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CHAPITRE II

La politique au pays du Cid

Plus on connaît l'Espagne et plus on l'aime ! Combien rares soîit les pays dont on peut en dire autant.

Terre pittoresque, où les montagnes grandioses au sommet couvert de neige se dressent dans un ciel toujours sans nuage, un ciel d'un azur incomparable, où les sierras couvertes de forêts séparent les plaines fertiles de plateaux arides et désole's, véritables déserts de pierres énormes et de cailloux, l'Espagne nous offre le déconcertant spectacle du mélange de l'Afrique et de l'Europe, mélange et non mariage, car telle province ressemble à l'Algérie et à la Tunisie et telle autre à la Bretagne ou à l'Auvergne ; et rien ne saurait leur faire perdre leurs caractères distinctifs, leurs climats, leur

flore, les mœurs spéciales de leurs habitants. Toutes les races, qui ont pénétré en Espagne et y ont fait souche, ont laissé dans certaines villes, certaines provinces, des traces encore parfaitement reconnaissables de leur passage et leurs descendants gardent, sans s'en douter, les particularités ethnographiques de leurs ancêtres. Plus que partout ailleurs, la fusion des races semble avoir été incomplète en Espagne. Les Ibères, les Celtes, les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Vandales, les Wisigoths, les Arabes pourraient encore se reconnaître dans les traits et jusque dans le caractère de certains Espagnols. Je ne veux pas rechercher ici ces ressemblances physiques et ces affinités morales, cela m'emmènerait trop loin. Mais je tiens à les constater en passant, pour faire bien comprendre combien F unité politique a eu de peine à s'établir en Espagne et combien il a fallu d'efforts pour faire des âmes des Basques et des Aragonais, des Catalans et des Andalous, des Castillans et des Gallegos, des âmes espagnoles ! A proprement parler, chacune des races dont on retrouve des descendants en Espagne, a gardé un certain caractère atavique, une certaine âme qui lui est propre ; mais, à travers les siècles, deux sentiments puissants, deux cultes, deux fanatismes, ont envahi toutes les âmes d'Espagne et les ont unies étroitement : ce sont la religion et l'amour de la patrie.

Si vous parlez de l'Eglise catholique, si vous parlez de la Patrie espagnole, ne vous trompez pas, il n'y a qu'une âme, des Pyrénées à Gibraltar : l'ame espagnole, et l'unanimité des vues et des pensées de tout ce peuple a quelque chose d'admirable et de touchant, d'imposant et de sublime !

Il faut connaître l'Espagne, pour l'aimer davantage ! Ce n'est qu'en la connaissant qu'on apprécie les qualités de ses habitants, leurs naïvetés respectables et aussi leurs défauts. Tout le monde a ses défauts et je ne sais pas un être humain qui fasse exception à cette règle. L'avantage de l'Espagnol, c'est que ses défauts c'est souvent l'exagération de certaines qualités. Mais l'exagération, dans un pays de soleil et de lumière éblouissante, n'est qu'un péché véniel: seulement, il ne faut pas confondre l'exagération inoffensive, tapageuse, prête à se moquer d'elle:, mêmb de nos bons Tartarins de Tarascon et l'exagération souvent convaincue et intransigeante des Espagnols. Le fond de l'âme des Espagnols est sérieux et grave : ils s'emballent vite, ont l'imagination prompte, aiment beaucoup à rire et à plaisanter ; mais, l'exagération ; des choses sérieuses, si elle est faite froidement et imperturbablement, peut parfaitement être crue des Espagnols et devenir dangereuse par l'importance qu'ils y accordent. En somme, il est en Espagne des choses dont on ne rit pas,

dont on ne doit pas rire: c'est tout à l'honneur de l'Espagne, et en Franco, où on rit de tout, on devrait imiter sur ce point l'exemple de nos voisins.

-■ Ainsi, les Espagnols ne tarissent jamais en railleries inoffensives, en plaisanteries amusantes, en galéjades sur le compte les uns des autres: les Castillans rient des travers des Andalous et les Catalans des habitudes des Basques; tous ont pris comme cible les Gallegos qui sont nos Auvergnats : on les met en scène en Espagne, comme nous mettons en scène nos compatriotes du Puy-de-Dôme, avec humour, avec esprit, mais sans malice. Dans les plaisanteries de ce genre, l'exagération peut se donner libre carrière ; elle n'est pas dangereuse. Mais, jamais on ne rira en Espagne des choses delà religion ou de la patrie: la moindre exagération sur ces sujets serait prise en mauvaise part et aurait des conséquences graves.

Rien n'est plus curieux que l'état d'âme de la masse du peuple espagnol et même de la bourgeoisie espagnole, sous certains rapports; il n'est pas do peuple plus romanesque et plus utopiste que ce peuple espagnol î Aujourd'hui qu'il s'habille à la française, fait venir les modes de Paris, achète sa parfumerie à Paris et à Lûn-

(1res, lit les journaux français, vous le croyez devenu sceptique, blagueur, fin - de - siècle , sachant calculer les chances de succès de ses entreprises? Quelle erreur! La masse du peuple espagnol vit de sentiment et s'inspire de principes héroïques, elle rêve perpétuellement de gloire et de chimères, elle se nourrit de la moelle du xive et du xvne siècle, elle n'est pas sortie, mentalement parlant, des épopées de Tâge d'or. C'est un peuple de paladins, de chevaliers, comme Gonzalve de Gordoue, d'imitateurs du Gid, épris de tout ce qui est beau, de tout ce qui est grand, prêt à toutes les folies glorieuses.

Il y a longtemps que l'immortel Cervantes a dépeint certains de ses concitoyens sous les traits de Don Quichotte ; mais l'admirable ouvrage de ce merveilleux penseur a placé, à côté du fou héroïque, un correctif plein do bon sens: le gros Sancho Pança! Et Don Quichotte et Sancho Pança font assaut de sages préceptes et $e réflexions profondes, lorsqu'ils discutent posément des choses de la vie courante, du mariage ou de^femmes, de la boisson ou des mœurs des hommes. Mais,s'agit-il de chevalerie^ ou d'exploits à accomplir ? Alors, plus de cause-, ries : Don Quichotte s'emporte en discours véhéments et pleins d'éloquence et Sancho n'ose contredire : il écoute de toutes ses oreilles, il admire son maître, même quand il le voit dérai-

sonner et, à la fin, il se laisse convaincre, il devient même tout à fait convaincu et il se précipite derrière ses pas pour l'assister dans ses folles entreprises.

De nos jours, les Don Quichotte sont rares : il en est pourtant, en Espagne comme en France, et le peuple Espagnol qui adore l'éloquence est prêt à faire comme Sancho Pança, à se jeter sur les traces des fous glorieux qui feraient appel à son patriotisme et, en présence d'une offense à la nation, feraient briller à ses yeux les splendeurs de son histoire et lui montreraient les devoirs qu'un semblable passé lui impose !

Un de mes amis me dit : « Si on approfondit un peu la manière d'être de ces esprits, il n'est pas difficile d'en trouver l'explication dans l'enseignement que reçoivent les nouvelles générations. En Espagne, un enfant, qui sait lire, sait parfaitement que 200 Espagnols ont pris le Mexique, qu'une poignée d'Extramaduriens ont conquis le Pérou, empire des Incas, et que 2.000 Catalans et Aragonais, les fameux Almojovarès, sont allés égorger des armées turques en Asie mineure. Et souvent leurs connaissances historiques ne vont pas beaucoup plus loin !

« Ce qu'ils connaissent encore de l'histoire, c'est la bataille de Las Navas de Tolosa, dans laquelle, selon le Père Mariana, historien dont les livres sont dans les mains des écoliers, ont péri 120.000 Maures et seulement 18 Chrétiens, la bataille du Salado dans laquelle, suivant le même auteur, les Sarrasins perdirent "170.000 hommes et les Espagnols 24 soldats, la 'bataille de Lépante et quelques autres victoires mémorables qu'on raconte dans tous les romanceros populaires et dans toutes les poésies nationales. Mais, quant à s'expliquer comment la décadence est venue et comment les descendants de ces héros, dont la seule vue mettait l'ennemi en fuite, en sont arrivés à être vaincus en batailles rangées , par suite de quelles fautes et de quelles imprudences leur courage a été inutile contre la science et l'habileté militaires des vainqueurs, cela, les jeunes Espagnols ne l'étudient pas et ne veulent même pas l'écouter.

« Dans un des drames les plus populaires, qui s'intitule : La Jura en Santa Oadea, le Cid s'écrie : « J'ai lutté à Zamora, j'ai combattu quinze adversaires. et je les ai tous vainc*. » Toute la salle applaudit et chaque spectateur est persuadé que c'est le moindre des devoirs 'd'un Castillan et la chose la plus naturelle du monde de combattre et de vaincre quinze ennemis. Aucun Espagnol n'envisage le danger ou ne se rend compte du péril: il ne discute

pas, il no réfléchit pas, il ne songe pas à son infériorité numérique ou physique, il va droit à ses ennemis, il fond tête baissée sur l'adversaire. Cette fîère conception du courage qui ne connaît point d'obstacle, ce culte de l'honneur se retrouve dans les âmes espagnoles, comme Fa si admirablement décrit Victor Hugo dans Hernani et ce sentiment est si général que tout boutiquier, épicier ou marchand de tabac d'Espagne est prêt à répéter le mot sublime du père des Horaces et à souhaiter la mort du champion espagnol qui ne pourrait vaincre quinze ennemis. »

Et mon ami, un homme politique de grande valeur, un des chefs du parti libéral, ajoutait : « Il est impossible de faire entrer dans la tête de ces hommes, qui sont moralement des fossiles de Tâge chevaleresque, les idées courantes, les principes de progrès qui régissent la société moderne ; on ne peut leur faire comprendre que le courage ne supplée pas au nombre, que l'on ne prête pas sur les sentiments, que les garanties sont la base du crédit et que, sans garanties, il n'y a pas de crédit. On ne peut leur expliquer que l'Europe ne raisonne pas comme eux et que l'Europe pense autrement qu'eux sur beaucoup de questions politiques et sociales. Si on ne leur prête pas de l'argent, ils croient que c'est le résultat des intrigues des banquiers juifs ; si l'armée réclame de grosses sommes, ils se

figurent que ce sont les généraux qui les dilapident et ils invoquent, sans rire, la mémoire de Cortez et de Pizarre qui ont conquis la moitié de F Amérique sans budget de guerre. »

« En résumé, conclut mon ami, tel est l'état de ces esprits : s'il est des hommes qui raisonnent et sont prudents en leur for intérieur, ilsse joignent bux autres en public pour demander la guerre à outrance. Dix-sept millions d'Espagnols demandent à tous les saints la paix à Cuba, la paix partout, le travail tranquille qui fait la prospérité de notre pays ; mais, tous ensemble sont résolus à vendre leurs maisons, leurs campagnes , leurs meubles ? à envoyer tous leurs enfants au combat, à marcher eux-mêmes à l'ennemi , plutôt que de reconnaître qu'ils peuvent être vaincus ou de laisser souffrir à leur drapeau la moindre des humiliations. »

Heureusement que s'il est tout à fait interdit de plaisanter de ces deux graves questions, la religion et le patriotisme , il n'en est pas de même de la politique intérieure . Certes, les convictions politiques des Espagnols sont fortes et sérieuses, mais la politique proprement dite ne passionne en Espagne qu'une très faible minorité composée de l'élite intellectuelle de la nation, avocats, docteurs, étudiants, habitants

de quelques grandes villes. Ce sont les politiciens, des politiciens très bruyants, voulant tous diriger leur parli, criant très haut, se livrant à toutes les exagérations possibles au milieu d'une indifférence complète de la masse du pays, qui ne demande qu'à travailler en paix, ne s'inquiète ni des libéraux, ni des conservateurs, salue la Reine et le Roi, ne sait pas la différence qu'il peut y avoir entre la République et la Monarchie et considère que le gouvernement ce sont les gardes civils et 4es alcades. En dehors de Madrid, de Barcelone, de Séville et de quelques autres grandes villes, et dans ces villes mêmes en dehors de quelques places, et cafés où se réunissant les politiciens, on peut dire que la vie de l'Espagnol n'est pas troublée, par les nouvelles politiques, paries polémiques des journaux et que le peuple Espagnol assiste, en spectateur sage et impassible aux discussions des partis et ne songerait à s'émouvoir que S'il voyait compromettre les intérêts suprêmes de son pays. ,

Il convient de faire ki une observation sur les partis en Espagne. To* les partis sont composés d'un nombreux état-major, et d'un personnel immense, aspirant à devenir ministres, soussecrétaires d'Etat, directeurs, *préfets,.et disposé à occuper jusqu'aux plus infimes emplois de 1600 pesetas. Un personnel aussi nombreux, qu'on peut évaluer à 8 ou 10 personnes pour

chaque emploi, forme à chaque parti une armée de trois à quatre cent mille hommes, en y comprenant les Alcades et les Conseillers municipaux des villages ; mais, en dehors do ces clientèles de chaque parti politique, on peut dire que le reste du pays est neutre, mais d'une neutralité étrange. Il parle toujours mal du Gouvernement quel qu'il soit, se plaint toujours de tout et de tous ; mais il ne se dérange jamais pour voter, ne fait aucune démonstration, ne conspire pas plus qu'il ne résiste ; il se borne à exprimer en tous lieux et sans cesse, parfois d'une façon satirique et vive, son sempiternel mécontentement. C'est ce qui explique que, dans un parcours de 20 à 22 ans, il y ait eu successivement des majorités pour Amédée de Savoie, pour la République fédérale, pour la Restauration, pour Canovas et pour Sagasta. Tout parti qui gouverne obtient la majorité.

On peut ici citer un cas très original des mœurs politiques espagnoles. Les républicains de tout le temps de la Révolution de 68 furent fédéralistes ; il n'y eut qu'un seul républicain unitaire, M. Garcia Ruiz. Castelar, Pi y Margall, Salmeron, etc., étaient fédéralistes ou centralistes.

Quand le coup d'Etat du général Pavia, (2 janvier 1874), dans l'attente de ce qui allait remplacer la République, fit ministre de l'Intérieur (Gobernacion) M. Garcia Rui^3 tout le monde

s'étonna de voir donner un pareil portefeuille à un homme politique sans coreligionnaires. Mais, deux mois plus tard, M. Garcia Ruiz lui-même fut épouvanté de la quantité de partisans qui lui surgirent de tous cotés.

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