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V. — Goya

Francisco Josepti Goya naquit le 31 mars 1746, à Fuendetodos en Aragon. Ses parents, José Goya et Gracia Lucientes, étaient de pauvres laboureurs, et il semblait destiné à mener la vie du paysan. Une vocation précoce pour le dessin le fit sortir de son village et Tamena à Saragosse, oîi il suivit les cours des Frères des Ecoles pies, travailla à TAcadémie de dessin et reçut ses premières leçons de peinture dans l'atelier de José Lujan Martinez, élève luimême du peintre napolitain Mastreolo{1760).

A la suite d'une rixe de paroisses, Goya dut quitter Saragosse et se rendit à Madrid vers 1765. On le voit en 1771 remporter le second prix au concours ouvert par l'Académîe des beaux-arts de Parme (1). En 1772, il est déjà assez connu pour que le chapitre du Pilar lui confie la décoration d'une voûte (2) ; ses esquisses paraissent si satisfaisantes que le chapitre décide l'exécution immédiate des peintures, sans demander l'avis de l'Académie de San- Fernando (3). Il va à Rome, en libre étudiant d'art. Il ne s'enferme pas comme Mengs, il ne passe pas ses journées à copier comme un tâcheron : il vagabonde par la ville, il regarde, il examine, il contemple. Pour voir une fresque de plus près, il passe des heures perché sur une corniche. Devant un tableau qui lui plaît, il reste une journée entière, étudiant le style du peintre, cherchant à pénétrer ses pro-

(1) Mercure de France, janvier 1772.

(2) La voûte quadrangulaire du petit chœur (coreto) situé en face du sanctuaire de la Vierge.

(3) Conde de la Viîlaza, Goya, su tiempo, su vida, sus obras. Madrid, 1887, in 8% p. 21.

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cédés et ses secreU (1). Â Home, il rencontre notre David et se prend pour lui d'une chaude amitié. David ne lui donne pas, Dieu merci ! sa passion pour Tautique, mais lui ouvre l'esprit aux idées françaises et en fait un philosophe.

En 1775, Goya est de retour à Madrid. 11 épouse D* Josefa Bayeu, sœur du peintre D. Francisco, et se trouve introduit dans le milieu des peintres officiels.

Le 13 juillet 1776, Mengs le propose au roi comme dessinateur de cartons pour la fabrique de tapisseries de Santa* Barbara, aux appointements de 8,000 réaux. Il est dès lors sur le chemin de la fortune et, pendant trente ans, il est le peintre à la mode, l'idole de la cour et de la ville. Le sévère Charles III Tacceptait, mais sans enthousiasme. Avec Charles IV, Goya est en pleine faveur : la reine le fait venir à son lever et s*amqse de ses récits pittoresques. Il est le favori de l'infant D.Luis, oncle du roi, Tami et le commensal du comte de Benavente, Tintime de la duchesse d'Albe ; il chasse avec le roi. il reçoit à sa quinia la grandesse et les infants. Le 25 avril 1789, il est nommé peintre de la Chambre En 1795 il est directeur de l'Académie de San-Fernando. Le 31 octobre 1799, il est premier peintre de la Chambre avec 50,000 réaux de pension, 500 ducats pour le carrosse et la survivance de la casa aposento de D. Mariano Maella.

De la cour, Goya accepte l'argent et la renommée, mais il n^entend pas lui sacrifier sa liberté. Il vient au palais en bas blancs un jour de deuil ; le sommelier de semaine lui reproche son incorrection, il descend au corps de garde, dessine à Tencre sur ses bas le portrait du sommelier et remonte dans les appartements royaux au milieu des rires des courtisans. Il est de toutes les fêtes populaires, de toutes les assemblées, de tous les bals et de toutes les querelles. Il appelle sa vieille mère auprès de lui pour la faire jouir de sa gloire, puis^ comme le bruit de la ville importune la bonne femme, il lui permet de retourner à Saragosse, où il lui fait une pension de 5 réaux par jour. Il obtient pour

(1) Paul Lafond, Goya, Paris, 1902, in-*».

son frère Camille une chapellenieà Ghincbon (1). lise querelle avec son beau-frère Bayeu (2), avec Tarchiprôtre, et avec tout le chapitre du Pilar, puis cède tout à coup aux pieuses exhortations de Fray Félix Salzedo, moine de la Chartreuse d'Aula Dei (3). Fantaisiste incorrigible, il prend en aversion un apothicaire borgne de la rue Santiago et le persécute avec la malice transcendante d'un endiablé rapin. Peintre du roi, il se fait peintre d'enseignes quand Tidée lui en prend. Il ne connaît que son caprice et serait sans frein ni loi, s'il n'avait le cœur vaillantet généreux. Par quelquesunes de ses frasques, il rappelle Benvenuto Cellini, mais il a sur lui toute la supériorité de Thomme d'honneur sur le bandit.

En 1793, Goya est atteint d'une surdité complète, et cette infirmité, qui le sépare pour ainsi dire du monde, contribue encore à Tépanouissement de son génie. Il s'isole et se fait aquafortiste, comme il se fera plus tard lithographe, et commence Tœuvre immense qui, mieux encore que ses peintures, à rendu son nom immortel.

L'invasion française trouve Goya tout prêt à devenir un afrancesado. Avec beaucoup d'Espagnols instruits, il espère un instant que Joseph Bonaparte saura régénérer la monarchie, il fait le portrait du roi intrus, il accepte la Légion d^homieur. Mais l'horrible guerre qui désole l'Espagne lui fait bientôt prendre en haine Napoléon, le mauvais génie responsable de tant de crimes, et il grave la série vengeresse des Désastres de la guerre^ œuvre de philosophe aussi bien que de patriote, où c'est la guerre elle-même qui est prise à partie et anathématisée, au nom de l'humanité.

Mal à l'aise- sous la domination étrangère, Goya ne respire pas plus librement sous le sceptre de Ferdinand le

(1) De la Vinaza, Goya, p. 41.

(2) M. de la Vifiaza a bien mis en lumière les torts de Goya dans TafTaire des peintures du Pilar. Bayeu ne saurait être accusé de jalousie. Goya s'exaspérait à la moindre critique et ne pouvait souffrir le contrôle du chanoine administrateur général D. Mathias Allué. ^ De La Vifiaza, op. cit., p. 162.

(3) De la Vifiaza. — Lettre de Fr. Félix, 30 mars 1781, p. 174.

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Désiré. Il vit longtemps à l'écart, puis se décide à quitter rEspagne(1822) et vient demander à la France un paisible asile pour ses dernières années. Après un nouveau voyage à Madrid, en 1827, il meurt à Bordeaux, le 15 mars 1828, dans les bras de son petit-fils Mariano et de ses amis Brugada et Goicoechea.

tt J'ai eu trois maîtres, disait-il : la nature, Velazquez et a Rembrandt ». A Rembrandt il a emprunté la magie de sa lumière, à Velazquez le sens profond du milieu national ; quant à la nature, il l'a considérée comme une source intarissable d'inspiration. La peinture était pour lui une poésie a qui choisit dans Tunivers ce qu'elle trouve de plus propre « à ses fins, et qui rassemble dans un seul personnage fantas- « tique des circonstances et des caractères que la nature pré- « sente épars entre plusieurs individus ». C'est grâce à cette combinaison si sage et si ingénieuse que Tartiste cessait d'être pour lui « un copiste servile et méritait le titre de « créateur (1) ». Goya a abordé les genres les plus différents et excellé dans presque tous. Très étudiée depuis soixante ans en Espagne, en France et en Angleterre, son œuvre est tellement étendue et variée, qu'elle résume en quelque sorte toute son époque. C'est le miroir où vient se peindre l'Espagne entière, non seulement avec sa physionomie extérieure, ses modes et ses mœurs, mais aussi avec son histoire, sa religion, sa philosophie, ses aspirations et ses rêves. Réaliste intrépide, ne reculant devant aucun détail brutal ou répugnant, Goya est en même temps le prince des fantastiques. Sa pointe crée des monstres changeants comme ceux que le vent modèle dans la neige des nuages. La vie lui apparaît comme une sinistre énigme, le monde comme une maison de fous. La sottise orgueilleuse y commande, la sottise humble y obéit. Les passions sont insensées, les joies sont vaincs, le bien est un mirage, le progrès une duperie ; tout est contradiction, apparence et mensonge ; il n'y a de réalités que le mal et la douleur. Et pour traduire

(1) Goya, Préface inédite des Caprices {Gazette des BeauX'Arts\ t. XV, p. 240.

ces idées intraduisibles, Tartiste poète invente des images inouïes, forge des chimères délirantes, multiplie les contrastes, les incohérences, les impossibilités. Jamais les fluctuations de la pensée, la rapidité et la mobilité des impressions qui se succèdent dans le cerveau, Tétrangeté des conceptions de Tesprit n'ont été rendues par le dessin avec une pareille clarté. La musique seule semble faite pour suivre la méditation dans ses envolées et ses chutes. Ce qu'elle dit avec ses vagues accords, ses notes sans fin répétées, ses silences, ses dissonances, ses plaintes, ses triomphales harmonies, Goya le traduit sur le cuivre avec la pointe et l'eauforte. C'est par là qu'il mérite un rang à part entre tous les artistes, et par là que son œuvre a acquis une valeur documentaire et symbolique que ne possède aucune autre.

Espagnol, Goya s'est d'abord essayé dans la peinture religieuse. A douze ans, il représentait la Vierge du Pilar sur les portes du tabernacle de l'église de Fuendetodos. A. vingtsix ans il décorait les voûtes de la basilique du Filar. En 1820, il peignait la Communion de san José Calasanz^ la plus sincère peut-être de ses peintures religieuses. Les catalogues énumèrent soixante-six morceaux de peinture religieuse exécutés par lui (1). Ces œuvres ne sont pas sans mérite. On a comparé ses fresques du Pilar à celles de Tiepolo. Théophile Gautier a pris pour un Rembrandt sa Trahison de Judas à la cathédrale de Tolède. Son Christ en croix et sa Sainte Famille sont de fort bonnes pages. On ne peut cependant pas considérer Goya comme un peintre religieux dans le sens classique du mot. 11 n'y a pas chez lui la moindre trace de mysticisme. S'il peint la Nativité, c'est surtout la tête de Tâne qui attirera son attention ; s'il prend pour sujet l'arrestation de Jésus, les physionomies bestiales ou vulgaires des comparses trahiront son réalisme incorrigible. Chargé de décorer la petite chapelle de San Antonio de la Florida, il a représenté dans la coupole : Saint Antoine ressuscitant un mort pour lui faire dire le nom de son meurtrier^ mais il a raconté le miracle en

(1) Paul Lefort, la Peinture espagnole, p. 264.

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vrai sceptique. li s'est dit que les personnages peinte dans la media-naranja seraient exposés à tomber, et il a entouré la coupole d'une solide balustrade. Bien à Tabri derrière ce garde-fou, les personnages contemplent, bouche bée, le prodige auquel les fait assister saint Antoine ; mais il ne faut leur demander ni recueillement, ni extase. Ce sont des muletiers du Rastro, des bourreliers de la rue de Tolède et des ma/a5 de TAvapies qui se sont groupés autour du saint et du mort, comme ils le font tous les jours autour d'un blessé et d'un médecin ; le miracle est réduit aux proportions d'un accident. Dans la tribune de la chapelle, des anges tiennent Tencensoir et chantent la gloire de saint Antoine ; mais ces anges sont de jolies marchandes d'herbes de la Red de San Luis, dont la grâce faubourienne et gamine n*a rien de céleste. C'est de la peinture de genre, qui n'a de religieux que le titre ; mais quelle charmante page, et comme elle symbolise exactement la religion populaire du xviii' siècle ! Ces hommes et ces femmes n*ont jamais pensé qu'il y eût dans la vie d'autre affaire sérieuse que le plaisir ; catholiques d'éducation et d'habitudes, ils sont restés foncièrement païens ; s'ils assistaient à un vrai miracle, les hommes y apporteraient cette même curiosité badaude ; s'il leur poussait des ailes, les femmes deviendraient ces mêmes anges au minois fripon.

Peintre de genre, Goya Ta été dans l'âme. Il a gardé l'esprit observateur et narquois du paysan ; il comprend et il aime les petites gens, et il peint les grands seigneurs tels qu'il les voit, avec leurs beaux habits et leurs ridicules, sans jamais les flatter. lia semé ses tableaux de genre à profusion. Les principales colleclions étaient à l'Alaméda du duc d'Osuna (1), au palais de l'infant D. Luis à Arenas de San Pedro (Avila), à sa propre Quinta (2). Le Musée du Prado

(1) El Capricko, à neuf kilomètres de Madrid, entre Barajas et Castillejos.

(2) La Uuerta del sordo^ maison très modeste, parc de 26 hectares. Les peintures de la Quinta ont été reportées sur toile en 1874 par D. Salvador Martinez Gubells, aux frais de M. Emile d'Erlanger qui en a fait don an Musée du Prado. — DelaViflaza, p. 277.

en possède aujourd'hui un grand nombre, notamment la suite célèbre des tapisseries^ peinte de 1776 à 1791 pour la manufacture de Santa Barbara. Rompant avec les traditions mythologiques, Goya a pris le sujet de ses quarantecinq compositions dans les scènes de la vie populaire et nous la montre par ses côtés picaresques et brutaux, aussi bien que par ses côtés gracieux. Les esquisses ont poussé au noir, mais les tapisseries conservées au Prado et à TEscorial n'ont rien perdu de leur fraîcheur primitive. Le Diner sur r herbe, le Bal à San Antonio de la Florida, la Promenade andalous€f fOmbrelle, la Dame et le militaire^ le Rendezvous, les Vendanges, nous peignent les modes élégantes du temps de Charles III. Les hommes ont gardé presque tous le costume national : la veste, le grand manteau, le chapeau rond ou le chapeau à la suisse, Tépée «à tasse». Les femmes portent la robe courte, les souliers à pointe ornés de broderies, le corsage à veste et la mantille. Plus d'un galant parait soupçonneux et jaloux, les dames passent calmes et souriantes, comme si elles ne devaient jamais éprouver Tangoisse du « rendez-vous oublié » (la cita).

Une autre série est consacrée aux jeux des enfants. On les voit jouer au cerf-volant {la cometa), au soldat, à la balle {la pelota), à colin-maillard {la gallina ciega)^ se balancer {el columpio)^ berner un mannequin dans une couverture {el pelele). Tous ces sujets, qui prêtent si aisément à TafiFéterie, sont traités avec une sincérité charmante.

Voici maintenant des scènes de la vie quotidienne : un carrosse à deux chevaux, avec cocher à perruque, laquais et coureur, frôle l'étalage d'un marchand de vaisselle. Une dame et deux cavaliers examinent des bijoux dans la boutique d'un fripier. Des servantes jasent autour de la fonlaine* La marchande d^azeroles passe, la corbeille sur la tête, la fleuriste présente une rose à une jeune femme. Une lavandière s'est endormie et ses compagnes profitent de son sommeil pour lui faire embrasser un agneau.

La vie des champs a suggéré les beaux groupes des moissonneurs et des bûcherons. La Neige nous montre un groupe de muletiers cheminant par une âpre bise d'hiver le long

d'une route désolée. Les Gardes du tabac nous présentent les agents du roi dans leur rustique majesté. La Noce de village est une charmante comédie; rien de plus comique que le senorito qui se croit vêtu à la mode avec sa redingote de 1740, ses manchettes et son jabot extravagants et sa tète rasée. La mariée est fort gentille, ses amies sourient à sa grâce d*un air malin, et le curé lui-même parait s'abandonner à quelque pensée profane. Quoique les tapisseries de Santa Barbara fussent destinées à orner les appartements royaux, Goya n'a pas su retenir sa verve populacière ; il a fallu qu'il peignît xxvl aveugle joueur de guitare, des joueurs decarteSy un buveur^ buvant à la régalade, à même son outre, et une rixe à la Venta Nueva : un Murcien, quatre muletiers, deux garçons et un cocher luttent, se battent, se mordent, se lapident, tandis que le ventero ramasse les cartes et les enjeux, qui ont causé la noise.

Plus libre de son pinceau quand il ne travaillait pas pour le roi, Goya a peint, pour le duc d'Osuna, des voleurs attaquant une berline, un groupe d'excursionnistes empressés autour d'une dame tombée de sa mule, une procession de flagellants, un ivrogne emmené par deux compères, et enfin la fameuse fête de San Isidro, où, dans l'étroit espace de 90 centimètres sur 40, se dessine la colline de San Isidro et sa prairie, la vallée du Manzanares, le panorama de Madrid et plus de quinze cents figures minuscules, dont les plus petites sont encore de proportions si justes et d'un mouvement si vrai, qu'il suffirait de les agrandir pour en faire un tableau.

Il faudrait encore mentionner ses Manolas au balcon^ du palais de San Telmo, ses Majas de l'Académie de San Fernando et la Vénus qu'il avait peinte pour Godoy (1).

Peintre de la cour comme Velazquez, Goya fut condamné comme lui à reproduire à satiété des portraits de Majestés et d'Altesses, royales ou sérénissimcs (2) ; mais il a aussi représenté les personnages les plus célèbres de son temps :

(1) De la Viftaza.

(2) 7 portraits de Charles IV. — 11 de la reine. — 7 de Ferdinand VU. — 9 de la comtesse de Chinchon.

Pignatelli, Villafane, Campomanes, Florida Blanca, Urrutia, Ricardos, Mazarredo, Urquijo, Godoy. Il a peint les toreros Romero et Martincho, les actrices Rita Luna et Maria del Rosario [la Tii^ana), le poète Moratin, le peintre Bayeu, des artistes, des savants, des marins, des courtisans et le tio Paquete, le populaire aveugle de San Felipe-el-real. Les portraits de femmes sont aussi nombreux et aussi beaux que les portraits masculins. La collection entière formerait un riche musée d'une étonnante variété. L'admirable BayeUj du musée de Valence (1786), montre jusqu'où Goya pouvait pousser, quand il le voulait, le soin et le fini. Vêtu d'une veste noire à passementeries de soie et de jais, sa tète fine et volontaire encadrée de cheveux poudrés, D. Francisco a été peint par son terrible beau-frère avec cent fois plus d'attenlion et de conscience que les têtes couronnées. 1> Ysa-» bel de Cobos y Po?'cel est la plus délicieuse Andalouse qui se puisse rêver. Le Guillemardet du Louvre nous dit l'étonnante fortune de ce petit médecin de la Nièvre dont la Révolution fit un ambassadeur à Madrid. La physionomie générale et l'attitude sentent encore le docteur rural, oracle de son village et forte tête de son district, mais les demi-bottes à la Souvarof, le sabre, la large ceinture tricolore, le chapeau à plumes donnent au personnage, un peu mince, l'ampleur qui convient au représentant de la République, et à voir ses yeux froids et ses lèvres pincées, on comprend qu'il a pleine conscience de l'importance de son rôle.

La Famille royale donne la mesure de l'audace de Goya . Ils sont là tous : le roi, la reine, le prince des Âsturies et sa femme Maria-Antonia, ses frères Carlos et Francisco, ses sœurs Carlota-Joaquina, Maria-Luisa, Maria- Ysabel, son beau-frère le prince de Parme, son oncle D. Antonio, sa tante MariaJosefa. Tous sont en costume de cour, le roi porte la Toison d'or, le grand cordon de Charles III, Tordre du Christ de Portugal. Les dames ont le grand cordon des Dames Nobles de Maria-Luisa. Les satins, les velours, les broderies, les pierres précieuses chatoient ou scintillent, mais tant de richesse ne sert qu'à rendre plus choquantes la laideur ou la vulgarité de presque tous les personnages. La

^66 l'espacnb de l'ancien KÊGIMë

reine est effrayante : « Quelle femme ! quelle mère ! » dira bientôt Napoléon.

Les portraits royaux sont poussés presque jusqu'à la caricature. Il est impossible que le peintre du Jeune homme en gris et de la Leocadia n'ait pas, de propos délibéré, exagéré la mauvaise grâce, la sottise et la bouffissure de ses modèles.

Il les a peints en révolutionnaire, en patriote indigné, avec toute sa colère et tout son mépris. D'aucuns crieront à ringratitude du peintre de la Chambre. C'est voir les choses par un bien petit côté. Goya a aimé passionnément son pays, et tout ce qu'il y voyait lui paraissait un défi au sens commun et au sens moral: un roi incapable, une reine criminelle, un favori scandaleux, une cour corrompue, des institutions surannées, une noblesse décrépite, un clergé presque païen^ une nation ignorante et superstitieuse ; rien de vivant, hormis l'intrigue ; rien de fort, excepté les préjugés et les abus. La solitude à laquelle le condamnait sa surdité a mûri sa pensée et l'a fait pamphlétaire et moraliste. Le roi, la reine, Godoy, les grands, il les a, de sa main, marqués d'infamie dans les gloses qu'il a écrites pour ses Caprices. Dans la planche V (1), il a représenté un colloque amoureux et il a écrit au-dessous <( Maria-Luisa » (2). La planche VI (3) nous montre une dame écoutant les galants propos d'un général qui porte une épée de bois : « Le monde, dit la glose, est (( une mascarade. Le visage, le costume, la voix, tout est feint. « Un général efféminé fait la cour à Madame devant d'autres « cornards (4) ». Godoy s'était fait établir une généalogie qui le rattachait aux rois Wisigoths. Goya nous dessine un âne qui considère son arbre généalogique (5) : « Les généalogistes « et les rois d'armes ont rendu fou le pauvre animal ; et il « n'est pas le seul (6) ! » Godoy jouait, disait-on, de la guitare, et son talent était fort apprécié du roi ; Goya représente un

(1) Tal para quaL

(2) Ms. Carderera. La reine est reconnais sable à sa chevelure.

(3) Nadie se conoce.

(4) Ms. Carderera.

(5) PL XXXIX. — Asia su ahuelo.

(6) Ms, Ayala.

singe qui s'escrime d'une guitare sans cordes devant un âne qui applaudit (1) : « Si les oreilles suffisent, personne n'en- « tendra mieux (2). » La planche LYI (3) nous montre Godoy vêtu d'un habit brodé ; un satyre colossal l'enlève au-dessus de terre et enjoué comme d'un pantin ; il a la tète pleine de fumée et foudroie ses rivaux, qui tombent la tète la première, présageant ainsi sa propre chute.

Les ministres sont dignes des maîtres : deux ânes cavalcadent à califourchon sur deux hommes, qui n'en peuvent mais, ce sont Urquijo et Gaballero (4). Un grand personnage est assis à sa toilette, un gros livre ouvert sur les genoux (5) : c( On le peigne, on le chausse, il dort et il lit ; personne ne « dira qu'il perd son temps (6). d Et c'est le duc del Parque. Un général raconte ses exploits à trois impotents (7) : « La « cocarde et la canne font croire à cet imbécile qu'il est d'une « nature supérieure ; il abuse de l'autorité qui lui est confiée « pour ennuyer tous ceux qui le connaissent. Superbe, insolent « et vain avec ses inférieurs ; plat et vil avec ceux qui sont « plus puissants que lui (8) ». Et c'est D. Tomas de Morla, capitaine général d'Andalousie.

La noblesse n'a jamais trouvé satirique plus impitoyable. L'ineptie des nobles est symbolisée par un barbon gâteux, qui met les doigts dans sa bouche et que son laquais promène à la lisière (9). Il les compare à des chinchillas^ dormeurs et gourmands (10), « qui n'écoutent rien, ne savent (( rien, ne font rien et ne servent à rien ». Mais il n'est pas plus tendre pour la foule. Un âne et un oiseau de proie chevauchent au milieu delamultitude qui les acclame (11) : l'un est

;i) PI. XXXVIII 1 Brabisimo t

(2) Ms. Carderera,

(3) Subir y bajar,

(4) PI. XLII. — Tu que nopuedea.

(5) PI. XXIX. — Estosi que es Uer,

(6) Ms, Ayala.

(7) PI. LXXVI. — i Esta Vuestra Merced ?.. pues^ como digo,., i Eh I cuidado /... si no..,

(8) Ms, Ayala,

(9) PI. IV. - El de la rollonn.

(10) PI. L. — Los ckinchiUus.

(il) PI. LXÎIÎ. — Mîrerif que graves t

un dévot et l'autre un larron : « Le peuple aime qui le « trompe et le pille ».

Goya ne croit pas à la Justice des hommes. Il trouve mauvais que Les alguazils volent aux courtisanes ce qu'elles ont volé à leurs amants (1). Il ne dissimule pas sa pitié pour les prisonniers (2), ni pour les condamnés à mort (3). Il pousse Vaudace jusqu'à s'attaquer au Saint-Office (4), et à appeler un auto de fè « un régal de curés et de moines imbéciles » (S).

C'est contre le clergé qu'il s'est déchaîné avec le plus d'âpreté. Il Ta poursuivi avec une haine presque sauvage, qui en d'autres temps lui aurait mérité les honneurs du bûcher. « Les prêtres et les moines sont pour lui les véritables dé- (( mons de ce monde. L'Église aux bras longs et à la dent (( canine ramasse tout ce qu'elle peut atteindre. Le moine « chaussé plaisante joyeusement etfaitlasoupe au vin, tandis (c que le moine déchaussé, plus brutal et plus cafard, enve- « loppe son sac dans son froc et cache le vin (6). ^ Il stigmatise leur gourmandise (7), leur paresse (8), les superstitions qu'ils encouragent (9). Mais ces attaques vulgaires ne lui suffisent pas, et ne se sentant pas assez libre pour attaquer en face « la Bêle écarlate (10) », il feint de s'en prendre à la

(1) PI. XXI. — Quai la descahonan,

(2) Les prisonniers : 3 planches portant pour épigraphe : La garde d'un accusé n'exige pas de torture, — S'il a mal fait^ qu'on le fasse mourir promptemeni.

— La ptûson est aussi barbare que le délit.

(3) El agarrotado,

(4) Cf. Le Tribunal de Vlnquisition, peinture à l'Académie de San Fernando.

— Caprices : PI. XXIII. Aquellos polvos. — PI. XXIV : No hubo remédia,

(5) PI. XX [II. — Auio de fé: € Un vulgo de curas y frailes necios hacen eu comidilta de semé jantes funciones ». Glose du Ms. Carderera,

(6) PI. XLIX. ~ Duendecitos,

(7) PI. XlII. — Eslancalientes. — PI. XXXI V : Lasrinde el sueno : « Que han de hacer sino dormir los frailes y mon j as, despues de borrachos y eslragados alla en sus conventos » (Ms. Ayala). — PI. LXXVIU. Despacha que des* pierlan, — PI. LXXIX. Nadie nos ha visfo.

(8) PI. LXXX. — l'rt es hora. « Los obisposy canonigos se llevan una vida ociosa y regalada, esperezandose^ roncandOy y cantando sin ser utiles a sus semejantes, Ms. Carderera.

(9) PI. XII. — A caza de dientes. « Los dientes de ahorcado son eftcacisi" mos para los hechizos, sin este ingrediente no se hace cosa de provecho. Laslimà es que el vulgo créa taies desatinos. Ms. Ayala.

(10) Nous employons ici cette expression de Leconte de Lisle, dont Tanti-

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sorcellerie et, sous ce nom, porte au clergé des coups furieux. Il tourne en dérision la profession de foi monastique (1), la confession (2)^ Textréme-onction (3). Il symbolise la puissance ecclésiastique sous les formes les plus grotesques et parfois les plus immondes : c'est un drap jeté sur un arbre et que la foule adore à genoux (4), ce sont des êtres fantastiques, à tètes d'animaux, qui composent le tribunal du Saint- Office (5)y c'est un vol de sorcières qui s'effare dans la nuit : <( Où va cette troupe infernale ? Ah ! si c'était de jour ! (( A force de coups de fusil, on coucherait par terre toute la « bande, mais c'est la nuit, et personne ne les voit (6) ».

L'anticléricalisme de Goya n'est pas celui des âmes basses qui haïssent chez le prêtre et le religieux une supériorité morale dont elles se reconnaissent elles-mêmes incapables. Si Goya hait le clergé, c'est qu'il le trouve inférieur à sa mission, c'est qu'il voit partout dans le temple des vendeurs, des pharisiens et des simoniaques.

Les hypocrisies mondaines ne lui inspirent pas moins d'antipathie. Les mariages forcés (7), ou précipités (8), les mariages d'argent (9), les marchandages d'amour, les passions séniles ou inavouables, les fourberies des courtisanes, les ignominies des entremetteuses trouvent en lui un censeur impitoyable.

Croit-il au moins au progrès ?

cléricalisme nous parait inspiré par les mêmes idées philosophiques que celui de Goya.

(i) PI. LXX. — Devota profesion : • Eclesiaslicos hay que saliendo de la nada subieron a las mas allas dignidades, ataneceando los libros santos ». (Ms. Garderera.) a i Juras obedecer y respetar a tus maestras y superiores ? barrer desvanes, hilar estopa, tocar sonajas, ahuUar, chillar, volar, guisar, untar, chupar, cocer, soplar, freir, cada y quando se te mande ? — Juro. — Pues, hija, ya ères bruja, sea en ora buena ».

i2) PI. XLVIII. — Soplones.

(3) PL LXVII. — Aguarda que té unten.

(4) PI. LU. — Lo que puede un sastre.

(5) PI. XLVI. - Correccion.

(6) PI. LXW.—Buen viaje.

{!) PI. LXXV. — No hay quien nos desate,

[S) PI. II. — El si pronuncian y la mano alargan al primera que llega.

(9) PI. XIV. - / Que sacrificio !

l'kspagnb. — t. III. 24

9T0 L*ESPA6NB DE L*ANC1EN RÉGIME

Peul-étre a-t-il été un moment rationaliste (1). Il semble avoir cru à la puissance d'une révolution (2), mais les horreurs de rinvasion et les folies de la réaction royaliste Tont détrompé, et comme en perdant la foi catholique il avait, du même coup, perdu toute espérance, son pessimisme est allé toujours en s*exaspérant, jusqu'au jour où il a jeté sur le cuivre son horrible cadavre en décomposition, qui se soulève à demi de sa pourriture pour crier qu'il n'y a rien par delà le tombeau (3).

Dieu merci, le grand homme n'est pas resté sur ce moi désespéré. Après avoir dessiné la mort de la Vérité (4), il a voulu retracer son retour à la vie (5), et appliquant à TEspagne ce qu'il dit de la Vérité éternelle, nous ferons de sa légende le dernier mot de noire travail : Oui ! elle ressuscitera !

(1) PI. XLIIl. — El sueno de la razon produce morutruos,

(2) Pi. LXXI. — Si amanece, nosvamos.

(3) Désastres de la guette, — Pi. LXIX. Nada, ello io dira.

(4) Id. - PI. LXXIX. - Muriô la Verdad.

(5) Id. - PI. LXXX / Si, resudtara !

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