‹ L'Espagne de l'ancien régimeChapitre 2 sur 90 · XXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVIII INTRODUCTION

En musique, comme en littérature, on constate un double courant : les uns suivent la tradition nationale, d'autres vont demander leurs modèles à l'étranger ; mais cette fois ce n'est plus la France, c'est l'Italie que l'on imite, et le courant national est assez fort pour submerger les imitateurs.

Tandis que le monde officiel intronise en Espagne lopéra italien, et que quelques musiciens espagnols s'exercent à écrire des opéras, le grand public continue à applaudir les compositeurs restés fidèles à la vieille école espagnole, et la musique, demeurée populaire, vit et prospère au milieu des autres arts languissants. L'Espagne fourmille de guitaristes, de flûtistes, de violonistes et de chanteurs. Chaque carrefour, chaque place est une manière de théâtre embryonnaire et à bon marché. Toute TEspagne danse, et pas de bal sans musique. La danse s'accompagne de chant et de pantomime, c'est encore du théâtre. Pendant que les gens du bel air vont aux Cano^ delperal entendre l'opéra italien, mythologique et langoureux, le public s'engouffre à la Cmz ou au Principe, pour applaudir les Zarzuelas de Ramon de la Cruz et d'Antonio Rodriguez, et les Tonadillas qui suivent presque chaque pièce. A côté de cet art populaire, passablement mauvais garçon, le grand art religieuxenfante chaque jour des chefs-d'œuvre. Organistes et maîtres de chapelle composent sur les thèmes anciens de véritables drames sacrés et prêtent aux magnifiques cérémonies de l'Eglise espagnole une poésie in tense et profonde, qu'aucun autre pays ne connaît. Enfin deux grands critiques d'art,Eximeno et Arteaga, dépassant toutes les idées de leur temps, formulent, dès la fin du siècle, les théories qui, soixante ans plus tard, révolutionneront la musique.

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L'art espagnol au dix-huitième siècle présente cet intérêt particulier qu'on y peut voir comme un abrégé de son histoire tout entière et saisir sur le vif la loi de son développement et de ses décadences.

Le siècle s'ouvre en plein épanouissement de l'école churriguéresque. Fatigués de la pauvreté croissante de l'architecture castillane depuis Philippe II, les artistes s'étaient épris du style ingénieux mais tourmenté mis à la mode en Italie par Borromini, et en avaient exagéré les audaces et les excentricités. Ils étaient parvenusà tirer du vieux fonds classique un art tellement étrange qu'il faut aller dans l'Inde, au Japon, ou au Mexique des Toltèques pour trouver pareij fouillis et pareil enchevêtrement. Le caprice et la fantaisie sont de rares et précieuses qualités qui font le plus grand charme de certaines écoles; encore faut-il qu'ils ne choquent pas ouvertement la raison et qu'ils soient servis par une main habile. Quelque faible que Ton ait pour les churriguéresques, on est obligé d'avouer qu'ils ont souvent poussé l'emphase jusqu'au ridicule et ont été en général de très médiocres décorateurs; c'est moins le crayon de l'architecte que le ciseau de l'ornemaniste qu'il faut incriminer, lorsqu'on veut juger un monumçnt de celte école. Le couvent de San Marcos de Léon en fournit la preuve décisive. Il semble avoir été bâti d'un seul jet, mais la moitié de sa façade a été ciselée au seizième siècle, pendant la belle époque du plateresque, et l'autre moitié sculptée au dix-huitième dans la manière molle et lâchée qui était alors à la mode ; aucune comparaison n'est possible entre les deux parties du bâtiment ; sous les

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mêmes lignes générales, on sent deux arts différents.

Les grands travaux entrepris par Philippe V à San Ildefonso et à Madrid, la reconstruction du Palais royal amenèrent en Espagne des architectes italiens et des sculpteurs français qui remirent en honneur les préceptes classiques. L'Académie des nobles arts de San Fernando travailla à la réforme de Tart, comme l'Académie espagnole à la réforme des lettres, et l'Académie de Thistoire à celle de la critique ; on étudia les Romains , les Italiens de la Renaissance, et à partir du règne de Charles lîl, TEspagne vit s'élever des monuments « d'architecture noble et régulière », comme en avaient Saint- Pétersbourg et Berlin. L'Espagne contemporaine a rejeté avec dédain cet art abominable; elle a eu bien raison.

L'enseignement officiel ne fut pas bien plus favorable a la sculpture. Les Espagnols cultivaient avec succès la sculpture sur bois et s'entendaient à merveille à donner la vie à leurs statues peintes ; mais l'art national n'osait aborder l'étude du nu et ne sortait pas de la sculpture religieuse. Les sculpteurs appelés de France par Philippe V et Ferdinand VI révélèrent aux artistes espagnols la beauté plastique du corps humain, et les remirent en face du modèle vivant.

lis ne purent leur donner plus d'originalité qu'ils n'en avaient eux-mêmes ; leurs meilleurs disciples les copièrent, comme ils auraient copié les tailleurs d'images de l'école nationale, et pas un ne sut s'élever jusqu'à Tart sincère et personnel.

La ciselure et la gravure en médailles ne sortirent pas non plus de la médiocrité. La gravure en noir, au

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contraire, trouva quelques excellents artistes et les eauxfortes de Goya sont des chefs-d'œuvre.

Comme la sculpture, la peinture obéit à une double influence. Une foule de peintres, continuant, sans les développer, les traditions des maîtres madrilènes, sévillans ou valencîens, remplit les églises de christs, d'apôtres et de madones. Il y eut parmi ces hommes de véritables ascètes de l'art, des talents ingénieux et féconds, peut-être même quelques génies, mais la monotonie des sujets, les tyrannies du genre religieux, la manie du rabâchage ôtent .presque tout Intérêt aux productions de cette vieille école.

Les rois appelèrent des peintres français et italiens, Houasse, Ranc, Vanloo, Dussent, Amiconi, Tiépolo, qui firent leurs portraits, leur peignirent des paysages, des chasses et des allégories mythologiques; mais le grand docteur de la peinture officielle fut l'allemand Mengs, favori de Charles III, qui forma toute une pléiade de peintres académiques, presque aussi ennuyeux que les architectes leurs contemporains et totalement oubliés aujourd'hui. Le peintre parisien Charles-François de la Traverse eut au moins un disciple, D. Luis Paret y Alcazar. Goya, un génie puissant et fougueux, qui se vantait de n'avoir eu que trois maîtres : la nature, Velazquez et Rembrandt, les dépassa tous et sut résumer dans son œuvre toute la vie de son pays et de son temps.

Sur quelle impression d'ensemble arrêterons-nous ce long voyage à travers la société, les institutions et la civilisation espagnoles? Cette impression risquerait sans doute d'être assez mélancolique si l'on ne se rappelait que

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le dix-huitième siècle n'a été pour l'Espagne qu'une, longue convalescence.

Sous la conduite de princes bien intentionnés, elle jouit d'une paix intérieure profonde, d'une administration régulière, d'une justice un peu lente mais douce et paternelle. Elle vit croître sa population et ses ressources. Elle eut même un moment l'illusion de la puissance, de la richesse et de la civilisation ; une armée, une marine, une industrie, un commerce, des littérateurs et des artistes. Pourquoi tous ces progrès n'ont-ils pas été plus solides ? pourquoi ces apparences ne furent-elles pas plus réelles ? C'est avant tout que le temps lui a fait défaut pour les consolider. L'Espagne commençait à peine à se ranimer quand a éclaté la Révolution française, et ses maîtres n'ont pas pu la garder en paix au milieu de l'Europe en guerre.

C'est aussi qu'il lui a manqué cette sorte de moralité supérieure, qui assure le succès des peuples aussi bien que des individus. L Espagnol n'a trop souvent du devoir présent qu'une notion vague et sommaire, il l'accomplit par routine, sans zèle et sans conviction, il vît d'à peu près, et se contente d'apparences, et quand tout le monde pense ainsi dans une nation, depuis le laboureur jusqu'au roi, quand presque aucun homme ne sait « mettre son âme dans ce qu'il fait », de ce médiocre travail ne peut sortir qu'une médiocre moisson.

L'Espagne sait tout ce que le descuido lui a coûté depuis trois siècles ; qu'elle soit aussi attentive à ses intérêts qu'elle les a négligés jusqu'ici, et elle reprendra dans le monde le rang distingué que lui méritent la vive intelligence et les nobles vertus de son peuple.

LA RICHESSE ET LA CIVILISATION

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