CHAPITRE IV
Impressions produites en Espagne par le Message du Président Cleveland et la mort de Maceo.
. Pendant mon séjour en Espagne; en décembre 1896, deux faits importants se produisirent ; la publication du Message de M. Cleveland, et la nouvelle de la mort de Maceo, chef de l'insurrection cubaine. Le jour où parut le Message du Président des Etats-Unis, je télégraphiai au Journal : « Le message du président Cleveland cause ici une impression profonde ; le gouvernement n'a pas encore arrêté la ligne de conduite à suivre. M. Canovas a conféré avec les ministres de la guerre et des affaires étrangères. On ne connaît pas encore letrésul(at, mais il n'y a pas de complications à craindre. J'ai eu l'honneur de causer a^Tec l'illustre
chef du parti libéral. M. Sagas ta n'approuvQ pas la politique suivie par le ministère et ne veut pas se solidariser avec lui. Mais il estime que pour lui le silence est un devoir ; il ne veut rien dire ni rien faire qui puisse être interprété comme de l'hostilité de sa part. Il croit la situation grave, blâme le message du président Cleveland et trouve étrange la prétention de réserver pour les seuls Etats-Unis le droit d'intervenir dans les affaires d'Amérique. Il est impossible pour l'Europe d'admettre une pareille doctrine.
M. Sagasta souhaite, espère le triomphe de l'Espagne. Son patriotisme lui commande d'attendre les événements et de ne pas entraver l'action politique de M. Canovas. Il ne désire point revenir au pouvoir pour l'instant. » • Le 1er décembre, je dus démentir par la dépêche ci-dessous des nouvelles fausses et tendancieuses :
« Les bruits que l'on a répandus, visant une crise ministérielle, sont inexacts ; ils sont même intéressés. La situation de M. Canovas est très forte. L'opinion publique soutient et approuve le ministre des finances, M. Navarro Reverter,dont le grand talent a été mis en lumière par le succès que vient d'obtenir le dernier emprunt. »
Enfin le 9 décembre, je fus le premier journaliste français qui reçut la confirmation officielle de la mort de Maceo et je télégraphiai au Journal:
« Le ministre de la guerre a communiqué la nouvelle officielle de la mort de Maceo, tué sur le champ de bataille, et celle du fils de Gomez, ^ qui, accompagnant Macéo, n'a pas voulu se séparer de lui, et, ainsi que l'annonçaient les premières dépêches, s'est suicidé sur le*cadavre de/ son chef.
Cette nouvelle est accueille avec enthousiasme. Dans les cercles officiels, on considère la guerre comme terminée, et lam^rt de Macéo semble une réponse péremptoîre au message de M. Cleveland. L'insurrection, privée de son chef, ne peut durer plus longtemps. »
Après que l'enthousiasme provoqué par la mort de Macéo se fut un peu calmé et lorsque Madrid ne fut plus sillonné par des manifestations bruyantes, je résumai dans un article parjL le 18 décembre la situation de l'Espagne à ce moment ; je reproduis cet article qui est un document.
« Les deux grands événements de ces derjiiers jours, le message du président Cleveland et la mort.de Macéo, ont considérablement modifié l'hprizon politique.
Le message de M. Cleveland a été un instant l'objet des préoccupations de tout le monde ; les premiers résumés télégraphiques qui en sont parvenus en Espagne étaient très succinfe et très imparfaits ; ils donnaient aux paroles courtoises de M, Cleveland une tournure inexacte
et une perlée qui en étaient le commentaire bien plus que la traduction fidèle. Lorsque le texte exact de ce document très important a été enfin connu en Espagne, la profonde impression du début s'est dissipée et on est revenu à une saine appréciation de ce discours du chef d'une grande nation démocratique, expliquant à ses compatriotes les raisons qui Font empêché d'accorâer la belligérance aux révoltés cubains et qui lui font désirer, en même temps que la pacification de l'île de Cuba, le maintien des bonnes relations avec la grande nation espagnole.
Le gouvernement espagnol a conservé, au sujet du message du président Cleveland, une attitude digne et silencieuse. En vérité, il n'avait rien à en dire ; je crois savoir que M. Canovas del Castillo, en homme d'Etat clairvoyant, estime que les déclarations de M. Cleveland sont une manifestation correcte de ses pensées ; il ne saurait rien reprocher à la forme de ce discours qui, étant donnée la campagne, des flibustiers dans une certaine presse des Etats- Unis, ne pouvait être plus favorable à l'Espagne. Quant au fond même des déclarations de M. Cleveland, on comprend que M. Canovas tienne à réserver son opinion à ce sujet et l'on ne saurait même qu'approuver le silence de ce grand homme d'Etat qui a su donner si souvent à son pays des preuves de sa sagesse politique.
On peut affirmer d'ailleurs que le message de M. Cleveland ne pouvait en rien amener le gouvernement espagnol à modifier sa manière de voir ; la politique de M. Canovas del Castillo est toujours la même, telle qu'il me Fa indiquée avec tant d'éloquence dans notre entrevue du mois dernier : une politique digne et résolue prudente et ferme.
Si le message de M. Gleveland avait pu causer quelques inquiétudes aux amis de l'Espagne, il faut avouer que la mort soudaine et inopinée de Maceo les aurait bien vite fait évanouir. Rien de plus heureux pour l'Espagne ne pouvait survenir ; la mort du chef qui personnifiait la rébellion cubaine, n'est peut-être pas la fin immédiate d'une insurrection qui tourne au brigandage, c'est néanmoins sa fin morale et le présage de la pacification prochaine de ce malheureux pays.
Il est regrettable que la presse des Etats- Unis accepte sans contrôle les affirmations les plus extravagantes, les nouvelles les plus mensongères des révolutionnaires cubains. Les agents de ce parti, afin de faire diversion à l'impression de découragement produite par la mort de Maceo, ont d'abord nié cette mort ; ensuite, devant les déclarations formelles du médecin de Maceo, forcés de se rendre à l'évidence, ils ont répandu le bruit que Maceo avait été assassiné, empoisonné par le*
Espagnols, Il est étrange. de. voir la presse d'un grand pays libre publier de telles calomnies et les répandre dans les masses : le soupçon d'avoir assassiné Macéo est ridicule, mais il est certes profondément outrageant pour une nation aussi noble, aussi chevaleresque que la nation espagnole, qui lutte avec des procédés humains et selon les lois de la guerre contre des rebelles nègres, à demi sauvages et dont la cruauté so révèle trop souvent par les affreux supplices infligés aux soldats faits prisonniers.
J'ai eu l'honneur de m'entretenir longuement avec S. E. don Antonio Canovas del Castillo, et je ne peux résister à la tentation de résumer cidessous ses importantes déclarations.