‹ L'Espagne en 1897Chapitre 33 sur 52 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Leis sacrifices de l'Espagne en hommes et en argent pour conserver ses colonies

Le Temps a publié, au mois de mai 1897, une très intéressante étude sur ce qu'ont coûté (à l'Espagne en hommes et en argent les guerres coloniales.

On a maintenant des données suffisantes pour se rendre compte dé ce que l'Espagne a fait de sacrifices en hommes et en argent, pendant les deux premières années de la guerre de Cuba et pendant les six premiers mois de la lutte dans les îles Philippines. Le général Galleja, qui était gouverneur général de Cuba au moment où l'insurrection éclata, à la fin de février 1895, a affirmé que l'armée coloniale ne comptait qu'une douzaine de milliers d'hotnmes

bien que sur le papier les documents officiels' parlassent de 18.009 ■hommes. 'On a envoyé à Cuba, du 1er mars 1895 au 1er mars 1897, 10 généraux, 675 officiers supérieurs, 6.222 officiers, 180.345 soldats; en tout, 187.282. Dans ces deux mêmes années, on a envoyé à Porto-Rico 3 généraux, 25 officiers supérieurs, 179 officiers et 4.620 soldats ; en tout, 4.827.

Du 16 septembre J893 au 27 février 1897, on a envoyé aux îles Philippines, 6 généraux, 96 officiers supérieurs, 735 officiers et 25.784 soldats ; en tout, 26.622 hommes.

Les deux guerres coloniales ont donc obligé le gouvernement à tirer des cadres de la métropole 49 généraux et 7.933 officiers.

A mesure qu'il fallut faire préparer des renforts plus considérables pour les Antilles d'abord, puis pour les Philippines, on rappela sous les drapeaux les hommes déjà instruits, qui étaient en congé, des classes 1894 et 1893, puis on appela une quinzaine de milliers d'hommes de la première réserve, et on devança de quelques mois la convocation des contingents des classes 1895 et 1896 (85.000 hommes chacune). En ce moment, on va en faire .autant pour celle de 1897. La nation a vu partir tous ces jeunes conscrits de dix-neuf à vingt ans sans murmurer et les autorités n'ont eu à signaler que dans quelques provinces la désertion de plusieurs jeunes gens.

Les statistiques officielles fournissent des informations assez complètes sur les pertes " subies par l'armée espagnole à Cuba. Sur les 187.282 hommes envoyés à la grande An tille et les 12.000 qui s'y trouvaient avant l'arrivée des premiers renforts, on a eu un général, 7 officiers supérieurs, 53 officiers et 1.314 soldats tués; un général, G officiers supérieurs, 55 officiers, 704 soldats morts, par suite de blessures, dans les hôpitaux de Cuba. Il y a eu 463 officiers et 8.164 soldats blessés. La fièvre jaune a fait succomber un général, 30 officiers supérieurs, 287 officiers et 13.004 soldats. Il y a eu 4 généraux, 25 officiers supérieurs,. 96 officiers et environ 40.000 soldats qui sont morts d'autres maladies. On a dû renvoyer en Espagne plus de 20.800 blessés et malades impropres pour le service.

A leur débarquement chaque mois à la Corogne, à Santander, à Cadix, des vapeurs de la Compagnie Transatlantique espagnole, les invalides et blessés reçoivent chacun de 100 à 150 pesetas "du gouvernement pour se rendre chez eux ou à l'hôpital désigné d'avance et où tout est prépare pour les soigner et les rétablir.

Somme toute, avec les morts et les rapatriés, l'armée de Cuba a été réduite de 197,282 hommes à 150,000 hommes à peu près. Sur cet effectif de 150,000 hommes, au 28 février, il y avait 16,000 malades dans les hôpitaux de l'île de Cuba,

selon les rapports réunis par l'inspecteur général des hôpitaux.

Des données également officielles fournissent les chiffres suivants sur les pertes des insurgés cubains : morts, 218 chefs, 14,114 insurgés; blessés, 41 chefs, 3,683 hommes ; prisonniers, 34 chefs, 979 hommes ; présentés à soumission, 22 chefs, 2,871 hommes. On n'a rien publié d'officiel sur les morts ou rapatriés dans File de Porto-Rico.

Les pertes dans les îles Philippines ont été : morts : 5 officiers supérieurs, 21 officiers, 234 * soldats ; blessés : 13 officiers supérieurs, 39 officiers, 868 soldats. Ces chiffres de l'armée des Philippines ne représentent que les pertes jusqu'au 27 février; mais, depuis, les importantes opérations dans la province de Cavité ont coûté cher et l'armée a eu beaucoup de malades.

Aux îles Philippines, il n'y a pas de fièvre jaune, mais les Européens sont fort éprouvés par les fièvres paludéennes, la dysenterie, l'anémie, très fréquentes dans un pays où les troupes opèrent au milieu de terrains marécageux, de forêts épaisses, avec tous les inconvénients d'un climat presque tropical. Dans les îles Philippines comme aux Antilles, la saison des pluies et des maladies qui commence en mai paralyse naturellement les mouvements des armées européennes. Ce ne sera guère qu'après cette saison qu'on songera à envoyer

des renforts aux deux armées coloniales.

Dans File de Cuba, on dit que, pour le moment, le général Weyler croit avoir assez de forces. Aux Philippines, le général Polavieja, même avant que sa santé le forçât à offrit sa démission, avait dit au gouvernement qu'il se faisait fort de dominer l'insurrection dans la province de Cavité avec les troupes qu'il avait sous la main à la fin de février; seulement, qu'il estimait indispensables des renforts assez considérables pour occuper ensuite militairement tous les endroits pouvant servir de repaire et de point. de ralliement nouveau aux insurgés, qui, sans cela, pourraient tenter de prolonger la lutte sous la forme d'une guerre de guérillas. Les succès si rapides qui ont couronné. depuis le plan de campagne du général Polavieja, dans la province de Cavité, portent le gouvernement àespérer que son successeur pourra peut-être .< achever la pacification des îles Philippines sans.' exiger de renforts. . .*

Les deux guerres coloniales ont causé une ^ augmentation extraordinaire des rachats du' service militaire. Les familles n'ont pas hésité à payer les 1,500 piécettes exigées pour libérer les conscrits du service en Espagne et les 2,000 piécettes nécessaires pour libérer ceux qui étaient désignés pour servir aux colonies:-

Selon la Gazette de Madrid ces rachats du service militaire, ont produit dans les huit

premiers mois des exercices avant l'insurrection cubaine de 6 à 7 1/2 millions de piécettes, puis en 1894-95, 9 millions. En 1895-96, les produits des rachats du service militaire se sont élevés à plus de 27 millions, et enfin dans les huit premiers mois de l'exercice en cours, 1896-97, à il millions 1/2. Ces rachats, depuis le 1er mars 1895, ont donc fait verser dans le trésor espagnol plus de 78 millions qui représentent un lourd sacrifice pour la plupart des contribuables, résignés à le faire pour exempter environ 45,000 conscrits.

Le coût total et définitif des deux guerres coloniales ne saurait être déterminé d'une façon complète dès maintenant ; mais on peut, d'ores et déjà, se faire une idée de l'usage que le gouvernement a fait des moyens mis à sa disposition par le Parlement et d'autres ressources légalement disponibles. Au moment où la guerre de Cuba éclata, en février 1895, le ministre des colonies avait en sa possession à peu près 25 millions de bons cubains (5 0/0, reliquat de l'émission de 620 millions de piécettes nominales de 1886. Il avait aussi un faible reliquat des 175 millions de bons cubains 5 0/0 émis en 1890 pour consolider la dette flottante. Ces 175 millions de piécettes en bons cubains 5 0[0 formaient partie des 875 millions de piécettes nominales en bons cubains 5 0/0 que les Cortès avaient autorisé le gouvernement

à créer en 1890, à savoir 700 millions pour convertir ce qu'il restait des bons 6 0/0 cubains de 1883, et 175 millions pour consolider la dette flottante.

Gomme on n'avait pu réaliser la conversion de la dette cubaine, le ministre des colonies n'avait pas fait usage des 700 millions de bons cubains de 1890, et le gouvernement actuel se fit autoriser par les Cortès, en 1895, à tirer parti de ces 1,100,000 obligations de cinq cents piécettes nominales pour les frais de la guerre. . Nanti de cette autorisation et en se servant d'autres autorisations antérieures, le ministre des colonies vendit au mieux en 1895 et 1896 une partie des bons cubains de 1886 et de 1890, et il se servit du solde pour offrir une garantie aux banquiers étrangers et espagnols, et à la Banque d'Espagne pour des avances. A mesure que le temps passait, les prêteurs se ■montrèrent plus exigeants et ne se contentèrent plus de la garantie en bons ; on dut leur donner en outae' la garantie du Trésor espagnol. %

En 1896, au mois de juin, le gouvernement obtint des Cortès l'autorisation de faire des emprunts avec la garantie d'une des sources' de revenu de la péninsule elle-même. C'est en vertu de cette autorisation que l'on -fit, en novembre 1896, une émission de 800,000 obligations de cinq cents piécettes nominales rapportant 5 0/0 d'intérêt annuel, remboursables en

huit ans, et garanties par le rendement des douanes espagnoles, à concurrence de près de 61 millions de piécettes par an. L'épargne et les capitalistes du royaume répondirent si vaillamment à l'appel du gouvernement que les souscriptions dépassèrent de beaucoup le chiffre demandé, et cet emprunt fut presque entièrement libéré au second versement et produisit net, 372 millions.

Le gouvernement a rendu compte de l'usage qu'il avait fait de ces autorisations jusqu'au 31. décembre 1898. Du 1er mars 1895 au 39 juin 1896, il s'était procuré 333,808,255 francs et, sur cette somme, il y avait payé 319,268,195 pour défrayer en grande partie les frais des seize premiers mois de la guerre, qui allaient croissants avec l'arrivée des renforts et l'extension donnée aux opérations. Du 1er juillet au 31 décembre 1898, le gouvernement s'était procuré 287,375,560 francs et il appliqua, aux frais divers de la guerre de Cuba, 224.998,680 piécettes.

On voit que, du chef des voies et moyens pour les guerres coloniales, on n'a encore rien inscrit au budget ordinaire de l'Espagne, et partant, rien sollicité des contribuables. Il est cependant parfaitement entendu que l'Espagne garantit non seulement le dernier emprunt intérieur de 400 millions de piécettes, mais aussi les émissions de 620 millions de bons cubains 6 0/0 de 1886 et les 175 millions de bons cubains

5 0/0 omis en 1890, ainsi que les 700 millions de bons cubains 5 0/0 de 1890, dont on n'a fait usage que pour les frais de la guerre. Cette garantie s'entend dans le cas où l'île de Cuba ne pourrait elle-même faire face au service de ces dettes, surtout de celles de 1886 et 1890 qui sont garanties en première ligne par le rendement des douanes et à défaut par tous les revenus de la colonie et, enfin, en dernier Heu, « par la garantie générale de la nation espagnole ». Il est de toute évidence qie Cuba- ne saurait, même après la pacification, faire face au service de la dette déjà créée pour les frais de guerre, qui se montent à un milliard 100 millions, et de ce qui sera inévitablement créé encore avant la fin de l'insurrection, puisque les budgets de Cuba présentaient un déficit annuel moyen de 20 à -25 millions avant la guerre actuelle, alors que le Trésor de la grande Anlille n'avait à pourvoir qu'aux intérêts et amortissement de ce qu'il restait des 620 mil-, lions émis en 1886 et des 175 millions émis gn 1890, et au service de la dette flottante accumulée depuis 1891.

A partir du 1er janvier 1897, le ministre des colonies avait à sa disposition, pour couvrir les frais de la guerre de Cuba, d'abord le solde en caisse de l'argent qu'il s'était procuré parJ'emprunt intérieur et la vente ou mise en gage des bons cubains jusqu'au 31 décembre 1896,

70.241.985 piécettes, puis 6.931.430 piécettes avancées au Trésor des Philippines, et enfin 4.221 bons cubains 6 0/0 de 1886 et 339.029 bons cubains de 1890 rentres en sa possession à la fin de 1896, quand l'emprunt intérieur lai permit de dégager ces titres donnés en garantie à la Banque de Paris et des Pays-Bas, à la Banque d'Espagne et à d'autres banquiers. Aux cours du jour, ces bons cubains de 1886 et 1890 pouvaient produire 134.162.970 piécettes au plus. C'est avec ces ressources que le gouvernement continue à couvrir les dépenses les plus urgentes des guerres coloniales depuis le 1er janvier.

Il faut dire à l'honneur de la nation espagnole et de tous ses partis politiques, qu'ils sont plus que jamais résolus à ne reculer devant aucun sacrifice, pour arriver à maintenir la domination espagnole aux Antilles. Leurs brillants succès aux îles Philippines sous les auspices du général Polavieja les poussent à espérer que, les réformes aidant bientôt l'action militaire et diplomatique, on parviendra à pacifier les Antilles.

On n'a rien encore publié de précis sur les# frais de la guerre aux Philippines, depuis le 1er septembre 1893. On sait que chaque soldat européen, et il en a été envoyé 26.000, coûte cinq piécettes par jour, que la dépense moyenne depuis le 1er décembre est de dix millions de piécettes par mois. Gela n'effraye pas les Espagnols, en raison des résultats obtenus ; d'autant

plus que les Philippines n'ont jamais eu de lourds impôts ni de tarifs très élevés. On a donc lieu de croire que^ si le gouvernement s'occupe vigoureusement de la réorganisation de l'administration coloniale, les archipels seront à même de couvrir le service de leur dette.

Le premier souci de M. Navarro Rêver ter a été, durant son passage si remarqué à la tête des Finances de l'Espagne, de travailler à la réorganisation de l'Administration espagnole aussi bien dans la Métropole qu'aux Colonies. Il ne faisait d'ailleurs en cela que suivre les traditions et les inspirations de M. Canovas del Castillo, qui a toujours combattu les abus et puni les fraudes administratives. Il suffit de voir les résultats merveilleux obtenus par M. Navarro Reverter au point de vue du rendement des impôts pour se rendre compte des bons effets de la surveillance qu'il exerçait sur les agents de l' Administration .

Page 1