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CHAPITRE II

Un pays méconnu. '— Situation économique et financière.

La publication de mon entretien avec M. Navarro Reverter, ministre des finances, m'a valu une quantité de lettres des lecteurs du Journal. Elles peuvent presque toutes se résumer ainsi : « La lecture de votre article nous a causé uneprofonde surprise : jamais- nous n'aurions cru que la situation économique de l'Espagne était telle que vous l'a si clairement démontrée le ministre des finances. Puisque vous nous avez cité des chiffres officiels, et par conséquent d'une exactitude scrupuleuse, ayez l'obligeance de nous fournir cle nouveaux renseignements et surtout de nous expliquer pourquoi ia Rente extérieure espagnole vaut beaucoup moins que la Rente italienne, alors que la situation écono-

mique de l'Espagne nous semble valoir largement celle de l'Italie ? »

Mon Dieu ! la réponse est bien facile à faire : il n'est pas en France de pays plus méconnu que l'Espagne. Nous n'en sommes pas seulement séparés par les Pyrénées, mais par une foule d'erreurs et de préjugés. Alors que tout le monde chez nous a de grandes sympathies pournos voisins, que chacun considère cette noble et chevaleresque nation espagnole comme une amie de la nôtre, la majorité du peuple* français ne connaît l'Espagne que comme le pays de Don Juan, du duc d'Albe, des courses de taureaux, des Estudiantinas et des belles Manolas. On connaît quelque peu l'Espagne pittoresque, mais on semble ignorer complètepient les immenses et inépuisables ressources de ce pays qui pourrait être le plus riche du monde. On oublie que l'Espagne renferme dans ses entrailles volcaniques des mines, inexploitées, inconnues pour la plupart, et prodigieusement riches de tous les métaux; que son sol s'élève ,à toutes les altitudes de l'Europe et est propre à toutes les cultures, que son versant méditerranéen est un immense verger, un jardin de .végétation luxuriante qui donne des récoltes trois et quatre fois par an; que l'Andalousie, véritable paradis terrestre, unit la -flore de l'Europe à la flore de l'Asie et prodigue ses trésors sans l'aide de la charrue. On oublie aussi que, si les fils de la molle

Andalousie se montrent souvent, suivant le mot d'un grand homme d'Etat espagnol, un peu timides au travail, s'ils préfèrent rêver, fumer et danser sous leur beau ciel toujours bleu, sur une terre qui fourrât largement â tous leurs besoins, leur indolence est une exception dans la Péninsule. Les Catalans, les Aragonais, les Castillans, les Basques, les habitants de Valence et do Mureic sont des travailleurs agricoles endurcis et infatigables, des ouvriers industrieux et habiles. L'industrie se développe chaque jour davantage en Espagne et non seulement elle y trouve une main-d'œuvre abondante et bon marché, mais encore des ^ouvriers qui onyt un sens artistique très réel. Le plus*humblo artisan espagnol a une conception trpsnette*duBeaii, de PArt véritable; les artistes abondent dans le pays et, s'ils n'ont pas autant de savoir-faire, autant d'habitude de métier qu'en Italie, ils ont un sens artistique plus tourmenté, mais plus rare aussi et moins banal.

En somme, l'Espagne est tout le contraire d'un pays pauvre ; je suis bien étranger a toutes les^ opérations de bourse et il m'est bien indifférent que des joueurs opèrent a la hausse ou à la baisse sur l'Extérieure; mais je ne poux admettre qu'on ne proclame pas la vérité et je demande la permission de la faire entendre dans le Journal, toujours indépendant et toujours prêt à défendre les bonnes causes.

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Il y a énormément de fortunes en Espagne, de grandes, très grandes fortunes, et si Ton veut toute ma pensée, j'estime que c'est même la principale raison du peu de progrès que cette nation avait fait jusqu'à ces dernières années dans l'industrie. Si toutes les richesses de l'Espagne, au lieu d'être exploitées, ne sont pas mises en valeur, la faute en est au manque d'initiative des capitaux.

Les propriétaires ont de trop grandes propriélis» "kmm revenus excèdent de beaucoup leurs '"b^scws ; les :®mgmœ& de l'existence sont peu nombreuses, la vie ■$& gëxtàrà&emiexÀ bon isar-: ché ; il en résulte que la clas|e qui possède en Espagne n'éprouve pas la nécessité d'accroître sa fortune et fait des économies sans travailler. Il y a une trentaine d'années seulement, qu'au lieu de laisser leur argent dans leurs armoires ou leurs bas de laine, les Espagnols se sont mis à acheter des titres de leur rente ; depuis lors, des statisticiens dignes de foi m'affirment qu'ils ont racheté à Paris et mis dans leurs caisses plus d'un milliard d'Extérieure. Le jour où les capitalistes espagnols, qui possèdent énormément de valeurs françaises et anglaises, se décideront à faire fructifier leurs capitaux dans l'industrie nationale, dans les entreprises de tous genres qui pourraient être florissantes dans la Péninsule, ce jour-là, on s'apercevra dans le monde que l'Espagne est une nation qui peut

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non seulement se suffire à.. elle-même, mais encore approvisionner toute l'Europe.

Je ne suis pas un enthousiaste partisan de la politique protectionniste, mais je dois reconnaître qu'à l'heure actuelle elle s'impose en Espagne comme en France ; et j'ajouterai, ce qui va faire plaisir à mon excellent confrère et ami, Robert Charlie, qu'en Espagne elle a donné jusqu'à ce jour, de très bons résultats.

M. Navarro Reverter, ministre actuel des, finances, que le succès de l'emprunt intérieur vient de rendre populaire, est en Espagne l'incarnation de la politique protectionniste ; inutile de dire qu'il est adoré en Catalogne ! Mais ce qui est plus remarquable, c'est, que tout le monde rend justice à sa politique- très nette, très catégorique, très intransigeante au point de vue économique. M. Navarro Reverter est un protectionniste absolu, il l'a toujours été, de même qu£ M. Sigismond Moret, l'un dès chefs les plus célèbres du parti libéral, est un libre-échangiste, convaincu. M. Navarro Ne verter estime que rien n'est pire, au point de vue économique et poli-, tique, que les opinions, ondoyantes et diverses, que l'opportunisme ! Il est d'avis qu'on doit avoir une politique tracée d'avance, bien conçue et exécutée résolument.

En politique, il ne faut point de théories, il faut des faits et des actes. Il a certainement raison.

Economiquement parlant, les faits et les actes

se traduisent par les chiffres ; en voici d'inédits , et qui sont instructifs : dans les neuf premiers mois de l'année, les importations se sont élevées à 543,810,141 pesetas et les exportations à ; 621,610,355 pesetas, accusant une différence de 77,800,214 pesetas en faveur de l'exportation. On peut donc affirmer que la situation économique de l'Espagne est excellente : la seule ombre au tableau, c'est la guerre à Cuba et aux Philippines ; mais n'est-il pas admirable que, malgré les charges énormes de ces guerres, les ressources financières de l'Espagne aillent chaque jour en augmentant ? Voici des chiffres qui le prouvent et qui sont le plus bel éloge. 4 qu'on peut faire de l'habile politique financière do M. Navarro Reverter :

Les recettes des trois premiers mois do l'exercice financier 1897-1898, c'est-à-dire les mois de juillet, août et septembre 1897, accusent le chiffre de 207,438,104 pesetas et donnent une plu$-yaluo de 34,042,556 pesetas sur les mêmes mois de 1890, de 27,389,665 sur ceux de 1894 et de 7,656,283 pesetas sur ceux de l'année derrière. C'est un résultat magnifique et d'autant plus beau qu'il donne également une plus-value, sur les . évaluations budgétaires ordinaires dos trois premiers mois de l'année financière on cours, de 13,056,539 pesetas.

, A cent qui insinueraient que ce sont là des résultats momentanés, je répondrai simplement

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en leur donnant les chiffres dos recettes du mois de septembre dernier, qui s'élèvent à 88,164,180 pesetas, contre 68,398,978 pesetas en 1895 et accusent une plus-value de 19,770,202 pesetas. On voit donc que c'est une progression constante, qui dure depuis des années et ne fait que se développer.

Le dernier emprunt intérieur, sur les résultats et les conséquences duquel j'aurai d'ailleurs l'occasion de revenir, a été une preuve éclatante qu'il y avait en Espagne de l'argent et do l'épargne, On a demandé au public 250 millions de pesetas sur les 400 millions votés ; on a offert un titre portant un intérêt fixé à 5 0/0, ce qui n'est pas trop, car l'intérêt ordinaire des capitaux est 6 0/0 et l'escompte à la Banque d'Espagne est à 5 0/0 ; le prix d'émission a été de 93 pesetas pour cent qui n'était certainement pas trop bon marché, du moment que l'Extérieure, bien gagée, à 4 0/0, était cotée »à 58 et 60 fr, Eh ! bien, dans ces conditions, le public à* donné non seulement 250 millions, mais 600 millions effectifs, c'est-à-dire deux fois et demi l'emprunt !

Ce qui a ensuite constitué un autre succès, c'est que, le 25 novembre, lors du premier versement des 40 0/0, presque tous les souscripteurs ont versé la totalité de leur souscription ; il a été ainsi versé 94 0/0 de la totalité de l'emprunt, ce qui n'est jamais arrivé dans aucun

pays. Autre signe à noter : on cote l'emprunt intérieur avec 4 1/2 0/0 de prime.

La preuve est donc faite qu'il y a en Espagne des ressources énormes en argent monnayé, et il est certain qu'un emprunt de 800 millions aurait été couvert.

M. Navarro Reverter, qui attribue, avec trop de modestie, le seul succès de l'emprunt au patriotisme espagnol, ne se trompe donc pas en croyant que les Espagnols pourraient répondre à de nouveaux appels du crédit national.

Un des journaux les plus lus, notre excellent confrère Y Impartial, a ouvert, il y a un an environ, une souscription dans ses colonnes pour venir en aide aux soldats blessés ou malades de Cuba et des Philippines : cette oeuvre de charité, qui fait le plus grand honneur à la Presse espagnole, a obtenu* un immense succès. La souscription a atteint déjà plus d'un million de pesetas, et les dons arrivent chaque jour plus nombreux. Voilà encore une preuve irréfutable du patriotisme et... de la richesse de la nation espagnole.

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