècle avaient ruiné en elle-tout esprit d'ordre et d'applicatioti. Le travail, représenté par les gens d'Eglise comme un châtiment, était aux yeux de tous les Espagnols une dérogeance. La nation tendait à devenir un peuple de grands seigneurs mendiants et de mendiants grands seigneurs, et se contentait, dans sa noble oisiveté, « de semer Thonneur sur ceux qui la regardaient ».
Les Bourbons ont fait les plus grands efforts pour réhabiliter le travail aux yeux de leurs sujets, et ont appliqué à TEspagne les remèdes appliquésà la France par Golbert et ses successeurs. Il n'est peut-être pas de point sur lequel Tœuvre bourbonienne ait été calquée de plus près sur le modèle français et en ait suivi plus docilement les transformations et le développement.
Au début du siècle, le colbertisme est encore en France en toute sa vigueur, et le régime corporatif est considéré par les économistes français comme la sauvegarde de rindustrie, Philippe V oblige en 1703 tout négociant à s'inscrire à une corporation. A la fin du siècle, les corporations sont attaquées en France comme des organismes vieillis et inutiles ; ces critiques trouvent de Técho en Espagne ; Campomanes et Jovellanos déclarent la guerre aux corporations, et en 1790 Charles IV décide que tout ouvrier d'une habileté reconnue
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pourra ouvrir boutique sans passer Texamen de maîtrise.
Les fjremios espagnols semblent la copie fidèle des corporations françaises : même hiérarchie allant de Tapprenli au maître par le compagnon et remployé, mêmes éprnnves d'admission, même jalousie à Tégard de ceux qui 1H3 sont ni fils, ni gendres de maîtres déjà établis, nieuie^ entraves au libre exercice delà profession, mêmes intrîjrues pour arriver aux honneurs, même gaspillage des fonds communs, mêmes confréries charitables à côté de la juninde. Mais le gremio espagnol est pauvre, peu actif et pnu ingénieux; l'invention, âme de toute industrie, lui fait (Inlaut, il est à demi mort avant d'avoir été supprimé.
Pour réveiller ce peuple endormi, les économistes chert'hnreni à Téclairer sur ses intérêts et à lui faire comprendre la dignité du travail; mais l'Espagne est un pays f{ où on ne lit pas parce qu'on n'écrit rien, où on n'écrit n rien parce qu'on ne lit pas » ; renseignement théorique porta en somme assez peu de fruit. Les Sociétés écoiinmii|nes des amis du pays eurent une action plus sensi tïln (3t fondèrent plus d'un établissement utile; mais, çoMiposées de gentilshommes, d'ecclésiastiques et de bourgeois lettrés, le sens des affaires leur fit souvent défaut ; elles traitèrent trop souvent les questions économiques comme des thèmes académiques. Elles eurent, du moins, l'honneur d'ouvrir la voie dans laquelle il fallait marcher.
Li? roi aussi voulut prêcher d'exemple et se fit industriel ; idée médiocre, qui donna à l'Espagne quelques liiaini factures de luxe et coûta gros au Trésor, sans t»iu'i*'hir beaucoup le pays.
iViiir fomenter l'esprit d'entreprise, le roi fit appel
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aux ouvriers et aux négociants étrangers, et leur offrit les droits de naturalité ; aux plus habiles il donna des privilèges et monopoles ; à ceux de ses sujets qui consentaient à se vouer à l'industrie, il concéda des exemptions d'impôts, des remises de taxes, des primes et des droits utiles de toute sorte. Il décréta Tentrée en franchise des matières premières, il en facilita le transit à Tintérieur du pays, il en interdit Texporlation. Des tarifs prohibitifs frappèrent les marchandises étrangères à leur entrée en Espagne.
L'emploi simultané et prolongé de toutes ces mesures finit par amener une véritable renaissance de l'industrie. Grâce à la bonne exploitation des mines des Indes, l'Espagne garda le premier rang pour l'extraction des métaux précieux, et commença à exploiter chez elle le fer, le cuivre, le plomb, Tétain et le cobalt. Elle eut des forges, des fonderies de fer et de cuivre, des fabriques d'armes et d'instruments aratoires, des coutelleries, des chaudronneries, des tréfileries, des fabriques d'épingles. Les industries chimiques, déjà prospères en Angleterre et en France, ne furent représentées en Espagne que par le raffinage du salpêtre et de la soude, la teinturerie et la fabrication du savon ; elles ne donnèrent que des produits médiocres suffisant à peine à la consommation intérieure. Les industries alimentaires suivirent de loin le développement de la richesse. Seule la distillation des eaux-de-vie et des liqueurs prit une réelle extension. Les industries du vêtement profitèrent peut-être plus que toutes les autres des faveurs royales ; les draps fins de Guadalajara et deSégovie égalaient presque les plusbeaux
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draps de France. L'Espagne continua néanmoins à acheter des lainages à Tétranger, et il en fut de même pour les cotonnades et les toiles, malgré le développement de Tindustrie cotonnière en Catalogne et de Tindustrie des toiles en Galice. Pour les soieries, Tolède, Talavera, Séville, Murcie et Valence fabriquèrent des bas, des rubans, des gazes, des taffetas, des satins et des velours, dont le bon marché faisait souvent le principal mérite, et qui Retrouvaient à s'exporter qu'aux Indes. L'Espagne fabriquait encore de la vaisselle d'or et d'argent, et des ornements d'église d'aspect un peu lourd mais somptueux, des bijoux d'un style original. La chapellerie avait pris un certain développement en Galice, à Séville, à Valence et à Barcelone. La cordonnerie catalane était renommée dans toute la péninsule et s'exportait jusqu'aux Indes. La céramique donnai t quelques belles poteries rouges et quelques faïences intéressantes à Valence, à Manises et à Alcora, quelques porcelaines assez médiocres à Sargadelos et à Alcora. La verrerie fine ne se faisait guère qu'à Barcelone et à la manufacture royale de San Ildefonso. C'étaient encore les manufactures royales qui fabriquaient les tapisseries destinées aux palais royaux ; les plus beaux meubles venaient de l'étranger. Partout les économistes signalent les mêmes défauts : l'ouvrier espagnol n'a point d'invention ; il se borne à refaire ce que d'autres ont fait avant lui, et les conditions générales de l'industrie ne lui permettent même pas de vendre à bon marché les médiocres produits de son travail. Il y a progrès et grand progrès, puisque le rendement annuel de l'industrie nationale représente tout près de 1.200 millions de réaux ; mais le capital manque de
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hardiesse et le travail d'intelligence, et l'Espagne reste tributaire des nations plus résolues et plus habiles.
Le commerce se trouvait dans une situation moins désespérée, car une nation peut, à la rigueur, vivre sans industrie, et aucune nation ne peut vivre sans commerce. Par le fait même qu'elle consommait plus qu'elle ne produisait, TEspagne était forcée de commercer avecTétranger. Les efforts du gouvernement tendirent à mettre ce commerce dans des mains espagnoles, à restreindre les importations étrangères, et à développer l'exportation nationale, pour réduire la différence énorme que l'Espagne payait chaque année aux nations voisines.
On songea tout d'abord à créer une administration commerciale. Charles II avait institué en 1679 une junte du commerce; on lui donna les monnaies en 1730, les mines en 1747, et les affaires des étrangers en 1748. Elle fut à la fois comité de perfectionnement et tribunal d'appel en matière commerciale. La junte des postes, créée en 1776, eut la surintendance de la voirie. Les consulats établis dans les grands ports, à Burgoset à Madrid, remplirent, comme la junte de commerce, le double rôle de commissions administratives et de tribunaux de commerce. Quelques-uns prirent l'importance de véritables ministères, disposèrent d'un budget considérable, et firent d'excellente besogne; mais les lois commerciales manquaient d'unité et de simplicité ; juntes et consulats furent d'augustes machines coûteuses, compliquées et de médiocre rendement.
L'Espagne attendit jusqu'en 1772 une réforme moné-
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i taire. Le système adopté fut un compromis assez heureux
[■ entre plusieurs systèmes anciens, mais le titre de la nouvelle
î monnaie fut abaissé à dessein ; Téquivoque persista entre
|, le 7'éal de vellon et le réal de plata ; il y eut jusqu'à neuf
I monnaies d argent; les monnaies provinciales subsistèrent,
et Ton garda rhabitude de compter en monnaies imaginaires, souvent fort difficiles à réduire en réaux. Le commerce de l'argent, autorisé par la Ensenada moyennant paiement d'un droit de 3 0/0, resta soumis à des formalités excessives et vexatoires.
L'unité des poids et mesures, aussi désirable que celle des monnaies, ne fut décrétée qu'en 1801, et à cette époque où le système métrique était connu, l'Espagne ne sut encore adopter qu'un système bâtard et d'usage incommode, que le gouvernement n'arriva même pas à imposer [ à toutes les provinces.
L'Espagne n'avait ni canaux ni routes. L'énergique chanoine Pignatelli conduisit le canal d'Aragon jusqu'à El Burgo, mais ne put le mener plus loin, à cause de l'inconsistance du terrain. Le canal de Castille ne put non plus être achevé. Aucun effort sérieux pour améliorer les routes ne fut tenté avant le règne de Charles III. De 1777 à 1788, Florida Blanca répara 200 lieues de routes et construisit 195 lieues de routes nouvelles; on commença à établir des services de diligences entre les grandes villes ; la poste fonctionna à peu près régulièrement, le brigandage disparut presque partout. Cependant les voyages continuèrent à présenter en Espagne des difficultés beaucoup plus grandes qu'en France ou en Angleterre. On mettait huit à dix jours de Rayonne à Madrid. Le
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mulet resta Tinstrument de transport le plus répandu, et le muletier resta le roi des routes. Les auberges gardèrent en général leur mauvaise réputation; seules les grandes villes commencèrent à avoir des hôtels passables.
Dans ces conditions barbares, le commerce restait languissant et luttait péniblement contre le préjugé aristocratique, les tracasseries de l'administration et l'esprit de chicane des corporations. Le petit commerçant, souvent réduit à tricher pour vivre, végétait dans Tenceinte de son gremio, plus pauvre et plus malheureux que l'ouvrier. Le marchand aisé était Texception, puisqu'un capital de 45.000 réaux suffisait à Madrid pour être admis dans la confédération des Cinq grands Corps. L'esprit d'association ne faisait pas complètement défaut, on vit des négociants s'associer pour acheter les marchandises à meilleur compte et pour établir des entrepôts ; les Cinq grands Corps fondèrent une Vaste compagnie industrielle et commerciale qui eut son heure de prospérité et dura plus d'un demi-siècle. Mais ce ne furent là que des faits exceptionnels ; la plupart des négociants espagnols n'avaient ni l'expérience des grandes affaires, ni la vigilance toujours en éveil qui les fait réussir, et les exigences de l'Etat ruinèrent les associations les plus robustes.
Les hommes politiques avaient si bien le sentiment de l'infériorité du commerçant espagnol en face du concurrent étranger, qu'ils se refusaient énergiquemcnt à conclure des traités de commerce avec les grandes puissances commerçantes, et voyaient d'un très mauvais œil les négociants étrangers établis en Espagne. L'Angleterre se faisait craindre et respecter; mais la France, dont l'Espagne
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ne redoutait aucune attaque, avait toutes les peines du monde à défendre ses nationaux contre la malveillance persévérante de Tadministration espagnole.
Le commerce avec les Indes fut longtemps réservé aux seuls Castillans et se fit par le seul port de Cadiz. Le décret du 12 octobre 1778 déclara libre le commerce entre 13 ports d'Espagne et 20 ports des Indes, et jamais loi n'eut d'effets plus immédiats ni plus heureux. Prise soixante ans plus tôt, cette grande mesure de justice et de salut aurait peut-être assuré la résurrection de l'industrie espagnole. Elle détermina un immense mouvement d'échanges, fomenta Tindustrie catalane naissante, et doubla en trente ans Teffectif de la marine marchande.
Les ports d'Espagne et des Indes furent réparés et agrandis, rendus de plus facile abord et d'usage plus commode. Les Indes virent construire leurs premières routes.
La piraterie disparut de la Méditerranée.
Sur l'Océan, l'Espagne combattit sans relâche, et non toujours sans succès, la contrebande étrangère, et surtout anglaise. Elle obtint en 1750 la renonciation des Anglais au privilège de ÏAsiento, et la paix de Versailles arrêta pour un instant leurs empiétements.
Des compagnies de commerce et de navigation furent créées, et le long succès de la Compagiiie royale Guipuzcoane de Caracas montra que des entreprises de ce genre pouvaient prospérer en Espagne.
Le commerce général présenta de 1787 à 1792 une moyenne annuelle de 1.900 millions de réaux, et les gains effectifs des commerçants espagnols ne montèrent pas à
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moins de 466 millions. 11 est bien probable qu'aux plus plus beaux temps de la maison d'Autriche, un pareil chiffre d'affaires n'avait jamais été atteint ; et cependant, si vite qu'eût marché l'Espagne dans les vingt dernières années du xviii® siècle, elle était encore bien loin d'avoir rattrapé ses rivales, et les négociants étrangers avaient profité plus encore que les nationaux de l'extension nouvelle donnée au commerce des Indes. Cadiz comptait jusqu'à 8.500 étrangers dans ses murs.
On serait tenté d'attribuer tous ces échecs ou ces demisuccès à l'éducation donnée au peuple espagnol, et le premier coup d'œil jeté sur l'enseignement public semblerait justifier pleinement les pires accusations ; mais il faut bien prendre garde à ne pas exagérer l'importance des leçons reçues à l'école et à ne pas demander à des écoles du dix-huitième siècle ce que nous demandons encore vainement aux nôtres.
L'enseignement était certes fort mal organisé dans l'Espagne du dix-huitième siècle. Il n'est pour ainsi dire pas de reproches qu'on ne puisse lui adresser.
L'enseignement primaire était dans l'enfance, abandonné à l'Eglise et aux municipalités, si peu populaire que des hommes fort intelligents tenaient pour perdu l'argent qu'on lui donnait. L'enseignement des filles était encore plus négligé, et se bornait le plus souvent aux travaux de couture, de tricot et de broderie. Aux Indes, il fallait dix-huit mois d'enquête et des formalités sans nombre pour ouvrir une école.
L'enseignement secondaire était donne dans de petites
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écoles monastiques, dans les séminaires, et dans quelques grands collèges de jésuites, incontestablement mieux tenus et gouvernés avec plus d'intelligence que tous les autres. Les écoles monastiques et les séminaires n'enseignaient guère autre chose que le vieux trivium scolastique, Fart de parler en latin sur ce qu'on savait et surtout sur ce qu'on ne savait pas. Les programmes des jésuites étaient plus complets et d'aspect plus moderne, les mathématiques et la physique y figuraient ; ils avaient quelques maîtres savants et dislingués, mais leur enseignement n'a jamais eu de valeur émancipatrice, et quand ils eurent disparu, il n'y eut plus en Espagne que de médiocres écoles de grammaire et de rhétorique.
Les universités ne méritent pas beaucoup plus de considération. Trop nombreuses, on en comptait 24, mal dotées et mal gouvernées, elles n'étaient en réalité que des sortes de chapitres enseignants, où une foule de fort braves gens distribuaient un enseignement effroyablement suranné, sans la moindre idée qu'ils pussent avoir autre chose à faire. Ils récitaient leur cours, comme ils chantaient vêpres et complies, et quand on leur parlait réformes, répondaient par un verset de la Bible: I\on erit in te Deus rcctm, nec adorabis Deum alienum. — La grande affaire de ces universités était de préparer les étudiants aux grades, et le mécanisme des examens était tellement puéril et si souvent faussé qu'un diplôme n'était qu'un prix d'assiduité, quand il n'était pas un prix de faveur.
Comme il eût pu arriver à des gens sans naissance et sans fortune de se pousser à force de travail jusqu'aux emplois et aux honneurs, on avait imaginé de mettre les
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grades à si haut prix que les gens bien rentes y pouvaient seuls prétendre, et pour que les fils de famille ne subissent pas, pendant les longues années de scolarité, le contact déplaisant de l'étudiant pauvre et roturier, de grandes écoles aristocratiques , les colerjios mayores , foyers d'orgueil et d'indiscipline, recevaient les fils des nobles et fournissaient l'Espagne de théologiens, d'administrateurs et de magistrats.
C'étaient là de détestables institutions, mais presque tous les autres pays de l'Europe en présentaient d'analogues, et les reproches que nous venons d'adresser aux universités et aux collèges d'Espagne, on pourrait les renvoyer à beaucoup d'universités et de collèges de la France du dix-huitième siècle.
L'Espagne elle-mêmecomprit qu'elle devait changer de système. L'expulsion des jésuites,qui désorganisa profondément l'enseignement public, amena les hommes d'Etat à s'occuper de la question. Le gouvernement n'osa pas se faire lui-même éducateur,maispritau sérieux son droit de contrôle et de réforme. Il institua un brevet officiel pour les magisters et engagea les municipalités à entretenir des écoles primaires. Charles III fonda ou réforma à Madrid les Etudes royales de Saint-Isidore et le Séminaire royal des nobles, dont il essaya de faire des établissements modèles. Il s'attaqua aux grands collèges, malgré l'opposition formidable de tous leurs anciens élèves, « plus »( étroitement unis entre eux que les francs-maçons ». Il les ferma pendant quatre ans et ne les roiivrit qu'après avoir réformé tous leurs statuts. Les universités furent OQchéesà leur tour et placées sous la tutelle d'un repré-
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sentant de Tautorité royale. Les chaires furent données au concours, les manuels d'enseignement changés, les programmes renouvelés en 1772, les examens rendus moins onéreux. En 1807 une nouvelle réforme supprima d'un trait de plume onze universités, installa définitivement les sciences dans le programme de la faculté des arts, et développa encore l'enseignement du droit national et de la médecine.
A côté des universités, longtemps réfractaires à tout changement, furent créés des établissements scientifiques, bien conçus et convenablement dotés, qui donnèrent à l'Espagne quelques véritables savants.
Le mouvement se propagea jusque par delà l'Atlantique. Les universités monastiques des Indes parurent s'éveiller de leur torpeur, et les créoles protestèrent euxmêmes contre les limites que le gouvernement prétendait mettre à leur instruction.
Au sein de la vieille Espagne réactionnaire et fermée, apparut une minorité intelligente et hardie, tenue pour scandaleuse par les vieux partis, mais résolue à marcher de Tavant et à ne plus laisser le pays se rendormir.
Si cette minorité ne réalisa pas son rêve, la faute en fut tout d'abord et surtout à la fatale guerre de Tlndépendance, qui supprima pour vingt-cinq ans au moins toute culture en Espagne, et .la faute en fut aussi à l'Espagne elle-même qui ne sait peut-être pas encore aimer la science comme il faut Taimer. Ecoles, programmes, méthodes, examens ne forment que l'appareil extérieur et grossier de la culture intellectuelle. Celui qui se contente d'emmagasiner le savoir distribué
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à l'école, celui qui croit tout fait quand il a passé un auto mayor et reçu la borla doctorale, celui-là n'a rien appris, ni rien gagné. Celui-là seul a réellement compris le prix du savoir qui sort de l'université l'esprit plus curieux et plus libre, armé d'un plus fort et meilleur vouloir. L'Espagne eut des hommes faits ainsi, mais elle en eut trop peu, et ils ne purent faire lever la pâte, qui resta sous leurs mains fade et grossière.
Ceux qui entreprirent la tâche d'éclairer leurs concitoyens furent des hommes d'une hardiesse peu commune, car il leur fallut proprement tout tirer du néant et créer jusqu'aux instruments de travail ; les archives n'étaient que des monceaux de papiers, les rares bibliothèques existantes, que des monceaux de livres. Peu à peu la plupart des dépôts s'organisèrent, l'inventaire en fut fait, le catalogue en fut dressé. La bibliothèque royale de Madrid s'ouvrit en 1714, celle des Etudes royales de Saint-Isidore en 1785; les universités, les couvents mirent un peu d'ordre dans leurs collections, qui restèrent toujours aussi riches en œuvres de théologie que pauvres en livres modernes ; la censure veillait avec un soin jaloux à ce qu'aucun ouvrage hétérodoxe ne pénétrât en Espagne, et tout ouvrage protestant ou suspect d'esprit révolutionnaire était impitoyablement prohibé.
Aucun livre ne pouvait paraître sans une autorisation du Conseil de Castille, et après avis conforme du censeur royal. Aussitôt paru, le livre tombait sous la griffe de l'Inquisition, qui pouvait en ordonner la saisie et la destruction ; le Juge de l'imprimerie était également maître
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de le supprimer pour raisons de police et d ordre public, et s'il échappait à tous ces dangers, Tauteur avait encore à compter avec la critique la plus ignorante, la plus passionnée et la plus injuste qu'on puisse imaginer. Un des Espagnolslesplusinstruitsduxviii^siècleJeP.Sarmiento, avait conclu de tout cela qu'il ne faut jamais rien publier, et beaucoup de gens sages seraient encore de son avis, sî l'autorité défendait seulement la dixième partie de ce qu'elle défendait alors en Espagne. Ne fallait-il pas être une sorte de héros pour se risquer à écrire sur quelque matière sérieuse, alors que le moindre caprice d'un subdélégué ou d'un qualificateur pouvait vous ruiner et vous coûter de longs mois de captivité ? Dans de semblables conditions, il n'y a point lieu de s'étonner que la science espagnole ne se soit pas élevée plus haut ; on doit bien au contraire admirer qu'elle ait réussi à renaître et à pro • gresser.
On ne peut citer en théologie et en philosophie que quelques tentatives intéressantes pour substituer aux vaines subtilités l'étude sérieuse du dogme, de l'histoire et du droit ecclésiastique, ou pour faire connaître à l'Espagne ce que la philosophie française avait de moins incompatible avec le génie national.
La jurisprudence fut le sujet de travaux nombreux et savants. On édita les vieux textes législatifs, on étudia la législation forale, le droit pénal, le droit administratif, le droit étranger, et l'Espagne eut de véritables jurisconsultes avec Macanaz, Campomanes, Jovellanos, Lardizabal et Marina.
L'économie politique ne fut pas moins à la mode en
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Espagne qu'en France ou en Angleterre. D'immenses Iravaux de statistique furent entrepris par ordre du gouvernement ; les ministres rédigèrent des rapports et des mémoires étendus, remplis de faits curieu?, bien établis, bien compris, groupés avec intelligence et netteté. D. Eugenio Larruga rassembla dans les 45 volumes de ses Mémoires les résultats de l'immense enquête économique à laquelle il s'était livré. D. Antonio de Capmany laissa dans ses Mémoires le type presque achevé de rhistoire économique d'une grande cité.
L'histoire eut cette singulière fortune d'avoir occupé une foule d'hommes distingués et d'avoir réalisé d'énormes progrès, sans que l'on puisse citer dans tout le siècle un seul véritable historien. Des écrivains de vrai savoir et de grand courage remirent en honneur les principes de la critique historique et menèrent une guerre aussi acharnée que périlleuse contre les contes et les légendes qui défiguraient les annales espagnoles ; on ne peut savoir jusqu'où allait l'audace des faussaires, ni quelles complicités ils rencontraient chez les magistrats et même au sein de l'Académie de l'histoire. Les érudits recherchèrent avec passion et sauvèrent plus d'une fois de la ruine des milliers de documents précieux. La bibliographie établit de grands catalogues méthodiques, et quelques collections comparables aux recueils de nos bénédictins furent commencées, entre autres VEspana Saijrada des PP. Florez, Risco et Merino. Les Histoires générales de Ferreras et de Masdeu ont perdu presque tout leur intérêt, mais {Histoire du Nouveau-Monde de Munoz, les nombreux travaux rédigés alors sur l'histoire
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des provinces et des villes, ou de certaines institutions, ont gardé une véritable valeur.
Les voyages artistiques deBosarte, de Villanueva et de Ponz ramenèrent lattention des érudits sur les monuments de Tancien art national.
La géographie profita des progrès des sciences. La marine royale exécuta plusieurs voyages de découverte le long des côtes d'Amérique ; les ingénieurs hydrographes dressèrent des cartes des Antilles et de diverses contrées de l'Amérique du Sud ; D. Tomas et D. Juan Lopez géographes du roi, commencèrent à dresser la carte générale d'Espagne.
Les sciences proprement dites furent cultivées avec o)oins de succès : « Dios no lo da todo a todos » ; cependant on peut citer encore quelques bons professeurs de malhémaliques, quelques astronomes distingués, et quelques savants officiers de marine.
C'est un Espagnol, D. Agustin de Betancourt, qui fit I un des premiers essais de télégraphie électrique. Le platine fut rapporté en Europe par D. Antonio de Ulloa et iHudié par D. Guillermo Bowles et D. Valentin Foronda. Le tungstène fut découvert par D. Fausto et D. Juan José Elhuyar.
Dans les sciences naturelles, l'Espagne compta queliines botanistes de tout premier ordre : Barnades, Cavanilles, Ortega, Ruiz, Pavon et Mutis. La médecine fit <lt^ grands progrès et cessa d'être une branche de l'élo- (|iience pour devenir une vraie science d'observation ; I honneur de cet heureux changement revient en grande partie au gouvernement, qui sut, en dépit de l'opposition
INTRODUCTION XXV
des universités, réorganiser de toutes pièces renseignement médical et le mettre presque à la hauteur de renseignement étranger. D. Antonio GimbernatetD. José Yberti comptèrent parmi les meilleurs médecins de leur temps. L'Espagne, en somme,travailIa beaucoup pendant le dixhuitième siècle, et si elle ne parvint pas à compter parmi les peuples initiateurs, elle s'outilla du moins pour s instruire et finit par posséder une élite d'esprits distingués, comparables aux meilleurs éléments des autres sociétés européennes.
La gloire littéraire de TEspagne avait longtemps survécu à sa fortune politique ; mais au début du dix-huitième siècle les grands écrivains avaient tous disparu, et à lire les écrits monstrueux de leurs disciples, on eût 'dit que de longs siècles de décadence s'étaient écoulés depuis que le siècle d'or avait pris fin. Le cultisme, cette gangrène des littératures, avait tout envahi et lont corrompu ; inattentifs à la nature et à la vie, poètes et prosateurs poursuivaient dans les nuages mille chimères absurdes; la fantaisie déchaînée, et devenue folie, délirait en un style étrange, chef d'oeuvre d'extravagance et d'obscurité.
De loin en loin pourtant, de la foule des copieras sans esprit et sans talent, sortait un hardi compère, comme Fray José JoaquinBenegasi y Lujan, ou comme D. Diego Terres y Villarroel, chez lesquels on reconnaissait encore la verve primesautière des francs poètes.
Un changement de front s'imposait, mais au lieu de retourner aux sources de l'inspiration nationale, ce fut vers l'imitation étrangère que se porta le médiocre génie des
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INTHODUCIION
réformateurs. Ils proposèrent la France comme modèle liitéraire à TEspagne, et adoptèrent le classicisme comme ils avaient fait du colbertisme, parce qu'il est plus facile d'importer une mode toute faite que de créer un art original.
La fondation de l'Académie espagnole (1713) marque le point de départ de Tère nouvelle. L'effet le plus heureux de celte création fut de ramener l'attention sur les questions lîttrt aires. Des académies et des sociétés littéraires se fond(>rent à Madrid et dans quelques grandes villes de proyuire ; la Tertulia de la fonda de San Sébastian à Madrid a gardé sa place dans l'histoire littéraire du dix-huitième sièrle. Salamanque et Séville ont eu aussi leurs cercles fameux et leurs poètes.
De 1726 à 1739, l'Académie espagnole publia un bon dictionnaire de la langue castillane ; en 1745 parut à Madrid la grammaire de Gayoso et à Valence celle de San Pedro. Dès 1737 la poétique de D. Ignacio de Luzan donna à la nouvelle école son programme et son code. Les néo-classiques s'inspirèrent de Tantiquité et des littéraUiros italienne et française ; les tenants du vieil art national étudièrent la littérature espagnole et contribuèrent avec succès à la faire connaître. Au choc des deux écoles, la critique s'éveilla. La presse n'eût pas demandé mieux que de s'émanciper ; les ministres la tinrent toujours en main et de très court ; il n'y eut d'à peu près libre que la polémique littéraire et scientifique, et le roi dut plus d'une fois intervenir pour protéger le critique indépendant contre la fureur de ceux qu'il avait censurés. Le Théâtre critique du P. Feyjdo, le Journal des Lettrés de Martinez
INTRODUCTION XXVII
Salafranca et de Puig, le Semainier de Salamanque^ le Mémorial littéraire eurent une vie agitée et difficile. Cent autres feuilles disparurent presque aussitôt après leur naissance. Tant d'efforts ne restèrent pas inutiles ; on vit peu à peu se produire de nouveaux écrivains qui surent être à la fois intéressants et raisonnables. La renaissance des lettres espagnoles ne fut pas un prestigieux changement à vue, ce fut quelque chose comme un printemps un peu capricieux, où entre les longs jours gris et les bourrasques on salue avec plaisir quelques jours moins froids et plus lumineux. Le Fray Gerundio du P. Isla (1730), LesEnidits à la violette de Cadalso, les jolies Poésies de Fray Luis de Léon, les Fables de Samaniego et d'Iriarte, les œuvres morales de Jovellanos, les odes de Meléndez, de Cienfuegos et deQuintana n'appartiennent pas à la famille des grands chefs-d'œuvre universels, mais sont d'agréables ouvrages, d'allure élégante et distinguée, faits pour plaire aux honnêtes gens de tous les pays. Peut-être n a-t-il manqué à cet art, un peu faible, mais correct et fin, qu'un ou deux hommes de génie pour lui donner des ailes. Deux ou trois fois, on a pu croire qu'elles allaient lui pousser. Au lendemain de la Rachel de Huerta, du Pelayo de Quintana, du Sefwrito mimado de Tomas Iriarte et du Si de las Ninas de Leandro de Moralin, la muse dramatique a semblé se réveiller ; mais tout art d'imitation est condamné à périr, et le seul nom littéraire de cette période que retiendra peutêtre la post<^rité est celui du modeste employé madrilène D. Ramon de la Cruz, qui ne fut d'aucune académie, mais dont les 542 pièces de théâtre forment le plus divertissant et le plus pittoresque des musées.