LES PORTUGAIS AU MAROC
Une grande partie des observations que nous avons faites sur les établissements des Espagnols au Maroc, s'appliquent également aux Portugais. Il faut cependant remarquer
que les expéditions de ces derniers et les possessions qu'ils ont conquises ont été incomparablement plus importantes. Un récit, qui semble tenir autant de la légende que de l'histoire, nous fait savoir que Jean 1*' voulant armer chevaliers ses cinq fils, eut Tidée d'organiser de grandes réjouissances et de brillants tournois pour célébrer cet événement.
Un de ses ministres lui fit observer que les sommes considérables qui seraient dépensées dans ces fêtes pourraient être mieux employées à quelque action utile, comme, par exemple, à quelque noble entreprise sur le pays africain ; la gloire qu'y conquerraient les jeunes princes vaudrait certes celle des tournois, dont les dangers sont en somme peu de chose et ne rapportent pas beaucoup d'honneur à ceux qui s'y sont exposés. Le roi goûta ce conseil et résolut de le suivre. 11 prit la mer, en e£Fet, avec un grand nombre de voiles, vers le mois d'août 141 5, et surprenant les Arabes par une attaque imprévue, s'empara de Ceuta. Après avoir armé chevaliers ses cinq fils, qui s'étaient distingués dans l'assaut, il mit une garnison dans la ville, et revint à Lisbonne. Du reste il ne
poursuivit pas sa fortune en Afrique; il se contenta d'avoir fait cette heureuse campagne, soit qu'il craignît de moins réussir en une seconde entreprise, soit plutôt qu'il n'eût jamais songé sérieusement à fonder dans le Maroc un établissement de grande importance.
En tout cas, l'événement sembla donner raison à sa politique ; car sous son successeur (en 1437), une expédition étant allée assiéger Tanger, malgré l'avis, il faut bien le dire, d'un grand nombre de conseillers de la couronne, les Portugais furent non-seulement repoussés dans leur tentative contre la ville, mais encore enveloppés par l'armée du prince marocain qui tenait la campagne, et réduits à capituler. Ceuta dut être évacuée par les chrétiens, et don Ferdinand, frère du roi, fut laissé en otage, comme garantie de l'exécution de ce traité. L'indignation fut grande en Portugal quand cette honteuse transaction y fut connue ; les Certes se refusèrent à la ratifier, et l'infant Ferdinand dut rester dans les fers jusqu'à sa mort, qui arriva en 1443.
L'année 1463 ne fut pas plus favorable aux Portugais ; dans une expédition contre Tanger
ils furent battus en rase campagne et ne regagnèrent Geuta qu'à grand'peine. En 1468, plus heureux, ils prirent la ville assez importante d'Aufa , mais peu de temps après, jugeant que le profit politique qu'ils retiraient de cette occupation ne compensait pas les dépenses qu'elle entraînait, ils évacuèrent cette place et la détruisirent. En 1471, Ârzilla, ville située sur l'Océan fut prise par Alphonse V en personne ; il ne put maîtriser ses troupes qui livrèrent la ville à feu et à sang. Ce carnage épouvanta les habitants de Tanger qui, redoutant un pareil traitement, oublièrent qu'ils avaient deux fois avec succès repoussé les armes des Portugais, et abandonnèrent la ville en toute hâte. Le trône du Maroc était disputé en ce moment par deux compétiteurs ; Tun d'eux qui avait eu plusieurs de ses femmes et de ses enfants faits prisonniers dans Arzilla, signa avec le vainqueur une trêve de vingt ans qui fut observée des deux côtés. Ce temps expiré, les hostilités reprirent avec des chances à peu près égales, c'est-à-dire que les Portugais défendirent leurs villes, mais furent battus en rase campagne. Ce que l'on remarque assez géné-
ralement d'ailleurs dans les rencontres entre les deux nations, c'est que les sièges et les défenses des places sont défavorables aux Marocains, tandis que les combats en plaine leur portent bonheur.
En i 506 et 1 507 deux événements imporportants : la fondation de Mazagan, et la prise de Safi ; cette ville, travaillée par des factions intestines dont profitèrent habilement les Portugais, tomba en leur pouvoir en 1 607 ; ils avaient commencé par y établir un comptoir, qui fut peu à peu transformé en une véritable forteresse, puis, à un moment donné, des troupes, parties de Mazagan, investirent la place et s'en emparèrent. La fondation de Santa-Cruz remonte à peu près à cette époque. En 1508, les Portugais attirés traîtreusement par Mouley-Sidan sous les murs d'Azemmour, qu'il se faisait fort de leur livrer, sont attaqués à F improviste par les Arabes et forcés de se rembarquer dans le plus grand désordre. Mais d'un autre côté une tentative des Arabes contre Safi échoua, malgré l'opiniâtreté extraordinaire qu'il montrèrent ; ce siège fit beaucoup d'honneur au capitainegénéral Ataydé, qui finit par faire reconnaî-
tre son autorité aux tribus voisines dans un rayon très-étendu.
En 1 508, le [siège fut présenté devant Arzilla par le roi de Fez et poussé avec une grande vigueur ; les Portugais furent obligés de se retirer dans la citadelle, et pressés par un ennemi nombreux ne s'y défendaient qu'avec désavantage, quand le roi d'Espagne envoya au secours de la place assiégée une petite armée de quatre mille hommes. Le roi de Fez, désespérant de réussir et craignant d'être à son tour réduit à la défensive, se retira en toute hâte. Cette démonstration généreuse de la part de l'Espagne fit cessser le désaccord qui régnait entre les deux royaumes dans leurs projets d'établissements sur les côtes du Maroc. Il fut convenu, pour éviter dorénavant la rivalité, que les Portugais respecteraient le Penon de Yelez comme la limite des possessions jusqu'où ils pourraient porter leurs armes.
En 1513, les Portugais prirent leur revanche de la défaite qu'ils avaient essuyée devant les murs d' Azemmour. Une armée de 1 2,000 hommes, conduite par le duc de Bragance, vint mettre le siège devant cette place, que les
Arabes abandonnèrent après une courte défense, découragés par la perte de leur chef, qui fut tué dès le commencement de l'affaire. Une garnison importante établit d'une façon durable la domination portugaise, qui s'étendit sur une grande partie des pays environnants; un assez grand nombre de tribus se re* connurent tributaires du Portugal, et tout semblait faire croire que la conquête était assurée, quand parut sur la scène politique l'importante famille des Chérifs, qui forma et accomplit le dessein de reconstituer l'empir^e du Maroc en chassant les chrétiens de son territoire.
Ce fut un marabout nommé Sidi-Mohammed-Ben-Ahmed qui conçut ce projet, et se sentant vieux, en confia la réalisation à ses trois fils. Il descendait du prophète, et avait, en cette qualité, le titre de Chérif, ainsi que ses enfants ; de plus, ceux-ci firent un pèlerinage à la Mecque, ce qui augmenta encore l'influence religieuse qu'ils pouvaient exercer.
Héritiers des desseins de leur père, ils se firent connaître à la cour par leur science et leur sainteté, et quand ils jugèrent le moment venu sollicitèrent du roi l'autorisation de prê-
cher la guerre contre les chrétiens, et l'obtinrent, malgré l'opposition d'un parti assez nombreux à la tête duquel se trouvait le frère du roi. Ce prince comprenait bien que mettre une pareille arme entre les mains de gens intelligents , c'était , même en les supposant exempts d'ambition dans le principe, leur donner une trop forte tentation de la tourner contre celui qui la leur aurait donnée. En tout cas c'était reconnaître l'insufTisance de la politique suivie jusqu'alors par le gouvernement. La ligue formée par les Guises, en apparence contre les Huguenots, mais en réalité contre la royauté des Valois, fut une entreprise assez analogue à celle que la famille des Chérifs, plus adroite ou mieux servie par les événements, sut mener à bonne fin.
Prophètes et guerriers, les Chérifs se mirent à parcourir le royaume de Fez, prêchant la guerre sainte et entraînant un grand nombre de soldats à leur suite. Ils sentirent le besoin de se signaler immédiatement par quelque exploit qui frappât l'esprit des populations, et ne pouvant attaquer les places avec quelque chance de succès, ils trouvèrent moyen d'attirer les Portugais en pleine campagne , et les
battirent dans plusieurs rencontres. Riches alors de butin ils revinrent à Fez, entourés d'un concours immense de peuple, qui les proclamait les libérateurs du pays et les défenseurs de la religion. De si grands services ne sont pas rendus par des sujets sans que les rois commencent à réfléchir. Les Ghérifs s'aperçurent sans doute qu'ils n'étaient pas reçus à la cour avec autant d'enthousiasme qu'avant leur campagne; en habiles politiques, ils laissèrent au temps le soin de calmer les inquiétudes du prince de Fez , et s'enfurent dans le royaume de Maroc continuer leur mission. Ils y furent d'autant mieux accueillis, que le roi de ce pays était menacé en ce moment par une armée portugaise et par les Arabes que Sidilahia commandait; ce chef, qui avait livré Safi aux Portugais, était depuis ce temps pour eux un allié dévoué et infatigable. Les Ghérifs l'attaquèrent et le battirent, ce qui leur valut une grande réputation militaire. Le temps leur parut venu de montrer une partie de leurs projets; ils décidèrent les pays de Dra'a et de Sous à leur payer la dîme, et firent proclamer leur père Emir, ce qui les rendait souverains et égaux aux rois de Fez et de Ma-
roc. Cependant, dans cette nouvelle position, leurs armes ne furent pas d'abord heureuses ; ils se firent battre en 1516 par le capitaine général Ataydé, et durent se réfugier sur le territoire du Maroc.
Nous n'avons pas voulu charger ce récit de noms propres ; il ne nous est pas permis, pourtant, de passer sous silence le nom d'une famille que l'on retrouve à chaque siège, à chaque bataille, versant son sang pour le Portugal : je veux dire la glorieuse famille de Ménesez.
Dès la première expédition des Portugais, en 1 41 6, on trouve Pierre de Ménesez au premier )rang des combattants : le roi Jean lui donna le commandement de la garnison de Ceuta. En 1458, Edouard de Ménesez est gouverneur de Ksar-Es-Srir; en 1471 , Henri de Ménesez commande la place d'Arzilla; en 1595, Jean de Ménesez bat les Arabes, qui avaient attaqué cette même ville; un autre, Pierre de Ménesez, se trouve, en 1513, gouverneur de Tanger, et périt dans une sortie.
Nous en passons, et des meilleurs; avec une fortune diverse , tous les membres de cette noble famille se montrent égaux dans leur
— «iodé vouement à leur pays. A l'époque à laquelle nous sommes arrivés , le Portugal comptait beaucoup aussi sur un vaillant capitaine qui avait nom Lopez Barriga, la terreur des Arabes. Il s'en fallait cependant que, malgré son courage et son habileté, Lopez Barriga fût toujours vainqueur. Deux fois, sous les murs d'Aguel, il fut battu par les Chérifs; une fois même, fait prisonnier, il ne parvint à s'échapper que par un prodige d'audace.
En 1513, le roi Emmanuel voulut établir une position militaire à Mamora, pour relier les possessions du sud à celles du nord, trop distantes entre elles ; le débarquement se fit assez heureusement, ainsi que la construction de quelques ouvrages de fortifications; mais le frère du roi de Fez, ayant été attiré par l'imprudence des Portugais, les battit complètement et les contraignit à reprendre la mer, en abandonnant tout leur matériel d'établissement.
En 1 51 6, Lopez Barriga s'empara de la ville d'Amayar, qui fournit un riche butin aux vainqueurs ; puis il battit les Cliérifs en rase campagne, à Mosquérézo, et blessa grièvement de sa main l'aîné d'entr'eux , qui mourut quel-
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ques jours après des suites de sa blessure.
Vaincus par les armes, les Ghérifs se relèvent par la ruse. A force de menées et de calomnies, ils parvinrent à rendre suspect aux Portugais Sidi-Iahia, leur allié le plus fidèle et le plus précieux ; il fut envoyé prisonnier à Lisbonne, sous Taccusation de trahison. Ce traitement indigne souleva les tribus qui lui obéissaient; attaquées par le capitaine général Ataydé, elles prirent bientôt l'offensive ; ce chef fut tué, ainsi que les principaux personnages de l'armée, dans une mêlée terrible ; les troupes portugaises furent littéralement exterminées.
Sidi-Iahia, acquitté à Lisbonne et plus que jamais en faveur, revint combattre en allié fidèle, et peut-être la victoire fût-elle revenue avec lui, mais il fut assassiné, et cette mort était trop profitable aux Ghérifs pour qu'on ne la leur attribuât pas. Du reste, ils venaient de jeter le masque; ils s'étaient rendus depuis peu à Maroc, et avaient fait disparaître Mouleï- Nacer; l'aîné des Chérifs s'était fait proclamer sultan, le second gouverneur de Sous. Ils combattirent tour à tour le roi de Fez, dont ils convoitaient le territoire , et les Portugais^ dont
rextermination était le but apparent de leur mission.
En 1 536, le second des Chérifs s'empara de Santa-Cruz après une lutte acharnée^ et passa la garnison au fil de l'épée. Jaloux de la gloire de son cadet, Mouleï-Mobammed , mal conseillé par des courtisans perfides, lui chercha querelle, et bientôt, oubliant cette union que leur père leur a imposée comme le seul moyen de faire réussir leurs projets , les deux frères prirent les armes l'un contre l'autre. Ils se réunirent un instant contre l'ennemi commun, et firent le siège de Safi, devant laquelle ils furent repoussés avec de grandes pertes ; mais bientôt leur querelle recommença : Mou|eï- Mohammed, définitivement vainqueur, s'empara du pouvoir et tourna ses vues du côté du royaume de Fez. 11 hésita d'abord, tout victorieux qu'il était, à usurper ouvertement la couronne, et à déposséder le fils de son ancien bienfaiteur; mais enfin, en 1549, ce prince ayant demandé du secours à l'Espagne contre les empiétements, chaque jour plus insolents, du Chérif, celui-ci profite de l'occasion, proclame qu'il va combattre l'ennemi de la foi, et chasse en effet ce malheureux prince, dont il
réunit la couronne à celle du Maroc , accomplissant ainsi cette reconstitution de l'ancien empire que son père avait rêvée.
Faut-il conclure que les Chérifs ont déployé un génie extraordinaire? on est disposé à admirer ceux qui réussissent, et quels que soient les moyens mis en usage par les usurpateurs, ils sont dans Topinion publique justifiés par le succès. L'histoire qui juge de sang froid doit souvent ramener à une expression plus sage les louanges que Teûthousiasme a prodiguées sans mesure. Sans doute, les Chérifs ont exécuté un dessein hardi et qui frappe par la grandeur du résultat. Sans doute, dans la prédication de la guerre sainte, ils ont montré une éloquence entraînante ; sans doute, ils ont montré des talents militaires dans leur lutte contre les chrétiens. Il faut cependant observer qu'ils n'ont pas été toujours victorieux et que s'ils ont fini par triompher, ils ont été singulièrement servis par la mort de leur plus redoutable ennemi Sidi-Iahia ; s'il est vrai, comme on l'a prétendu, qu'ils ne sont pas étrangers à cette mort, l'habileté qui aide ainsi la fortune ne peut pas mériter des éloges sans restriction. En les supposant con-
vaincus dans Torigine qu'ils avaient une mission à accomplir, celle de chasser les chrétiens et de reconstituer Tunité de l'empire du Maroc, on serait en droit d'attendre 3'eux qu'ils eussent exécuté ce projet au profit d'un des princes régnant alors, du roi de Fez par exemple, qui les avait accueillis avec tant de bienveillance et qui pouvait se considérer à juste titre comme leur bienfaiteur. Dira-t-on que ce roi et celui de Maroc avaient par leur inaction antérieure perdu tout leur prestige auprès de leurs sujets? Dira-t-on que la politique a des entraînements que Ton ne saurait examiner de sang froid ? Ces raisons sont plus faites pour plaire aux habiles gens qu'aux honnêtes gens. Comprend-on que ces frères, inspirés par le Prophète, aient pu armer dans une lutte fratricide ces bras vengeurs qu'Allah avait suscités contre les oppresseurs de leur pays ? Mais peut-être l'historien a-t-il mauvaise grâce à faire, s'il est permis de dire, cette chicane aux grands hommes, quand les témoins de toutes ces contradictions ne ressentent pour eux qu'admiration et enthousiasme.
Une influence irrésistible sur les populations, on ne peut nier que les Chérifs Taient eue ;
l'adhésion des MaTocains a consacré leur ambition comme l'expression de la cause nationale.
Cependant Mouleï-Mohammed n'était pas encore paisible et incontesté possesseur de la souveraineté; un parent du dernier roi de Fez, Bon'Azzoun, entreprit de faire valoir ses droits à la couronne ; il alla implorer à Lisbonne des secours d'hommes et d'argent, promettant qu'une fois rétabli sur le trône il paierait tribut au Portugal et reconnaîtrait sa suzeraineté.
Jean III fit trop ou trop peu ; car il lui donna quelques centaines d'hommes sentement qui semblaient dévoués à une mort assurée s'ils eussent débarqué dans le royaume de Fez; mais ils n'eurent pas à combattre l'ennemi contre lequel on les menait, ils furent faits prisonniers en mer, avec le prince, par le pacha d'Alger. Celui-ci se laissa gagner à la cause de son captif, rassembla une armée, battit deux fois le Chérif et rétablit Bon' Azzoun à Fez. Mais à peine était-il de retour à Alger qu'il apprit que son protégé avait été battu à son tour et tué par le redoutable Chérif. Mouleï-Mohammed demeura donc cette fois seul maître de l'empire, et laissa le trône à son fils
Mouleï-Abd-Allah. Ce prince voulut signaler son avènement par une tentative importante contre Mazagan ; mais il eut beau conduire devant la place un matériel de siège formidable et s'opiniâtrer dans l'attaque , il fut contraint de se retirer après avoir éprouvé des pertes considérables. Les Portugais ne prirent pas occasion de ce succès pour chercher à s'établir sérieusement dans le pays; ils se contentèrent de tenir garnison dans les places déjà conquises. Rien d'important n'arriva jusqu'à la célèbre expédition du jeune roi Sébastien, qui, par la grandeur des préparatifs et l'audace déployée dans l'attaque, sembla menacer de destruction la dynastie des Ghérifs. Ce fut le dernier éclair de la conquête portugaise dans le Maroc. Mais le caractère chevaleresque de don Sébastien et sa fin malheureuse veulent que cette expédition soit racontée avec quelque détail.
Le jeune roi en avait conçu depuis quelque temps le projet et s'en était ouvert au cardinalinfant qui, plus prudent, ou jaloux de la gloire qu'un autre pouvait acquérir, s'y était opposé avec obstination. Enfin, n*écoutant plus que son ardeur, Sébastien convoqua à Cintra toute
la noblesse portugs^ise, les Santaiem, les Carvoa, les Albuquerque, don Juan de Portugal, Roberto de Souza et tant d'autres. La résistance fut vive de la part du cardinal-infant et de ses partisans, mais il fallut céder à la volonté énergiquement exprimée du jeune roi ; une fois la guerre résolue, tous les vieux capitaines de Jean III ne songèrent plus qu'à faire leur devoir; il n'y eut pas un hidalgo qui ne sollicitât de faire partie de l'expédition. Camoens demanda vainement à en être l'historiographe; il était oublié, on lui préféra un inconnu.
Cependant des présages fâcheux étaient annoncés de tous côtés; les astres étaient contraires à cette entreprise : les prêtres se faisaient inte]*prètes de tous ces bruits et leur influence était considérable. Malgré tout le jeune roi donna le signal du départ à cette belle flotte que Lisbonne ne devait plus revoir; elle se composait de trois escadres, sans compter une importante division d'avant-garde qui était déjà partie pour Cadix. Outre l'armée régulière portugaise, des Allemands, des Espagnols, des Italiens avaient été engagés pour cette campagne; on comptait jusqu'à des bataillons
d'aventuriers de la dernière classe, des gitanes recrutés par force, des prisonniers, des déserteurs, des bandits enrôlés de tous côtés, ramassis immonde peu digne de partager la gloire des véritables troupes.
Ce fut vers la fin de juin 1 578 que cette armée débarqua à Arzilla.
Mohammed, renversé du trône par Mouleï- Abd-El-Malok que quelques historiens appellent Muley-Molue et que les Portugais appellent Molucco , avait promis un concours nombreux de ses partisans ; soit qu'il se fût trompé luimême sur le nombre des adhérents qu'un soulèvement pourrait joindre à sa cause, soit qu'il eût feint de compter sur des troupes qu'il savait dévouées à l'ennemi, pour ne pas décourager son allié, il ne se présenta qu'avec quelques centaines de guerriers. Sébastien, plein de confiance malgré ce contre-temps, n'en marcha pas moins; il n'avait pas rassemblé un grand nombre de cavaliers, comptant sur ceux que Mohammed lui devait amener ; cette infériorité de sa cavalerie fut une des causes qui amenèrent sa perte.
D'ailleurs, Molucco, prévenu depuis longtemps des desseins du roi de Portugal , avait
réuni des forces imposantes : 40,000 cavaliers, 10,000 fantassins et une innombrable multitude de hordes du désert : Alerbes, Azuagos ou Arabes; c'était toujours la guerre sainte; les tribus les plus éloignées avaient répondu à l'appel.
Ce fut dans la plaine d'Alcazar, non loin de Ksar-Al-Kebir, que les deux armées se rencontrèrent. Le choc fut effroyable; des deux côtés on fit des prodiges de vaillance et l'on combattit avec un acharnement sans égal. Les auxiliaires étrangers surtout montrèrent une fermeté à toute épreuve ; alors que les Portugais eurent faibli, ils tinrent seuls contre des forces innombrables et moururent plutôt que de reculer. La bataille dura plus de vingtquatre heures, et ce qui ne s'était jamais vu dans les fastes de la guerre, les vainqueurs perdirent deux fois plus de monde que les vaincus. Les Portugais ne pouvaient réparer leurs pertes , tandis que dans l'armée Marocaine, à un bataillon détruit succédaient des bataillons plus nombreux.
« La mort du vieux roi Molucco, dit Voltaire, est une des plus belles dont l'histoire fasse mention. Il était languissant d'une grande
maladie; il se sentit affaibli au milieu de la bataille, donna tranquillement ses derniers ordres, et expira en mettant le doigt sur sa bouche, pour faire entendre à ses capitaines qu'il ne fallait pas que ses soldats sussent sa mort : on ne peut faire une si grande chose avec plus de simplicité. »
Mouleï-Mohammed , son compétiteur, se noya au passage d'une rivière, et don Sébastien périt bravement , les armes à la main , à la tète de sa noblesse; on le supposa du moins, car son cadavre ne fut pas retrouvé. Le mystère qui avait entouré sa mort, non moins que la grandeur chevaleresque qui avait présidé à son entreprise , lui donna le caractère d'une légende. Beaucoup de Portugais refusèrent de croire à cette mort. Une fable étrange s'accrédita sous la domination espagnole ; le retour du roi Sébastien devint un mythe , une croyance nationale , semblable à celle du roi Arthui' de la Table-Ronde , que le temps même et les idées modernes n'ont pu détruire. On trouve encore de nos jours, trois cents ans après la bataille d'Alcazar, au Portugal et même au Brésil , une secte de « Sébastianistes » qui attendent la venue de don Sébastien comiile lés Juifs celle du Messie.
A la mort de Sébastien, son oncle, le cardinal-infant don Henri, se fit proclamer roi, mais il mourut bientôt, et la maison de Bragance n'ayant pas des forces suffisantes pour appuyer ses prétentions au trône, Philippe II d'Espagne réunit sur sa tête les deux couronnes , et par conséquent les quelques possessions qui restaient au Portugal sur la côte d'Afrique furent jointes aux possessions espagnoles. En 1648, les deux royaumes ayant été séparés de nouveau, Mazagan et Tanger revinrent au Portugal, mais Ceuta resta à l'Espagne.
En 1 662, Tanger fut donné à l'Angleterre, comme dot de la princesse Catherine de Portugal; en 1769, Mazagan restait seule de toutes les anciennes possessions ; l'abandon en fut résolu. Le gouverneur , assiégé par l'empereur du Maroc, qui, averti de la renonciation du Portugal, voulut se donner aux yeux de ses -sujets le mérite d'une conquête, capitula, emmenant avec lui la garnison militaire et les nationaux qui commerçaient dans la ville. Ainsi finit l'occupation portugaise dans le Maroc, après trois siècles et demi de luttes sans résultat.