CHAPITRE I
L'État d'âme du peuple espagnol.
Puisque la psychologie est à la mode, faisons-en un peu ! Aussi bien, il serait tout à fait impossible de comprendre ce qui se passe à l'heure actuelle chez nos voisins, de s'expliquer les événements qui peuvent arriver d'un jour à l'autre, si l'on ne se rendait pas compte de l'état général des esprits dans la nation espagnole, si l'on ne sondait pas, pour ainsi dire, les replis les plus profonds de l'âme de ce grand peuple.
Il existe, dans la péninsule, deux opinions différentes, mais parfaitement définies, c'est-àdire l'opinion individuelle et l'opinion collective, r opinion privée et l'opinion publique.
Au sein de sa famille, à l'intérieur de sa maison, si aucun voisin ou aucun étranger ne l'entend, chacun maudit la guerre de Cuba, chacun demande qu'on la termine sans porter atteinte à la dignité de l'Espagne, pour ne plus y envoyer des soldats, "et ne plus y dépenser dcf l'argent. Une dame d'une grande intelligence disait, ces jours derniers, dans son salon, où ne se trouvaient que des intimes: « Je ne passe pas une seule fois devant la statue de Colomb sans lui jeter un regard de haine. » C'est, il faut l'avouer, un sentiment bien humain et bien féminin surtout, et il est certain que toutes les. femmes, toutes les mères espagnoles maudissent dans le fond île leur cœur la guerre de Cuba; .mais n'allez pas croire que ces mêmes femmes espagnoles soient capables de faire montre, en public, du moindre sentiment de faiblesse. S'il le fallait, toutes les Espagnoles iraient faite une manifestation devant la statue de Colomb, mais non pour demander l'abandon do Cuba ; elles réclameraient toutes la guerre à outrance, et se déclareraient flères de donner leurs fils et leur fortune pour la défense du drapeau espagnol.
Prenez un Espagnol à part et raisonnez avec lui ; voici ce qu'il vous dira : « En échange des milliers d'enfants que l'Amérique a coûtés aux mères espagnoles, des milliards que nous avons dépensés, qu'avons-nous eu comme résultats et comme profits % La satisfaction de voir de temps
en temps des fils de bodejeros (épiciers) et des garçons de peine, que nous envoyons là-bas par charité et à nos frais, venir nous éclabousser de leur luxe de parvenus, nous jeter de la poudre aux yeux en gaspillant des fortunes qu'ils ont eu très peu de peine à gagner. Franchement, nous pourrions nous priver de leur fastueuse cursileria (c'est l'équivalent, en Espagnol, de rastaquouérisme)! »
Parlez à un homme politique, et nous en avons vu beaucoup : en leur for intérieur, tous détestent la guerre et seraient prêts à sacrifier une partie de leur fortune personnelle pour la voir se terminer. Ils m'ont rappelé que le général Prim, vers 1869, fut en pourparlers avec les Etats-Unis pour leur abandonner Cuba, qui serait devenue un Etat de la grande République fédérale; les Etats-Unis s'engageaient, en échange, à payer la plus grande partie de la Dette espagnole. Quelque populaire que fût alors le général Prim, il dut céder à un mouvement irrésistible d'indignation publique et abandonner ses projets : de tous les points de l'Espagne, on entendit alors quelque chose de semblable aux mots fameux : « Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses. »
Aujourd'hui, tous ces hommes politiques voudraient trouver le moyen de faire cesser C3tte maudite guerre de Cuba, mais ils ne veulent le trouver qu'en conservant celle admirable
colonie et qu'en sauvegardant les droits séculaires de l'Espagne.
C'est d'ailleurs l'opinion unanime de tous les Espagnols. Dès qu'on leur parle de Cuba les voici instantanément les plus intransigeants, les plus fiers, les plus inflexibles des mortels; ils ont un langage de Romains prêts à vaincre ou à mourir : ils renouvellent tous la proclamation de Palafox à Soragosse : « Peine de mort à qui parle de se rendre ou de traiter avec l'ennemi ! »
Au seul mot d'iptervention des Etats-Unis, la presse la plus populaire demande la guerre avec la grande République américaine. Si vous insinuez en public que l'Angleterre pourrait offrir sa médiation, vous soulevez une explosion de colère et tout orateur espagnol répondra, au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, que la nation qui oserait se mêler d'une question qui ne regarde que le peuple espagnol, s'exposerait à une déclaration de guerre et à défi hostilités immédiates.
Pour bien me faire comprendre cette singugulière attitude d'hommes qui, individuellement prudents, ne veulent pas admettre le moindre raisonnement lorsqu'ils se trouvent réunis dans une assemblée, un Espagnol de mes amis me rappelait le fait suivant : En 187*2 , sous la République de Castelar, le port de Garthagène proclama son indépendance ; l'armée républi-
caine en fit le siège, investit la place et l'écrasa tous les jours d'une centaine de bombes. La vie était devenue impossible à Carthagène ; mais, croyez-vous que l'on pensât à s'y rendre aux forces républicaines ?
Loin de là ! Deux navires cantonaux (c'était le nom des indépendants de Carthagène) sortirent de ce port sous pavillon rouge et furent considérés par ce seul fait comme pirates et saisis par des vaisseaux de guerre allemands. Dès que cette nouvelle fut connue à Carthagène, le citoyen Roque Barcia, une sorte de dictateur du canton de Carthagène, prit sa plus belle plume, son encre la plus noire et, acclamé par ses concitoyens, adressa une déclaration de guerre à l'empereur et au peuple allemands. Il voulait sans doute imiter le fameux alcade de Mostolès, un village de 300 habitants, qui, au lendemain des rigueurs de Murât à Madrid, le 2 mai 1808, envoya un cartel au vainqueur d'Iéna et d'Austerlitz.
Cette susceptibilité extrême de l'orgueil castillan est-elle un bien ou est-elle un mal ? Doit-on la louer ou la blâmer? Peut-on reprocher aux Espagnols d'aimer leur beau pays , d'être fiers de leur patrie, de la croire invincible et de la vouloir toujours invaincue? Ne faut-il pas plutôt admirer leur enthousiasme naïf, leur patriotisme aveugle ? L'un d'eux, me disait, les larmes aux yeux: « L'Espagne est le pays des
beaux fleuves de Oalicie, le paradis des bergers andalous, le siège des industries 'Catalanes, le
territoire sacré des anciens Ibères, des Basques, cette race primitive de, l'Europe occidentale, le sol d'où surgissent ces immenses et merveilleuses cathédrales qui font l'admiration et l'étonnemônt des voyageurs par leur aspect grandiose et leurs vastes proportions. Cette Espagne, je suis heureux d'être son fils, elle est toujours pour moi aussi glorieuse qu'à l'époque de Charles Quint. Qui aime l'Espagne est mon ami, qui me vante mon pays me touche plus qu'en me faisant les compliments les plus flatteurs, et, par contre, qui dit du mal de l'Espagne en dit de moi, qui cherche à salir son manteau de gloire m'insulte et mérite d'être châtié par moi! Vous croyez que l'exaltation suprême de notre patriotisme nous rend aveugles; mais, ce qui fait la force d une nation, n'est-ce point surtout sa force de volonté? Sous ce rapport-là, nous sommes et serons toujours invincibles. Napoléon Ier a trouvé chez nous un peuple d'entêtés glorieux qui ont épuisé ses forces et lui ont tué les meilleurs soldats doives plus belles armées. L'Espagne restera toujours espagnole ; un contre vingt, un contre mille, nous défendrons toujours , quand même , l'Espagne contre le monde entier, s'il est nécessaire ! »
■ Et cet Espagnol traduisait bien le sentiment
public en Espagne : si les Espagnols sont des hommes, s'ils ont parfois des faiblesses humaines, dès qu'ils sont ensemble, des qu'ils se réunissent, ils ont l'âme des Horaces de Corneille, ils sont les descendants du Gid et de Gonzalve de Gordoue.
Ici, n'importe quel citoyen, appuyé' et encouragé par les journaux les plus répandus, qui cultivent et exploitent ce chauvinisme exagéré, n'hésitera pas à aller sur la grande place de son village et, nouveau Don Quichotte, à déclarer que quiconque ne reconnaît Dulcinée la plus éclatante beauté du monde est un lâche mécréant et le dernier des malandrins.
Vous riez % Mais cet acte qui, de prime abord et de loin, peut sembler ridicule, est, à le bien considérer, aussi sublime qu'émouvant, caria Dulcinée de tous ces braves cœurs, c'est leur Espagne adorée, leur vieille Gastille, foyer de tant de héros.
Il m'est doux, au contraire, de constater chez les Espagnols un pareil état d'esprit: le culte de la Patrie et le culte de Dieu ennoblissent l'âme humaine, la grandissent et la fortifient. Le peuple espagnol peut envisager l'avenir avec confiance : il ne désespérera jamais de sa patrie!