CHAPITRE I
Une conversation avec M. Navarro Reverter Ministre des Finances d'Espagne
« ... Voulez-vous des faits ? Préférez-vous l'éloquence des chiffres? Dans ce pays, sur cette terre où fleurissent les arts du travail, malgré trois guerres intestines, malgré les charges de toutes sortes qui sont venues l'accabler, une transformation complète de nos finances a éle" opérée. Depuis vingt ans, les revenus de l'Etat espagnol se sont accrus de 200 millions à peu près, et dans la même période les déficits annuels de nos budgets se sont réduits de 140 millions à 25 millions. Peut-on nier, en présence de ces seuls résultats, les incontestables progrès de nos finances ? Il faut être aussi injuste que mal intentionné pour le faire. L'Espagne contemporaine a appliqué tous ses efforts à sou-
tenir le crédit national, à faire très fidèlement honneur à tous ses engagements. Je crois pouvoir vous dire aujourd'hui que le plus fort est fait et que l'Espagne ne s'arrêtera pas dans la voie entreprise avec une résolution si courageuse et dans laquelle elle a déjà parcouru tant de chemin.
» Si l'insurrection de Cuba et des Philippines n'était pas venue nous créer des charges nouvelles et énormes, nous obliger à des sacrifices très durs, mais devant lesquels le patriotisme de notre nation n'a jamais reculé, je suis convaincu que l'amélioration obtenue par nos finances nous aurait permis de réaliser, à bref délai, le grand progrès, tant souhaité, de supprimer totale ment le déficit. Il faut que la nation vive avec ses ressources naturelles, et l'on peut affirmer qu'on y a déjà réussi, en persévérant dans te propos d'augmenter prudemment les recettes et d'arrêter les dépenses, dans des bornes marquées par les nécessités nationales.
» Par une étude analytique de nos budgets, on pourrait vous démontrer que les ressources normales de la nation et les exigences de ses organismes officiels sont équilibrés depuis longtemps ; car, dans les prévisions de nos dépenses, sont non seulement comprises les dépenses ordinaires exigées pour le fonctionnement des pouvoirs publics, mais encore les dépenses qui servent à accroître le patrimoine national, puis-
qu'elles sont destinées à l'amélioration inces santé de nos moyens de défense, de nos éléments de progrès, et, en outre, à l'amortissement de notre dette publique. Au budget de 1894-95, les sommes destinées à l'amortissement étaient les suivantes :
» Dette amortissable, 34,420,000 pesetas ; annuité de l'emprunt d'Almaden, 3,750,000 pesetas ; résidu des dettes anciennes, 320,227 pesetas 50 cent. ; annuité de l'avance de la Compagnie fermière des tabacs, 9,643,252 pesetas. Au total, 48,133,479 pesetas, sans compter les centimes. Et vous voyez que cette somme de 48 millions destinée au paiement et, par conséquent, à l'extinction de la dette d'Etat, est bien supérieure au chiffre de 25 millions atteint par le déficit du même exercice.
» Mais je pourrais continuer longtemps cette démonstration ; je pourrais vous faire voir que, sur le chiffre total de notre dette publique, ^bien faible en comparaison de celles d'autres Etats européens, nous avons employé, en outre des sommes absorbées par nos guerres civiles, hélas ! 1 ,300 millions à l'amortissement ; 750 millions pour aider à la construction des 12,000 kilomètres de chemin de fer en exploitation ; 1,500 millions pour l'entretien et la réparation ~des 31,000 kilomètres des chaussées qui facilitent le trafic intérieur ; 225 millions pour donner au commerce maritime, dans le long périmètre des
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fcôtes espagnoles,' 98 ports d'Intérêt général, 169 phares; 125 millions pour la création des canaux administrés par l'Etat; plus de 500 millions employés au renforcement des défenses du pays le long des côtes et sur les frontières, à la fourniture du matériel de guerre moderne pour l'armée ; 500 millions consacrés aux escadres de combat et à nos forces navales de tous genres ; 100 millions pour les services des postes et télégraphes, sans compter les millions destinés à la science, à la religion, aux arts et à la littérature. » Cette longue énumération vous prouve que l'Espagne a su faire un bon emploi de ses finances et que, tout en tenant dignement son rang dans le monde, elle a augmenté ses ressources de tous genres au lieu de les diminuer. Ne croyez pas que les sources de la fortune publique soient taries en Espagne; c'est le contraire qui est vrai. Le bien-être, les commodités de la vie ont augmenté, et, si notre commerce extérieur a un peu baissé par suite de vos tarifs douaniers, le commerce intérieur et l'industrie nationale n'ont jamais été plus prospères. D'ailleurs, je no voudrais pas vous en imposer sous ce rapport : allez voir nos commerçants, nos industriels, faites causer un peu tout le monde à Madrid ; et quand vous aurez fait impartialement votre enquête sur l'état des affaires, revenez me voir et nous reprendrons cette conversation, »
S. E. Dos Juan Navarro Rkverter,
Ministre des Finances,
Ainsi me parlait, le 30 novembre 1896, dans son beau cabinet du ministère des finances, S. E. M. Navarro Reverter, toujours affable, élégant, charmeur; je ne pouvais m'empêcher de songer, en causant avec réminent ministre des finances, à la fontaine de Jouvence. Malgré un travail extraordinaire, malgré des nuits consacrées sans cesse au labour le plus fatigant du monde, M. Navarro Reverter est le plus éloquent et le plus sûr manieur de chiffres que je connaisse ; son esprit a gardé toute la verdeur et Téclat de la jeunesse, on y ajoutant la force, la maturité, la grande autorité que donnent la science et l'étude opiniâtre.
. J'ai suivi son conseil : je suis allé faire une enquête auprès de mes amis, les Madrilènes. La guerre de Cuba et des Philippines cause naturellement de grands dommages au commerce ; mais ces dommages ne sont qu'une chose passagère et dont on attend la fin stoïquement, Quant aux affaires intérieures, les commerçants de Madrid ne songent pas à s'en plaindre ; ils ne sont naturellement pas tout à fait satisfaits, car il est impossible dans le. monde entier de trouver un commerçant tout à fait satisfait, mais tous affirment que les affaires suivent une marche normale, que l'argent abonde, et tous sont unanimes à se déclarer prêts à faire tous les sacrifices que le bien et la gloire de Ja patrie exigeront. En présence du résultat si net, si
clair de mon enquête, je suis retourné quelques jours après, chez S. E. le ministre des finances et me suis empressé de lui en faire part.
« Eh î bien, m'a-t-il dit en souriant, êtes-vous satisfait de votre enquête ? Croyez -vous les Espagnols à la veille de mourir de faim? La vérité n'est pas pour nous déplaire; dites-la dans la presse, dans le Journal surtout, ce grand quotidien français qui marche de succès en succès et que j'estime particulièrement ! Mais, ne me faites pas trop parler et contentezvous des indiscrétions que j'ai pu faire.
» Quand il s'agit de l'honneur du drapeau espagnol et de la défense du territoire sacré que nous ont légué nos pères, il n'y a plus de luttes intestines, plus de discordes en Espagne : il n'y a plus que des Espagnols ! »