INTRODUCTION
L'Espagne est lun des pays avec lesquels la France a entretenu les rapports les plus multipliés, et pourtant c'est celui que nous connaissons le moins. C'est depuis peu de temps seulement que nous avons commencé à l'étudier et à nous affranchir des préjugés que nous conservions sur son compte. Il est peut-être encore des hommes qui ont puisé leurs notions jsur l'Espagne dans la lecture de Gît Bios ou de Don Quichotte, et pour lesquels ce beau pays est toujours la terre classique des moines, de l'inquisition et des brigands. Aussi pendant longtemps la Péninsule est restée chez nous ie domaine presque exclusif des artistes et des romanciers. Ceux-là en esquissaient les sites si . magnifiques, ou les costumes si pittoresques ; ceux-ci en faisaient la scène des aventures les plus romanesques.
Quant aux économistes, sauf quelques exceptions, ils n'ont pas daigné accorder un moment d'attention à un peuple réputé trop fier et trop paresseux pour travailler.
Or cette réputation d'indolence est certainement exa<gérée et on ne peut plus injuste quand on l'applique au pays tout entier. Elle a été faite par des voyageurs qui n'ont vu que Madrid et les contrées qui s'étendent entre cette capitale et les Pyrénées. Combien de touristes ont jugé la France d'après Paris, la Grande-Bretagne d'après Londres, ou l'Autriche d'après Vienne ! Malheureusement l'itinéraire habituel pour aller à Madrid les fait traverser la partie la plus aride, la moins peuplée, la moins hospitalière de la Péninsule, et dans leur précipitation ils ont conclu un peu trop légèrement du connu à l'inconnu.
Leur jugement aurait été tout autre, si au lieu de traverser le pays ils en avaient fait le tour. Ils auraient trouvé sur leuL chemin, ici des villes dont l'industrie et le commerce sont florissants depuis des siècles j là une agriculture aussi soignée, aussi entendue que dans la Lombardie; plus loin une contrée célèbre par ses vins, ses olives, ses oranges,' ses soies j en un mot, ces voyageurs auraient acquis la conviction que l'Espagnol sait travailler et qu'il ne recule nullement devant la fatigue. Nous aurons, du reste, l'occasion d'en citer des exemples dans le courant de ce travail.
Quant à nous, loin d'attribuer l'état comparativement arriéré de l'Espagne à des défauts de cette nature, nous en trouvons plutôt la cause dans un concours particulier de circonstances défavorables. La nation espagnole a subi, comme toute autre, sa part de malheurs, mais ses succès mêm#s se sont tournés contre elle. A peine la conquête de Grenade ferme-t-elle l'ère des guerres intérieures, que deux faits très-distincts, mais qui se rattachent d'une manière indirecte à cette conquête, lui préparent àe nouvelles causes d'affaiblissement. Nous voulons parler de l'extension donnée à l'inquisition et de la découverte de l'Amérique.
Les opinions ne sont guère divisées sur l'influence pernicieuse de l'inquisition, et, par la même raison, il est inutile d'insister sur les effets de l'expulsion des juifs et des Maures provoquée par cette institution. Eh bien, il nous semble que la conquête de l'Amérique n'a peut-être
pas moins nui au progrès économique de ['Espagne, en d'autres termes, qu'elle a payé de sa prospérité la gloire de former un empire « où le soleil ne se couche jamais. » Dépeuplée déjà par la perte de 2 raillions d'habitants (1), la soif de l'or lui enleva la partie la plus entreprenante de sa population. De nos jours, la Californie offre une image extrêmement affaiblie de la force d'attraction exercée alors par les Eldorados d'outre-mer.
Il n'est pas étonnant, du reste, que des hommes rendus aventuriers par de longues guerres aient mieux aimé devenir riches sans peine dans le nouveau monde, que de gagner laborieusement leur vie dans l'ancien. Sans doute, ces richesses étaient souvent purement imaginaires, mais la réalité était assez brillante pour excuser, nous allions dire pour justifier, bien des illusions. Aussi ce que les colonies ont coûté d'hommes à la mère patrie est incroyable, sans parler de l'influence morale qu'elles ont exercée .
Il est probable que la plupart des émigrants étaient originaires des provinces occidentales et centrales de la Péninsule ou des contrées les moins arrosées, et, en conséquence, les moins peuplées. Le vide qu'ils occasionnaient n'en était donc que plus sensible et devait influer profondément sur les procédés de l'agriculture. Or voici comment la dépopulation a pu contribuer à donner une mauvaise idée de l'état de cette industrie.
Presque tous les voyageurs qui ont décrit l'Espagne appartiennent à des pays où les cultures ne sont bien conduites que lorsqu'on y applique une somme considérable de travail. Habitués à prendre cette dernière condition pour critérium, ils ont dû se former une mauvaise opinion de l'agriculture d'une grande partie de l'Espagne. Mais ce critérium n'est pas infaillible ; il en est un autre qui lai est supérieur, c'est le taux du bénéfice, et celuici peut être obtenu de deux manières différentes.
En effet, les agronomes distinguent entre uneiculturc extensive et une culture intensive» La première emploie.
(1) Llorente, Histoire de Vinqutsilion, estime à ce nombre celui de» juifs et des Maures ei puisés. Voy. Marllani, Toi. I, p. 58.
sur une étendue donnée de terrain, un minimum d'efforts mais elle rapplique à la plus grande surf&ce possible ; ce qui loi manque en force de bras, elle cherche à le remplacer par celle de la nature. La seconde consacre an maximum de travail à son champ et au défaut d'espace <>lle supplée par l'abondance des labours, parla multiplication des soins. Aucune de ces deux méthodes n'est supérieure à l'autre quand elles sont employées avec intelligence et dans les circonstances qui leur sont propres. La culture intensive est pratiquée dans les pays très-peupJés, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, et dans les terrains arrosés de l'Espagne. La culture extensive, de son côté, domine dans les contrées où la population est clair-semée, par exemple, en Algérie, en Turquie, en Russie, aux Etats-Unis et dans le centre de l'Espagne.
Néanmoins, tout en admettant qu'une agriculture (1 puisse être rationnelle sans parler aux yeux, il n'est pas moins vrai que la dépopulation est jusqu'à un certain point une cause de pauvreté. Les débouchés les plus avantageux, les p)us certains, les plus considérables sont ceux de l'intérieur. Où il y a peu d'habitants, presque chacun produit les denrées agricoles qu'il lui faut ; l'industrie ne prospère que dans les contrées où il y a abondance de bras ; et quant à envoyer au loin, cela a toutes sortes ! d'inconvénients. Les matières qui exigent peu de main- j d'œuvre sont très-encombrantes, et leur transport enlève j tout le profit, d'autant plus que, dans ces pays, les voies de communication sont toujours en mauvais état ; car on ne fabrique pas des marchandises, parce qu'il existe des routes et des canaux, mais on construit des chaussées, et on creuse des bassins quand on est encombré de marchandises. Est-ce que l'Angleterre n'a pas créé son admirable système de communication intérieure, seulement après le développement extraordinaire de son industrie ?
Ces! donc d'après des principes justes, d'après des vues
(1) Nous Jetons cependant faire remarquer qu'une culture extenaire peut dire plus ou moins bien conduite, et qu'elle ne permet pas plus !a négligence que toute autre méthode.
profondes et dignes d'un véritable homme d'Etat, qu'un ministre espagnol a commencé l'établissement d'un réseau de voies de communication par les chemins vicinaux. C'était ce qu'il y avait de plus urgeut à faire, car le genre de marchandises qu'on y transporte est abondant et attend les débouchés. On ne néglige point pour cela les grandes routes ; chaque chose viendra à son tour, et le gouvernement a déjà prouvé qu'il ne recule pas devant les efforts et les sacrifices que lui impose la nature particulière du terrain.
Nous croyons avoir suffisamment prouvé que la dépopulation est une des causes principales de l'état relativement arriéré de I Espagne, mais ce n'en est pas l'unique. Les autres causes ont été trop souvent décrites pour qu'il soit nécessaire d'en parler ici. Il est également inutile de rappeler que, dans le pays des Cervantes, des Calderon, des Murillo, des Ulloa, des Jovellanos et de tant d'autres, le feu sacré des sciences et des arts ne s'est jamais éteint; mais le progrès matériel lui-même ne s'est pas arrêté, il s'est seulement ralenti. Dès le commencement de ce siècle, la nation a pris-un nouvel essor, et, malgré les guerres et l'anarchie, bien des choses ont été accomplies.
Mais depuis que le bras vigoureux de l'illustre maréchal Narvaez a rétabli la paix intérieure, que, par de sages réformes, il a su écarter des causes de mécontentement et intéresser les masses au maintien de l'ordre, l'Espagne avance à pas de géant. Elle veut regagner le temps perdu, elle travaille avec ardeur à sa régénération, et le succès couronne visiblement ses efforts. On nous cite souvent les Etats-Unis dont le peuple, jeune et vigoureux, lutte avec une nature vierge et grandiose. Nous le suivons avec intérêt dans sa caf rière brillante, nous applaudissons à ses conquêtes pacifiques, nous enregistrons avec joie les « victoires qu'il remporte journellement sur la matière brute. Sans doute, des succès si nombreux et si variés frappent l'imagination, et méritent d'attirer notre attention ; mais il nous semble que le spectacle offert par l'Espagne est un sujet d'étude non moins digne du penseur. Ici, il y a bien plus d'obstacles à va<nere. Il ne s'a-
git pas seulement, comme aux Etats-Unis, de défricher des terres incultes, de construire des routes et des canaux ; en un mot, d'asseoir .des fondations sur un terrain net. En Espagne, il faut commencer par déblayer le sol dçs ruines qui l'encombrent; il faut réformer des institutions antiques, combattre des préjugés invétérés, quelquefois même changer des habitudes.
Sous tous ces rapports, les résultats déjà atteints sont importants ; ceux qui se préparent sont plus considérables encore : chaque jour compte maintenant, non pas une idée, mais une amélioration réelle. Il nous sera impossible, dans les limites étroites de ce travail, de faire connaître tout ce qui a élé fait en Espagne dans les dernières années; mais nous espérons eu dire assez pour faire comprendre l'état économique actuel du pays. Nous emprunterons nos renseignements presque exclusivement aux documents officiels, dont la plupart sont d'une date très-récente {lSkS à 1850), et encore inconnus en France. Ce n'est qu'à défaut de ces sources authentiques que nous aurons recours aux ouvrages des meilleurs auteurs espaguols, à la tête desquels nous mettons pour la statistique l'illustre M. Pacual Madoz, dont le dictionnaire geografico-estatistico-historico (1) est une mine inépuisable de renseignements presque aussi sûre que les documents officiels. De cette manière nous ^ 'aurons à regretter que peu de lacunes, et les faits que nous avancerons auront pour appui les sources les plus respectables.
(1) En 16 vol. in -4°. Madrid, 1845-1850. Nous ayons l'intention de rendre un compte détaillé de celte navre importante.