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CHAPITRE III

La politique de l'Espagne à Cuba. — Une interview sensationnelle de Don Antonio Canovas del Castillo, Président du Conseil des Ministres.

Le « Journal », ce grand quotidien fondé par un de nos plus éminenls et de nos plus honorables confrères parisiens , M . Fernand Xau , m'avait chargé en novembre 1896 d'aller faire en Espagne, auprès. des hommes politiques les plus influents, une enquête impartiale sur la situation politique et "économique de ce grand pays ami. Le 17 novembre, j'envoyai par dépêche à mon excellent directeur l'article suivant, contenant des déclarations extrêmement importantes de M. Canovas. Toute la presse en Europe et en Amérique a reproduit et commente cet article.

Les lecteurs du Journal connaissent déjà, par la description que je leur en ai faite en 1892, le palais de la Huerta, demeure de M^ Canovas del Castillo, magnifique musée où sont accumulés les œuvres d'art, les statues, .les tableaux de maîtres, et aussi cette admirable bibliothèque, isolée dans un corps de logis spécial, qui, avec ses 30,000 volumes, forme la véritable retraite de ce grand homme d'Etat,jà la fois poète de génie et historien de premier, ordre î

Cette fois, c'est dans son cabinet du palais de la Présidence que j'ai eu l'honneur de causer pendant plus d'une heure avec M. Antonio Canovas ; je l'ai retrouvé mieux portant qu'en 1892, faisant tête au plus formidable labeur qu'ait jamais connu homme d'Etat ; M. Canovas ne s'effraie pas des situations les plus graves de la politique, il les résout froidement; dévoué à' la défense de son pays, il retrouve pour le diriger d'une main sûre, au $nilieu des écueils, toute l'activité de sa jeunesse, toute la puissance de travail de l'âge mûr.

Je n'ai pas la prétention de rapporter ici le mot à mot de notre longue conversation; M. Canovas parle le français avec une grande facilité : il m'a tenu pendant une heure sous le charme de son éloquence. Ce n'est donc qu'un résumé, mais un résumé consciencieux, précis et exact de ses importantes déclarations que

j'apporte' aux lecteurs du Journal, en m'effôrçant d'employer autant que possible les propres expressions du président du conseil des ministres:

— ... Je suis charmé de vous revoir parmi nous. Je sais que vous êtes un véritable ami de l'Espagne; je le savais déjà depuis longtemps, car j'ai suivi toutes vos conférences sur mon pays et j'ai lu votre excellent livre : Deux mois en Andalousie et à Madrid, dont je tiens particulièrement à vous féliciter. C'est donc avec plaisir que je vais vous donner tous les renseignements que vous désirerez .

Immédiatement, j'ai un mot sur les lèvres : Cuba? C'est la grande question! M. Canovas del Castillo s'enfonce dans son fauteuil et me répond :

— Ah î oui, Cuba ! C'est mon plus grand sujet de tristesse, car cette guerre féroce n'est que le résultat d'ambitions inavouables; le plus grand grief que les révoltés cubains aient contre l'Espagne, c'est de n'avoir pas permis à tous les déclassés de cette grande île de donner libre carrière à leurs appétits et de mettre ce beau pays en coupe réglée. Pas assez de liberté?... Mais les Cubains avaient plutôt trop de libertés ! Ils jouissaient du même régime que la métropole; la liberté de la presse était sans limite. A tel point que certains journaux prêchaient ouvertement la séparation de la colonie

d'avec ■ la mère-patrie : les tribunaux ne sévissaient pas, au contraire! Quand les autorités publiques traînaient les journalistes séparatistes devant la justice, les tribunaux de File décla- ^ raient que leur cas ne constituait pas un crime. * Bien plus encore, les tribunaux de la Péninsule approuvaient et ratifiaient ces jugements ! Ainsi, à Cuba, on a impunément prêché pendant de longues .années l'indépendance et préparé la révolte contre la patrie. Et tout cela, parce que, théoriquement, les Universités de tous genres d'Espagne avaient continué à enseigner depuis le moyen âge que le fait de demander la mort d'un mauvais prince ou d'un* tyran n'était pas un crime, que le régicide ou tyrannicide pouvaiÇ avoir raison... Quelle rhéthoriqué î *

En France, depuis la Ligue, on a abandonné cette manière de voir, parce que chez vous on est passé de la théorie à la pratique, et que les pouvoirs publics s'en sont émus... ; mais en Espagne, on était resté dans le domaine de la théorie !

Nous en récoltons les fruits à Cuba. Il y a, dans cette perle des Antilles, deux éléments

* — Le grand homme d'Etat ne se doutait pas, en prononçant ces paroles, qu'il seraifun jour lui-même la victime d'un .fanatique et misérable assassin : les événements se sont chargés de prouver la vérité de ses réflexions et c'est lui, hélas ! qui a été la victime choisie par les anarchistes. — (Note de l'auteur).

qui forment le parti rebelle : .. l'élément blanc, très peu nombreux, composé de déclassés, avocats, médecins, professeurs, tous fruits secs ou mécontents, ambitieux insatiables qui rêvent, pour Cuba, le sort des Républiques du Centre Amérique où les révolutions succèdent aux révolutions et où les appétits des politiciens se livrent à la curée des places. Ils ont été les fauîeurs des premiers troubles, les instigateurs de la résolution ; mais aujourd'hui, ils ont été presque complètement éliminés par le second élément insurrectionnel, le plus redoutable, l'élément nègre.

Les nègres à Cuba sont libres; ils peuvent contracter des engagements, travailler ou ne pas travailler... et je crois que l'esclavage était pour eux bien préférable à cette liberté dont ils n'ont profité que pour ne rien faire et former des masses de désœuvrés. Tous ceux qui connaissent les noirs vous diront qu'à Madagascar, au Congo, comme à Cuba, ils sont paresseux, sauvages, enclins à mal faire, qu'il faut les mener avec autorité et fermeté pour en obtenir quelque chose. Ces sauvages n'ont d'autres maîtres que leurs instincts, leurs appétits primitifs. Les nègres des Etats-Unis sont bien plus civilisés que les nôtres; ce sont des descendants de races implantées sur le sol américain, depuis plusieurs générations ; ils sont relativement transformés, tandis que chez nous il y a quon-

tité de nègres venus directement d'Afrique et complètement sauvages.

Eh bien ! d'ailleurs, voyez aux Etats-Unis comment on traite les noirs ; ils ont des semblants de liberté dont on leur permet d'user dans de certaines limites ; dès qu'ils veulent profiter de tous leurs prétendus droits de citoyen, les blancs savent rapidement les rappeler à leur condition et les remettre à leur place.

Je crois savoir, je sais, du reste, qu'aux Etats-Unis il n'est pas un seul homme d'Etat sérieux et influent qui désire réellement l'indépendance de Cuba, car on s'y rend parfaitement compte que l'île de Cuba, indépendante, deviendrait immédiatement une nouvelle République nègre, une seconde Libéria, qu'elle rétrograderait de la civilisation à l'anarchie. Si l'armée espagnole abandonnait Cuba, ce seraient les idées sages, fécondes, libérales, progressistes de l'Europe qui abandonneraient ce pajss qui a été le plus riche, le%plus prospère de l'Amérique espagnole. On le sait si bien aux Etats-Unis que les esprits exaltés et chauvins, car il y en a même là-bas, qui réclament l'indépendance de Cuba, la réclament à la condition de placer immédiatement cette grande île sous le*protectorat de la République des Etats-Unis, qui y exercerait une police rigoureuse... Cuban'aurait fait que changer de maîtres !

M. Canovas s'arrête un instant, puis reprend : — Vous me parlez de l'impatience du peuple? espagnol que cette guerre de Cuba exaspère ; elle est bien compréhensible. Tous, nous désirons en finir avec cette situation. Mais l'Espagne sait attendre tranquillement ; n'allez pas la juger d'après Madrid ; à Madrid, on vit dans une anxiété fébrile, on veut des nouvelles à tout prix, on se repaît de* dépêches, il en faut quand même. Lorsqu'elles^ sont bonnes, le patriotisme s'en réjouit ; quand elles sont mauvaises, on s'en accommode malaisément, mais on aime mieux même de mauvaises nouvelles, que rien î

Il faut, pour juger de la conduite des hostilités à Cuba, se rendre compte des difficultés de tous genres que présente une campagne à Cuba, comme d'ailleurs aux Philippines. Les bandes do nègres de Cuba, qui sont commandés par un noir, Macéo, nous font une guerre de partisans» de guérillas, d'embuscades, mît? guerre atroce de dévastation ; nous avons dû faire des efforts considérables pour préserver tout le pays.de l'incendie et du pillage, et j'estime que c'est déjà un grand résultat d'avoir acculé Fenne'mi dans une province dont il lui sera difficile, de sortir, de lui avoir enlevé, comme l'a fait- le général Weyler, toutes les places fortes. On dit que la saison des pluies finit à la fin d'octobre ; ça se dit dans un cabinet, au coin du feu, mais,

en réalité, c'est très variable ; la saison des pluies est à peine finie en ce moment.

Pendant la saison des pluies, toutes les opérations sont impossibles ; la vraie campagne militaire commence maintenant ; on la mènera le plus vite possible^&ans répit, avec toute la vjgueur et rénergie^tfilfaut. J'ai l'espoir de" voir abattre, écraser l'insurrection, tout au moins de lui voir porter pendant ces six mois de campagne, d'ici à mai probablement, des coups mortels; Le danger pour nous, c'est que notre ennemi soit insaisissable : il se dérobe toujours, il fuit devant nos troupes ; pour le frapper,' il faudra tacculer . . .

Je ne saurais trop louer l'admirable esprit de nos troupes ) Les premiers soldats que nous avons envoyés à Cuba méritaient ce titre, ils étaielf! rompus au métier des armes, ils avaient trois ans de service... Et pourtant, deux ou .trois ans de service, voyez-vous, ce n'est môme pas assez pour faire des soldats et je crois qu'en France, en Allemagne, vous vous réservez des mécomptes avec le service de deux ou trois ans! Mais enfin, nos troupiers de trois ans étaient plus aguerris que les derniers soldats que nous avons envoyés à Cuba et qui sont des jeunes gens à peine instruits au maniement des armes, depuis six mois sous les drapeaux. Et ces braves enfants ont été, à leur débarquement, éprouvés terriblement par les maladies ; nous avons eu

onze mille malades dans les hôpitaux. A force de quinine on est parvenu à vaincre ces deux obstacles, la lièvre jaune des côtes, l'impaludisme de l'intérieur, el aujourd'hui nos vaillants petits Espagnols sont acclimatés et leur entrain est admirable. Malgré tout, ils sont restés les soldats Espagnols d'autrefois et de toujours, des vaillants qui n'ont pas eu un seul revers et qui savent faire respecter le drapeau de Gastille. Actuellement, pour vous ■donner une idée de l'effort que fait l'Espagne, nous avons plus de 210,000 hommes de troupes de la Péninsule valides à Cuba, sans compter au moins 60,000 volontaires indigènes qui nous aident à chasser les bandits qui désolent leur île.

l'Espagne et les Etats-Unis

En somme, dans cette question de Cuba, nojis avons le bon droit pour nous, nous voulons le garder. Nos rapports avec les Etats-Unis ? Mais ils sont excellents, comme avec toutes lesantr.es puissances. Nous n'avons qu'à nous louer de la conduite de toutes les Républiques latines de l'Amérique ; aucune n'a prêté le moindre appui aux révoltés cubains ; voici une dépêche du gouvernement de Bolivie, qu'on avait présenté comme l'allié des Cubains et qui nie toutes relations avec ces derniers. Il ne faut pas attacher d'importance aux fantaisies de la

Presse des Etats-Unis ; elle publie sans contrôle des nouvelles qu'elle dément le lendemain. Elle a parle' d'une note qui nous aurait été remise par les Etats-Unis, d'un ultimatum que nous aurions adressé à leur gouvernement !... C'est fou, c'est inconcevable, ça n;a pas le moindre prétexte de raison ! Pourquoi serions nous des provocateurs ? Pourquoi, irions-nous de gaieté de cœur pousser les Américains à prendre la défense des Cubains % Pas un homme sensé ne ferait cela !... . - $

Oui, je n'ignore pas. les 'envois nombreux d'argent, d'hommes., de munitions, d'armes, que les flibustiers de la Floride ont fait à Cuba. Nous les avons connus, mais jamais nous n'avons trouvé la bonne foi du gouvernement des Etats- Unis en défaut ; il lui est difficile de surveiller tout ce qui se fait dans les immenses territoires de .ses Etats. Ce sont les descendants des Espagnols de la Floride qui encouragent les rebelles cubains. Pourquoi? Des raisons de race, • des relations de famille avec les Cubains, le désir de nous faire quitter le dernier coin de terre américaine... Mais le gouvernement des Etats-Unis a vis-à-vis de nous une politique très correcte.

Après tout, la grande République est fondée sur le respect de la Loi, du Droit, qu'elle n'a jusqu'à ce jour jamais méconnu ; nous espérons qu'elle respectera toujours notre droit. La

question de Cuba est pour l'Espagne une question intérieure.

Je n'attache pas plus d'importance qu'elles n'en méritent aux voix non autorisées de certains ofateurs populaires aux Etats-Unis, à leurs phrases irréfléchies, faites pour flatter la populace, et j'ai la conviction que les Etats-Unis n' abandonneront pasleur politique traditionnelle, ne changeront pas du jour, au lendemain leurs errements. Pour faire- ce que d'aucuns leur conseillent, il leur faud^it une armée, une flotte puissante : je ne les vois pas se lancer dans cette voie pour des nègres. En tout cas, ce qu'à Dieu ne- plaise, si cette grave éventualité, qui est très, très éloignée, se réalisait,, si on voyait la République prendre parti pour les •nègres de Cuba, nous saurions faire respecter nos droits et envisager l'avenir avec autant d'intrépidité que de sang-froid. Je crois que, sur ce point, l'Espagne est unanime : pas de concession, pas de faiblesse, aucune abdication !

Celte unité patriotique de l'Espagne vous'1 paraît admirable ; elle ne saurait me surprendre ; je connais mon pays. Je rencontre la confiance de tout le m onde f parce que tout le monde sait en Espagne que je ne suis pas ici par ambition, mais pour rendre service à mon pays : je suis prêt à me retirer, quand on voudra changer de politique. Je suis très calme, mais très résolu, pas plus porté à l'emballement qu'accessible au

découragement, d'une fermeté imperturbable et inébranlable. Je ne veux pas de conciliation, pas de demi-mesures, aucune transaction avec des rebellés. D'ailleurs, pourquoi transiger ? Avec les éléments nègres de Cuba, nous n'arriverions pas à la pacification définitive, mais à ' une trêve... A quoi bon une trêve l Pour recommencer dans cinq ou dix ans ! Non. Après la guerre carliste, quand Don Carlos a eu passé la frontière, j'ai traité les carlistes comme si rien n'était survenu,*j'ai oublié, je les ai Considérés . comme des compatriotes abusés et égalés, *Je suis prêt encore, à être généreux, mais je ne veux faire acte de générosité qu'en face de rebelles vaincus et soumis sans condition, if - 'On nous fait des objections, à l'étranger, dans le monde^financier ; on nous dit : « Vous faites des dépenses'très grandes, des sacrifices énormes ; il vaudrait mieux employer cet argent au commerce/et à l'industrie. » Je répondrai ceci : Pourquoi, vous, Français, qui êtes riches et puissants, entretenez-vous aussi une formidable armée, faites-vous des dépenses immenses qui vous sont de lourdes charges 1 Pourquoi tout cela, quand il vous serait facile de renoncer définitivement à l'Alsace -Lorraine et de vivre sans la crainte d'une guerre? Pourquoi? Mais parce que rhonneur de la France ne peut pas admettre un seul instant le mot de renonciation. Eh bien ! mais, Cuba, pour l'Espagne, c'est

son Alsace-Lorraine: l'honneur de l'Espagne est engagé.

Notre peuple est d'ailleurs le peuple héroïque par excellence ; on peut lui demander tous les sacrifices, on ne doit jamais désespérer de lui ; je suis sûr qu'il m'approuve, qu'il est prêt à donner son sang et son or, tant qu'il le faudra. Certes, il est libre, libre de modifier son opinion, de changer sa volonté; le jour où il se lasserait de soutenir la lutte, à Cuba, où il voudrait abdiquer sa dignité, je ne lutterais .pas pour l'en empêcher, je céderais le pbuvoir^à d'autres. *

• Mais, iant que je serai dans ce fauteuil, tant ' que j'aurai l'honneur de présider le conseil des N ministres, ma politique se résumera ainsi : pas de forfanterie, pas de témérité; du calme et de la fermeté à l'intérieur ; à l'extérieur, pas une concession, pas une reculade, pas une faiblesse devant qui que ce soit. Le bon droit est pour nous; nous avons la volonté inébranlable de le faire triompher. • * . *

A ces mots, M. Canovas del Castillo se leva et ajouta simplement :

— Voilà ma maxime... et je crois que le peuple espagnol ne me pardonnerait pas d'en avoir une autre !»

M, Fernando Soldevilla, dans son très intéressant ouvrage : El ano politico, où il retrace tous les faits et événements politiques impor-

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tants de l'année 1893, a consacré un chapitre à reproduire les déclarations que me fit M. Canovas del Castillo.et qu'on vient de lire; il ajoute, après sa citation, ces quelques mots: « Ces déclarations furent très commentées, à l'éloge de M. Canovas ».

Ilsufflt d'ailleurs de se reporter aux journaux de tous les pays, parus à cette époqne, pour voir quelle grande et excellente impression causa dans le monde la publication des belles et éloquentes paroles de M. Canovas del Castillo.

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