Wd., t. V, p
et de Languedociens qui allaient travailler en Espagne devint alors plus considérable que jamais. On peut en juger par un passage de Gourville qui avait parcouru ce royaume au milieu du xyii" siècle :
« Je n'eus pas de peine à découvrir Textrême pa-^ resse et en même temps la vanité de ces peuples. Il y a des ouvriers pour faire des couteaux ^ mais il n'y en aurait pas pour les aiguiser, si une infinité de Français, que nous appelons gagne-petits, ne se ré-^ pandaient par toute l'Espagne : il en est de même des savetiers et porteurs d'eau de Madrid. La Guienne et d'aulres provinces de France fournissent un grand nombre d'hommes pour couper le blé et le battre. Les Espagnols appellent ces gens-là gaviiches y et les méprisent extrêmement ; ils emportent néanmoins la meilleure partie de leur argent en France * . »
Tous les ambassadeurs de France en Espagne devaient expressément protéger les Français établis temporairement ou pour toujours dans ce royaume. En 1 680 le marquis de Villars reçut l'ordre de transmettre à sa cour un Mémoire exact sur les sujets de Louis XIV répandus dans les différentes provinces. Il s'adressa aux consuls de France
1. MémoireB de Gourville, âp. Collection Petitot^ 2* série, t. LU, p. 4tK
qui résidaient dans les ports de mer et demanda des renseignements à toutes les personnes que leur position mettait à même d'être bien informées. 11 résulte des documents envoyés à Paris qu'il y avait :
Mille Français répandus dans la Navarre; c'étaient des marchands colporteurs, des bergers, des labou*reurs, des porteurs d*eau, qui gagnaient tous les ans environ quinze cent mille livres.
Vingt mille en Aragon, dont deux mille marchands et dix-huit mille ouvriers. Les premiers faisaient pour trois millions d'affaires , et si les États assemblés à Saragosse avant le traité de Nimègue n'avaient prohibé l'entrée de tous les articles manufacturés en France, ils en auraient fait pour quinze cent mille livres de plus. Les ouvriers emportaient beaucoup d'argent comptant.
Mille en^Catalogne , dont cent marchands et neuf cents ouvriers. Le nombre des Français établis, dans cette province était peu considérable , parce que les habitants ne partageaient pas le préjugé contre les arts mécaniques.
Douze mille dans les royaumes de Valence et de Murcie, dont six cents marchands qui faisaient pour trois millions d affaires. Les ouvriers emportaient
également des sommes considérables en argent comptant.
Seize mille dans les deux Castilles , dont trois mille cinq cents marchands en gros , colporteurs et vendeurs en détail qui gs^naient environ six millions de livres.
Mille dans la Biscaye , les Asturies , la Galice et l'Ëstramadure , presque tous valets ou hommes de peine.
Seize mille en Andalousie , qui faisaient tous les ans pour neuf millions d'affaires \
On y trouvait en tout soixante-sept mille Français, dont sept mille marchands et soixante mille ouvriers. Il y avait en outre une foule innombrable de marchands et d'ouvriers italiens y allemands et anglais qui tous exploitaient à leur profit la vanité nationale.
Toutefois, le pays tout entier ne fut pas infecté de ce préjugé contre l'industrie. Les provinces du nord, et surtout la Navarre, le Guipuscoa, la Biscaye et l'Alava, résistèrent à la contagion de l'exemple, peutêtre par l'effet de l'influence française , peut-être aussi parce que les Maures en avaient été expulsés
1 . Voyez la Dépêche da marquis de Villars, da 95 Janvier 16S0. Archives du Ministère des affaires étrangères. Espagne, t. XVII.
depuis plus longtemps et que la population chrétienne s'y était adonnée de tout temps à Tindustrie. Aussi les manufactures restèrent-elles florissantes dans ces provinces; la population tout entière aimait le travail; les femmes elles-mêmes s'exposaient à tous les dangers de la mer pour se livrer à la pèche qui était pour le pjiys une source de richesses ; elles prenaient part aux travaux des champs , pétrissaient elles-mêmes leur pain et s'occupaient des soins du ménage , sans se croire inférieures à ces femmes castillanes qui vivaient dans la misère et dans une orgueilleuse oisiveté ^ Il en était de même en Catalogne : les ouvriers étaient nombreux dans cette province , parce que les habitants honoraient le travail , tandis que dans le royaume de Valence la seule qualification d'artesano ou de menestral avait quelque chose de déshonorant ^.
m. — l'augmentaI^ion de l'impôt.
Pendant que le renchérissement de la main-d'œuvre et le goût de Toisiveté faisaient dépérir un grand nombre de manufactures , les rois d'Espagne épui-
I • jipendiee à la Edueaeion popular, t. V, p. 359. 3. Campomanès, Sobre Ut induêtria potmlar, t. II, p. 68. Cf. Mémoires de la Société économique de Madrid, t. III, 2* part., p. 1 lO.
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saient en entreprises gigantesques les ressources de plus en plus insuffisantes de la nation. Les affaires de la ligue coûtèrent à Philippe II trente millions de ducats K Le désastre de la flotte invincible et le pillage de Cadix par les Anglais absorbèrent également des sommes immenses. Dix-huit cent millions de livres furent dépensés inutilement dans Tespace de moins d'un siècle pour replacer sous le joug les provinces révoltées des Pays-Bas^. La guerre contre les Turcs^ qui dura vingirdeux ans, coûta des sommes incalculables. Philippe II prodigua ses trésors pour entretenir un parti en Angleterre , en Irlande , en Allemagne , en Suisse ^ en Italie ^ et jusqu'en Suède et en Pologne. Suivant Sully ^ les dépenses extraordinaires de ce règne s'élevèrent à six cent millions de ducats'.
Elles ne diminuèrent pas beaucoup sous le règne pacifique de Philippe III. Ce prince entretenait des agents dans toutes les contrées de l'Europe , et envoyait de l'argent jusqu'en Perse pour susciter des ennemis aux Turcs et pour tenir la guerre éloignée
1. 947 millian8 800,000 francs. Voyez Herrera, HiHoria gênerai, p. 413.