Mignet, Introduction, p. xxxi-xxxii
génération. Attaquée par TAutriche et T Angleterre, par les Catalans et les Aragonais révoltés, chassée de Madrid , délaissée un instant par la France ellemême, la dynastie nouvelle triompha de tous ces obstacles, grâce au dévouement et à la valeur des Castillans. L'énergique adhésion de ce peuple de braves consacra le choix libre de Charles II, et Philippe V ne régna plus seulement par la volonté d'un mourant, mais par celle de la nation qui avait fondé la monarchie espagnole.
Cent ans se sont écoulés depuis cette époque mémorable, et l'Espagne, nous le croyons, n'a pas eu lieu de se repentir d'avoir confié ses destinées aux Bourbons. Un coup-d'œil rapide, jeté sur l'administration des princes de cette race, prouvera, nous Tespérons, que les descendants de Louis XIV n'ont pas failli à leur mission, qu'ils ont détruit le plus grand nombre des abus qui s'étaient introduits sous le gouvernement autrichien, et qu'ils n'ont pas souffert que l'Espagne restât stationnaire au milieu des autres nations.
Et d'abord, l'avènement de la dynastie française fut une ère nouvelle dans la politique extérieure. Les Bourbons renoncèrent prudemment à ce système de propagande qui avait entraîné le pays dans un si
grand nombre de folles dépenses et d'expéditions ruineuses. Au lieu de poursuivre la vaine chimère d'une monarchie universelle, appuyée sur le triomphe complet de la religion catholique en Europe, ils réalisèrent les améliorations intérieures qui pouvaient relever l'Espagne de son abaissement et la replacer au rang qu'elle devait occuper en Europe.
Lorsque Philippe V monta sur le trône, l'Espagne n'avait pas même une armée qui fût en état de la défendre. Après la guerre de la succession, elle comptait cent vingt bataillons d'infanterie, cent trois escadrons de cavalerie, et la discipline militaire , si relâchée naguère, était rétablie ^ En 1704, Philippe V avait créé les compagnies des gardes-du-corps et les deux régiments des gardes espagnoles et wallones. En 1734, il augmenta l'armée de vingt-huit régiments de milices provinciales, auxquels Charles m ajouta quatorze nouveaux régiments en 1 766. Les troupes furent organisées sur le modèle de celles de Louis XIV. Un grand nombre d'officiers français, qui avaient combattu dans les rangs des Espagnols, pendant la guerre de la succession , se firent Espagnols eux-mêmes et communiquèrent à leur patrie d'a-
1 . Apendiee à la Educacion popular, t. V. Inlroductioii; p. clxxi.
doption la connaissance qu'ils avaient de TaFt militaire. L'artillerie fut mise sur le même pied que celle de Louis XIV. Sous le règne de Charles II, les soldats d'artillerie n'avaient formé que des compa* gnies isolées. Philippe Y en fit un régiment qu'il divisa en canonniers et bombardiers. Il créa des compagnies de mineurs et un corps de capitaines du train. En 1711, il organisa le corps du génie militaire. Des écoles préparatoires d'artillerie furent établies à Barcelonne, à Oran, à Ceuta. Les fonderies de Barcelonne et de Malaga, qui ne servaient plus depuis longtemps, furent remises en activité par les soins d'Âlbéroni, et le pays put enfin se soustraire à la dangereuse dépendance des puissances étrangères pour la fourniture de la plupart des articles nécessaires à l'équipement des soldats \ Les expéditions de Sardaigne et de Sicile en 1717, celle d'Afrique en 1732, la conquête du royaume de Naples en 1734, les campagnes d'Italie couronnées, en 1748, par la glorieuse paix d'Aix-lar-Chapelle, prouvèrent à l'Europe étonnée que l'Espagne s'était réveillée de sa longue léthargie et qu'elle pouvait déployer encore une vigueur digne des plus beaux jours de la monar-
1 . Coie, V Espagne sous les Bourbons, t. II, p. 4 18, p. 488, p. 489 ; t. lU, p. 577-581.
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cbie. En 1761^ elle avait quatre-vingt mille hom« mes sous les armes, parfaitement équipés et disciplinés ^ Charles III, qui régnait à cette époque, avait amené dltalie un ministre habile, le comte de Gazola, qui compléta l'organisation de l'armée. Le rè* glementde 1762, qui fut son ouvrage, créa quatre départements d'artillerie, à Barcelonne, à Valence, à la Corogne et à Séville. En 1764, il fonda le collège d'artillerie de Ségovie, pour procurer aux élèves qui se destinaient à cette partie du service militaire les connaissances exigées par les progrès de la tactique moderne. C'est de ce collège, dont les études furent perfectionnées encore par le général comte de Lacy, que sont sortis jusqu'à nos jours les meilleurs officiers d'artillerie de l'Espagne^.
En moins d'un demi-siècle, les Bourbons surent créer une marine plus formidable que celle de Philippe II. Sous le règne de Philippe V, des chantiers, des arsenaux, des ateliers de construction furent établis à Ferrol et à Cadix, par les soins d'Âlbéroni. Pendant la durée si courte et si agitée de son administration, ce ministre entreprenant parvint à construire quatorze vaisseaux de ligne et à fonder à