TERRITOIRE
L'Espagne est située à l'extrémité s&d-ouest de l'Eu- * rope, ou eile a presque tous les avantages d'une position insulaire, sans en avoir les inconvénients. Elle présente une longue étendue de côtes aux eaux de la Méditerranée et de l'Atlantique ; de nombreux ports en facilitent l'abord; mais ni le génie de la nation, ni les circonstances politiques n'ont favorisé le développement de l'esprit commercial. La Péninsule semble plutôt destinée à avoir une agriculture florissante ; la nature y a généreusement réuni toutes les conditions d'une production variée. Tous les climats y sont représentés, et au moyen de quelques journées de voyage, vous pouvez vous croire transporté d'une partie du monde dans une autre. En effet, Bory de Saint- Vincent, qui a particulièrement étudié la géographie physique de l'Espagne, y dislingue quatre régions ou versants dont chacun offre le caractère ou la physionomie de l'un des grands continents de la terre. Nous ne pouvons mieux faire que de le citer textuellement sur ce point (1) :
a Le Cantabrique (versant septentrional) présente un caractère uniquement européen; on s'y dirait toujours, nonseulement en France, mais encore dans les parties les moins chaudes de l'ouest, telles que l'Armorique, et même les pays de Cornouailles et de Galles, en Angleterre. La vigne n'y réussit guère, et le pommier produit, comme en Bretagne et en Normandie, le cidre, boisson de l'habitant, pour lequel une pêche abondante forme la principale ressource commerciale avec l'exploitation de quel-
(1) Itinéraire descriptif, etc., par M. A. de labord, vol. ».
vent en hiver être protégés contre la rigueur du froid. Ce versant est fort étroit, n'ayant guère plus de 12 à 1 S lieues de larges du nord au sud; mais il s'étend beaucoup en longueur, c'est-à-dire de l'est à l'ouest, ou des sourcesde l'Âdour, qui en dépend physiquement, jusqu'en Gallice. Les Pyrénées cantabriques et asturiennes le séparent du (versant) suivant ; il dépend tout entier de leur pente boréale et demeure exposé a toute l'inclémence des vents du nord ; des chaînes, la plupart couvertes de neiges éternelles, interceptent l'haleine des vents chauds du midi ; nulle rivière méritant d'être signalée n'y circule, mais de nombreux torrents, courant du sud au septen trion, le déchirent. Les naturels de ce versant sont ces anciens Vascons ou Gascons, ces Vandales devenus des Basques, enfin ces Cantabres et ces Astures, qui ne furent jamais complètement soumis par les conquérants tour à tour dominateurs de l'Espagne.
« Le Lusilanique (versant occidental), le plus considérable de tous, est borné au nord par le précédent, à l'est par le suivant, au sud par le quatrième, et à l'occident par l'océan Atlantique. Quatre fleuves y circulent en coulant du levant au couchant : le Minho (Miniut), le Duero (Durius), le Tage {Tagus), le Guadiana (Anas). Dans une si grande étendue, qui comprend plusieurs bassins et divers systèmes de montagnes, il existe une grande variété dexpo- Mtion, qui ne permet pas d'abord d'en saisir la physionomie commune; cependant plusieurs caractères qui lui sont propres singularisent le vaste espace dont il est question. Beaucoup plus chaud que le versant cantabrtque, il l'est moins que les deux autres sous les mêmes latitudes. La vigne y réussit partout, mais elle n'y donne guère que des vins non liquoreux ; le pommier a disparu, et l'olivier commence à s'y montrer, surtout vers le sud - y nulle part l'huile n'y est renommée par sa bonne qualité. Le châtaignier dans les montagnes, le chêne à glands doux, comestibles (beillota), y forment le fond des grands bois avec quelques pins silvestres j c'est là qu'on rencontre le plus de ces végétaux qui forment proprement la
flore espagnole, el qu'une saison des pluies, telle que celle des tropiques, commence à se bien prononcer. On remarque là facilité avec laquelle s'y naturalisent les plantes des fies Atlantiques, telles que Madère et lés Canaries, et même les plantes américaines, dont plusieurs sont devenues comme indigènes, non-seulement dans les parties méridionales du Portugal, mais encore dans certaines expositions en Galice. Par ce rapport avec le nouveau monde, on peut présumer qu'il est peu de richesses agri- * coles, de ses parties mêmes les plus chaudes, qui ne puissent s acclimater dans le versant qui nous occupe, et en former une Amérique nouvelle. Les habitants de ses versants sont ces Portugais et ces Castillans qui se haïssent ; les premiers sont d* origine celtique pure, les seconds descendent de ces Cel libériens qui provenaient du mélange dès Celtes, descendus du nord, et des véritables Ibères, hommes de race atlande, venue, comme nous le verrons bientôt, par le midi. „
« V Ibérique (versant oriental), borné au nord par les Pyrénées, à l'ouest par le précédent, au sud par le suivant, à l'est par la Méditerranée, comprend d'abord le bassin de l'Ëbre, l'un des fleuves les plus considérables de la Péninsule ; et le reste de ses cours d'eau, dont les plus considérables sont le Llobregat, le Guadalaviar, le Jugar et la Ségura, descendent dans une pente générale de l'ouest à l'est. Il porte ce caractère dont on retrouve déjà quelques traits sur les côtes de la Provence et du Languedoc, dont la Sicile, les Calabres et la Grèce sont empreintes, et qui, plus particulier à l'Anatolie et à la Syrie, peut être considéré comme asiatique ; non-seulement l'olivier prospère dans toute son étendue, mais il semble s'y plaire plus qu'en toute autre partie de l'Europe 5 la vigne y donne des vins chargés en couleur ; le caroubier et les agaves commencent à être fréquents. Dans les parties méridionales, on rencontre déjà le chamcerops, petit palmier qui couvre les parties incultes du versant bétique et de la contrée africaine qui lui est opposée; le coton y réussit parfaitement, encore qu'jon ne I y cultive pas ; le riz et des plantations de mûriers sont des sources de richesse pour
le pays. Les habitants sont un mélange d'Ibères, de Celtes, de Phéniciens, de Carthaginois, de Grecs, de Romains, de Goths, de Juife, d'Arabes, en un mot, de tous les peuples de l'ancien monde j et de tant de mélanges s'est formé un caractère tout différent de celui des hommes du versant lusitanique, dont la fierté, te fixité et la paresse composent le fond. Ils sont actifs et fort jaloux de leur indépendance ; mais leur esprit est excessivement mobile.
« Le Bétique (versaçt méridional), borné au nord et à l 'ouest par le Lusitanique, à l'est par le précédent, au sud par la Méditerranée, le détroit de Gibraltar et l'Océan, présente un aspect entièrement africain. Nulle part, si ce n'est sur les sommets élevés, Feau n'y gèle, même en hiver ; le dattier, arbre de l'Atlas, s'y multiplie, et ses fruits y mûrissent ; il indique de loin, par-dessus les innombrables et vastes bois d'olivier, le point où se trouve la ferme. Dès qu'on a traversé la Sierra Morena, des haies d'agaves, improprement et vulgairement appelés aloès, circonscrivent les moindres propriétés; les cactes couvrent les silej maritimes j l'oranger, le citronnier, forment des bois souvent très-étendus. On trouve, dans certains jardins, le bananier en pleine terre. La culture du sucre et du coton enrichit les contrées, riveraines. A peine quelques végétaux du nord de l'Europe se sont-ils propagés jusqu'ici : ce sont les arbustes et les végétaux africains qui forment le fond de verdure de tous ces lieux, où le chamœrops, le nain des palmiers, s'empare des terrains négligés par l'homme. Les sites les plus variés, des thyms; des lentisques, et le myrte surtout, décorent et parfument les solitudes où le petit chêne à kermès fournit un objet de teinture. Le nérion remplit le lit des torrents desséchés que l'abondance de ses belles fleurs dessine en pourpre sur les pentes inférieures des collines. Ce n'est pas seulement le règne végétal qui donne au pays la physionomie africaine : les animaux qu'on avait jusqu'ici supposés propres à la Barbarie s'y rencontrent en abondance. Entre les plus remarquables est le caméléon, que nul naturaliste n'avait mentionné avant nous, et qu'on n'a re-
trouvé sur aucun autre point de l'Europe. Les singes même y furent communs, et Ton en retrouve encore quelques troupes sur le rocher de Gibraltar. »
L'esquisse qu'on vient de lire est le résumé abrégé d'un grand travail, et elle suffit pour caractériser à larges traits les diverses parties de la Péninsule. Il ne reste plus qu'à ajouter quelques noms et quelques chiffres ; on trouvera ' les premiers sur toutes les cartes du pays, et les seconds sont empruntés à l'excellent travail de Charles de Raumer et à plusieurs autres.
En tirant une ligne de Bayonne à Gibraltar, on traverse l'Espagne dans toute sa longueur du nord au sud. Les Pyrénées à droite et la chaîne des Asturies à gauche sont les premières montagnes qu'on rencontre en entrant. Un grand nombre de leurs pics pénètrent dans la région des neiges ; nous n'en citons que les suivants :
Pyrénées. Pic Nethon 3,560 mètres au-dessus
de la mer.
Mont Perdu 3,500 —
Maladelta 3,355 —
Asturies. Monts d'Europe 2,920 —
Les montagnes des Asturies se divisent ensuite en plusieurs branches, dont l'une va se perdre dans l'Atlantique, au cap Finistère; l'autre traverse l'ancien royaume de Léon, jusqu'aux hauteurs de Tras os Montes, et une troisième va rejoindre l'Aragon, en poussant une diagonale vers la Méditerranée.
Ce système de montagnes donne naissance à un grand nombre de cours d'eau, parmi lesquels on en distingue deux importants : le Minho et l'Eure. La rivière Bidassoa n'est connue que parce qu'elle sépare la France de l'Espagne.
Le Minho prend son origine dans la Galice et coule vers l'ouest. Sa longueur, depuis sa source jusqu'à son embouchure dans l'Atlantique, est de 50 lieues en ligne droite, et de 70 en suivant les sinuosités de son cours.
L'Ebre commence non loin de Burgos : sa longueur est
de 130 lieues en ligne droite ou de 160 en suivant ses sinuosités. Son plus fort affluent (à gauche) est le Segre. L'Ebre déverse ses eaux dans la Méditerranée.
En avançant vers le midi, en suivant la ligne que nous supposons tracée sur la carte, on trouve quatre systèmes de montagnesdisposés dans Tordre suivant, du nord au sud :
1. Sierra Guadarama, dont le prolongement portugais s'appelle Sierra d Estrella. Cette chaîne, dont les pics les plus élevés sont le Penalara (altitude, 2,397 mètres) et la Puerta de Navacerra (altitude, 1,864 mètres), forme la ligne de partage entre les eaux du Duero et du Tage.
Le Duero a sa source dans la vieille Gastille au nordest de Burgos, mais il n'appartient qu'en partie à l'Espagne. II passe bientôt en Portugal, où il va trouver l'Atlantique près d'Oporto. Sa longueur en ligne droite est de 130 lieues et de 200 en suivant son cours sinueux.
Le Tage, bien qu'il prenne sa source dans la Sierra d Albaracin au nord-est de Cuença et qu'il baigne les murs de Tolède, est le fleuve portugais par excellence ; on sait qu'il forme le port de Lisbonne. Sa longueur est de 180 lieues en ligne droite, de 240 en suivant son cours.
Le Tage reçoit à droite le Xarama, dont le Manzanarès (Madrid) est tributaire.
2. La Sierra de Ossa y qui n'est pas remarquable par sa hauteur, sa plus grande élévation étant d'environ 900 mètres, mais qui est importante parce qu'elle forme la ligne de partage entre le Tage et le Guadiana.
Ce dernier a son origine sur la partie orientale de la Sierra Moréna. Comme le Rhône, il coule pendant quelques kilomètres dans des cavernes souterraines, pour reparaître près de Ojos de Guadiana. Sa longueur directe est de 120 lieues ; son cours sinueux s'étend sur 200 lieues (Badajoz).
3. Sierra Morena, chaîne qui forme la ligne de partage entre le Guadiana et le Guadalquivir.
La source du Guadalquivir (Bœtis) est sur les limites de Jaen et de Grenade ; son cours n'est que de 130 lieues (90 lieues en ligne droite), mais il passe devant Cordoue et Séville.
4. La Sierra Nevada, enfin, est célèbre pour sa hauteur, qui dépasse la limite des neiges éternelles. Le pic de Mulhacen atteint 3,598 mètres. Cette chaîne va de l'est à l'ouest ; elle longe la côte méridionale de l'Espagne, située sur la Méditerranée, et ses contre-forts se perdent près de Malaga, où ils portent de riches vignobles.
L'étendue de l'Espagne est de 488,098 kilomètres carrés. Peu d'Etats européens sont plus grands, comme on peut le voir par les chiffres suivants.
Kilom. carrég.
Russie 4,381,089
Turquie 694,010
Empire d'Autriche 662, 326
France 627,686
Espagne 488,098
Suède 441,815
Norwége 412,643
Royaume-Uni '309,567
Prusse 282,697
Deux-Siciles 85,700
Portugal 81,990
Bavière 77,897
Grèce 76,184
Sardaigne 53,208
Hanovre 47,516
Etats de l'Eglise 41,482
Suisse... 40,811
Danemark 38,312
Pays-Bas 32,655
Toscane 32,308
Belgique 29,622
Wurtemberg 19,538
Bade 15,274
Saxe (royaume de) 14 , 569
Etc., etc.
Nous renvoyons, pour ce que nous avons à dire sur la division territoriale et sur la nature du sol, aux chapitres de l'administration et de l'agriculture, et nous passons à celui de 4 la population.