‹ L'Espagne depuis le règne de Philippe IIChapitre 165 sur 202 · Ils disaient aussi : edler au cap de grap ou grapUler · texte numérisé non relu

Ils disaient aussi : edler au cap de grap ou grapUler

fut alors qu'ils prirent le nom de frères de la côte ou flibustiers. Vers le milieu du xvii* siècle, les plus déterminés occupèrent la petite île de la Tortue, située au nord de Saint-Domingue. Chassés deux fois par les Espagnols^ ils la reprirent deux fois, et s'y fortifièrent si bien qu'elle de\int entre leurs mains une cîtadelle inexpugnable. C'était là qu'ils s'associaient au nombre de quinze où vingt hommes, pour aller en course. Ils s'embai'quàient dans une pirogue et partaient quelquefois sans vivres, saiis boussole et sans voiles. Lorsqu'ils découvraient un vaisseau marchand, ils lui donnaient aussitôt la chasse. On disposait le canon, et chacun préparait ses armes et sa poudre. Puis, on se couchait à plat ventre sur le tillac. Le pilote et quelques matelots reslaieût seuls debout pour diriger la manœuvre. On essuyait ainsi le feu de l'ennemi, et l'on se hâtait de Faborder. Quelquefois, en moins d'une heure, un bâtiment changeait de maître * .

Si l'expédition avait été heureuse, les flibustiers conduisaient leur prise à la Tortue et s'associaient de nouveaux compagnons, afin de pouvoir faire une chasse partie. C'était le nom qu'ils donnaient au contrat

1. OcTOïéïin, Histoire des Flibustiers, t. 1, p. 132-133. Trévoux,

passé entre eux. Lorsqu'ils avaient arrêté le but de la course , ils se dirigeaient vers quelque colonie mal défendue^ pour se procurer des vivres, des munitions de guerre et un guide qui pût les conduire vers les lieux convenus. Les côtes qu'ils fréquentaient de préférence étaient celles de Saint-Domingue, de Cuba, de Nicarague et de Carthagène. Ils y surprenaient les navires qui arrivaient d'Espagne avec de riches cu*gaisons de marchandises, ou qui retournaient en Europe avec l'or du Nouveau Monde. Us y trouvaient aussi d'immenses plantations dont ils enlevaient les esclaves, et d'opulents entrepôts de commerce qu'ils livraient au pillage et dont ils rançonnaient les habitants. Le butin mis en commun, chacun jurait sur l'Évangile qu'il n'avait rien retenu au-dessus de la valeur de cinq sous. On faisait le partage, et le$ ffètu de la côte regagnaient la Tortue ou la Jamaïque pour dissiper tout en quelques jours ^

Un des plus célèbres et des plus anciens noms que présente l'histoire das flibustiers est celui de Pierre Legrand , de Dieppe. Il montait un bateau armé de quatre petites pièces de canon , qui avait seulement vingtr-huit hommes d'équipage. Après avoir tenu

1 . Voyez l'article de M. Souvestre, inséré dans la Revue de ParU, du 9 avril 1643, p. 9i.

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quelque temps la mer sans reucontrer un seul vaisseau marchand , il se dirigea vers le cap de Tiburon, situé à la pointe occidentale de SaintrDomingue. Pendant qu'il délibérait^ le matelot placé au haut des mâts s'écria qu'il apercevait un navire, mais qu'il paraissait très grand et armé en guerre, u La prise en sera meilleure, n répondit Legrand. Aussitôt le conseil cessa, et les flibustiers ne songèrent plus qu a donner la chasse au bâtiment. Lorsqu'ils ne furent plus qu'à une petite distance et qu'ils virent devant eux un grand vaisseau de guerre, ils s'effrayèrent de leur audace. Le capitaine les rassura en s'écriant qu'il répondait du succès. « Nous n'avons, dit-il, qu'à sauter à bord; les Espagnols ne croiront jamais qu'un navire aussi petit que le nôtre ait formé le dessein de les attaquer, et ils ne prendront aucune précaution. » Tous promirent avec serment de le suivre; mais comme il ne se fiait pas entièrement à leur courage, il prit à part le chirurgien, qui était son confident, et lui ordonna de monter le dernier à bord, après avoir fait couler le bâtiment. Cependant les matelots espagnols voyant que ce petit navire avançait ^toujours, en avertirent leur capitaine qui méprisa l'avis. Ils revinrent au bout de quelque temps et ne furent pas mieux reçus

du chef^ qui continuait tranquillement une partie de cartes. Ils revinrent encore à la charge pour lui demander s'il ne voulait pas que Ion préparât deux pièces de canon. « Non, non, dit-il, qu'on pré-* pare seulement le paient *, et nous les guinderons. » Un instant après, les flibustiers sautaient à bord, armés chacun de deux pistolets et d'un bon coutelas. Pendant qu'ils faisaient main basse sur l'équipage, Legrand pénétra dans la chambre du capitaine, lui mit le pistolet sous la gorge et l'obligea de se rendre sans combat. En moins d'une demi-heure, les flibustiers se virent en possession de ce navire, qui contenait cinquante-quatre pièces de canon, dont la plupart étaient en bronze, avec des munitions de guerre et des richesses immenses. C'était le viceamiral des galions qu'une tempête avait séparé de son escadre '.

Cet exploit fit grand bruit, et bientôt de nouveaux aventuriers partirent de tous les ports de France, dans l'espoir de s'enrichir. Mais les Espagnols, instruits par l'expérience , ne se laissaient plus surprendre si facilement. Un vice-roi du Pérou avait

1 . Le pilent est une sorte de poulie dont on se sert sur les vaisseaux pour guinder les marchandises à bord.

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