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IV. — Xja Peinture

La gravure avait donné de bons résultats, parce qu'elle est surtout un art d'imitation : la peinture exige beaucoup plus d'originalité et d'invention et se trouva mal à l'aise dans la bureaucratique Espagne du xviu® siècle.

Au temps de Charles II, la peinture espagnole avait encore eu un vrai maître avec Claudio Coello, le peintre de la Santa Forma à la sacristie de l'Escorial. Mais en 1692, Luca Giordano avait été appelé d'Italie et n'avait pas tardé à faire fureur par son habileté à imiter tous les styles, et par l'incroyable vélocité d'exécution qui l'avait fait appeler « Luca Fapresto ». Sa vogue imméritée jeta les jeunes artistes dans une voie déplorable. Coello comprit que l'art national courait à sa ruine, abandonna ses pinceaux et se laissa mourir (4). La vieille école espagnole continua à ressasser ses formules usées ; les influences étrangères ne donnèrent naissance qu*à un art conventionnel et faux, dépourvu de tout intérêt. Seuls deux ou trois artistes bien doués échappèrent à la médiocrité académique.

(1) A. de Lostalot, Les Procédés de la gravure. Paris, 1886, in-S*, p. 219. ~ Godoy, Mémoires^ t. Il, p. 345.

(2) Bib. Nal. de Madrid. Estampes,

(3) Godoy, H, p. 292. — L'édilion de PeUicer parut à Madrid en 1791. — 5 vol. in-80.

- (4) P. Lefort, Histoire de la peinture espagnole, p. 235.

Les peintres foisonnentau xviii*' siècle et ne sont ni moins laborieux ni moins épris de leur art qu'au siècle précédent. Vergara voit des peintures de Coypel sur les carrosses du marquis de la Mina, il se met en tète d en faire de semblables et s'y emploie avec tant d'ardeur qu'il en tombe malade. Il passe littéralement toute sa vie & peindre ou à dessiner. D. Francisco Vieira, « peintre de la Chambre » du roi de Portugaly reste sept ans à Rome, copiant et recopiant Raphaël et Michel-Ange. D. Juan Garcia de Miranda et D. Sancho Esteban, manchots du bras droit, peignent avec la main gauche. D. Hipolito Rovira va à Rome et travaille avec frénésie, vivant de pain et d*eau, couchant tout habillé, copiant tout ce qui lui plaît ; mais à ce labeur forcené il perd la vue et la sûreté de sa main, et quand il revient de Rome, il peint un peu moins bien qu'à son départ de Valence. D. Alonso Miguel de Tobar passa sa vie à peindre, n*ayant d*autre occupation que la peinture, d'autre distraction que la peinture, peignant à quatre-vingts ans avoc la même ferveur qu'au temps de sa jeunesse (1).

Le goût de la peinture est héréditaire dans certaines familles. Le peintre galicien Bouzas peint à fresque et meurt en 1730, laissant un fils, déjà très habile à peindre les fleurs {muy aventajado en las flores). Le fils de Murillo est peintre. Le frère de Bayeu est peintre. Ëximeno et son fils peignent ensemble et les plus habiles n'arrivent pas à distinguer l'œuvre du fils de celle du père. Larraga enseigne la peinture à sa fille Josefa.

Les artistes veulent tous faire école : Tramulles enseigne le dessin à Barcelone, Lujan Martinet à Saragosse, Espinal à Séville, Dona Josefa Larraga à Valence.

La peinture est en faveur auprès des grands. Philippe V dessine à la plume. La reine Farnèsc peint à l'huile et au pastel. L'infant D. tiabriel dessine d'après Raphaël et peint « avec des bourres de laine. D. Vicente Pignatelli « sommelier du rideau », D. Luis de Nava, lieutenant aux Gardes Espagnoles, Dona Mariana de SU va Bazan y Sarmiento^

(1) Bermudez, Diccionario.

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Doua Barbara Maria de Hueva obtiennent le titre de membres honoraires de TAcadémie de San Fernando.

Les couvents, les églises, le roi, les grands seigneurs, les municipalités, les corporations font aux artistes d'incessantes commandes.

Il y a des peintres du Roi et des peintres de la Chambre, des restaurateurs de tableaux et des taxateurs de peintures nommés par arrêt du Conseil de Castille, des correcteurs de peintures déshonnêtes nommés par Tlnquisition.

Laborieux, bien vus des grands, protégés, bien achalandés, les artistes ont gardé la fière attitude et jusqu'à Texcentricilé des grands jours. Lorenzo Quiros déclare préférer la liberté aux honneurs et à la fortune. Il refuse la protection de Corrado et de Mengs. Il vit visgt ans à Séville, sans dire à personne où il habite. Domingo Martinez refuse le titre de peintre du Roi pour ne pas aliéner sa liberté. Evaristo Muiioz, bon escrimeur, bon danseur, bon comédien^ épouse successivement deux femmes qui retrouvent leurs maris, se fait soldat, épouse en troisièmes noces une jeune fille et revient habiter paisiblement Valence. Rovira est appelé à Madrid pour peindre un portrait de TinfantD. Luis. L'ébauche est pleine de promesses, il l'efface, ne peut ressaisir l'inspiration et s'enfuit comme un malfaiteur, sans vouloir repa raitre à la cour. Juan de Espinal, de Séville, vient sur le tard à Madrid, reconnaît devant les œuvres des maîtres tout ce qui lui manque, rentre désespéré à Séville et y meurt de chagrin.

L'histoire des artistes de ce temps abonde en traits charmants,qui nous les révèlent sous le jour le plus sympathique. Rovira, volontairement exilé de la cour, et réfugié à Valence chez le marquis de DosAguas, apprend un jour l'arrivée à Madrid de son ami le peintre italien Corrado. Il part ausssitôt « comme s'il se fût agi de traverser la rue », court à Madrid, embrasse son ami, el repartie même jour pour sa province, sans même prendre congé de lui. ïramulles s'est tellement fait aimer de ses élèves qu'ils se cotisent après sa mort pour lui faire des funérailles triomphales. D. Juan Estrada, de Badajoz, va étudier à Madrid, puis revient dans sa ville na-

taie pour achever réducation de son frère cadet D. Ignacio. Et les deux frères ne se quittent plus, <i peignant tout ce qu'ils trouvent à peindre », se complétant TunTautre, vivant de leur art et pour leur art, sans rivaux et sans envieux.

Pourquoi donc, avec ces excellents éléments, le vieil art espagnol ne présente-t-il pas un seul grand nom auxviii* siècle ?

11 en faut surtout chercher la raison dans l'étroite conception de Tart qu'avaient les peintres de cette époque. Us croyaient que les maîtres des siècles précédents avaient formulé les règles définitives et établi les modèles ; ils pensaient n'avoir plus autre chose à faire que de les copier. Les vieux maîtres avaient obéi à l'inspiration religieuse, ou avaient peint l'histoire de leur époque. Au xviii® siècle, il n'y avait plus d'histoire, ou du moins on ne savait plus la voir; restait la religion, oh vint se condenser toute la vie artistique de l'Espagne; et comme le Christ, la Vierge, les apôtres et les saints avaient été déjà représentés des centaines et des milliers de fois, comme leurstypes étaient fixés et qu'on eût cru se rendre coupable d'hérésie en les modifiant, l'art perdit toute invention, et partant toute vie. Il y eut encore des gens capables d'exécuter pour un prix convenu, un Ecce Homo ou une divifia Pasioray d'un style déterminé et d*une dimension donnée, comme un bon cuisinier s'engage à fournir un repas de noce ; mais à côté de ces bons professeurs de peinture, il y eut des légions de barbouilleurs, avec lesquels l'art descendit au-dessous du métier.

Le musée de Valladolid renferme quelques spécimens curieux de cet art de couvent. Le Chapitre général des Franciscains^ tenu à Valladolid en 1740, nous montre une vaste salle oblongue, voûtée en berceau et peinte en gris. Aux murs, des portraits de moines. Au fond, le général et les principaux dignitaires de Tordre assis devant une grande table. Sur les trois autres côtés, dos tribunes, alternativement blanches et rouges, sont occupées par des moines, rangés en files régulières comme des fruits dans un fruitier. — Six médaillons racontent l'histoire d'un saint nègre, saint Benoit de Palerme. Le décor est partout le même : un coin de plaine

et un coin de ciel bleu par le bas, jaune par le haut ; mais la pauvreté du dessii^ et rinsignifiancede la couleur sont rachetées par le merveilleux des aventures : saint Benoit, chargé de la cuisine des frères, tombe en extase et les anges viennent écumerle pot à sa place; saint Benoit reçoit le don de lascicnce infuse; saint Benoit, protecteur spécial des femmes stériles, voitles suppliantes se presser autour de son tombeau. — Encore plus inouïs sont les miracles de san Pedro Regalado. On le voit nourrir 6.0Q0 moines dans le désert, et ressusciter 30 morts à la fois! Ces histoires sont si édifiantes qu'elles n'ont vraiment aucun besoin d'être embellies par l'art.

C'est là le pôle du laid ; mais il y a bien des degrés du pire au médiocre, et dans le nombre des disciples attardés de Zurbaran et de Murillo, il en est quelques-uns d'une esthétique plus raffinée.

D. José Lujan Marlinez, de Saragosse, avait suivi à Naples les leçons de Mastreolo et était devenu un praticien habile. Il fut le premier maitrc de Bayeu et de Goya (i).

L'école catalane compte quelques bons artistes. Le Majorquin Gabriel Femenia fut, au dire de Bermudez, le premier paysagiste de son époque el fut chargé de décorer le salon de la seigneurie de Gènes. Antonio Viladomat (1678-17S5) était, suivant Mengs, le meilleur peintre espagnol de son temps (2). Francisco TramuUes, né à Perpignan et professeur de dessin à Barcelone, a laissé en Catalogne et en Roussit- Ion de nombreux tableaux religieux. Âla fin du xviu*^ siècle, Flauger et Mayol cultivèrent avec un certain succès la peinture de genre (3).

Valence resta un centre artistique important. Ses écoles

(1) Charles Blanc, Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole espagnole.

(2) Balaguer, Historia de CataluSa. Barcelone, 5 vol. in-8% t. V» p. 435.

(3) Curieux tableau représentant la boqueria de Borcelone en 1802 : on y voit des officiers en uniforme brodé, coiffés du haut chapeau à plumes des maréchaux de Napoléon ; un soldat affublé d'un énorme shako à panache, un autre soldat en habit à retroussis et chapeau tricorne, des paysans catalans en culotte de velours, un guitariste aveugle enveloppé dans sa cape, un gamin coiffé du bonnet catalan, des femmes en costume français nu-cou, nu-bras, mais la mantille sur la tête.

de dessin, érigées par Charles III en Académie Royale de San Carlos, formèrent un grand nombre d'artistes qui imitèrent les Ribalta, Borras, Zarinena et Espinosa, et remplirent de leurs œuvres les églises de toute la province. Joaquin Eximeno (1674-1754) a laissé d'assez bons tableaux religieux. Félix Loren te (1712-1785) eut un talent assez varié; il peignit des scènes historiques^ des paysages et des natures mortes {bodegoncillos). Fray Antonio de Villanueva (1714- 1785) décora de nombreuses peintures les couvents de Saint- François à Valence et à Onteniente. Cristoval Valero (f 1789) réussit dans le portrait. Joseph Vergara (1716-1799) peignit des tableaux religieux, des portraits, et imita Coypel(l).

L'école andalouse suit fidèlement les traditions de Murillo ; elle reste l'école de lagrâce et du mysticisme souriant. « Le « peintre andalou, en peignant la Vierge, peint sa propre « compagne, la femme qu'il aime, qui le console dans ses « peines, qui irrite ses passions, mais il est aussi religieux « qu'il est passionné; s'il s'appuie sur la terre, c'est pour s'é- « lever jusqu'aux régions les plus diaphanes de la fantaisie, « pour y condenser les tendances les plus nobles, les enseigne- « ments du mysticisme dans tout ce qu'ils ont de compatible « avec son dessein, et les délicats transports des âmes can- « dides qui croient voir dans l'Ëmpyrée les créations subjec- « tives de leur conscience. L'imagination niodèle la créature « aérienne, qui s'échappe des basses régions de la vie sur les a ailes de la grâce, pour voguer dans rinfini... Cet art est (( beaucoup moins fait pour orner les palais que pour servir « de thème à l'enseignement des foules dévotes... et la « multitude trouve la fiction si belle qu'elle en vient à croire « qu'un miracle seul a permis à l'artiste de la réaliser (2). »

Beaucoup d^artistes sévillans se contentent de copier Murillo. Joseph Cano, Juan Garzon, Francisco Meneses, Tomas Martinez, Josef de Rubira, Felipe de Léon, multiplient les copies du maître, qui trouvent toujours des ache-

(1) L'Académiç de San Fernando possède de lui un tableau allégorique : « Les dangers de Tile de Galypso. »

(2) Museo de antiguedades, t. IV, p. 45.

teurs (1). Bernardo Lorentc imite Murillo, et excelle à représenter )a Vierge en bergère, type nouveau mis à la mode parles Franciscains. Juan de Espinal a peint avec un « style original et une hardiesse de pinceau qu'il n'avait pu « prendre à aucun de ses contemporains; s'il eût été à meil- « leure école, il fût devenu le plus grand peintre de Séville « après Murillo (2) ». Alonso Miguel de Tobar est un véritable artiste. Sa Vierge de la Consolation^ à la cathédrale de Séville, sa Divina Paslora, du musée du Prado, montrent en lui un bon disciple de Murillo.

A Madrid, la vieille école nationale eut pour principal représentant Antonio Palomino (1633-1726). Elèvede Valdcs Leal, Palomino connaît bien Panatomie et la perspective et a gardé quelque chose du brillant coloris des vieux maîtres ; mais il ne sait plus composer et il a perdu le sens de la proportion ; c'est un talent incomplet et mal équilibré, l'ébauche d'un grand artiste arrêté dans son développement (3). Geronimo Ezquerra, son élève, peignait bien les bodegones. D. Andrcs de la Galleja et D. Juan Garcia de Miranda s'entendaient à restaurer les tableaux. D. Nicolas Garcia de Miranda peignait le paysage avec goût (4).

Le grand défaut de toutes ces écoles était l'extrême mono-

(i; Plusieurs riches particuliers, D. Pedro de Castro, D. Donato d*Arenzana, le marquis de Moscoso, avaient réuni & Séville d'importantes collections (Townsend, t. Il, p. 283). Les couvents de la ville faisaient exécuter beaucoup de peintures. Le barrio de la Feria était une permanente foire aux tableaux. Séville travaillait pour les Indes et exportait en Amérique d'innombrables Conceptions et Aposlolados, dont bien peu, sans doute, eussent fait honneur à l'art de la métropole, si les créoles avaient été capables de juger de leur mérite.

(2) Bermudez, Die, y v° Espinal.

(3) Peut-être fut-il arrêté par les difûcultés de la vie. H vécut à Cordoue, à Madrid, à Salamanque et à Grenade, reçut les ordres mineurs, se maria, devint veuf un an avant sa mort, se fit prêtre et voulut être enterré dans le même tombeau que sa femme. Peintre du roi, sans traitement, il était employé à toutes sortes de besognes ; on lui faisait peindre des panneaux pour carrosses. Bermudez, op. cit.

(4) On pourrait encore citer à Murcie : D. Manuel Sancfaez, D. Antonio ReboUoso, D. Lorenzo Vila ; — à Cordoue : D. Antonio Fernando de Castro ; — à Grenade : D. Benito Blanes ; — à Badajoz : D. Alonzo Mures, D. Juan et D. Ignacio Estrada ; — à Valladolid : D. Antonio Villamor ; — à Oviedo : D. Francisco Bustamente.

tonie des sujets et des procédés. L'insuffisance de la peinture nationale explique Tinfluence exercée en Espagne par les écoles étrangères les plus en vogue : l'école italienne et l'école française.

Tout le monde s'accorde aujourd'hui à considérer la peinture française du xviii® siècle comme très supérieure à la peinture italienne ; mais en 1700 Tltalie passait toujours pour la terre classique de l'art, et les Italiens n'avaient que dédain pour \estile spiritato^ et pour le stile smorfiosoexagerato des Français (1). Les Espagnols, heureux de médire de nous, dénigraient le style mignard et nous accusaient de froideur ou de maniérisme.

Cependant ce furent les Français qui furent à la mode les premiers. Philippe V amena avec lui en Espagne René-Antoine Houasse, élève de Lebrun, qui forma quelques élèves, et laissa à son fils sa place de peintre du roi. Michel-Ange Houasse (1675-1730) peignait avec grâce des oiseaux, des paysages et des « bambochades ». A sa mort, il fut remplacé comme peintre du roi par Ranc^ le meilleur élève de Rigaud, qui s'employa surtout à peindre des portraits, et ne fit pas école. Après lui Louis-Michel Vanloo (1707-1771) séjourna en Espagne de 1736 à 1752 et peignit le roi, la reine et les infants. Son œuvre la plus importante est l'immense tableau où il a groupé la famille royale avec une correction sans égale. Très intéressante pour l'historien, cette grande page l'est beaucoup moins pour l'artiste. C'est un décor de théâtre, éclairé d'un jour factice, où de grands personnages, somptueusement vêtus, semblent poser pour un tableau vivant. Mais justement la vie manque au tableau (2). Vanloo laissa un élève en Espagne, son neveu Joseph Dussent.

Charles-Joseph Flipart peut à peine être considéré comme un reprt^senlant de l'école française ; il avait étudié la peinture à Venise, avec ïiepolo et Amiconi.

De bonne heure les artistes italiens avaient été appelés en Espagne. Philippe V avait fait venir de Rome Andréa

(1) Caveda, Memorias, t. I, cap. 1.

(2) D. Peilro de Madrazo, Calalogo de los cuadros del Museo del Prado de Madrid. Madrid, 1900, n» 2018.

Procacini (1671-1736), élève de Carlo Maratta, et l'avait employé à la décoration du palais de la Granja.

Avec Ferdinand YI l'influence italienne s'affirme. Jacopo Amiconi est appelé de Venise et travaille aux palais de la Granja, d'Aranjuez et du Retiro. A la mort d' Amiconi (1753), Giacinto Corrado vient prendre sa place et peint au Palais- Neuf la belle fresque de l'Escalier, l'Espagne comacranià la Religion toutes les nations dont elle est souveraine. Mais le grand décorateur du Palais-Neuf est Giambattista Tiepolo (1693-1770), le dernier grand artiste de Técole vénitienne, qui couvrit de peintures allégoriques et charmantes (1) le plafond de la salle des Gardes (2), de lantichambre du roi (3), et de la Salle du Trône (4). Tiepolo mourut à Madrid en 1770, victime des rigueurs du climat et dégoûté des avanies qu'il recevait (S). Son lils Lorenzo, qui avait travaillé avec lui au Palais, regagna Venise après sa mort.

Tiepolo était un véritable artiste, mais sa manière était si originale et si pleine de périls dans l'imitation, qu'il ne fit pas d'élèves (6). L'homme qui révolutionna renseignement de la peinture en Espagne fut le peintre favori de Charles III, l'allemand Mengs, dont la carrière extraordinaire montre tout ce que peuvent la volonté et la persévérance, et aussi ce qu'elles sont impuissantes à donner. Fils d'un émailleur de Bohême, Mengs naquit à Aussig en 1728. Son père décida qu'il serait grand peintre et unirait le dessin de Raphaël à la grâce du Corrègc et au coloris du Titien. L'enfant n'eut pas d'autres jouets que des crayons et des pinceaux. Son père lui apprit le dessin, la perspective, l'anatomie, le clair-obscur, la chimie, et l'emmena à Rome. Pendant trois ans Mengs, enfermé chaque matin au Vatican avec un pain et une cruche

(1) P. Lefort, Peinture espagnole i p. 266.

(2) Vulcain forgeant les armes cTEnée,

(3) La Monarchie espagnole appuyée sur un lion.

(4) Les provinces d'Espagne et des Indes avec leurs costumes et leurs pro^ ductions diverses»

(5) Les moines de âan Pascual d*Aranjuez avaient retiré ses tableaux de leur chapelle et les avaient mis dans l'escalier et chez le concierge du cou* vent. BermudeZf Die, v* Tiepolo.

(6) Gaveda» Memorias, I, p. 136.

d'eau pour sa journée, copia l'antique, Miciiel-Ange et Ra. phaël. De retour à Dresde, il se mit à faire des portraits ; l'électeur de Saxe» roi de Pologne, voulut le nommer peintre de sa chambre, Mengs refusa et demanda à être reconduit au Vatican. Pendant quatre ans encore il copia, puis il se hasarda à composer et peignit une Sainte Famille. Sa fiancée, Margarita Guazzi, lui servit de module pour la figure de la Vierge, lise maria en 1749. Son terrible père ne le trouva plus suffisamment appliqué et le chassa de sa maison. Frédéric-Auguste le renvoya une troisième fois à Rome, avec mission de peindre un grand tableau pour le maitre-autel de Téglise de la cour à Dresde (1752). La guerre de Sept ans priva Mengs des subsides du roi de Saxe ; il vécut pauvrement à Rome, réduit à peindre pour 4.000 réaux la coupole du couvent des Célestins. Mais ayant appris qu'il avait été calomnié auprès du roi de Naples, D. Carlos, il fit le voyage de Caserta pour se disculper et offrit au roi un tableau pour sa chapelle. Charles III goûta profondément le caractère loyal et simple de l'artiste allemand et s'éprit de sa peinture correcte et soignée. Devenu roi d'Espagne, il invita Mengs à venir à sa cour et lui offrit 120.000 réaux de traitement, avec logement et équipage, tousses frais d'atelier payés par le Trésor ; deux vaisseaux de guerre étaient à sa disposition pour le transporter de Naples en Espagne (1). Mengs accepta ces offres splendides et fit en Espagne un séjour de plusieurs années, coupé par deux voyages en Italie. Il exécuta d'assez nombreuses peintures au Palais-Neuf. Charles III estimait tellement son Saint Antoine de Padoue qu'il l'emportait avec lui dans ses voyages. Il avait fait mettre sous verre la Naissance du Christ (2), qui décorait sa chambre à coucher. Tous les connaisseurs considéraient D. Rafaël comme le réformateur de l'Ecole romaine et comme le plus grand peintre du siècle (3). L'Académie de San Fernando subissait docilement sa direction, et les artistes madrilènes s'empressaient de se

(1) Ferrer del Rio, Hist. de Carlos ÎW, t. IV, p. 535.

(2) G*est le tableau no 1435 du catalogue de Madrazo : La adoracion de los pastores.

(3) Gh. Blanc, Histoire des peintres. Ecole allemande.

l'espaone. — T. m. 23

334 l'espagnk de l^ ancien régime

mettre à son école. C'était « le Maître » par excellence, celui qui connaissait les règles de l'art, hors desquelles il n'était point de salut.

La postérité n'a pas ratifié ces jugemenls enthousiastes. Creuse et froide, la peinture de Mengs n'enchante plus personne, mais il a été l'un des promoteurs du mouvement archéologique qui marque la fin du xviii* siècle et reste intéressant comme critique et comme érudit.

« Les Espagnols, disait-il, respirent un air très pur et très « élastique qui donne beaucoup de mouvement aux humeurs « et irrite facilement le système nerveux. » Ils ont commencé par être des barbares et n'ont eu quelque civilisation que grâce à la conquête romaine; mais les Goths, et, après eux^ les Mores ont ruiné tout ce qui restait de cette culture antique. Après la reconquista, les Espagnols se sont mis courageusement à Tœuvre, ils ont beaucoup travaillé, et ne sont arrivés à rien, parce qu'ils manquaient de bons exemples et ne connaissaient pas les lois du bon goût. Ils ont imité le gothique germanique et le moresque et n'ont pas connu le secret de la beauté. Il s'est bien formé des écoles de peinture à Séville, Philippe lY a infiniment honoré les artistes en la personne de Velazquez, mais les peintres espagnols n'ont jamais pu s'élever jusqu'à l'art, puisqu'ils n'avaient pas étudié les anciens et ne connaissaient même pas la supériorité de l'école italienne, ressuscitée par Carrache. Sous Charles II, un Italien, Luca Giordano, vient en Espagne. Il enchante aussitôt les Espagnols par son habileté, mais cette habileté est le fruit de longues études, et les Espagnols, qui n'ont point la science de l'Italien, l'imitent sans parvenir à lui dérober le secret de l'art (i).

C'est ce secret, c'est cette science que Mengs prétendait leur apporter. Il fit présent à Charles III d'une collection de moulages antiques, d'après les meilleurs marbres ou les plus beaux bronzes de Rome et de Florence, et introduisit à TAca-

(1) Obt*as de D, Antonio Rafaël Mengs, primer pintor de Camara del Rey^ publicadas por D. Josef de Azara. Madrid, Imprenla real, 1197 {Fragmenlo de un discurso sobre los medios para hacer florecer las bellas arles en Espana).

demie de San Fernando le dessin d'après Tantique (1). Mais là se bornèrent les progrès réalisés. Son défaut d'originalité Tenïpêcha d'être un vrai maître, il n'apprit à ses élèves qu'à imiter autrui, il leur donna des recettes, qu'ils suivirent docilement; aucun ne sut faire œuvre personnelle (2).

D. Alejandro Gonzalez (1719-1772) fut un bon peintre de décors pour les théâtres. D.Antonio, son frère (1729-1793), réussit dans la fresque et peignit un plafond au Palais-Neuf : Colomb offrant le Nouveau Monde aux Bois catholiques. D. Mariano Maella (1739-1819) a peint V Apothéose de Trajan au Palais-Neuf. C'est un des meilleurs disciples de Mengs; il est régulier et judicieux, mais froid et languissant. D. Josef del Castillo (1737-1793) étudia huit ans à Rome. Mengs l'employa à dessiner des cartons de tapisseries. Il travailla pour le Palais-Neuf, pour les églises de Madrid, pour le Conseil de Castille et pour i'Escurial. D. Bernardo Martinez del Barranco (1738-1791) voyagea en Italie, vit Rome, Naples et Turin et fut en Espagne un des plus laborieux élèves de Mengs. On a de lui quelques bons portraits, entre autres un beau portrait de Florida Blanca.

D. Francisco Ramos, D. Francisco Agustin, D. Gregorio Ferro n'ont guère laissé de traces.

D. Francisco Bayeu y Subias (1734-1795) est plus connu, au moins comme professeur. Sans être jamais sorti d'Espagne, il avait acquis une grande réputation. De caractère difficile, mais loyal et dévoué à ses élèves, il fut très apprécié par Mengs et par Charles III, et après le départ de D. Rafaël fut pendant quelque temps considéré comme le premier peintre de l'Espagne. Il s'en faut de beaucoup qu'il ait conservé cette réputation. Son dessin est dur et sa couleur terno, Tinvention lui fait défaut. C'est un consciencieux ouvrier d'art, dont les œuvres innombrables encombrent les églises, les couvents et les palais de Saragosse, de Madrid, du Pardo, d'Aranjuez et de Tolède. Son frère D. Ramon (1746-1793), formé à son école, n'est ni meilleur, ni pire que lui.

(1) Gaveda, Memorias, l. 1, p. 163.

(2) P. Lefort, la Peinture espagnole, p. 259.

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Tandis que la faveur officielle allait tout entière à Mengs et |

à ses élèves, un Marseillais, Barthélémy Ollivier, et un Parisien, Charles-François de la Traverse, renouaient à Madrid les traditions interrompues de Técole française. Disciple de Boucher et ancien pensionnaire du roi à Rome, de la Traverse peignait à Thuile, à la détrempe, en miniature, les fleurs, le portrait et Thistoire, et malgré son talent, ne parvint jamais à se faire nommer peintre du roi ; mais il trouva en D. Luis Paret y Alcazar (1747-1799) un artiste de race et lui donna de bons conseils, qui tirent de Paret un peintre bien supérieur à tous ceux de l'école de Mengs. Il lui défendit de copier les estampes ; il le fit dessiner d'après Tantique et d'après nature et lui recommanda les Lombards et les Flamands pour le coloris. Paret devint Menlôtun des premiers artistes de son temps. Il peignit des marines dans le goût de Yernet et grava de nombreux dessins, où il sut mieux que personne exprimer le caractère et donner la physionomie de sa nation. Les Parejas reaies ^ la Prestation de serment au prince des Asturiesj da?is P église San Ge^ro/imo, sont des tableaux documentaires, qui nous renseignent sur la vie de cour (1), comme le Magasin d'étoffes nous montre un coin de la vie bourgeoise (2).

On ne trouve guère à citer à côté de Paret que D . Luis Menendez, fils du miniaturiste Antonio, qui pratiqua aussi Part de la miniature et a peint quelques excellents portraits et de solides tableaux de nature morte (3).

L'Espagne, qui a accueilli tant d'artistes étrangers, a donné aussi quelques-uns de ses peintres à l'étranger. Le Majorquin D. Guillermo Mezquida (1675-1745) a travaillé à Rome et à Bologne et fut peintre de la Chambre de l'électeur de Cologne. L'Andalou D. Francisco Preciado de la Vega (f 1789) passa presque toute sa vie à Rome, y présida deux fois l'Académie de Saint-Luc et y dirigea l'Ecole espagnole instituée par le roi.

Plus habiles peut-être que beaucoup de leurs compatriotes, ils n'eurent cependant, ni l'un ni l'autre, aucune I

(1) Bermudez, Die, 7» PareL J

(2) P. Lefort, la Peinture espagnole, p. 261. J

(3) Id. ibid., p. 259. Jl

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influence sur le développement de Tart européen, et la peinture espagnole du xviii« siècle resterait médiocre, si elle ne comptait pas un génie exceptionnel, profondément original, et espagnol de la tète aux pieds, dont il nous reste à parler.

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