LA GUERRE ACTUELLE
Pendant que, sur la foi des traités, la garnison de Geuta construisait une caserne sur les limites de son territoire , des masses considé-râbles de Maures accoururent qui se ruèrent contre les travailleurs, assassinèrent les sentinelles, rasèrent les murs du fort, et, après avoir traîné dans la boue Técusson d'Espagne, dirigèrent contre la ville un feu si bien nourri que pendant trois jours I9, garnison fut impuissante à les repousser.
C'est le 25 août 1 859 qu'eut lieu cette audacieuse agression, point de départ de la guerre
actuelle. Les assaillants appartenaient à la tribu d'Emggera : ce sont les descendants de cette race mauresque qui fut chassée d'Espagne par l'inquisition. Chez eux, le fanatisme est toujours vivace : chaque famille conserve comme un objet sacré les clefs de la maison qu'elle habitait à Murcie ou à Séville, et tous ses membres ont juré sur ces reliques une haine éternelle aux Espagnols.
En dehors de ce fanatisme aveugle, il serait difficile de trouver un motif à cette attaque inopinée. Le Maroc, en effet, était en pleine paix avec TEspagne; à ce moment même, une commission d'ingénieurs des deux nations traçaient autour de Mélilla les limites d'un territoire cédé par Abd-Er-Rhamann aux Espagnols, cession qui a été ratifiée plus tard par Sidi-Mohammed. — Pour expliquer l'audace des Maures, les feuilles de Madrid ont parlé de suggestions venues du dehors ; mais l'Angleterre a trop laissé voir le déplaisir que lui cause la guerre de l'Espagne contre le Maroc pour qu'on l'accuse sérieusement de l'avoir provoquée. Il est plus naturel de ne voir dans l'attaque de Ceuta qu'un symptôme de la sourde fermentation qui agite en ce moment
rislamisme , et qui , de l'ouest à Test , se révèle par les scènes fanatiques de Tunis, la conspiration de Constantinople, les luttes des Drusesetdes Maronites, et enfin par l'annonce de la venue du Madhi, dans Tlnde.
Quoi qu'il en soit, l'événement ne fut pas plustôt connu , qu'il se fiten Espagne une subite révolution. Le peuple, qu'on croyait épuisé par de longues guerres civiles , retrouva tout-àcoup l'esprit guerrier des anciens jours. Ce ne fut qu'un cri d'extermination contre les Maures ; toutes les classes de la société, tous les partis politiques s'unirent dans une même pensée.
Le gouvernement ne resta point en arrière de l'esprit public : dès le 3 septembre, le consul d'Espagne à Tanger demandait pleine et entière satisfaction et exigeait des garanties pour l'avenir. En même temps, on expédiait à Ceuta quatre mille hommes ; on établissait un camp près de Gibraltar; dans tout le royaume, les armements militaires étaient poussés avec une surprenante activité, et les bataillons provinciaux étaient organisés. — La reine, alors en voyage, devança son retour à Madrid et convoqua les Cortès pour le 1**^ octobre.
Le 7, mourut Abd-Er-Rhamann, laissant à son fils aîné, Sîdi-Mohammed, un trône menacé au dehors, contesté à Tintérieur. La guerre civile éclata dans le Maroc, et s'étendit de l'Atlantique jusqu'au Riff. Le fanatisme vint y joindre ses fureurs : les chrétiens et les juifs furent partout menacés; les consuls euxmêmes furent forcés de se barricader dans leurs demeures. L'agitation gagna rapidement les tribus qui avoisinent, à Test, les possessions françaises. Nos établissements et nos postes militaires furent attaqués. Le général de Martinprey accourut en toute hâte. — On connaît le résultat de sa brillante expédition.
Pendant ce temps là, Sidi-Mohammed, à la tête de 25,000 hommes, partait de Maroc, battait auprès de Fez son plus redoutable adversaire, et se faisait proclamer empereur à Fez , à Méquinez, à Tétuan et à R'zabat. — L^insurrection vaincue, restait à vider la question d'Espagne. Sidi - Mohammed demanda tout d'abord un sursis, afin d'examiner ce que les réclamations des Espagnols avaient de juste et de fondé. Le cabinet de Madrid fixa le 1 5 octobre comme dernier délai et enjoignit à son consul de quitter Tanger si, à cette
époque, il n'avait point reçu les satisfactions demandées.
Cependant, l'Espagne se préparait à la guerre : les conférences du maréchal O'Donnel avec les ambassadeurs étrangers se multipliaient; le ministre des affaires extérieures retournait en toute hâte à Madrid, et la présence dans cette ville du duc de Malakoff pouvait faire croire à une alliance hispano-française. Les feuilles madrilènes annonçaient déjà que le vainqueur de Sébastopol était venu en Espagne pour arrêter avec le président du conseil les mesures qui seraient prises en commun par les corps expéditionnaires dirigés sur le Maroc. Les récentes attaques des Maures contre les possessions algériennes, la réunion d'un corps considérable à Nemours, les intérêts apparents de la France dans l'empire des Chérifs , tout rendait vraisemblable une action commune entre l'Espagne et la France : celleci, en effet, pouvait profiter de la faiblesse ou du mauvais vouloir du gouvernement marocain pour s'emparer d'Oucda, étendre ses frontières jusqu'aux montagnes du Riff, garder la Moulouïa, qui est navigable dans presque tout son parcours, franchir l'Atlas, descendre
dans la Guinée , et arriver par là dans ses établissements du Sénégal, avec un pied sur r Océan et l'autre sur la Méditerranée. De son côté, l'Espagne pouvait occuper Tétuan et Tanger, en se chargeant, sous la tutelle de l'Europe, de neutraliser le détroit de Gibraltar dans l'intérêt du commerce et de la paix universelle. — Tels pouvaient être les grands résultats d'une alliance entre les deux pays.
L'Angleterre n'eut garde de méconnaître ce pressant danger : tandis que les Etats-Unis demandaient au gouvernement espagnol des explications sur ses armements, le cabinet de Saint-James offrait ses bons offices : d'un côté, il pressait énergiquement l'empereur du Maroc de faire des concessions àl'Espagne ; de l'autre , il modérait les emportements guerriers de cette dernière puissance ; — on a parlé d'une note menaçante; nous ne savons si le mépris du droit et l'intimidation ont été poussés jusque là, mais il est certain que l'Espagne a été ferme dans ses réponses, aussi bien vis-à-vis du gouvernement anglais que de celui des Etats-Unis.
Si l'on s'étonne de voir une nation, qui se vante de marcher à la tête de la civilisation ,
prendre en main les intérêts des Barbares et des pirates, on s'étonnera bien plus du cynisme avec lequel les journaux anglais expliquèrent l'attitude de leur gouvernement.
Ecoutons le Morning Chronicle (7 octobre) :
Le devoir de TAngleterre est d'empêcher par tous les moyens possibles que la guerre éclate entre TEspagne et le Maroc: nous ne sommes |donc pas surpris de ce qu'on dit d'une altercation entre le maréchal O'Donnel et le ministre anglais résidant à Madrid , ou de la dépêche qu'a envoyée à la cour d'Espagne, par courrier extraordinaire, le gouvernement de Sa Majesté. Cette dépêche est probablement de nature à engager l'Espagne à renoncer au plus vite à ses projets sur le port de Tanger, et à son intention d'envahir le Maroc, car il n'y aurait pour elle que ruine et désastre.
Autant en disait le Times^ cet organe fidèle de l'opinion publique en Angleterre. Après avoir exposé, avec un sentiment de crainte et de jalousie, Tétat actuel de l'Espagne et le beau mouvement d'enthousiasme qui l'agite aujourd'hui, il ajouta que la Grande-Bretagne avait d'autant plus le droit de se préoccuper de la question, que l'armée et la flotte espagnole étaient réunies autour de Gibraltar. LeHéraldj, organe du dernier ministre des affaires étran-
gères, comte de Malmesbury, fut encore plus explicite :
Tanger, port très^ûr, fut possédé vingt ans par la couronne d'Angleterre à titre de douaire : apporté par Catherine de Portugal , femme de Charles II , il ne fut abandonné que par suite de la perpétuai annoyance des tribus maures. Or, TAngleterre, sans parler de ses droits historiques, ne pourrait tolérer une conquête espagnole, que rien ne motive d'ailleurs. Tanger aux matns d'une puissance européenne est une menace à GibrcUtar, et, par voie de conséquence, à Malte.
On De peut avouer plus naïvement ce qui n'est pas avouable. — Ainsi, pour conserver sa prépondérance à Gibraltar, qu'ils n'ont pas même conquis, les Anglais voudraient interdire à l'Espagne le droit de venger son honneur offensé. Du reste, les exemples de cette prétention à tout soumettre à leurs intérêts sont fréquents dans l'histoire d'Angleterre, et les faits qui précèdent remettent en mémoire les démarches non moins vives que fit le gouvernement britannique (1844) dans une circonstance semblable, où l'honneur de la France était en jeu.
« Quand les Anglais virent une armée française sous les ordres du gouverneur-général de
l'Algérie entrer dans le Maroc, et une escadre française, commandée par un fils du roi, paraître devant Tanger, l'inquiétude fut grande, et sir Robert Peel, toujours très-attentif aux impressions publiques, s'en préoccupa vivement.
> Des instructions priBssantes partirent de Londres, ordonnant au. consul général anglais à Tanger, de peser de tout le poids de TAngleterre sur Tempereur du Maroc pour qu'il fît droit aux réclamations de la France et arrêtât le cours de la guerre. Le cabinet anglais aurait, au fond, désiré que nous lui laissassions le soin de nous faire obtenir la justice que nous demandions, et il ne s'y fût pas épargné ; mais il nous convenait de prouver au Maroc notre force en nous faisant justice nous-mêmes. Autant nous souhaitions peu de faire en Afrique de nouvelles conquêtes, autant nous étions décidés à mettre celles que nous y possédions hors de page, en n'admettant pas que personne vînt nous y troubler, ni que nous eussions besoin d'aucun appui étranger. M. le prince de Joinville, en frappant, dans l'espace de dix jours , les deux principales villes du Maroc sur ses côtes, Tanger et Mogador, et le
maréchal Bugeaud , en dispersant d'un coup Tarmée marocaine sur les rives de l'Isly, portèrent rapidement la politique française au but qu'elle se proposait. M. le prince de Joinville accomplit l'œuvre avec autant de sagacité que de prudence, en prenant sur lui d'engager surle-champ la négociation de la paix aussi résolument qu'il avait poussé la guerre, et la question du Maroc fut vidée sans que notre bonne entente avec l'Angleterre en reçut aucune atteinte, sous les yeux de ses marins et au milieu des allées et venues de ses agents, empressés de nous prêter leurs bons offices, que nous acceptions volontiers en pouvant nous en passer (1). »
On ne saurait trop flétrir cette tyrannie d'une nation qui veut à tout prix garder le premier rang, non point en grandissant elle-même, mais en empêchant les autres de grandir; c'est ainsi qu'elle s'oppose au retour des Iles Ioniennes à leur nationalité grecque, parce qu'elle y perdrait Corfou; c'est ainsi qu'elle s'oppose au percement de l'isthme de Suez, — la plus belle entreprisé du siècle, — non pas
# (4) Guizot, Etude sur sir Robert Peel
qu'elle ny gagnât plus que personne, mais parce que le développement de la navigation des peuples qui bordent la Méditerranée serait une menace à sa prépondérance. Cela suffit pour qu'elle entrave de tous ses efforts une des œuvres les plus grandes et les plus utiles qu'ait conçu le géïiie humain. L'Angleterre dit comme Médée : « Moi seule, et c'est assez 1 » C'est assez, en effet, pour qu'elle s'attire la haine de tous les peuples. Déjà elle sent son isolement; mais plus sa prépondérance est menacée, plus elle s'enfonce hardiment dans sa politique égoïste et jalouse. Telle est, dès le principe, la politique qu'elle a suivie vis-à vis de l'Espagne, et l'on ne peut croire qu'elle en ait changé. En vain a-t-elle donné au cabinet de Madrid l'assurance qu'elle ne s'opposerait pas à l'occupation de Tanger, ou de tout autre point du littoral marocain, jusqu'à ce qu'il ait obtenu une satisfaction complète; elle a pu même donner l'ordre à son consul de déclarer au ministre de Sidi- Mohammed qu'elle ne lui prêterait aucun appui : elle n'a trompé personne, grâce au soin qu'elle a pris de faire suivre ces démonstrations diplomatiques de démonstrations d'un autre genre : trente-deux
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vaisseaux, dont la moitié de Hbaut-bord , partaient, en effet, de Sicile et de Malte, et venaient mouiller à Algésiras.
Aussitôt, sept navires français, dont cinq de haut rang, sous les ordres de l'amiral Romain- Desfossés, firent voile pour la même destination. — Cet acte spontané de notre gouvernement était d'autant plus significatif, que Topinicm publique en Angleterre était vivement préoccupée de l'éventualité d'une alliance hispano-française. Le Daily News exprimait ainsi ses inquiétudes (24 novembre) :
Une alliance entre la France et l'Espagne, ou la menace simultanée d'une guerre de ces deux puissances contre le Maroc n'aurait rien de rassurant pour la Grande-Bretagne.... Nous avons le plus grand intérêt à l'indépendance, ou au moins à la neutralité des territoires qui commandent l'entrée de la Méditerranée. Nous avons à défendre le roc de Gibraltar, Malte, les Iles Ioniennes, et surtout, nos communications de l'Inde par Alexandrie. L'audience accordé par l'Empereur à M. de Lesseps et à la commissktk de l'isthme de Suez , a sa signification , alors qu'on sait tout ce que notre gouvernement a fait pour s'y opposer. Sans nous préoccuper outre mesure de l'alliance hispano-française , n'oublions pas que l'acquisition d'une haute influence sur les côtes de la Méditerranée a toujours été, au premier chef, une idée napoléonienne.
Quelques jours après, le Times assurait que la France avait mis à la disposition de l'Espagne tout un matériel de guerre, et se préparait à lui avancer une somme considérable. En donnant cette nouvelle qui devait lui être particulièrement désagréable, le Times se consolait en ajoutant : « Nous nous réjouissons d'avoir prévu que les récentes victoires de la France ne lui permettraient pas de laisser le monde en repos. » — Ainsi mis en demeure de s'expliquer, le gouvernement français publia dans le Moniteur officiel une note qui infligeait aux allégations du Times le démenti le plus formel et le plus absolu. — L'ensemble et les résultats de la campagne dirigée par l'armée d'Afrique contre quelques tribus marocaines prouvaient suffisamment, du reste, que la presse anglaise était mal renseignée et qu'il n'existait aucune action commune entre la France et l'Espagne.
Tandis que TAugleterre manifestait ainsi ses craintes et son mauvais vouloir, l'opinion publique saluait en Europe le réveil d'un grand peuple. Partout, en Allemagne aussi bien qu'en France, les prétentions du cabinet anglais furent justement et sévèrement quali-
fiées. On en jugera par Tarticle suivant, emprunté à la Gazette de Cologne (30 octobre) :
Ce qui arrive sur la côte septentrionale de l'Afrique n'est pas du tout indifférent pour la Prusse. Aussi longtemps qu'elle servait de refuge à des pirates barbares , les marins prussiens devaient considérer la Méditerranée comme fermée à leurs^navires.
La conquête d'Alger par les Français mit fin à l'existence de la piraterie algérienne ; Tunis et Tripoli durent accepter une demi-civilisation. Les Allemands , qui n'ont aucune flotte pour protéger leur commerce, n'ont plus besoin de trembler devant le pavillon des corsaires, même sur les mers allemandes , comme cela est arrivé au commencement de ce siècle.
C'est seulement sur les côtes du^Maroc que dure encore Tancienne piraterie et la tentative faite par la jeune marine prussienne pour châtier les pirates du RifT a failli nous coûter cher. Nous devons donc nous réjouir que ces barbares aient lassé la patience de l'Espagne et que ce pays menace d'une déclaration de guerre le nouveau sultan, dans le cas où il refuserait les satisfactions qu'on a le droit d'exiger de lui. On ne doit pas admettre comme excuse que les habitants de la côte appartiennent à des tribus turbulentes sur lesquelles le sultan ne possède aucun moyen d'action. Si le sultan veut être considéré comme le maître de ce pays , il doit être responsable de ce qui s'y
Le gouvernement anglais s'est occupé de terminer amiablement la querelle de l'Espagne et du Maroc. Nous ne pouvons pas trouver mauvais que la Grande-Bretagne interpose ses bons offices pour empêcher l'effusion du sang,
et nous devons souhaiter qu'elle réussisse. Mais nous n'admettons pas que TAngleterre menace l'Espagne de lui déclarer la guerre parce que les Espagnols pourraient faire des conquêtes en Afrique , se trouver sur les deux rives , et, dans une certaine mesure, devenir les maîtres du pas-
L'Angleterre peut profiter du hasard qui lui a donné la possession du rocher de Gibraltar et s'en servir comme il lui convient. Mais elle n'a aucune juridiction sur un état indépendant qui se trouve hors de la portée de ses canons.
Du reste, l'Espagne n'est pas une puissance à se laisser intimider. Elle a déjà donné à l'Angleterre la preuve qu'elle sait défendre son indépendance et son honneur national.
Soutenu par la justice de sa cause et par l'enthousiasme de la nation, le cabinet de Madrid se montra ferme contre des exigences injustifiables : il réserva toute sa liberté d'action. M. Calderon Collantes répondit non quand on lui demanda si les Espagnols occuperaient d'une manière permanante Tanger, ou tout autre point de la côte pouvant donner à l'Espagne une supériorité périlleuse pour la libre navigation de la Méditerranée; mais quand lord John Russel et M. Buchanam offrirent leur médiation, soit pour résoudre le différend, soit pour obtenir que les opérations de l'armée expéditionnaire fussent limitées, le ministère refusa nettement de se lier
les mains et, dit-on même, renvoya fièrement des notes qu'il croyait offensantes pour sa dignité.
On ne saurait trop louer l'Espagne de la conduite qu'elle a tenue dans cette lutte diplomatique : d'un côté, elle a rendu la sécurité à l'Espagne, qui ne saurait voir sans inquiétude l'Angleterre régner en maîtresse absolue dans le détroit de Gibraltar; de l'autre, elle a gardé pleine et entière son indépendance en face d'exigences intéressées. — Son attitude vis-à-vis de Mohammed , n'a pas été moins ferme; pour la faire apprécier mieux, nous résumerons brièvement les faits.
Dès le 3 septembre, et sous l'empire de la première émotion, le cabinet de Madrid chargea, nous l'avons dit, son consul à Tanger de demander à l'empereur une satisfaction immédiate. Les réponses du Maroc furent d'abord évasives. La mort d'Abd-Er-Rhamann , les troubles survenus dans l'empire et les difficultés qu'éprouvait Sidi-Mohammed à s'assurer la possession du trône , décidèrent le gouvernement espagnol à proroger à deux reprises Tépoque qu'il avait fixée. Le dernier délai devait expirer le 15 octobre. Cependant
les négociations traînaient en longueur. Le consul s'en plaignit et menaça, puis remit à Sidi-Djelib, ministre des affaires étrangères et représentant de l'empereur, une note formulant comme suit les prétentions de l'Espagne :
1 ** Le pacha ou gouverneur de la province remettrait lui-même les armes d'Espagne à la place où elles étaient lorsqu'elles furent renversées, et il les ferait saluer par ses troupes;
2® Les troupes marocaines infligeraient aux coupables, sous les murs de Geuta, la peine qu'ils avaient encourue ;
3** Le gouvernement marocain nommerait deux ingénieurs qui, conjointement avec deux ingénieurs espagnols , détermineraient les points les plus convenables pour établir la nouvelle ligne des frontières et prendraient pour base de la démarcation la Sierra de BuUones. (1)
Telles étaient les dures conditions au prix desquelles l'Espagne consentait à se déclarer
(4) Le terrain dont l'Espagne demandait la cession s'étend à plus de deux lieues de Ceuta ; il comprend la Sierra de Bullones du côté de Tétuan , le point important d*elcab negro (le cap noir), et, sur le détroit, la colline d'Apez.
satisfaite. On ne peut nier qu'elles ne fussent humiliantes à accepter et difficiles à remplir pour un souverain dont l'autorité était à peine établie; mais au fond elles étaient justes et nécessaires. C'est à coups de marteau[qu'il faut faire entrer dans la tète de barbares le respect de la civilisation.
Tandis que ces longues négociations se continuaient, le gouvernement espagnol se préparait à la guerre, comme s'il eût été certain d'avance de leur inutilité. — Des ordres étaient donnés pour que les bataillons provinciaux fussent mis sous les armes ; le ministre de la marine visitait les arsenaux où régnait la plus grande activité, et le général Echague venait prendre le commandement du corps d'armée réuni à Algésiras. L'esprit public ne perdait rien de son enthousiasme : tout le monde appelait la guerre à grands cris. L'infant don Henri et le duc de Montpensier offraient spontanément leurs services, et demandaient qu'on leur confiât les postes les plus périlleux.
Ce fut au milieu de cet enthousiasme toujours grandissant que s'assemblèrent les Cortès (1*' octobre). Dans la séance d'ouverture, le
gouvernement présenta un projet de loi portant Tefifectif de l'armée pour 1860, à 100,000 hommes, avec faculté de Télever à 160,000.
— Toutes ces mesures étaient accueillies avec faveur. On annonçait que le général O'Donnel aurait le commandement de Tarmée expéditionnaire, et, à ce propos, on racontait une légende irlandaise qui flattait à la fois l'ardeur guerrière du peuple et ses haines du moment. « L'Irlande doit être affranchie par un O'Donnel, homme de haute stature, roux, ayant un signe au bras; il partira d'Espagne et vaincra les Anglais. » On sait que les Irlandais ont la prétention, assez peu fondée, d'être d'origine espagnole.
On crut un moment en Europe, ou on feignit de croire, que grâce à l'intervention des puissances étrangères le différend se résoudrait à l'amiable. Cet espoir fut promptement déçu. Le représentant de l'empereur, Sidi- Djelib , transmit au consul espagnol la réponse de son maître à l'ultimatum adressé de Madrid : Sidi- Mohammed se déclarait impuissant à protéger les Espagnols résidant au Maroc contre les attaques des Maures, et il réfusait péremptoirement de consentir à la
cession du territoire qu'on exigeait de lui.
Ge refus catégorique était accopipagné de récriminations, habituelles en pareil cas, sur la mauvaise foi des Espagnols et sur l'injustice de leurs demandes.
Nous ne voulons pas trancher la question, et toutes nos sympathies sont pour TEspagne; mais, il faut bien Tavouer, il était difficile, — pour ne pas dire impossible, — à l'empereur du Maroc de consentir au démembrement de son territoire : il y eût perdu le trône et la vie. — Quoi qu'il en soit, le gouvernement espagnol se considéra comme libéré, par cette réponse, de tout engagement, et enjoignit à son consul de revenir à Madrid. En quittant son poste, M. Blanco del Valle remit à Sidi- Djelib un mémoire où étaient exposés tous les griefs de l'Espagne ; Djelib sollicita un nouveau sursis, mais sa demande fut considérée comme non avenue et on lui notifia, pour toute réponse, la déclaration de guerre.
La rupture définitive des négociations souleva en Espagne un long cri d'enthousiasme.
Le peuple, impatient des lenteurs de la diplomatie, donnait déjà au maréchal O'Donnel le nom de prince de la paix. Quand il connut la
déclaration de guerre, sa joie n'eut plus de. bornes ; ce fut jour de fête à Madrid. « Tout le monde, dit la Discussion^ se félicitait du résultat des négociations; tout le monde applaudissait à la guerre. On n'avait plus qu'une idée, on n'avait plus qu'un sentiment : l'idée et le sentiment de la patrie. » Le président du conseil annonça lui-même aux Cortès que la paix était rompue (21 octobre). Il s'exprima en termes simples et mesurés. Le lendemain, il se rendit au Sénat où il fit la déclaration suivante :
« Je dois déclarer que ce n'est pas une question d'ambition qui nous conduit au Maroc, Ce n'est pas un principe de conquête qui nous y mène. Nous allons seulement exiger des satisfactions complètes. Si nous les obtenons, si Ton nous donne des garanties pour l'avenir, si, en outre, on nous donne, même après la rupture des négociations, l'indemnité que la nation espagnole est en droit d'exiger, notre honneur étant alors satisfait, nous serons tout disposés à faire la paix, et à prouver au monde que ce n'est ni l'ambition, ni une arrière-pensée coupable qui nous a conduits au Maroc, où nous n'allons que main-
tenir haut le nom espagnol. Bien qu'il ait plu, par malheur, à quelques personnes de croire ce nom abaissé, j'espère que la bravoure de notre armée et de notre marine prouvera qu'il est toujours aussi haut placé qu'il le fut aux meilleurs jours de notre histoire. »
Les applaudissements les plus vifs accueillirent ces paroles : immédiatement fut présentée et votée, par tous les sénateurs présents, la proposition qui suit. « Le Sénat a entendu les explications du gouvernement, et il offre son appui pour sauvegarder l'honneur et les intérêts de la nation. » — Le même jour, le maréchal O'Donnel se rendit à la chambre des députés qui était au grand complet, et dont les tribunes étaient remplies d'un public avide d'assister à cette solennité. Le maréchal exposa les faits, rendit compte de sa conduite et de celle de ses agents, puis ajouta :
« Nous n'allons pas en Afrique animés d'un esprit de conquête ; non ! le Dieu des armées bénira nos armes, et la valeur de nos soldats et de nos marins fera voir aux Marocains que l'on n'insulte pas impunément le peuple espagnol, prêt à visiter les foyers même de l'en-
nemi, s'il le faut, pour trouver la réparation voulue. — Nous n'allons pas en Afrique pour attaquer les intérêts de l'Europe ; aucune pensée de cette sorte ne nous préoccupe. Nous allons laver notre honneur outragé, et exiger des garanties pour l'avenir. Nous voulons être indemnisés par les Marocains des sacrifices qu'a faits la nation. Qui pourrait nous taxer d'ambition et se plaindre de notre conduite ? Nous sommes forts de notre raison et de notre droit; le Dieu des armées fera le reste I » — Des applaudissements chaleureux lui répondirent, et la chambre proclama que la conduite du ministère était, en tout point, digne d'éloges.
Telles furent ces deux séances mémorables où le pouvoir royal et la représentation du peuple s'unirent dans un même élan de patriotisme sous les yeux de l'Espagne enthousiasmée et de l'Europe sympathique.
Si la guerre avait été populaire avant qu'elle fût proclamée, elle le fut bien davantage après la grande démonstration du 22 octobre. Toutes les divisions de partis cessèrent comme par enchantement : coteries politiques, haines
d'antichambres ou de camarillas, intrigues de palais ou de ministères, tout s'évanouit à la voix de la patrie insultée. On eût dit qu'un souffle d'héroïsme avait passé sur la vieille Espagne, et que cette vaillante nation se trouvait comme dans son atmosphère naturelle.
Là se trouva réalisée sans efforts la difficile union du pouvoir et du peuple : le roi et les princes mirent leur épée au service de la cause sainte, et devant le conseil des ministres la reine prononça ces belles paroles ; « Il faut estimer et vendre tous mes joyaux, s'il en est besoin, pour le succès de cette sainte entreprise ; il faut disposer, sans réserve, de mon patrimoine particulier pour le bien et la gloire de mon peuple. Je diminuerai mon luxe : une humble parure brillera plus à mon cou qu'un collier de diamants, si ceux-ci peuvent servir à défendre et élever la renommée de notî'e Espagne? »
La Correspondancia qui rapporte ces nobles paroles ajoute qu'Isabelle II ne le cède point en héroïsme à Isabelle F*. Un autre journal publiait avec beaucoup d'à-propos ce passage du testament d'Isabelle-la-Catholique :
Je prie et je requiers la princesse, ma fille, et le prince son époux , en leur qualité de souverains catholiques , de prendre bien soin des choses qui sont à Thonneur de Dieu et de sa sainte foi, qu'ils soient très-obéissaijts aux commandements de la Sainte Mère Eglise, et ses protecteurs et défenseurs, ainsi qu'ils sont tenus, et qu'ils ne cessent pas de conquérir f Afrique et de combattre pour la foi contre les infidèles.
Ces paroles représentent fort bien l'union étroite qui, en Espagne, plus que partout ailleurs, existe entre le sentiment national et le sentiment religieux. Les luttes séculaires du peuple espagnol contre les Maures, qui étaient à la fois les ennemis de son Dieu et de sa patrie, expliquent cette confusion : sa religion est une forme de sa nationalité ; de là, rinquisition ; de là, la conservation d'une foi encore vivante ; de là le côté religieux que présente aujourd'hui son enthousiasme patriotique. Aussi, le clergé a-t-il été, dès le principe, parmi les plus chauds partisans de la guerre. Sans attendre qu'on les lui demandât, il a fait partout des prières pour le succès de la croisade ; l'archevêque de Valence a solennellement béni les drapeaux, et, en s'adressant aux soldats, il a confondu dans une seule
et même cause les intérêts de TEglise et les intérêts de la patrie. Espérons cependant que TEspagne constitutionnelle et progressiste comprendra qu'elle ne doit faire la guerre au Maroc que pour châtier des barbares^ et non pour convertir des musulmans.
C'est ce même esprit, à la fois religieux et national, qui animait toutes les classes. — Je me trompe : il n'y avait ni haute, ni basse classe, il n'y avait que des Espagnols. La noblesse, les universités, la presse, la grandesse et le peuple s'abandonnaient tout entiers à la même impulsion : de chaque province accouraient des volontaires ; dans les couvents, moines et religieuses, songeant aux blessés, charpillaient la toile ; les sœurs de Saint- Vincentde-Paul demandaient à suivre l'expédition.
Chacun apportait son offrande : de vieux soldats sollicitaient l'honneur de faire une dernière campagne, la banque offrait ses capitaux, le commerce ses épargnes, le peuple son salaire.
Tandis que la chevaleresque Espagne préparait ainsi son armure de combat, le Maroc se levait, frémissant, à la voix de ses marabouts. Les chrétiens et les juifs, menacés sur
tous les points, durent s'embarquer à la hâte et gagnèrent Gibraltar.
Le cabinet de Madrid, contraint de recourir à la force, adressa (29 octobre) à tous ses agents diplomatiques à l'étranger la circulaire suivante, où ses griefs contre le Maroc sont nettement formulés, et que nous croyons devoir reproduire comme document historique :
« Excellence,
» Les efforts du gouvernement de S. M. pour le maintien de la paix ont été en tout point infructueux ; l'esprit de conciliation et d'équité qui l'ont guidé dans les négociations suivies avec le gouvernement marocain n'ont pas suffi à vaincre l'inexplicable résistance que le ministre de l'empereur du Maroc a opposée, dès le commencement, aux justes réclamations présentées par le cabinet de Madrid.
» Le représentant à Tanger de S. M. la reine, notre auguste souveraine, s'est retiré avec tout le personnel de sa suite. La rupture des relations entre les deux gouvernements est déjà un fait accompli.
» Dans ma circulaire du 24 septembre, j'ai
fait connaître à V. Exe. quelles étaient les intentions du gouvernement de la reine à ce sujet. Ces intentions ont été fidèlement suivies.
» I/Espagne a fait en faveur de la paix tout ce qu'elle a pu ; mais le cas qu'elle prévoyait alors est arrivé, et le gouvernement de S. M., fort de son droit et sûr de ne pas avoir donné lieu au conflit dont il déplore les conséquences, est décidé à commencer les hostilités.
» En faisant appel à ce moyen suprême, le gouvernement se croit en devoir de faire connaître l'irrécusable justice de sa cause aux gouvernements avec lesquels il se plaît à entretenir des relations d'amitié.
» Tel est le but de la présente dépêche.
» L'Europe entière connaît, par sa propre expérience, les violences commises en tout temps par les indomptables tribus qui habitent la côte du Riff. Les nombreux bâtiments qui traversent journellement le détroit se trouvent exposés aux attaques des Maures, qui ont exercé parfois en pleine mer des actes de piraterie.
» C'est à peine si l'on trouve une nation dont les sujets n'aient pas eu à souffrir des pertes considérables par ces motifs.
» L'Espagne, outre les préjudices qu'elle éprouvait dans son commerce, voyait cons* tamment menacées ses places fortes de Melilla, El Penon et Alhuceraas, dont les garnisons étaient décimées par les attaques incessantes des habitants du Riff.
» Le gouvernement de S. M., qui aurait été dans son droit en employant les moyens dont il dispose pour punir sévèrement de telles insultes, s'est toujours adressé au gouvernement du Maroc pour lui demander réparation des offenses, et des garanties pour la sûreté des forteresses espagnoles sur la côte d'Afrique;
» Voulant donnel* des preuves éclatantes de son esprit de conciliation, le gouvernement ouvrit des négociations à cet sujet, et dans les derniers jours du mois d'août, signa, comme V. Ex. le sait, une convention tendant à obtenir une solution favorable.
» Dans cette convention , il ne fut pas question de la forteresse de Ceuta, parce que le gouvernement espagnol espérait que celui de l'empereur du Maroc contiendrait les tribus limitrophes, plus dociles que celles de la côte du Riff, et qui n'offraient pas par leur voisi-
nage avec la forteresse espagnole, les mêmes inconvénients que les autres.
> Toutefois, au moment de signer la convention, les Maures de la province d'Auggera, soutenus par des tribus voisines, attaquèrent Ceuta et renouvelèrent pendant quelques jours leurs attaques, obligeant le gouvernement de la reine à renforcer la garnison de la place, et provoquant des rencontres dans lesquelles quelques soldats espagnols ont péri.
» La cour de Madrid réclama immédiatement le châtiment des coupables, la satisfaction due et des garanties pour l'avenir, dans la même forme (yi'elle les avait obtenues dans le conflit de Melilla. Le caractère de ces satisfactions devait être en rapport avec les faits euxmêmes et avec Timportance de la forteresse.
» Les circonstances spéciales dans lesquelles se trouva alors l'empire du Maroc, par la mort du sultan, et le désir dont le cabinet de Madrid se trouvait animé de terminer pacifiquement ce conflit, le portèrent à proroger, à deux reprises, les délais fixés pour obtenir la réparation due.
» Cette nouvelle preuve de modération n'a
pas produit Teffet auquel on devait s'attendre.
» Deux mois se sont écoulés sans pouvoir obtenir une réponse définitive aux réclamations du représentant de S. M. à Tanger. Le ministre marocain, Sidi-Mohammed-Djelib, ne donnait que des réponses évasives, ou tout au plus de vaines promesses de justice.
» Le dernier délai était sur le point d'expirer le 1 5 de ce mois, et tout ce que l'on avait pu obtenir était d'abord l'ofTre de châtier les coupables et de saluer le pavillon espagnol, laissant en litige les nouvelles limites du territoire de la juridiction de Ceuta, qu'il était nécessaire ]de faire reculer en présence des dernières agressions.
» Celles qui avaient été fixées dans la convention de 1845 pour la défense de la forteresse étaient insufiisantes , et Ton avait reconnu qu'il fallait appliquer à Ceuta ce qui venait d'être stipulé pour Melilla, par la convention du 25 août de cette année , approuvée par le nouvel empereur du Maroc.
» Tout à coup , les négociations prirent une nouvelle tournure. Le ministre marocain adressa au consul général de S. M. à Tanger, deux notes dont le contenu fit concevoir au
gouvernement de la reine Tespoir de conserver la paix, en obtenant par la voie diplomatique les concessions qu'exigeaient la dignité de TEspagne et l'intérêt de la nation.
» Par la première de ces notes, datée du 11 de ce mois (13 de rabbich, an 1276), Sidi- Mohammed-Djelib fit connaître qu'il avait reçu un firman de son maître qui lui accordait les pouvoirs les plus amples pour accéder aux réclamations espagnoles. Il ajoutait dans la même note qu'il n'avait pas encore reçu de son souverain de réponse relativement à l'avis qu'il lui avait demandé sur les points en litige, mais qu'elle ne lui était pas nécessaire, parce qu'il avait été autorisé à régler toutes les questions pendantes.
» Dans la deuxième , datée du 1 3 courant (15 de rabbich, an 1276), le ministre marocain, répondant à une note du représentant de S. M., dans laquelle celui-ci le pressait de déclarer s'il acceptait ou non la demande de l'extension des limites territoriales de Ceuta jusqu'aux hauteurs nécessaires pour la sûreté et la défense de la forteresse, Sidi-Mohammed-Djelib, après avoir dit qu'il croyait que lesdites collines étaient comprises dans
les limites anciennes (celles de 1815), faisait cette déclaration : « Mais si ce n'est pas comme nous le croyons, votre volonté étant d'éloigner tout motif qui puisse donner lieu à des désagréments entre les deux parties, nous acceptons Textension desdites limites jusqu'aux hauteurs nécessaires pour la sûreté de ladite forteresse. »
a Le gouvernement de S. M., qui devait considérer, en vue de ces explicites déclarations, que toutes les difiicultés jusqu'alors suscitées étaient aplanies d'une manière satisfaisante , s'empressa d'informer le représentant de la reine à Tanger de la manière dont les satisfactions réclamées et explicitement offertes devraient être mises à exécution.
» 1* Le pacha ou gouverneur de la province remettrait lui-même les armes d'Espagne à la place où elles étaient lorsqu'elles furent renversées, et il les ferait saluer par ses soldats;
» 2® Les soldats du Maroc infligeraient aux coupables, sous les murs de Geuta, la peine qu'ils avaient encourue ;
» 3® Le gouvernement marocain nommerait deux ingénieurs qui, conjointement avec
deux ingénieurs espagnols, détermineraient les points les plus convenables pour établir la nouvelle ligne des limites , en expliquant qu'ils devraient prendre pour base de la démarcation la sierra de BuUones.
» Le gouvernement de la reine a appris avec un vif mécontentement la réponse faite par Sidi-Mohammed-Djelib à la note qui lui fut adressée dans ce sens par le consul de S. M. , à la date du 1 6 courant.
» Le ministre marocain retirait tout ce qu'il avait si formellement accordé, interprétait violemment les notes du gouvernement espagnol, et désavouait les déclarations contenues dans sa communication du 1 1 sur la réception des pleins pouvoirs pour l'arrangement des questions avec l'Espagne.
» Persuadé alors que la dignité de la nation et son honneur ne lui permettaient pas de continuer à traiter avec des agents qui méconnaissaient les sentiments de loyauté, le gouvernement de la reine donna l'ordre au consul général d'Espagne à Tanger de faire valoir pour la dernière fois aux yeux du ministre marocain son inconséquence, d'amener le pavillon et de se retirer de Tanger
avec tout le personnel de la mission espagnole, déclarant les négociations rompues et faisant appel à la force pour terminer le conflit.
» L'historique des faits qui ont eu lieu dès le commencement de la question, témoigne de la nécessité dans laquelle s'est trouvé le gouvernement de la reine d'avoir recours à la force.
» Tel est le terme nécessaire lorsque des différends graves s'élèvent entre deux nations et que l'une d'elles se refuse à entendre la voix de la raison et de la justice. Je ne doute pas que le gouvernement de. .. . ne reconnaisse qu'elles sont de notre côté.
» Le gouvernement de la reine s'est attaché à maintenir avec fermeté et modération l'honneur natioaal et les intérêts l^itimes ; il ne se départira pas de ces sentimente si le succès couronne les efforts de son armée.
» Pendant la guerre qui va commencer, le cabinet de Madrid respectera les droits des puissances neutres et protégera les sujets des nations amies établies sur les points de l'empire du Maroc qui seront conquis par l'armée espagnole.
» Des instructions dans ce sens ont été communiquées au commandant de la flotte destinée à opérer sur les côtes du Maroc, ainsi qu'aux chefs des corps de l'armée expéditionnaire.
» L'Espagne confie à son escadre et à son armée la défense de son honneur offensé et de ses intérêts en danger. Forte de son bon droit, sûre d'avoir fait reconnaître sa modération par des actes irrécusables, sans combinaison avec aucune autre puissance, sans arrière pensée ambitieuse, elle veut mettre un terme par la guerre à l'état intolérable que lui crée l'hostilité perpétuelle des Maures contre ses places fortes.
» Cependant , quel que soit le résultat des opérations militaires et la nature des garanties que le cabinet de Madrid exigerait pour en assurer le succès et éviter le renouvellement des attentats commis, le gouvernement de S. M., fidèle à ses intentions, respectera les intérêts qui existent et les droits de tous les peuples ; il n'occupera, d'une manière permanente, aucun point dont la possession pourrait procurer à l'Espagne une supériorité dange-
reuse pour la libre navigation de la Méditerranée.
» L'Espagne a cherché à maintenir avec le Maroc des relations pacifiques et même amicales, et, dans ce but, elle a conclu avec cet empire, dans l'espace d'un siècle, quatre traités dont l'exécution aurait contribué à faire disparaître toutes les causes de querelles et de conflits.
» L'ignorance ou la négligence du gouvernement du Maroc ont donné lieu, à toutes les époques , à leur transgression.
» Le temps est enfin venu de faire cesser pour les deux pays une situation si irrégulière et si dangereuse pour leur tranquillité et leurs intérêts réciproques. Ce que ni la raison ni les efforts persévérants des gouvernements civilisés n'ont pu obtenir, il faudra le réclamer par la force, mise au service du bon droit. »
Aléa jacta est!... Aux bandes indisciplinées des Berbères et des Maures , aux pirates du Riff, l'Espagne oppose aujourd'hui une armée de 50,000 hommes et une flotte ainsi composée : vingt navires de guerre armés de 327 canons ; vingt-quatre canonnières, onze trans-
ports. L'armée d'invasion comprend trois corps de troupes :
Le premier corps est commandé par le maréchal de camp D. Raphaël Echague; le second, par le lieutenant général D. Juan Labala; le troisième, par le lieutenant général D. Antonio Ros de Olano.
La division de réserve, par le lieutenant général Prim, comte de Reuss.
Le chef d'état-major général est le maréchal de camp D. Louis Garcia.
Général en chef, don Léopoldo O'Donnel y Joris, comte de Lucéna.
Le maréchal O'Donnel quitta Madrid le 8 novembre : accueilli partout sur son passage par les ovations populaires, il s'embarqua à Algésiras, emportant avec lui la fortune de l'Espagne.
ici s'arrête Thistoire des rapports de l'Espagne avec le Maroc. — En ce moment, cette
histoire se continue devant Ceuta , non plus avec la plume, mais avec Tépée. Puisse-t-elle être glorieuse pour TEspagne !