‹ L'Espagne depuis le règne de Philippe IIChapitre 123 sur 202 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

Tautorîté avait toujours tort aux yeux du peuple. D'ailleurs les moyens de répression étaient insuf^ usants. Comment empêcher la contrebande dans un pays dont les côtes et les frontières présentent une étendue de sept cents lieues ? Les magistrats chargés de l'empêcher la favorisaient eux-mêmes. Bientôt tout le commerce qui se faisait à Cadix ne roula plus que sur des fraudes. Les négociants de France , d'Angleterre, de Hollande, de Gênes et de Hambourg embarquaient sur les galions leurs propres marchandises, en les faisant passer de bord à bord et sans les faire inscrire sur les registres de la contraiacion. Au retour des galions ils recevaient le prix de leurs marchandises en lingots d'or ou d'argent et en piastres qu'on leur livrait à la barre de Cadix. Cette double fraude se faisait avec le secours et la connivence des Espagnols. Lorsqu'un navire entrait dans la rade de Cadix, il était d'usage que la douane envoyât un garde pour empêcher qu'on ne débarquât une partie des marchandises sans payer les droits. Mais le garde se laissait aisément corrompre , et sa présence à bord du navire facilitait souvent le débarquement clandestin des articles prohibés. D'ailleurs il n'était reçu que sur la présentation d'un billet du consul d'Espagne, qui ne le lui donnait

quelquefois qu'au bout de trois ou quatre jours, afin de laisser aux étrangers le temps suffisant pour décharger en fraude une partie de la cargaison. Le capitaine du navire descendait ensuite à terre et remettait son livre de bord au consul. Tous ceujiL qui avaient un intérêt dans la cargaison se rendaient également auprès du consul, et chacun convenait du nombre de ballots qu'il voulait déclarer à la douane. On en faisait un état en gros qui ne spécifiait ni la qualité ni la quantité véritable des marchandises 9 et qui ne contenait quelquefois pas même la vingtième partie du chargement. Cet état, signé par le capitaine de vaisseau et par le commis du consul, était porté à la douane où Ton délivrait les expéditions aux négociants. Ils envoyaient ces expé-ditions à bord du navire ; les marchandises étaient débarquées et portées à la douane où les ballots devaient être vérifiés. Mais le plus souvent on négligeait cette visite ; et si par hasard on découvrait une plus grande quantité de marchandises que celle qui avait été déclarée, au lieu de les confisquer on se contentait d'exiger une augmentation de droits proportionnée à l'excédant*.

Le marquis de Feuquières écrivit à Louis XIV au

i . Voyez la seconde partie da rapport du comte de4(ébenac.

sujet de cette contrebande, qui se faisait sous les yeux des autorités espagnoles :

« La confiance^ Sire, que les étrangers, spécialement les Français, prennent en leurs commissionnaires espagnols, n'est nullement un secret tel qu'on s'imagine. Elle est connue en détail dans tout le pays et dans les Indes, encore qu'il n'en faille jamais parler pour y fonder un droit. Mais seulement il est impossible de la découvrir juridiquement, à cause que ceux delà Coniraiacion et Consulat de Cadix, etgénéralement tous ceux qui s'en enrichissent, aident à la couvrir, jusque-là que l'excommunication n'y fait rien, et qu'un homme exposerait son honneur et sa vie s'il avait révélé en justice ce prétendu secret...

« J'ai fait. Sire, cette digression, trouvant quelque chose de fort extraordinaire dans cette espèce de point d'honneur que des sujets se font si hautement pour tromper leur roi. Ce qui pourtant me ferait penser qu'il y aurait d'ailleurs quelques grandes raisons politiques pour le souffrir, et que peut-être la conservation du commerce des Indes en dépend*.»

1. Dépêche do marqois de Feaquières» du 6 avril 1686. Archives du Ministère des affaires étrangères .

Il paraît en effet certain que la contrebande qui se faisait si ouvertement à Cadix était autorisée tacitement par le cabinet de Madrid. La loi ordonnait que toutes les marchandises embarquées à Cadix pour les Indes et aux Indes pour Cadix fussent inscrites sur les registres de la Contra^ tacion. Elle prescrivait en outre que les registres de Cadix fussent envoyés en Amérique, et ceux d'Amérique à Cadix ^ afin dy être vérifiés. Si le gouvernement avait tenu la main à l'exécution rigoureuse de cette loi, il aurait rendu impossible le commerce de contrebande. Mais il savait sans aucun doute que TEspagne ne pouvait plus suffire aux besoins de ses colonies, et il ne se souciait pas de proclamer lui-même sa détresse. Il aima mieux maintenir en apparence son système d'exclusion que d'y renoncer avec éclat.

Cette politique à double face était assez habilement calculée. Elle ne compromettait pas la dignité du gouvernement, et lui procurait en outre de grands avantages. Et d'abord^ elle lui assurait une part dans les bénéfices d'un trafic qu'il ne pouvait empêcher. A chaque départ de la flotte et des galions^ le consulat de Cadix ordonnait l'imposition d'un induit , qui dédommageait le roi

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du tort que lui faisait le commerce de contrebande. Les députés du consulat s'adressaient^ pour cela, aux négociants eux-mêmes, qui ne craignaient pas de leur communiquer les livres de facture^ et qui payaient une taxe proportionnée à leurs profits. En réalité^ cet impôt était supporté par les marchands étrangers. A la fin du x\ii^ siècle^ Vindult des galions rapportait quatre cent mille écus ^ ; celui de la flotte deux cent soixante-quinze mille ^; et, à leur retour des Indes, les deux escadres étaient frappées d'une nouvelle contribution proportionnée aux besoins de rÉtat. Les députés du consulat de Cadix et les ministres eux-mêmes participaient à ces bénéfices ; car^ tandis que Ton ne versait qu'environ six cent mille écus dans le trésor public^ les députés en faisaient payer un million, et quelquefois davantage; ils gardaient pour eux-mêmes une partie de cette somme et employaient le reste à acheter le silence des ministres par des dons magnifiques. Ensuite le gouvernement s'était ménagé, par cette politique tortueuse, un moyen facile d'exclure du commerce desIndes toute nation contre laquelle il avait

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