‹ L'Espagne depuis le règne de Philippe IIChapitre 178 sur 202 · II · texte numérisé non relu

II

subtilité^ à la fausse dialectique et à tous les abus qui en dérivent. Puis il fait raisonner tout, le sentiment même et la passion qui souvent s'exprimeraient avec plus de naturel par un mot , par une exclamation^ par un geste ou un regard. Aussi ses personnages sont-ils quelquefois de froids dialecticiens , des sophistes alambiqués. On a déjà pu en juger par les déclamations emphatiques de Tuzani en présence du cadavre de son amante. Il y a. dans une scène du Grand prince de Fez un eiemple curieux du même défaut. Blessé sur le champ de bataille^ le prince entend les «ris lamentables de sa femme et de son jeune fils. Il n'en a pas moins assez de présence d'esprit pour raisonner ainsi sur sa position : u Quelle épée d'acier se vit jamais attirée par deux aimants aussi forts ? Au lieu d'aller vers tous les deux , elle reste immobile et ne peut rejoindre ni lun ni l'autre. » Mais nulle part ce défaut n'est plus sensible que dans les dialogues galants. En voici une preuve tirée de la Maison à deux portes :

« Madame , le soleil obtiendrait difficilement que la fleur de l'héliotrope ne se tournât point vers sa lumière; difficilement la brillante étoile du nord obtiendrait que l'aimant ne regardât pas de son c6té; et il ne serait pas moins difficile à l'aimant d'obtenir

LITTÉRATURB ET ARTS. 355

que l'acier ne le poursuivît pas avec ardeur. Si votre éclat égale celui du soleil , mon bonheur est celui de l'héliotrope ; si votre indifférence égale celle de Tétoile polaire^ mon regret est celui de Taimant; et «i votre rigueur égale celle de Taimant , mon empressement est celui de l'acier. Ainsi donc, comment puls-je draaeurer tranquille , lorsque je vois s'en aller mon «oleil, mon étoile polaire et mon aimant , moi qui suis Théliotrope et l'aimant et lacier. »

La dame n'est nullement embarrassée de répondre sur le même ton :

cr Chaque soir le soleil disparaît devant le brillant héliotrope , et chaque matin Tétoile du nord se dérobe à l'aimant. Et puisqu'il est permis au soleil et à l'étoile polaire de s'absenter^ vous ne vous plaindrez pas, vous non plus, de mon absence. Vous vous direz ^ pour vous consoler , seigneur héliotrope ou seigûeur aimant , qu'il y a la nuit pour le soleil et le jour pour l'étoile du nord. Ainsi restez... »

C'est ainsi que Caldéron fait raisonner l'amour. Il prête au sentiment de l'honneur un langage non moins précieux, (c Je ne saurais , dit Schlegel , trouver une plus parfaite image de la délicatesse avec laquelle Caldéron représente le sentiment de l'honneur, que la tradition fabuleuse sur Thermine, qui , dit-on ,

se résigne à la mort^ lorsqu'elle est poursuivie par des chasseurs , plutôt que de traverser un marais où elle tacherait sa blanche fourrure ^ » L alcade de Zalaméa répond à Lope de Figueroa : « Ma fortune et ma vie appartiennent à mon roi , mais Thonneur est le patrimoine de Tâme , et l'âme ne relève que de Dieu. » Dans le Médecin de son honneur, le roi Pierre le Cruel dit lui-même : « L'honneur est l'asile inviolable de l'âme , et je n'ai pas d'empire sur lésâmes. » Ce sont là de belles^ de nobles paroles , et il faut en savoir gré à Caldéron^ qui^ partout ailleurs, s'incline avec tant de respect devant la royauté. Mais qu'il analyse ce sentiment comme il analyse celui de l'amour , et qu'il lui prête le même langage subtil et précieux ^ c'est là ce que nous ne saurions approuver. En voici un exemple : « L'honneur est un diamant ; pourquoi donc , ô Dieu , suffit-il d'un souffle léger pour l'embraser et pour le consumer? Son éclat est plus pur que celui du soleil ; pourquoi donc le vent d'une haleine le ternit-il comme un nuage ?» Il y a également quelque chose de trop calculé dans les paroles de la fille de l'alcade do Zalaméa, lorsqu'elle vient prier son père de lui

Page 1