‹ L'Espagne en 1897Chapitre 34 sur 52 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Une conversation avec M, Fr. Silvela

Le 3 décembre 1898, j'eus l'honneur de causer avec M. Fr. Silvela et je rendis compte de notre conversation dans Le Journal.

Voilà quatre ans que je n'avais vu M. Fr. Silvela ; et, tandis que je l'attendais, dans son grave cabinet de travail aux murs cachés par les livres, je me le. figurais ayant subi quelquesuns de ces outrages que nous infligent les années en s'enfuyant et que le poète a qualifiés d'irréparables. Mais je me trompais : le chef populaire et autorisé d'une grande fraction du parti conservateur est toujours jeune, toujours actif, toujours aimable. Les fils d'argent ne sont pas plus nombreux dans sa barbe, ses yeux pétillent toujours d'esprit derrière le binocle qui chevauche son nez.

L'E3PAGN,E EJST 1897 '241

Après les compliments d'usage, M. Silvela me déclare qu'il est heureux de me revoir en Espagne ; puis, s'asseyant dans un fauteuil, il ajoute :

' — Alors, vous revenez faire une enquête sur la situation économique et politique de mon pays ?,,. Elle est grave, très grave.,. 11 semble réfléchir un peu, puis il reprend : — . Mais tout est subordonné à la question de Cuba et des Philippines : il y a, aujourd'hui, une trêve complète de tous les partis politiques, une unité de vues absolue quant aux affaires coloniales, le désir du triomphe prochain et définitif de nos valeureux soldats,

— Puisque nous parlons tout d'abord de Cuba, permettez-moi de vous adresser une question que tout le monde s'est posée ; quelle est la véritable raison du retour en Espagne ducapitaine-général Martinez Carnpos, de cet illustre soldat qui avait déjà triomphé de la précédente révolution cubaine et qui semblait le seul"capable de venir à bout delà révolution actuelle %

— La ou les véritables raisons !... Je ne peux* faire que des suppositions à cet égard, mais je crois que voici la vérité : le général Martirifez Gampos est nerveux, très impressionnable ; il . s'est cru abandonné par le gouvernement et il^ n'a pas rencontré dans le parti espagnol de l'île les appuis qu'il espérait. Il était parti avec l'idée de conclure une pacification, un arrangement ; ,

il voulait faire un nouveau pacte û® Z^njon et accorder toutes les concessions possibles, Je crois, pour moi, qu'il était dans le vrai; mais, le gouvernement a été inflexible, n'a pas écouté ses conseils, ne l'a pas autorisé à exécuter ses projets ; on n'a pas même appliqué à Porto- Rico les réformes votées par les Cortès et dont l'exécution à Cuba aurait placé Martinez Gampos dans une situation morale plus favorable. Le vaillant soldat s'est découragé et est revenu.

— - Croyez-vous que la guerre durera encore longtemps, aussi longtemps que la précédente, • qui fut, je crois, de plus de dix ans ?

— Oh ! non ; d'ailleurs, cette fois, ce serait impossible, car on fait la guerre sur une trop grande échelle, avec 200,000 hommes valides ;

c'est un effort qui mérite l'admiration, mais que nous serions incapables de soutenir financièrement pendant des années. Le plus grand danger pour nous vient d'ailleurs de la situation financière ; c'est notre point faible. On ne peut apprécier justement la situation financière tant que durera la guerre, car il ne saurait être question d'une reddition de comptes en ce moment. Mais, cette guerre est un gouffre!... Je crois toutefois que si on pouvait supprimer les sacrifices que nous imposent Cuba et les Philippines, la situation économique de l'Espagne proprement dite n'aurait jamais été meilleure : augmentation des exportations, diminution

légère des- importations ; le change même pourrait être considéré comme favorable à notre exportation et, par le seul fait qu'il est défavorable aux importations, comme avantageux pour nos producteurs et protecteur pour nos industriels. Mais la question de Cuba bouleverse tout et nos ressources sont limitées. Néanmoins, elles sont bien supérieures à ce qu'on estime en Europe et le succès de l'emprunt intérieur Ta démontré.

Cependant, il faut à tous les points de vue que . la guerre de Cuba cesse ; les nouvelles officielles reçues jusqu'à ce jour nous font espérer un prompt succès aux Philippines et une action rapide et décisive à Cuba.

— Que pensez-vous de l'élection de M. Mac- Kinley à la présidence des Etats-Unis ?

— Je crois qu'il continuera la politique officiellement neutre de M. Cleveland ; mais, il est certain que, si la révolution de Cuba n'est pas étouffée dans quelques mois M. Mac-Kinley se / trouvera, comme M. Cleveland l'aurait été, en face "" d'un mouvement d'opinion aux Etats-Unis, qui * sera sans doute irrésistible. Il faut donc que nous ayons vaincu les rebelles avant la futurs réunion de la Chambre des représentants aux Etats-Unis ; dans le cas contraire, nous verrions s'ouvrir pour notre pays une ère de difficultés extraordinairement graves.

Mais, il ne faudrait pas se figurer que l'Espa-

gne serait à la veille de la ruine, même si elle perdait Cuba ! La possibilité de la perte de Cuba n'est pas, du reste, de celles que l'on doit prévoir ; sur cette question de la défense du drapeau national, de la conservation de l'intégrité du territoire espagnol, il n'y a pas de dissidences, il y a unanimité d'opinion. Mais aissez-moi, toutefois, pour donner plus de force à ma pensée, envisager même cette éventualité incroyable. Eh bien ! dans ce cas, devant ce malheur national, toute l'Espagne, j'en ai la conviction, se grouperait autour de sa reine et ■ de son roi pour faire face à la fortune adverse et, avec l'aide de Dieu, en triompher encore. Non, même la perte de Cuba n'atteindrait pas l'Espagne dans ses oeuvres vives, ne parviendrait pas à la faire déchoir.

Ah ! il est évident que, si aux difficultés extérieures venaient se joindre des difficultés intérieures, si nous avions la guerre civile, nous pourrions devenir la proie de l'anarchie. Mais quel est l'Espagnol digne de ce nom qui ne préférerait le salut de sa patrie itu triomphe de ses préférences politiques ? Pour moi, je ne crois aucun parti capable de manquer à ce point de patriotisme. Les seuls d'ailleurs qui pourraient lutter chez nous contre le principe de la monarchie constitutionnelle, ce sont les républicains et les carlistes. Les républicains sont peu nombreux, très divisés, sans direction,

sans racines dans, le pays ; les carlistes sont très bien organises, très disciplines, mais ne représentent qu'une minorité. L'Espagne n'est ni radicale, ni absolutiste ; la grande majorité chez nous est conservatrice et libérale, amie du progrès et sincèrement loyaliste, sincèrement attachée à ses souverains. S. M. la Reine- Régente est très bien vue du peuple ; c'est une mère admirable, aimée et respectée de tous ; le petit roi a pour lui toute l'Espagne : c'est le souverain national sur lequel on fonde de grandes espérances. . Nous jouissons sous la monarchie actuelle de beaucoup de libertés, de la liberté même ; nous pourrons obtenir par la suite plus de progrès, plus de réformes, mais nous les obtiendrons par le triomphe des idées saines et libérales. Ma conviction est que l'Espagne est conservatrice-libérale.

— Etes-vous toujours séparé de M. Canovas ?*•

— Oui , toujours , mais pour des raisons politiques plutôt secondaires : je suis un peii** plus libéral que lui. Mais, il ne saurait être question pour moi de lui faire de l'opposition en ce moment. Tant que la question de Cuba et des Philippines ne sera pas réglée, M. Canovas aura mon appui... et je ne doute pas plus que lui de l'avenir de mon pays. » ' - '

Depuis le mois de décembre 1896, M. Silyjpla,

* — Cette conversation avait lieu en décembre 1896. (Note de l'auteur).

sans avoir changé d'opinion, s'était décidé, à partir de février, à faire à M. Canovas une opposition au grand jour et, dans des discours et des articles, il fit ressortir à plusieurs reprises ses divergences d'appréciation avec l'ancien Président du Conseil, sur la politique suivie aux Antilles et aux Philippines.

M. Silvela recommande d'agir auprès des Etats-Unis par des réclamations réciproques. Il estime qu'il faut arriver à la liquidation de l'affaire de Cuba, mais il croit que l'autonomie serait inefficace.

Depuis la mort de M. Canovas del Castillo, M. Silvela a cessé de nouveau toute opposition au gouvernement conservateur ; en homme de grande valeur morale, en futur chef de gouvernement, M. Silvela donne à la Reine-Régente une nouvelle preuve de son dévouement à la cause monarchique : il saura, le moment venu, concilier bien des esprits et rendre de grands et incontestables services à son pays.

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