CONCLUSION
Paris, le 6 Octobre 1 897 .
Maintenant que nous avons étudié on détails la situation intérieure do l'Espagne, les questions de Cuba et des Philippines, que nous avons démontré les ressources financières et la richesse de nos voisins, il importe de tirer de tout ce qui précède une conclusion impartiale.
Je m'efforcerai de le faire d'une façon aussi claire que brève.
On a pu remarquer que je me suis fait un devoir d'invoquer et de citer en toutes occasions les opinions très autorisées et irrécusables des hommes d'Etat les plus célèbres et les plus en vedette de l'Espagne ; agir autrement aurait été do ma part une erreur sans excuse.
Certes s'il est permis à un sincère ami do l'Espagne, qui connaît ce grand pays depuis
nombre d'années, qui y a séjourné longuement à plusieurs reprises, d'avoir une opinion très nette et très personnelle sur les questions politiques qui passionnent les Espagnols, il n'est pas moins vrai que, pour établir sur des bases irréfutables et solides un jugement sage et digne de foi, il est indispensable de fournir tout d'abord aux lecteurs les documents les plus propres à l'éclairer et à lui indiquer les sources où ont été . puisés tous les renseignements qu'on lui donne. Je puis dire, sans me flatter, qu'il n'e*t pas dans ce livre un fait qui n'ait été contrôlé par moi et qui ne m'ait été affirmé par les personnages les plus haut placés, les plus capables par leur grande situation de connaître tous les dessous de la politique et tous les détails des plus importantes affaires, C'est à eux que cet ouvrage, qui n'a d'autre prétention que d'être écrit avec clarté et bon sens, ainsi qu'avec une réelle et profonde affection pour cette noble nation espagnole, doit toute sa valeur et tout son intérêt. -% '■ ^
Vous croyez peut-être, en lisant les dépêches des journaux, que l'Espagne traverse a tam les instants des crises terribles, qui «menacent sa tranquillité et jettent le trouble dans les esprits.
Je puis affirmer qu'il n'en est rien et que les crises ministérielles, qui depuis trois moiè se succèdent, n'ont produit aucune perturbation dans la masse du peuple espagnol. Le seul fait qui ait eu un grand, un immense retentissement, a été le lâche assassinat de D. Antonio Canovas del Gastillo ; l'explosion de la douleur et de l'indignation publiques a été formidable : tout le monde a senti en Espagne — et ce sentiment a /été partagé par l'opinion publique de toute l'Europe — que ce pays venait de faire une perte irréparable, qu'un grand patriote, un grand ministre, ua homme d'Etat clairvoyant venait de disparaître.
M. Canovas del Castillo a succombé sous les balles d'un assassin au lendemain même d'an triomphe politique, alors que S. M. la Reine- Régente venait de lui confirmer sa confiance et de le prier de conserver le pouvoir à la tête du parti conservateur. Cette mort, inattendue et soudaine, causa un instant d'affolement et d'hésitation : Qu'allait-on faire ? Qu'allait-on devenir ? Le chef, le doyen emportait dans sa tombe son don magnifique de diriger les esprits par ses conseils, d'imposer ses vues et ses desseins en forçant l'admiration de tous par son éloquence et sa sagesse.
Mais il fallait pourvoir au plus pressé : parce qu'un misérable fanatique avait tué M. Canovas, fallait-il interrompre brusquement l'exécution
de sa politique ? Les événements commandaient de ne pas ouvrir une crise ministérielle le lendemain de l'assassinat du Président du Conseil ; la Reine-Régente confia la place de M. Canovas au général Azcarraga, qui, aussi modeste qu'admirable soldat, accepta l'accomplissement de ce devoir et prit les rênes de l'Etat. On peut dire qu'il a donné pendant son court passage à la Présidence du Conseil des preuves nombreuses de son tact, de sa clairvoyance d'homme politique et que lui et ses collègues ont rendu de réels services à l'Espagne. Mais les difficultés étaient nombreuses et, dès le lendemain de la mort de M. Canovas, les ministres se trouvèrent en but aux attaques injustifiées d'une partie de la presse espagnole, impatiente d'arriver à une prompte solution de la question cubaine.
Une agitation toute superficielle des esprits en Espagne n'était cependant qu'une chose de minime importance ; les Espagnols, avec leur tempérament ardent, se livrent avec une égale furia au découragement ou à l'espérance. Déconcertés par les longueurs de la campagne de Cuba, ils ont crié : haro ! sur le général Weyler dont ils avaient acclamé le départ.
Ils avaient de même, salué de leurs vivats l'embarquement de Martinez Campos pour Cuba ' et, en février 1896, ils obligeaient le gouvernement de M. Canovas del Castillo à rappeler le
maréchal Martinez Campos dont la politique leur semblait trop conciliante ; il n'y eut qu'un cri alors en Espagne : envoyez Weyler, c'est l'homme énergique qu'il nous faut !
Le général Weyler était capitaine-général à Barcelone ; sa réputation de courage militaire, d'habileté stratégique et d'énergie lui valaient les éloges de toute la presse espagnole, des journaux mêmes qui sont les plus ardents à le combattre depuis plusieurs mois. Le grand tort qu'eut le public espagnol au moment du départ de Weyler pour la Havane, ce fut de croire qu'il suffirait au général Weyler de débarquer à Cuba pour étouffer la révolution, faire cesser les hostilités et pacifier ce pays. Le peuple espagnol* — j'entends la masse des habitants du pays — tomba dans la même erreur qu'au moment de l'embarquement du capitaine-général Martinez Campos pour Cuba : il conçut de telles espérances d'une prompte solution de la question cubaine, qu'il ne tarda pas à être énervé par les lenteurs de la répression de la rébellion, lenteurs qu'expliquent la configuration et l'étendue de l'île de Cuba et aussi la dispersion des rebelles en une quantité de bandes de nègres sans cohésion, fuyant sans cesse, se dérobant et se cachant devant les colonnes espagnoles,
Âii moment de quitter l'Espagne, le général " Weyler ne se faisait aucune illusion sur les
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obstacles qu'il lui faudrait renverser : « Je demande deux ans, déclara-t-il aux journaux, deux ans pour pacifier Cuba, »
Et, sans écouter les clameurs des impatients, il se mit à l'oeuvre froidement, énergiquement, implacablement. Les flibustiers, les partisans des rebelles cubains ont accusé le général Weyler de cruauté sanguinaire ; c'est une accusation absolument exagérée ; le général Weyler s'est contenté d'exécuter son devoir en toutes les circonstances et de n'admettre aucune dérogation aux lois de la guerre. Il a été implacable envers tous ceux qui se sont rendus coupables d'espionnage, de trahison et du délit capital de fournir des armes et des munitions aux rebelles ; il a agi envers les rebelles nègres de Cuba comme le générai Galliéni envers les noirs de Madagascar.
En prenant possession de ses fonctions de gouverneur de Cuba, le général Weyler avait fait des déclarations officielles qui résumaient sa politique et dont il ne s'est jamais écarté :
« Au nom de S. M. la Reine-Régente et de Son Auguste fils le Roi D. Alphonse XIII, je prends possession du gouvernement de l'île de Cuba. Je viens ici animé des desseins généreux de l'Espagne. Je serai tolérant, mais autant que la tolérance sera compatible avec mes devoirs. Je viens pour maintenir le renom de la patrie et
terminer la guerre dans les campagnes et dans les villes.
« Les péninsulaires, tout comme les insulaires, doivent sans trêve et sans faiblesse montrer leur amour à l'Espagne, en se sacrifiant pour elle.
« Tous, les uns aussi bien que les autres, ont donné des preuves de leur patriotisme, et je me me rappelle avec orgueil, en ma qualité d'Espagnol, la loyauté avec laquelle dans la dernière guerre les fils de Cuba formèrent des colonnes qui rendirent de grands services à l'Espagne.
« J'espère que ces services seront aujourd'hui aussi généreux et importants qu'ils le furent lors de l'insurrection passée.
« Pendant la guerre, je n'admettrai aucune divergence de politique; je condamne toute politique qui n'est pas la politique espagnole. Je n'admettrai aucune camarilla à mes côtés ; il n'existe à mes yeux que des Espagnols et des séparatistes. Ma mission à ce point de vue sera de diviser les camps et de faire une séparation complète entre ceux qui aiment l'Espagne et ceux qui luttent contre elle.
« J'accueillerai avec bienveillance toutes les justes requêtes qu'on me présentera et tous mes actes seront inspirés par la plus stricte justice. »
Les débuts du général Weyler à Cuba furent accueillis avec faveur par l'opinion en Espagne; les rebelles, qui avaient obtenu quelques sem
blants de succès avant l'arrivée de Weyler, furent continuellement vaincus, obligés de battre en retraite, de fuir aux extrémités de l'île. Macéo, acculé, essaya de franchir la Trocha en décembre 1896 et fut tué par le commandant Girujeda. Décapitée par la mort de son meilleur chef, l'insurrection cubaine est aujourd'hui acculée dans les deux provinces orientales, où elle ne peut subsister que grâce aux secours de tous genres, vivres, munitions, armes, volon tairés mêmes, que les flibustiers des Etats-Unis lui font parvenir en profitant de la proximité des côtes de la Floride.
C'est l'avis de tous ceux qui reviennent de Cuba que de grands résultats ont été obtenus par le général Weyler; ces résultats ne sont pas définitifs, mais on ne peut pas dire que le général n'a pas tenu sa parole; il avait demandé deux ans pour pacifier Cuba, il y a dix-huit mois seulement qu'il y est et il est parvenu à faire régner Tordre public dans quatre provinces sur six.
Le colonel marquis de Mendigorria, ancien attaché militaire à l'ambassade d'Espagne à Paris, est revenu au mois d'août de Cuba après y avoir séjourné deux années à la tête d'un régiment.
Il a rendu compte de la situation dans l'île à la Régente et au général Azcarraga.
Il a affirmé de la manière la plus catégorique
que non seulement l'insurrection est presque complètement dominée dans File entière, mais que, dans quatre des six provinces, elle n'existe réellement plus. Il ne reste que quelques groupes, sans relations régulières entre eux, qui parfois tirent des coups de revolver ou tâchent de faire sauter un train. Cependant, même la circulation en chemin de fer est à peu prés normale.
Une personne très au courant de ce qui passe à Cuba écrivait le 14 septembre, lorsque tout le monde se préoccupait de la nouvelle de la prise de la ville de Las Tunas'par les insurgés, les lignes suivantes qui sont très justes et donnent un aperçu exact de la situation à Cuba.
« ttomme la question cubaine domine en ce moment toute la politique espagnole, il m'a paru intéressant d'étudier l'état actuel de cette campagne cubaine en dehors do tout esprit de parti, et sans me laisser influencer par les notes officielles., ni par les avis non moins intéressés que font circuler, avec une' activité digne d'éloges, mais un peu suspecte, les Comités cubains.
«La ville de LasTunas est située dans la province la plus orientale, celle de Santiago, tout près de la province de Puerto Principe. Ces deux provinces sont celles que le général Weyler
* Le général Luque a» repris quelques jours après la ville cle Victoria de La Timas sur les rebelles sans éprouver la Moindre résistance. — {Note de l'auteur).
s'est promis de pacifier dès qu'aura cessé la saison des pluies, c'est-à-dire en octobre prochain, mais elles n'ont pas été, comme les quatre provinces occidentales, parcourues en tous sens par les colonnes espagnoles. La province de Santiago a toujours été le dernierrefuge des révoltés, lors des insurrections antérieures. L'année dernière, quand les forces rebelles occupaient encore une grande partie des riches provinces de l'Ouest, elles avaient presque complètement abandonné cette région, au point que les récoltes s'y faisaient en toute sécurité, d'après la correspondance de plusieurs propriétaires qui se félicitaient de ce résultat, d'autant plus que, la récolte ayant manqué presque partout ailleurs, les produits avaient acquis des cours élevés.
« Bien qu'avec la mobilité qui caractérise les forces insurgées, on puisse toujours craindre une surprise, le seul fait que leurs efforts, naguère encore concentrés vers Pinar del Rio, sous les ordres du célèbre chef Macéo, se manifestent, aujourd'hui, tout à fait à l'Est, démontre que le gros des rebelles s'est déplacé, qu'il a reculé d'un bout à l'autre de l'île. Il est évident que cette retraite n'est ni spontanée, ni volontaire, et qu'elle est due aux opérations du général Weyler. .
« Notons en passant que la prise de deux villes par les insurgés dans la province de Pinar
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del Rio, nouvelle qui nous arrive d'Amérique, est un simple canard, destiné sans doute à prolonger rémotion soulevée par la prise de Las Tunas.
« Bien entendu, cette dernière constitue un échec sensible pour les Espagnols. Mais on aurait tort de lui attribuer une importance décisive ; déjà, les rebelles eux-mêmes annoncent leur intention d'évacuer la ville, où ils ne se sentent pas en sûreté. C'est, pour eux, un succès, mais on doit prévoir qu'il avancera de quelques semaines l'heure des opérations vigoureuses projetées contre la province, et cette victoire pourrait avoir pour eux un triste lendemain.
« En somme, il semble avéré que les quatre provinces de l'Ouest sont effectivement débarrassées du gros des forces insurgées, que celles-ci, après leur dernier retour offensif, ont été refoulées a l'extrémité orientale de 111e.
«. Il, paraît également certain que les bandes ainsi refoulées disposent encore de ressources notables et que la campagne d'automne sera très active.
« Mais le déplacement visible des opérations
démontre te changement survenu depuis une année dans la position respective des combattants, et c'est certainement à ce résultat que le. général Wçylor doit d'avoir conservé' la confiance du gouvernement» La prise de Las Tunas
n'est qu'un incident et n'a pu modifier les vues du général Àzcarraga. Tout au ■ plus, à notre sens, motivera-t-clle quelques instructions spéciales destinées àj; prévenir le retour d'un événement analogue. »
J'ai déjà parlé plusieurs fois de la façon dont les rebelles font la guerre aux espagnols : C'est une guerre de sauvages, d'embuscades, de coups de mains, de gucts-à-pens. Ce qu'on appelle les forces insurgées avec une emphase ridicule, ce ■sont tout simplement des bandes de nègres pillards et bandits, qui dévastent tout sur leur passage, vivent do vols et de rapines. Les nègres, affranchis ^ Cuba, sont d'incorrigibles paresseux et le métier d'insurgés qui consiste à courir les monts et les plaines avec un fusil, à ne rien faire que suivre ses penchants vicieux, à donner libre-carrière à ses appétits de meurtre, de rapt sous le couvert d'un faux drapeau politique, ne peut que présenter, des appâts très séduisants à] ces noirs et les rendre les adversaires les plus difficiles à faire rentrer dans le devoir. Les soldats espagnols ne parviennent que rarement à les joindre et même à les forcer d'accepter, la bataille ; les nègres fuient toujours, refusent le combat et il faut les acculer pour leur infliger des défaites.
La meilleure preuve en est fournie par cette même ville de Las Tunas? dont les rebelles cubains ont annonce la prise sur les espagnols
à grand tapage : quand le général, envoyé pour reprendre la ville, s'est présenté devant ses portes, il n'a plus trouvé personne; les rebelles s'étaient prudemment enfuis. Cet acte de guerre n'était en somme qu'un acte de brigandage, un coup de main heureux : après avoir détruit, volé, ; orûlé, assassiné, les nègres se sont éclipsés. Franchement, quel est l'homme de bons sens qui peut assimiler de pareilles bandes de malfaiteurs à des forces régulières, qui peut songer à donner le nom de belligérants à des émules de Mandrin ?
S'il est donc évidemment très regrettable qu'on n'ait pu arriver aussi promptement que tout le monde le désirait ]k la pacification complète de Cuba, il ne faut pas se dissimuler que la situation n'est pas plus défavorable aux Espagnols, bien au contraire. Certes le commerce et l'agriculture souffrent de cet état de guerre, le pays est dévasté par les bandes rebelles, par les incursions que tentent de temps en temps quelques partisans plus hardis, mais le danger est moins grand que jamais d'un succès militaire des rebelles, l'insurrection est localisée dans deux provinces et, dès que la saison des pluies aura pris fin, les opérations militaires conduites avec énergie et méthode permettront aux troupes espagnoles de refouler, de détruire et de jeter finalement à la mer les dernières bandes rebelles.
Je ne comprends donc pas le pessimisme exagéré de beaucoup de gens qui n'envisagent pas exactement la situation et accordent trop de créance aux racontars des flibustiers cubains. Ces rebelles sont, en vérité, très encombrants et très bruyants aux Etats-Unis et en France même : au lieu de faire des parodies de gouvernement à New- York et à Paris, de se donner des titres et des fonctions imaginaires, que ne vont-ils s'installer à Cuba, puisqu'ils y sont, à les entendre, si forts et si nombreux ! Qu'ils aillent donc établir leur gouvernement, leur président de la République avec ses nombreux ministres et généraux dans une ville de Cuba et qu'ils fassent bien constater qu'ils gouvernent effectivement une seule partie de Cuba, si petite qu'elle soit ! ^
Mais ils se gardent bien de pareille chose, ils auraient trop peur d'être. pris et fusillés; ils aiment mieux jouer la comédie à Paris et à New- York et exciter, du coin de leur feu ou après un bon dîner, les malheureux nègres à mettre Cuba à feu et à sang. Leur ambition n'est pas de faire triompher une cause quelconque, elle est de ruiner, de transformer la plus belle et la plus riche colonie du monde en un monceau de cendres fumantes.
Et ces gens-là se disent des patriotes ! L'Espagne a raison de les empêcher de réaliser leurs desseins, d'exécuter les inspirations de
ceux qui les poussent avec leurs conseils et leur argent dans cette voie néfaste.
L'île de Cuba, à cause de son énorme popuïa* tion nègre, doit être sous la domination espagnole ou sous la domination américaine : elle ne pourrait pas être indépendante sans tomber dans l'anarchie et la guerre civile ! Que tous ceux, qui veulent le bien de Cuba, réfléchissent ; ils conviendront tous avec moi que l'Espagne seule peut assurer le bonheur et la prospérité des Cubains, en leur accordant sous sa protection toutes les libertés possibles, toute l'autonomie administrative compatible avec le respect de la souveraineté espagnole !
Donc l'insurrection cubaine suivait son cours normal et, malgré l'impatience légitime du peuple espagnol, aucun fait d'une gravite exceptionnelle ne pouvait occasionner une crise ministérîell©.
Du côté des Philippines, la répression des derniers vestiges de l'insurrection se faisait régulièrement et les nouvelles reçues du capi- *aine*général Primo de Rivera constatent une amélioration chaque jour plus grande de la situation du pays. On petit considérer cette insurrection comme presque terminée.
Néanmoins des résolutions décisives, promptes
et viriles s'imposaient; le gouvernement dirigé par le général Azcarraga était prêt à les prendre, il était sûr de surmonter toutes les diffU cultes, mais, avant d'apporter a sa politique les les modifications qu'exigeaient les événements* il avait besoin de demander à S. M. la Reine- Régente la confirmation officielle et éclatante de sa confiance. Dès la rentrée de la Cour à Madrid, au premier conseil des ministres tenu en présence de Sa Majesté :
« C'est la première fois, dit le président, le général Azcarraga, depuis la mort de M, Qa« novas, qui a décapité le parti conservateur, que le conseil des ministres se trouve réuni au complet.
« Dans ces conditions et en présence de la situation politique du royaume, je pensé que le conseil doit demander à la couronne si la cabinet, privé de son chef, a encore sa confiance et à cet effet nous avo*hs l' obligation d'offrir notre démission à la Heine-Régente, *
Le duc de Tétuan déclara qu'il partageait cette opinion, bien qu'aucun incident grave ne soit survenu depuis la mort de M, Canovas, Les autres ministres exprimèrent aussi le marna avis.
La crise était ouverte ; on sait le reste, La Reine-Régente, après avoir appelé et consult| tous les hommes politiques, s'est rendu compte que le parti conservateur était actuellement
trop divisé pour pouvoir garder le pouvoir. Sa Majesté a appelé M. Sagas ta, qui a formé un ministère composé des anciens ministres libéraux qui ont déjà fait leurs preuves d'habileté et sont dignes de former un ministère solide. Les destinées de l'Espagne sont en bonnes mains.
Mais il faut faire bien remarquer que, selon l'avis exprimé d'après les journaux par le duc de Tétuan, aucun fait grave ne motivait la retraite du parti conservateur. Cette retraite a été tout à fait volontaire : le parti conservateur a besoin de se reconstituer dans l'opposition, de se grouper de nouveau autour d'un chef et dq> reprendre ces habitudes de discipline et de cohésion qui ont fait sa force.
Le générai Marcel Azcarraga, qui est actuellement le général le plus populaire de l'Espagne et qui jouira toujours de la confiance complète de Sa Majesté la Reine-Régente, semble absolument avoir compris que le ministère qu'il présidait ressemblait à un orchestre d'excellents musiciens, mais où personne ne suivait plus la mesure. Continuer à gouverner dans ces conditions et au milieu des circonstances présentes aurait donc été fort difficile.
Cette retraite du parti conservateur a le grand avantage de permettre aux chefs du parti libéral de prendre les rênes du pouvoir dans un moment où ce seul changement de
personnalités politiques à la tête du pays suffira pour calmer toutes les impatiences : la tâche des libéraux sera toutefois ardue et compliquée, mais il ne faut jamais désespérer d'un chef d'Etat tel que M. Sagasta secondé par MM. Sigismond Moret, Montero Rios, Léon y Castillo, Maura, Puigcerver, Vega de Armijo.
Mais le parti conservateur, en se retirant, obéit aux sages conseils du général Martinez Gampos et il sera dans l'opposition pins fort que jamais ; sa réorganisation sera moins laborieuse et plus rapide dans l'opposition qu'au pouvoir.
Il est une légende aussi que l'on voudrait répandre dans le public, c'est celle de l'ingérence de S. M. la Reine-régente dans les affaires politiques de son pays. On dit que Sa Majesté a demandé au général Azcarraga la démission de son cabinet. Il suffît de connaître ce qui se passe en Espagne, la discrétion voulue, le tact et le grand esprit politique de S. M. la Reine pour hausser les épaules en entendant une pareille histoire, La Reine-Régente n'a jamais eu plus de sympathies pour M. Sagasta que pour M. Canovas ou pour M. Canovas que pour M. Sagasta : elle avait la même affection sincère pour ces deux grands hommes. Elle ne fait preuve aujourd'hui d'aucune préférence pour le
parti libéral ou pour le parti conservateur, Elle se renferme dans son rôle constitutionnel et Elle ne cherche qu'à répondre aux aspirations de son peuple : plus que personne autre, Elle entend conserver à l'Espagne sa plus belle colonie ; et, si Elle prend sa part des épreuves supportées si héroïquement par le peuple sur lequel Elle règne, Elle entend rester toujours, impartiale et sereine, au-dessus des luttes des partis, vouant un égal amour à tous ses sujets, désirant seulement leur bien-être, leur prospérité et mettant au-dessus de tout le triomphe de l'Espagne et la gloire de son drapeau.
La retraite du parti conservateur n'est donc nullement son œuvre; c'est un acte d'habile politique qui a été voulu et concertépar les chefs du parti conservateur en dehors de toute influence.
J'ai démontré que la situation de Cuba ne nécessitait pas la démission du cabinet conservateur ; la situation intérieure en Espagne ne l'exigeait pas davantage.
S'il existait un peu de gêne dans les esprits, un peu d'inquiétude dans l'opinion publique, elle provenait seulement de la nervosité des Espagnols, dans leur impatience, dans leur espoir déçu de terminer une guerre que chacun maudit. On attendait anxieusement que le parti conservateur fît preuve d'union, rédigeât un programme et que le cabinet prît les mesures
que comportait la situation. L'entente n'ayant pu se faire entre les chefs du parti conservateur, ils ont préféré passer la main aux libéraux qui vont présenter un programme et le défendre et chercher à l'exécuter.
Quant aux mouvements des Carlistes, à l'effet de l'excommunication prononcée contre M. Navarro Reverter pour avoir exécuté strictement son devoir, tout cela, c'est' de l'exagération pure. En aucun cas, la situation intérieure n'était de nature à provoquer une crise, Mais le parti conservateur préférant se retirer, cette crise n'est pas défavorable aux intérêts espagnols, car elle permet aux impatient dé se calmer et aux esprits do se ressaisir. r
Quelle sera maintenant te politique * de M. Sagasta, je l'ignore, mai$, je puis affirmer qu'elle sera prudente et modérée, et j'ajouterai qu'elle sera ferme aussi, car c'est une* eonditiOR indispensable de succès.
Je ne suis pas espagnol, je ne suis aucunement mêlé aux luttes des partis, je ne défends ni le parti conservateur ni le parti libéral ; je me contente d'aimer l'Espagne, de souhaiter I§ triomphe de ce pays. Je crois n'avoir que cte$ amis eu Espagne dans tous les ""partis. Qtfm
me permette donc de donner mon opinion qui n'est pas suspecte.
Je ne suis pas pessimiste du tout quant à l'avenir de l'Espagne : je sais qu'il y a trop de bon sens, trop de patriotisme dans ce grand pays pour qu'on soit fondé à désespérer de lui.
Et je suis sûr que la politique de M. Sagasta sera presque absolument la même que celle qu'aurait suivie le cabinet conservateur. M. Sagasta pense pouvoir réaliser la promesse de l'autonomie la plus large possible qu'il avait faite aux Cubains dans son manifeste en juin dernier. Le parti libéral rappellera naturellement le général Weyler et s'efforcera de satisfaire tous les voeux exprimés par les autonomistes des Antilles dans leurs programmes. M. Sagasta est aussi d'avis que le parti libéral, pas plus qu'aucun autre parti espagnol, ne pourrait admettre la médiation des Etats-Unis, puisqu'il est évident que l'insurrection serait étouffée en six mois, si les expéditions des flibustiers n'avaient pas l'appui matériel et moral des Américains.
Les réformes accordées aux Cubains par M. Canovas, satisfaisaient les conservateurs de l'île de Cuba ; celles de M. Sagasta plus larges encore satisferont peut-être le parti autonomiste cubain. Mais en aucun cas elles ne seront capables de faire déposer les armes aux rebelles Cubains qui veulent l'indépendance pure et simple et qui
considèrent déjà qu'il leur suffira de redoubler d'efforts pour forcer le gouvernement de M. Sagasta à renoncer à Cuba.
M. Sagasta aurait l'intention de diviser les commandements à Cuba. Dans ce cas, le général Blanco serait nommé général en chef et il y aurait un gouverneur qui serait, soit un général, soit un fonctionnaire civil.
Une dépêche de la Havane dit que le général Weyler aurait arrêté les dépêches annonçant la démission du Cabinet Azcarraga jusqu'au moment où il fut informé officiellement que M. Sagasta était chargé de former le nouveau Cabinet.
L'impression générale est que, malgré le changement ministériel, les instructions de M. Woodford, ministre des Etats-Unis, ne seront pas modifiées. On croit donc que, aussitôt que le nouveau Cabinet sera constitué, M. Woodford s'emploiera activement à engager des négociations ; mais, en attendant, il garde la réserve la plus absolue et se refuse à toute interview.
Malgré toute sa bonne volonté, le Ministère libéral se trouvera donc sans doute en face à Cuba de la même situation que le Ministère conservateur. Peut-être le gouverneur civil, parviendra-t il à mieux se concilier les esprits que le général Weyler, mais il est évident que le général en chef sera forcé de poursuivre contre les rebelles la guerre à outrance. Le
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général Blanco, qui est un officier du plus grand mérite, saura faire tout son devoir, -s'il est chargé de réduire les rebelles.
La grosse difficulté sera pour le Ministère libéral, comme elle l'était pour le Ministère conservateur, la question des relations avec les Etats-Unis.
Les Etats-Unis n'ont jamais cessé de soutenir occultement et moralement les révoltés Cubains; le gouvernement des Etats-Unis a toujours fait preuve d'une grande correction apparente, a donné autant que possible satisfaction à l'Espagne en gardant une neutralité stricte, mais il faut avouer que les sympathies privées de la presse et du peuple des Etats-Unis sont allées aux Cubains rebelles, les ont encouragés et excités;
L'insurrection de Cuba ne vit que grâce aux subsides, aux secours en vivres, munitions et même en volontaires qu'elle reçoit encore des flibustiers américains.
M. Canovas avait vis-à-vis des Etats-Unis une politique très franche et très ferme ; il ne les craignait pas et il ne voulait pas entendre parler de leur intervention. M. Sagastaferademêmeet tout chef du gouvernement en Espagne feraii de même.
L'opinion publique en Espagne ne supportera pas qu'une puissance étrangère vienne se mêler
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des affaires de l'Espagne avec ses colonies et elle aura parfaitement raison.
J'aime beaucoup les Américains, et les Etats- Unis nous sont en France très sympathiques; c'est un peuple que nous avons aidé à conquérir sa liberté et qui jusqu'à ce jour en a fait un noble usage. Mais vraiment nous ne pouvons admettre ses prétentions de dominer toute YAmérique et de faire la loi aux puissances européennes qui ont des colonies américaines ; c'est inadmissible et, si l'on en juge par les interviews do quelques-uns de ses hommes d'Etat, il faut croire que les Etats-Unis comptent dans leur sein quelques fanfarons, car ils ne parlent de rien moins que de chasser les Anglais du Canada, les Français de leurs possessions, les Espagnols de Cuba, etc. Tout cela est certainement une pure exagération et lès hommes de bons sens sont trop nombreux aux Etats-Unis pour donner dans de pareilles rêveries, dans des fanfaronnades qui font sourire.
Avant tout, les Etats-Unis sont un peuple d'hommes pratiques et sérieux , de business men .-eh! bien, qu'ils s'entendent amicalement avec l'Espagne qui leur accordera un bon tarif douanier avec Cuba et qu'en échange ils don, nent tout leur concours, mais un concours effectif et non illusoire, à l'Espagne, en empêchant les expéditions flibustières de se former sur leur territoire et de s'embarquer pour Cuba.
Si les Etats-Unis veulent sérieusement s'en donner la peine, l'insurrection de Cuba aura vécu dans six mois.
Quant à la guerre entre les Etats-Unis et l'Espagne, je n'y crois pas une minute. Jamais vous ne me persuaderez que des gens positifs comme les Américains iraient, de gaieté de cœur, se lancer dans une telle aventure. La guerre avec l'Espagne, mais ce serait la ruine pendant huit ou dix mois du commerce maritime des Etats- Unis. L'Espagne a une excellente marine, elle pourrait donner des lettres de marque à ses nombreux petits armateurs de la Méditerranée et de l'Océan et inonder les mers de corsaires qui ruineraient le commerce américain. Quant à Porto Rico et à Cuba, il faudrait que les Etats- Unis mobilisent quatre cent mille hommes pour y tenter un débarquement qui serait infructueux. Il y a près de 150,000 hommes valides à Cuba, la Havane est fortifiée de manière à être imprenable ; ce n'est pas seulement pour faire peur aux bandes de nègres révoltés. On fera bien de se le dire aux Etats-Unis.
Et ce qu'on fera bien de se dire aussi §t de méditer dans tous les pays, c'est qu'une déclaration de guerre des Etats-Unis à l'Espagne, ce serait le signal d'une explosion formidable du patriotisme espagnol. Ah ! certes, non, mes amis, ils ne reculeraient pas les Espagnols, ils ne ne reculeraient pas nos braves voisins : d'un bout à
l'autre de la péninsule, ce serait un même cri : Vive î'Espagne ! Et tous apporteraient leur or, leur argent, leur sang à la mère patrie. Croyezmoi, il ne faut pas jouer avec le feu, il ne faut pas jouer avec l'Espagne.
Et la guerre entre les Etats-Unis et l'Espagne, que pourrait-elle rapporter aux Etats-Unis , même si après des efforts surhumains, des sacrifices de milliards d'argent et de milliers d'hommes, ils étaient victorieux % Ce qu'elle leur rapporterait : rien !
Ils prendraient Cuba, direz-vous. Prendre Cuba, c'est facile à dire, mais après ? Cuba serait un monceau de décombres fumants ; en échange de milliards, ils auraient Cuba qui ne vaudrait plus rien... et ils auraient l'Espagne qui leur ferait encore la guerre, l'Espagne qui ne voudrait jamais leur pardonner ! Iraient-ils prendre Madrid % Recommenceraient ils la folie de Napoléon Ier ? Mais les Etats-Unis sont à douze jours de l'Espagne et, s'ils parvenaient à envoyer quelques centaines de mille hommes sur les côtes espagnoles, je crois que le nombre de ceux qui reverraient leur pays, ne serait pas grand.
Donc, pour me résumer, tout cela est ridicule, ce sont des ^hypothèses chimériques et que, seuls, les fous peuvent envisager aux Etats- Unis. La grande République américaine ne fera pas la guerre à l'Espagne.
L'Espagne a le bon droit pour elle ; elle entend rester maîtresse chez elle, qu'elle y reste ! Les Etats-Unis doivent l'aider amicalement, mais ne pas parler d'une intervention inadmissible.
Et maintenant encore quelques mots. Je suis outré d'entendre de bons esprits en France me dire quelquefois avec un grand sérieux : mais l'Espagne est insensée, mai's l'Espagne est au bout de son rouleau financièrement et militairement parlant !
En vérité, je ne sais s'il faut en rire ou en pleurer ; un tel raisonnement dénote une telle ignorance de l'Espagne actuelle, de ses ressources de tout genres qu'op est stupéfait,
Mais, messieurs, croyez-vous qu'un peuple, qui du jour au lendemain accomplit l'effort militaire de l'Espagne, est au bout de son rouleau, qu'un peuple, qui trouve des centaines de millions chez lui, est un peuple à la veille de la ruine ! Allez en Espagne et voyez, mais regardez attentivement, regardez bien. Vous reviendrez de ce voyage, réconforté et plein de confiance dans l'Espagne, sa vitalité et sa puissance,
Il ne faut pas seulement aimer les Espagnols en France, parce qu'ils nous ressemblent, qu'ils sont de la même race que nous, que leurs caractères nous inspirent de 3a sympathie; il fqut les
aimer aussi, parce qu'ils forment un grand et puissant peuple qui se souvient du bien qu'on lui fait, des services qu on lui rend, qui n'oublie jamais ses amis et saura reprendre tôt ou tard sa place dans le monde.
Nous sommes les amis de l'Espagne, devenons-le plus encore, s'il est possible. Tout nous y convie, nos intérêts financiers, commerciaux, économiques et, qui sait % peut-être aussi nos intérêts politiques.
Et félicitons-les, nos1 frères latins, de leur entêtement à ne jamais renoncer à un pouce du territoire que leur ont légué leurs pères; ils s'obstinent à garder Cuba, ils veulent conserver Cuba malgré tout, envers et contre tors. Ils ont raison.
Mais, direz-vous, ils y dépensent des millions par centaines, des hommes par milliers, ils sont héroïques, nobles, admirables, mais ils sont fous. Je vous répondrai ces mot : ils sont sages.
Un peuple qui renonce est un peuple qui abdique, un peuple qui déchoit; il signe lui-' même son arrêt de mort, il se déclare caduc.
Une nation ne doit jamais renoncer... et, croyez-vous, lecteurs français, mes amis et com patriotes, croyez-vous que nous qui, suivant le précepte de notre grand orateur : y pensons toujours ht n'en parlons jamais ! croyez- vous que nous renonçons ?
Quel est celui d'entre nous qui oserait pronon-
cer une pareille parole. Ce ne serait pas un vrai Français de France ! .
Il est donc Von pour nous aussi de nous arrêter en face du spectacle grandiose que nous donne aujourd'hui le patriotisme espagnol; leur sang,leur fortune, leurs enfants, tout pour le drapeau, tout pour la patrie, tout pour garder intact le patrimoine glorieux de leur histoire, tout, ils donneront tout, ils feront tout pour être dignes de leurs ancêtres, pour que leur présent soit comparable à leur passé !
Quel merveilleux et sublime exemple! C'est de l'épopée contemporaine, une épopée que couronnera la victoire.
Ne critiquons donc pas les Espagnols ; ils font ce que nous devrions faire à leur place.
Leur bravoure, leur amour de la patrie, leur culte de Dieu méritent notre respect et notre admiration.
Et, devant les grandes choses, un acte s'impose que nous saurons tous accomplir : chapeau bas, messieurs, et salut à l'Espagne !