‹ L'Espagne depuis le règne de Philippe IIChapitre 177 sur 202 · Traduction de M. Viardot. Études êur 1^ Espagne, p · texte numérisé non relu

Traduction de M. Viardot. Études êur 1^ Espagne, p

porter sur lui-même, il est certain qa'aucune de ses innombrables pièces de tbéàtre ne mérite de servir de modèle et d'être placée à côté des immor-* tels chefs^l'œuTre de Sophocle et de Racine. On sent partout l'absence du travail consciencieux et de cette rigueur salutaire pour soi-même sans laquelle il n'y a pas de véritable perfection.

Galdéron lui-même, Técrivain le plus brillant, le génie le plus élevé peut-être que l'Espagne ait produit , porte l'empreinte du mauvais goût de son épo-^ que. Un examen rapide de^ qualités et des défauts de ce prince des poètes fera comprendre que le drame devait finir nécessairement avec lui.

Les pièces de théâtre de Galdéron furent accueillies avec des transports vrais et unanimes par le peuple espagnol. Et Certes^ si jstmais poète méjrita les applaudissements de la foule et même les suffrages des esprits d'élite» ce fut Galdéron. Quelle grandeur et quelle noblesse dans ses caractères 1 quelle vivacité dans ses tableaux ! quelle profondeur dans ses pensées ! La beauté des conceptions jointe à l'élégance des vers et à l'énergie soutenue du style , lui donnent un attrait irrésistible. On ne peut lire le Prince Gonstant, le Médecin de son hiwineur, les deux Amants du Giel, l'Alcade de Zalaméa, LuisPerea^e

Galice, Aimer après la mort, sans comprendre l'en^ thousiasme des Espagnols, sans excuser l'espèce de culte que Schlegel lui a voué. Toutefois, ne nous faisons pas illusion. L'admiration qu'inspirent tout d'abord les œuvres d'un homme de génie est toujours aveugle , et l'enthousiasme ne réfléchit pas. Les grandes beautés nous frappent vivement; elles nous éblouissent, nous fascinent et ôtent la liberté nécessaire à celui qui veut juger avec discernement. Il faut tenir compte de cette disposition des esprits ^ pour justifier entièrement les transports qu'excita la première apparition de Caldéron. Ses qualités ont en effet un caractère de force et d'originalité dangereuses. Il brille souvent par l'élévation de la penisée, par l'éloquence du sentiment et par la vérité de la passion. Mais ces qualités conduisent à des défauts qui en sont la parodie , et Caldéron ne se tient pas toujours dans les limites du vrai. Trop souvent sa grandeur touche à l'exagération, son éloquence à l'emphase et à la déclamation, sa vigueur de raisonnement à la subtilité d'une fausse dialectique, et quelquefois sa profondeur n'est qu'apparente.

Y a-t-il une véritable élévation dans ces héros guindés qui s'écrient à chaque instant : Yo soy quien soj ? N'y a-t-il pas un sentiment de fausse dignité dans

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ces paroles de Luis Ferez de Galice, qui craint de recevoir enfin le châtiment dû à ses crimes : « Lorsque la rigueur cruelle de mon étoile et de ma destinée me coûtera la vie, je mourrai content, pourvu que la renommée dise un jour : Voilà le prix dont la fortune a payé lo. probité de Luis Ferez?»

Les imprécations deGutièrequi ne soupçonne pas encore la vertu de sa femme, mais qui suppose qu'il pourrait la soupçonner un jour, ne sont-elles pas empreintes d'une étrange exagération : « Four moi, si j'aimais une femmeet que j'en fusse jaloux, lors même que ce serait une servante ou une esclave, je lui déchirerais la poitrine de mes mains, j'en arracherais le cœur... puisjele couperais, puis je le mangerais et ensuite je boirais son sang goutte à

goutte; je déchirerais son âme, si l'âme pouvait souffrir la douleur.

Au commencement du troisième acte du Médecin de son honneur , Gutière parle avec cette même exagération barbare :

ce Je n'ai rien vu. Sire, car les hommes comme moi n'attendent pas qu'ils voient; il suffit qu'ils imaginent, qu'ils soupçonnent, qu'ils aient une crainte , une

idée, quUls Je ne sais comment m'exprimer,

car il n'y a pas de mot qui rende ce que je sens. »

350 TBOISIÈME PARTIE.

Quelle étrange forfanterie dans cette apostrophe que don Juan, généralissime des armées de Phi* lippe n, adresse à la montagne de l'Âlpujarra :

ce Montagne rebelle qui , par ton âpreté sauvage , ta structure bizarre et ta hauteur gigantesque , fatigues la terre de ton poids , rétrécis les airs de ta masse et élèves ton front jusqu'aux cieux , repaire infâme de brigands ! toi dont le sein nourrit des foudres impuissantes et dont les vallées portent dans leurs flancs une guerre odieuse. •• C'est aujourd'hui, oui^ c'est aujourdhui le jpur fatal à ta perfide trahison, car je viens et avec moi viennent la vengeance et le châtiment. •• »

De même que Caldéron touche à l'exagération par la grandeur, de même par l'éloquence et le fréquent emploi des formes oratoires il touche è. l'emphase et à la déclamation. Les imprécations de Gutière et l'apostrophe de don Juan d'Autriche présentent déjà ce défaut , car il y a liaison entre la fausse grandeur et la fausse éloquence^. On retrouve ce même défaut dans la scène du Médecin de son honneur, où Léonorevientdemanderjustice à Pierre le Cruel :

« roi , s'écrie-t-elle , toi que le monde appelle le Justicier, astre brillant de la Castille, dont la lu*

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mière répand la clarté sur cet hémisphère, Jupiter espagnol , dont l'épée fait jaillir des flammes de laeier!... >i

Dans le troisième acte de la même pièce, Gutière adresse au roi des paroles non moins emphatiques :

ce Apollon de TEspagne, Atlas de la Castille, toi dont les fortes épaules soutiennent tout un monde de saphir, tout un globe de diamant. »

Ce ton déclamatoire estencore plus déplacé dans un passage célèbre où Galdéron veut exprimer la douleur dans ce qu'elle a de plus cruel. Les Espagnols qui combattent les Maures révoltés ont fait sauter le châleau fort de Gâtera ; le Maure Âlvaro Tuzani, surnommé le foudre des Âlpujarras, s'élance au milieu des ruines fumantes , dans Tespoir de sauver Clara, sa fiancée. Il la trouve poignardée, mais respirant encore. A la voix de son amant, elle semble renaître, et se soûle* vant avec effort : « Ta voix seule, ô mon a^our, pouvait me prêter un nouveau souffle de vie et me procurer une mort heureuse. Laisse«moi tembrasser, laisse-moi mourir dans tes bras, laisse-moi.. • » Elle meurt sans pouvoir achever , et le langage déclamatoire et prétentieux de Tuzani détruit aussitôt l'émotion profonde excitée par ces touchantes paroles :

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« combien, combien il est ignorant celui qui prétend que l'amour réunit deux vies en une seule I Si ce miracle était véritable , ou tu ne mourrais pas, ou je cesserais de vivre ; car en cet instant nous ne serions unis que si je mourais ou si tu vivais. cieux qui voyez mes peines, montagnes témoins de mes douleurs , vents qui entendez les rigueurs que j'éprouve , flammes qui apercevez mes tristes soucis , pourquoi laissez-vous s'obscurcir la lumière la plus brillante , se faner la fleur la plus belle , s'éteindre le souffle de vie le plus pur? Hommes qui connaissez l'amour, conseillez-moi dans ma détresse; ditesmoi, dans mon malheur, ce que doit faire un amant qui, allant chercher sa fiancée, la nuit qui devait couronner son persévérant amour , la trouve baignée dans son sang!... Que doit faire un infortuné qui espérait trouver un lit nuptial {(alamo) et qui trouve un tombeau (tumulo)? qui poursuivait l'image adorée de sa divinité et qui ne voit plus qu'un cadavre? Mais non, non, ne me répondez pas, ne me donnez point de conseils. Celui que sa douleur ne conseille pas dans une pareille circonstance agirait mal d'après l'avis d'un autre. chaîne invincible de l'Âlpujarra! théâtre de l'exploit le plus lâche, de la victoire la plus souillée , de la gloire la

plus honteuse! Jamais, jamais, ni tes montagnes, ni tes vallées , n'auront vu sur leurs sommets ni dans leurs profondeurs beauté plus malheureuse ! Mais pourquoi me plaindre ? mes inutiles plaintes ne sont-elles pas aussitôt emportées par le vent. »

Uy a dans tout ce passage une subtilité de sentiment ^ une logique amoureuse qui dégénèrent en froids raisonnements, dénués d'intérêt et de vérité, en déclamations puériles et ridicules. Ce n'est pas ainsi que s'exprime la passion. Au lieu d un amant qui exhale ses plaintes, qui pleure et se désespère, c'est un acteur qui répète une leçon de douleur. La même affectation règne dans la scène suivante où Tuzani se retrouve au milieu des Maures et jure de poursuivre le meurtrier:

« Si je ne puis venger la mort de mon amante, je veux au moins satisfaire ma haine, afin que le feu qui le voit, le monde qui le sait, le vent qui l'entend, le sort qui le veut, le ciel qui le permet, les hommes, les animaux sauvages, les poissons, les oiseaux, le soleil, la lune, les étoiles, les fleurs, Teau, la terre, le feu, l'air, apprennent et publient partout que, dans le cœur d'un Arabe, l'amour survit à la mort. »

Caldéron est un logicien admirable, mais la vigueur du raisonnement le conduit souvent à la

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