‹ L'Espagne et Napoléon (volume 3)Chapitre 17 sur 29 · V. Le régiment de Joseph-Napoléon · texte numérisé non relu

V. Le régiment de Joseph-Napoléon

Dans les premiers jours de juillet 1811, revenant de Paris où il avait assisté, en spectateur mécontent, au baptême du roi de Rome, Joseph Bonaparte avait donc regagné sa capitale de Madrid. Il retrouvait le ciel d'Espagne tout chargé de nuages, moins encore par le vent sec de la canicule qui souffle en sirocco sur la Gastille, que par les difficultés de la guerre, la détresse du Trésor, l'hostilité de ses sujets, les doléances de ses fonctionnaires, les jalousies de ses courtisans. Les promesses de secours pécuniaires arrachées à l'Empereur lui semblaient déjà illusoires et nous l'avons vu s'en plaindre à son confident forcé, le comte de La Forest, avec une tristesse acrimonieuse, comme un prince las du trône et un homme désabusé.

A cette heure où, songeant à quitter la partie, il en exprime l'intention, presque l'espérance, hàtons-nous de le saisir dans

le décor de cette vie royale qui le put séduire, mais don l'amertume lui monte aux lèvres. C'est aussi le moment d'avoir avec lui les coudées franches, de fixer sur son caractère et son gouvernement les données les moins fugitives; car de ses séjours à Madrid, celui-ci est le plus long. En effet, en cinq ans de « règne » , à dix reprises, il a vécu dans sa capitale :

Du 20 au 29 juillet 1808 9 jours.

Du 22 janvier au 22 juin 1809 5 mois.

En juillet de la même année 9 jours encore.

En août 3 semaines.

A partir du 13 septembre 3 mois et demi.

Du 24 mai 1810 au 23 avril 1811 11 mois.

De juillet 1811 à juillet 1812 1 an.

Le 2 août 1812 1 semaine.

Le 2 novembre 48 heures.

Enfin, du 2 décembre 1812 au 12 mars 1813 : 100 jours, ce nombre fatidique qui marque la dernière lueur de l'astre des Napoléons.

Parla finesse des traits, dans un ovale un peu allongé, le visage de Joseph semblait le plus régulier de tous les Bonaparles. Le nez droit, bien dessiné, comme celui de Laetitia Ramolino; le regard plus doux qu'expressif en des yeux clairs assez petits, peu enfoncés et mal défendus de sourcils blondins; des cheveux en mèches indécises au-dessus d'un front carré; la bouche correcte sur un menton fait au moule, égayé de fossettes, donnaient l'impression d'une physionomie avenante.

Que disent les nombreux portraits que nous possédons de lui?

A la Bibliothèque nationale, une estampe non signée, offrant un visage bouffi, encadré de favoris assez ridicules, ne nous arrêtera pas. — Sur un camée de Canova, une tête laurée d'empereur romain joue à la ressemblance avec Napoléon Ier; elle est d'une beauté trop officielle pour être sincère;

elle se distingue par l'énergie du menton et la fermeté de la bouche. — Une gravure anglaise donne, au contraire, un air mutin et un regard vif sous un front découvert, orné d'une toque à plumes. — Le médaillon de profil, habituellement reproduit : manteau de cour, cravate de dentelle, cheveux ébouriffés et clairsemés, est banal et ne révèle rien. — A Versailles, le buste de Bartolini nous laisse froid, et la toile de Wicar (habit militaire bleu, plastron blanc, culotte blanche et bottes noires) reste sans intérêt parce qu'elle est sans expression. — Un portrait en grand électeur, par Isabey, est charmant, mais théâtral de pose, de geste, do costume : les ors, les broderies, les velours, les colliers miroitent sous l'empanachement d'un chapeau colossal; c'est joli et l'on devine qu'il manque là de la vérité. — On connaît bon nombre de miniatures : à Rome, chez le comte Joseph Primoïi, de celui qui fut doublement son arrière-grand-père, par les hommes et par les femmes (1), j'ai vu une jolie figure fine et douce, trop fine et trop douce. — Celle qui appartient à Mme la marquise de Turenne, née princesse de Wagram, me séduit infiniment : elle est signée d'Aimée Thibault, une artiste de ce temps-là qui n'était pas sans valeur. Le personnage, en négligé élégant, est pris sur le vif et doit être ainsi très ressemblant (2) On peut le dater de l'époque du Consulat. — Au contraire, on doit reporter à la période qui termine l'Empire le portrait exécuté plus tard par Karl Girardet : dans un parc, sans doute celui de Mortefontaine, le prince est assis, appuyé sur un mur rustique, en frac bourgeois, enveloppé de son manteau, le carnet et le crayon à la main; il donne vraiment une impression profonde; la tête est calme, le

(1) Le fils de Lucien Bonaparte (Charles, prince de Musignano) avait épousé, le 29 juin 1822, la Hlle de Joseph (Zénaïde) ; une de leurs filles, la princesse Charlotte, épousa, le 2 octobre 1848, le comte Pietro Primoli, dont le fils fut le comte Primoli actuel.

(2) On le trouvera reproduit en tète du présent volume.

regard reposé, mélancolique, le visage plein. Tel je crois voir le roi Joseph.

Plus grand que l'Empereur, il gardait la démarche plus alerte, mais sa taille moins ronde rendait son pas moins assuré. Les gravures qui le montrent le corps épais, les jambes de travers, le visage enluminé, appartiennent à la caricature, et ces grossières représentations, en lui mettant dans les mains deux bouteilles, sont également mensongères, au physique comme au moral.

Le crayon des Anglais et des Espagnols s'égayait à bon compte sur ces défauts imaginaires d'intempérance, parce que l'ivrognerie est le pire vice stigmatisé chez les sobres habitants de la péninsule. Borachos! injure terrible qu'on n'avait point inventée pour le « roi intrus » , puisque cent ans auparavant, les partisans de l'Archiduc mettaient leurs soins à répandre que Philippe V était borgne et ivrogne, mais injure dont ses adversaires firent une arme mortelle, en le désignant uniquement sous ces noms dérisoires et bientôt populaires : « Joseph la bouteille; le bonhomme petits verres. » Pepe botella, Tio copas ! La bouffonnerie dans la populace ne chercha pas d'autre flèche pour l'atteindre et, pendant six ans, ce thème puéril alimenta les pamphlets et les tréteaux.

Les Espagnols qui l'avaient approché confessaient leur surprise et se louaient de son accueil : tous ceux-là le virent, — comme le comte de Toreno (point suspect de complaisance), — u de facile abord, de visage agréable, et, dans ses manières, séduisant u . Miot de Mélito disait que « tout prévenait en sa faveur » , et comme sa politique fut de gagner des fidélités par la douceur, ce n'est pas pour surprendre qu'il soit parvenu à retenir des sympathies. Sa générosité fut toujours grande, et sa charité abondante souvent. On peut y découvrir du calcul; pourquoi n'y verrait-on pas aussi la marque d'un bon cœur?

Il est certain que son entourage, après l'avoir trouvé « aimable » dans la bonne fortune, lui garda de la reconnaissance dans le malheur; la note est à retenir en ces jours de palinodies et d'ingratitudes : elle fait honneur à qui en est l'objet.

Il avait le goût des arts. Son esprit, meublé des classiques, était ouvert. Les livres lui étaient familiers et il se piquait de littérature. Évidemment, il n'est point suffisant pour passera la postérité d'avoir écrit, à vingt-huit ans, le roman de Moïna (dont je parle, je l'avoue, par ouï-dire) „ toutefois cela révèle une tournure d'esprit laborieuse chez un homme jeune dont les événements ont déjà porté la famille au pinacle. Il jugeait avec discernement le théâtre et souvent, devant ses intimes, déclamait des vers de nos grands tragiques. L'arrière-pensée de représenter le « type » du monarque pacifique et délicat en comparaison (il voulait dire en supériorité) avec le souverain guerrier et brutal n'était peut-être pas absente de son esprit. — Le chancelier Pasquier, qui l'avait bien connu, le tenait pour « spirituel » , et il donnait la note juste de son caractère politique en ajoutant : uRien ne l'étonnait dans son incroyable fortune. » Ne le vit-on pas, dans sa première proclamation, prendre tous les titres qu'avait possédés Charles-Quint : archiduc d'Autriche, roi de Naples, de Sicile, de Jérusalem, duc de Bourgogne, etc.? Et son ami Stanislas de Girardin ne manquait pas de lui faire compliment de cette prudence à ceindre d'un seul coup tant de couronnes, « parce que, disaitil, toutes ne viendront pas sans doute à vous manquer à la fois » . Joseph parut plus surpris que choqué de l'ironie malicieuse, car il possédait l'instinct des grandeurs et, de bonne foi, il oubliait l'enfance précaire, la jeunesse miséreuse, et surtout la main fraternelle qui, pour ne l'avoir pas quitté, l'avait tout d'un coup attiré si haut. Le mot plaisant de Napoléon caractérise cette vanité déconcertante où la jalousie

est moindre que la suffisance : « Joseph est tenté de croire que j'ai dérobé à mon aîné la succession du roi, notre père. » Les courtisans purent exploiter cette faiblesse, ils n'eurent pas à la développer et ne la firent pas naître. C'est par suite de ce manque de jugement que Joseph, bon, appliqué et sincère, demeura » toujours inférieur aux événements au milieu desquels il s'est trouvé placé » .

Sa persuasion était de mieux connaître l'Espagne que l'Empereur; de là, une conduite et un langage toujours en opposition formelle avec les volontés de celui-ci; il ne cessait de répéter que Napoléon méprisait les Espagnols. « S'ils se rallient autour de moi, ajoutait-il, ils apprendront bientôt à être heureux. » Et sa candeur optimiste le croyait.

Les deux frères se contrariaient dans toutes leurs opérations. Jamais il ne fut possible de concerter entre eux aucun plan de conduite politique, aucun plan de finances, aucune disposition militaire. — Joseph n'accordait de faveurs qu'à quelques Français mécontents de l'Empereur, qui avaient pris sa cocarde. Ces Castillans nouveaux s'étaient glissés dans toutes les charges de cour, civiles et militaires; ils avaient pénétré dans le Conseil d'État, traitaient avec une hauteur insupportable les Espagnols, flattaient la vanité du Roi de toutes les manières et ne manquaient jamais de dénigrer son frère. La haine pour l'Empereur se montrait autant au palais du Roi que dans la salle de la Junte à Cadix.

Voilà comment s'exprime Talleyrand (1) qui, sur son rôle personnel dans les affaires d'Espagne, se tait volontiers, et pour cause, mais se tient dans un silence moins prudent pour juger, et bien juger les autres, dont il connaît d'autant mieux les faiblesses que souvent il les a excitées.

A son tour, du côté des « ralliés » , une créole de la Havane, ayant épousé un général français, fait entendre un son de cloche identique sur ces jalousies réciproques : « Les Espa-

(i) Mémoires, t. II, p. 27-28.

gnols, dans leurs rapports avec les Français, et quelle que fût leur bonne foi en adoptant la cause de Joseph, étaient toujours en méfiance, ils supportaient avec peine la suprématie des étrangers chez eux. »

Gomment gouverner au milieu de tant de soupçons?

A la silhouette qu'il nous a crayonnée du roi d'Espagne, le chancelier Pasquier met aussi ce trait : « voluptueux» . On ne doit voir là ni calomnie, ni médisance ; ce ne fut un mystère pour aucun de ses contemporains que Joseph était fort galantin :

En Espagne comme à Naples, on lui a reproché de s'être un peu trop occupé des femmes. Je conviendrai qu'il a eu pour ce sexe une prédilection particulière. Il possédait à merveille le don de plaire aux femmes. Dans toutes les villes où il passait, il a fait nombre de conquêtes, non seulement comme roi mais comme homme.

On peut croire celui qui parle : le général Bigarré était expert en bonheurs galants comme en malheurs conjugaux; la caution est suffisante et nous n'appellerons pas en témoignage les mânes de M. de Montehermoso.

La très belle, très fière et très légère personne qui était la femme de cet hidalgo complaisant, occupa la place princi pale dans le cœur et à la cour du roi Joseph. Elle prétendait jouer les Pompadour et aux intrigues mêlait les projets. Elle tenait à ce rôle de « maîtresse du roi ", en réclamait publiquement les « honneurs » , marchant avec des escortes de cavalerie à travers l'Espagne et forçant la main aux gouverneurs qui ne semblaient pas se mettre assez promptement à ses ordres (l). Elle charmait, car elle était charmante, et à sa beauté méridionale joignait les grâces dune musicienne qui roucoule de jolies romances et pince avec agrément la harpe

(1) ThiÉbault, Mémoires, t. IV, p. 346.

et la mandoline. Le prince était homme à apprécier une femme qui anime la causerie par une conversation quelle pouvait soutenir sans embarras en quatre langues.

Son empire était grand, et c'est le désir de la revoir qui. plus que tout, poussa Joseph à retourner en Espagne après le baptême du roi de Rome (l . Elle était trop compromise pour ne pas garder fidélité à l'infidèle, pour ne pas être aussi entraînée dans le torrent qui roula Joseph de l'autre côté des Pyrénées (2).

Comme un surintendant, jamais monarque ne trouve de cruelles. Joseph à Madrid, ainsi qu à tapies, cueillit avec facilité des fleurs d'amour passagères,, Son goût pour le théâtre s'accordait souvent un caprice envers une actrice : telle cette jeune chanteuse italienne, la Fineschi. qui fit sensation tout un hiver. Plus d'une Espagnole lui accorda ses faveurs, et dans la liste qu'on pourrait établir, il faut seulement citer la beauté déjà mure de la comtesse Jaruco, veuve du gouverneur général de la Havane. Elle apparaissait superbe, dans sa robe de soie bleu foncé qui faisait ressortir la blancheur de ses bras, sous le voile léger qui recouvrait les belles nattes de ses cheveux. C'était une raffinée, et a chaque voyage à Paris elle rapportait pour des milliers de francs de parfums nouveaux. Fameuse pour son esprit, elle l'était aussi peur son goût musical, qui avait forme 1 admi-

1 Miùt le Mélito. Mémoires, t. III. p. 230

2 Dès l'automne de 1812. elle songeait à se créer un abri en France : réfugiée à Saint-Jean-de-Luz. elle achetait par précaution une terre de 300 000 francs, dans les environs de Pau. à Mme de Gontaut De retour en Espagne, apprenant, à Valladolid. la prise de Madrid, elle rétrogradait sans différer et allait à Paris incognito, dans un logement d'hôtel, attendre des jours meilleur? Elle demeurait rue et hôtel Napoléon c'est aujourd hui la rue de la Pais . — Renseignements sur les Espagnols de marque récemment arrivés à Paris, décembre 1812. Archives nationales. F VII. 6513.; — La fin de sa vie ne dément pas les ordinaires déchéances des femmes légères. Quand M. de Montehermoso la laissa veuve, elle épousa un petit officier français, qui avait jadis servi dans la garde du roi Joseph.

rable voix de sa fille Mercedes, gracieuse enfant que le Roi maria à un général de son entourage (1); et c'est elle, cette comtesse Merlin, qui nous a laissé des Mémoires, après avoir tenu à Paris, sous la Restauration et Louis-Philippe, un salon quasi célèbre et fort animé (2).

La maison de Jaruco était un lieu de délices : de ses larges balcons garnis de fleurs et de plantes grimpantes, au-dessus de la rivière, tombaient des flots d'harmonie : on chantait à toute heure, on dansait chaque soir. Nul élégant de l'armée française qui ne s'y fit présenter. La belle Mercedes, avant déjà désespéré le marquis de Cerrano et le marquis de Casa- Calvo, avait traîné à sa mantille tout un escadron d'amoureux depuis le général Horace Sébastiani, dont elle se moquait sans pitié, jusqu'au sémillant colonel Clouet, excellent musicien et valseur intrépide; et aussi le baron d'Oberlin, aide de camp du général Dessoles, et le colonel Desprès, « sensible » , mais distrait et gauche dans un salon. Joseph n'avait pas négligé d'apporter ses hommages à une aussi brillante personne. Le général Merlin, après son mariage, en était resté soupçonneux et jaloux. » Si un Roi faisait la cour à votre femme que feriezvous? — Je le tuerais! sire ! " dit l'autre d'un ton dramatique. «Il n'entend pas la plaisanterie », faisait remarquer doucement le prince aux auditeurs embarrassés.

On nomme donc la mère un peu à cause de la fille, et aussi parce que sa mort sonna le glas de ces splendeurs bientôt évanouies : on ne put s'empêcher de remarquer que le cercueil de la comtesse Jaruco fut le premier qui entra au cimetière neuf, dont son royal amant venait de doter Madrid.

i Ce « Christophe-Antoine » 1771-1839 était frère de Merlin de Thionville. Colonel de hussards en Italie, général en 1805, il accompagna Joseph à Naples, le suivit en Espagne; capitaine des gardes à Madrid, lieutenant général en 1814, inspecteur de cavalerie sous la Restauration.

2 Souvenirs et mémoires de Mme la comtesse Merlin, publiés par ellemême, 4 vol. (1836 . — Loisirs d'une femme du monde, 2 vol 1838 .

D'autres, que des Espagnoles, cédèrent à l'attrait de la toute-puissance; le dernier caprice (car sa voiture accompagnait celle du Roi dans la suprême retraite de Vittoria) fut la femme d'un administrateur des vivres de l'armée : Mme Nancy Derrieux; elle se consola du trône perdu dès le lendemain de la défaite (1), car aucune de ces dames ne se piquait de plus de constance que Joseph lui-même.

Et, cependant, sa femme gardait sur lui une influence profonde de petite bourgeoise respectable, telle Mme Jourdain sur son gentilhomme de mari; il s'inclinait devant son caractère calme et net, elle lui imposait facilement ses volontés.

La Reine, — Marie-Julie Glary, née le 26 décembre 1771, de François Clary, fabricant de soieries à Marseille, et de Rose Sonis, était reine d'Espagne, tout comme Marie-Louise de Parme ou Elisabeth Farnèse. Elle ne devait pas ignorer cette extrême facilité des mœurs de son époux. En souffritelle beaucoup? On en pourrait douter car elle n'avait guère connu, depuis les grandeurs, la vie commune. Jamais elle ne vint en Espagne, où le mot d'ordre était de l'attendre toujours; et sa vie effacée, digne d'ailleurs et sans fracas, s'écoulait entre ses filles Zénaïde et Charlotte, soit au château de Mortefontaine, soit au palais du Luxembourg.

La correspondance avec Joseph s'échangeait régulière ; Julie accueillait ses messagers, portait souvent ses doléances à l'Empereur, recevait parfois les conseils des ministres, point

(1) D'Espinchal, Souvenirs militaires, t. II, p. 156.

les confidences des hommes d'État; elle figurait aux cérémonies officielles, à son rang, en silence, avec une discrétion appréciée, portant sans grâce des toilettes sans goût, et manifestant dans un sourire timide la douceur de son caractère. Tête sagement organisée, maîtresse de maison entendue, bonne parente et dévouée aux petites alliances, elle donnait peu d'alarmes aux ambitions des Bonaparte ; après s'être montrée réservée sous l'exubérance de Joséphine, elle demeura calme en face de la froideur de Marie-Louise. Et comme elle appartenait à cette catégorie de gens malheureux dont les vertus sont moins goûtées que les défauts d'autrui, sa retenue et son amour de l'ombre choquaient l'Empereur, qui blâmait la gloriole de son mari.

En vérité, cette épouse modeste et se plaisant au foyer domestique eût pu venir à Madrid, elle y eût retrouvé toute sa parenté. La famille Glary fournit d'alliances l'aristocratie impériale : la cadette de Julie : Désirée, — celle qui a failli épouser Napoléon, — est mariée avec Bernadotte, « prince de Suède » ; et l'intimité des deux sœurs restera toujours étroite. Leurs nièces, Mlles Anthoine (dont le père fut gratifié d'une baronnie de Saint-Joseph), deviennent, l'aînée Honorine : la maréchale Suchet, duchesse d'Albuféra; la cadette Rosine : la générale Saligny, duchesse de San-Germano, plus tard jeune veuve remariée à l'amiral Decrès; sa fille sera la belle-fille du maréchal Soult. Une autre, Marcelle, épousera un Tascher.

Cette petite cour d'Espagne est très particulière par ce caractère « familial » ; elle forme une coterie où les alliances se croisent, s'enchevêtrent et s'entr'aident. Dans la maison du Roi le colonel Rœderer est le fils de son grand ami le sénateur; le colonel Jamin, le gendre de Miot de Mélito, son surintendant; le général Franceschi a pour beau-père le général Mathieu Dumas, ancien ministre à Naples, et maréchal du palais à Madrid. Au général Merlin, Joseph marie la

fille de la comtesse Jaruco. Parmi ses aides de camp, le général Lafon-Blaniac a épousé une cousine de Julie, Mlle d'Henrique ; le général Maurice Mathieu, une autre nièce, Mlle Lejéans, dont la sœur Marie-Caroline devient la femme du jeune Clément de Ris, un des fils du sénateur. Ferri-Pisani, le conseiller d'État, convole avec la fille du maréchal Jourdan, le major général, Martinez Hervas, maître des cérémonies, est le fils du marquis d'Almenara et le frère de la duchesse de Frioul. Deslandes, secrétaire particulier, devient l'époux de la fille du duc de Santa-Fé; union particulièrement funeste, car c'est en reconduisant en France la trop aimable Carmen d'Azanza, pour l'éloigner de ses intrigues amoureuses avec le chambellan Carafa, que le pauvre Deslandes fut tué par les guérillas.

Chacun paraissait pourvu d'une place en rapport avec son degré d'intimité domestique, et c'est pourquoi sans doute le marquis de Monlehermoso était à la fois majordome et chambellan. Les charges de la couronne elles-mêmes n'étaient pas entièrement dévolues à d'illustres personnages de race espagnole. Sans doute l'amiral Masserano est grand maître des cérémonies; le duc de Frias, majordome-major; le marquis de Valdecarsana, grand chambellan : le duc de Campo Alange, grand écuyer: les chambellans sont très soigneusement choisis parmi les plus purs hidalgos : marquis de San Adrian, de Casa Calvo, de Bendana, de Gaballero; mais le premier écuyer est le général Strolz, un Alsacien venu de Naples : les capitaines des gardes, sont Saligny, (qui figure sous le titre pompeux de duc de San Germano) et le général Merlin, de qui toutes les relations avec les têtes couronnées consistaient, jusque-là, à avoir pour frère un régicide. Les aides de camp revêtus des noms de marquis de Sopetran, de Bermuy et de Rio Milano s'appellent plus simplement : Lucotte, Jamin et Guye.

L'amour des dignités, des costumes et des plumets saisit tout le monde, et l'ancien traiteur parisien Méot, devenu de l'autre côté des Pyrénées : « Intendant de la bouche de S. M C. » , se promenait gravement en habit brodé, jabot de dentelle, souliers à boucles d'or, coiffé à l'enfant royal, l'épée au flanc.

Joseph avait organisé sa Maison sur le pied de celle de Napoléon. On y suivait la même étiquette.

Ce palais de Madrid, plus ample, mieux décoré et meublé que les Tuileries, eût prêté à la représentation, — si les foules s'y fussent portées. Les vestibules sont imposants, le grand escalier de marbre est célèbre; le Salon de los Reyes résume tous les arts de l'Espagne, avec ses lions de bronze, ses lustres de cristal, ses glaces, ses tapisseries, ses vases antiques, et le brillant plafond où Tiepolo a symbolisé les costumes de chaque province. Les tableaux des plus grands maîtres abondent. Sans en paraître intimidé, Joseph prend ses repas sous les regards de Charles-Quint, de Philippe II, de Philippe III, de Philippe IV et du comte-duc, campés par le Titien ou Velasquez sur ces formidables coursiers qui entrent à plein galop dans l'histoire. Il sommeille auprès du chef-d'œuvre de Mengs, cette descente de croix, où le Christ est entouré des grands témoins du Calvaire : la Vierge sublime, le disciple résolu, la Madeleine attendrie, — la foi, l'espérance et l'amour.

Et, à mener ses pas à travers les salons sans fin, Joseph, après avoir contemplé un Bonaparte « équestre >j , par David, peut ressentir d'autres émotions devant les chaudes couleurs de Rubens, la fraîcheur de Murillo, la douce énergie de Raphaël, qui éclate dans la Vierge del Pinto et la Madona délia pace; il peut surtout s'impressionner des tonalités éclatantes prodiguées par le pinceau du peintre le plus Espagnol de

toutes les Espagnes dans ses toiles immortelles : la Reddition de Hreda, la Forge de Vulcain, les Buveurs, les Fileuses.

Porcelaines de la China, camées, statuettes, croix de cristal, vases de porphyre, urnes d'argent, pendules qu'accumulait par centaines la monomane prodigalité de Charles IV, les cuirasses et les épées de Y Armerià, sont les ornements de cette demeure royale.

Les diamants de la couronne manquent seuls, et ce fut un souci pour Napoléon. Non qu'il s'inquiétât de la valeur marchande, « car S. M. n'achète pas des diamants pour avoir des diamants » ; mais il voyait dans leur possession un des attributs tangibles de la monarchie de Charles-Quint, et il espérait retrouver là des joyaux qui auraient appartenu à la couronne de France. L'envie lui en prit dès Bayonne ; il s'imaginait, on ne sait trop pourquoi, que le Sancy notamment, à la Révolution, était passé en Espagne. « J'aurais le droit de reprendre ces diamants, écrivait-il à Murât (1), mais je veux les racheter un prix équitable. »> Toutefois, il donne une couleur à son projet : il serait acheteur de quatre millions de diamants « pour venir au secours du trésor d'Espagne (2) » . Murât voulut de <» bons experts » qui taxeraient modérément; et La Forest se mit en campagne. La déception fut profonde. On ne découvrit que des choses insignifiantes, de vieilles parures mal montées. Et cependant la cour d Espagne passait pour posséder des merveilles. Les employés du garde-meuble finissent par dire que, depuis longtemps, le roi Charles avait sa cassette qui le suivait partout; que la reine possédait cinq coffrets et le prince de la Paix une très riche collection; le tout avait dû être emporté en France. L'évaluation de M. de Mos, grand-maître de la maison royale, allait, pour les diamants restants, à 6 millions de réaux; il y avait

(1) Lettre du 28 mai 1808.

(2) Lettre du 13 juin 1808.

en plus les plaques, les boutons et les boucles, « un brillant superbe, plein de feux à la lumière, mais (Tune légère couleur d'acier », « objet de caprice », variant entre 13 et 1 600000 réaux ; un collier de 238 perles ; et la grosse perle, la fameuse peregrina. En fout, peut-être, 10 millions de réaux, soit beaucoup moins que les 4 millions de francs du crédit autorisé par l'Empereur (l). En sorte que, pour parler comme le bon La Forest, il ne restait au roi Joseph d'autres diamants « que ceux qu'il apportera » .

Napoléon avait une imperturbable mémoire. L'année suivante, au fond de l'Autriche, il écrivait à Fouché, du palais de Schoenbrunn :

Je vois qu'il est question, dans le Bulletin du 13 juillet, d'une cassette qui appartiendrait à don Antonio (2). Je désire que vous fassiez faire l'inventaire de cette cassette afin de s'assurer si ce ne seraient pas les diamants de la couronne d'Espagne, qu'on ne retrouve plus. Le roi Charles jure les avoir laissés en Espagne, mais ils ne s'y sont pas trouvés. Ces diamants ont une valeur de 40 à 50 millions. Faites vérifier cela, c'est un objet très important.

A sa coutume, l'Empereur enfle les chiffres, mais il suit son idée. Il ne fut rien trouvé dans la « cassette » du débonnaire Antonio, plus soucieux de collectionner à Valençay des pièges à loups que des pierreries. — Deux ans après, l'Empereur s'enquérait encore de ces diamants disparus, comme d'un « moyen de prendre des garanties sur l'argent qu'on devait envoyer en Espagne (3) » . — Recherches vaines en France, à Naples, à Madrid. Il y fallut renoncer.

Il apparaît bien que l'Empereur, Joseph et les Espagnols

(1) Lettre confidentielle de La Forest à Champagny, 13 juin 1808. — Affaires étrangères. Espagne, vol. 675, fol. 83 à 85.

(2) Don Antonio de Bourbon, le frère cadet de Charles IV; enfermé au château de Valençay.

(3) Dépèche du duc de Rassano à La Forest, 26 août 1811. — Espagne, vol. 686, fol. 416.

soupçonnaient Murât de s'être approprié ces précieux bijoux pendant les quelques semaines de son commandement à Madrid Le roi Joachim s'en est toujours défendu avec énergie, et c'est une de ses préoccupations, même aux heures les plus tragiques de son existence, quand il pourrait n'avoir en tête que la défense de sa vie. Ses papiers, dont la publication est en cours, en portent le témoignage et en porteront encore, je le sais, la protestation. De semblables accusations, tant qu'elles ne sont pas matériellement démontrées, doivent être tenues pour suspectes; la vraisemblance existe, mais point la preuve; n'allons pas plus loin.

Le diplomate que l'Empereur avait envoyé auprès de lui, et qui demeura son truchement auprès de Joseph, est par là même un personnage considérable. Le comte de La Forest, « ambassadeur de famille » , se trouve reçu avec une crainte révérentielle plus qu'en hôte familier du palais. Souvent il y va révéler les instructions sévères qui lui arrivent de Paris, et, dans le cabinet royal, par de longs entretiens, il enferme maintes fois Joseph dans le cercle de Popilius : il est adroit, insinuant, impassible et correct, d'un respect un peu gourmé, mais il se sait le porte-parole d'une autorité à qui rien ne résiste, et cela donne autant d'assurance à son discours que d'embarras aux réponses du prince à qui il l'adresse. Aux mois de février et de mars 1811, notamment, les audiences intimes se multiplient, chaque semaine, entre l'ambassadeur qui transmet des ultimatums et le Roi qui s'indigne, proteste, manifeste de la sensibilité, de la soumis-

sion, de la révolte, en des proportions variées, où Ton ne sait reconnaître qui domine : l'émotion ou la comédie. C'est comme un duel d'où La Forest sortit vainqueur. Aussi les vrais courtisans, les intimes de Joseph, le tiennent-ils en suspicion; il fait figure d'un trouble-fète, et Miot de Mélito ne cesse de lui reprocher une fatuité de « diplomate verbeux » .

Voilà le côté intime de son rôle à la cour de Madrid. Pour l'apparat, il n'y a pas de cérémonie publique où il ne soit appelé au premier rang; alors, toutes les grâces sont pour lui : les places de choix à la table du prince, dans la loge royale, aux courses de taureaux ; à toutes les fêtes de la « Saint- Napoléon », son uniforme brodé, ses cordons et ses plaques étincellent sous les lustres et aux feux d'artifice. Il représente l'Empereur et Roi, c'est tout dire, et il tient celte place éminente sans morgue incivile, mais avec la dignité assurée d'un homme qui sait vivre et qu'il faut écouter.

Les ministres furent sans doute décoratifs à la Cour à cause de leurs costumes, mais ils ne semblent pas y avoir apporté un élément de grande animation. On voit en eux des personnages graves et, de fait, assez embarrassés de leur maintien. Par un seul côté, ils gardent une importance : Espagnols, ils offrent au prince le trait d'union nécessaire avec les autres habitants de l'Espagne, et ils représentent cette antique administration aux rouages compliqués, hiérarchisés et enchevêtrés qui enveloppait toutes les affaires du royaume de lenteur bureaucratique.

Le général O'Farrill est ici le fonctionnaire dont la présence devient la plus agréable à Joseph, car un ministre de la Guerre donne l'illusion qu'on possède une armée. Le ministre de la Marine, s'il figure sur l'annuaire, n'a pas même une barque à diriger. Le secrétaire d'Etat, le chevalier Louis d'Urquijo, demeurera fidèlement à son poste tout le temps du

règne; ses capacités sont à la hauteur d'une assez courte besogne. Don Francisco Angulo succombe sous le poids des finances, si Ton peut ainsi s'exprimer à propos d'une caisse extraordinairement légère. Le ministre des Affaires étrangères, un personnage considérable par lui-même, est le vieux duc de Campo Alange qui, avec son fils (don Francisco-Xavier de Negrette), est chargé de tous les honneurs civils et militaires imaginables : inspecteur général d'armée, lieutenant général, capitaine général de la Gastille, la Grandesse, la Toison d'or, etc. Le père a été ambassadeur, il est maintenant grand écuyer et le fils porte-étendard du Roi. Mais d'influence, ils n'en ont aucune. — Au contraire, deux ralliés dès Bayonne (le premier a été vice-roi du Mexique, le second est le beau-père du maréchal Duroc), le duc de Santa-Fé et le marquis d'Almenara, jouissent de la confiance intime du monarque. Il les envoie en France lorsqu'il faut plaider sa cause auprès de l'Empereur et obtenir des secours. S'ils reviennent sans avoir rien gagné, l'insuccès les rattache plus étroitement à Joseph, qui leur demeure reconnaissant. Aussi, l'intimité est grande, toute-puissante leur opinion à la Cour.

Joseph aime à entendre nommer autour de lui des Français qui ont de vieilles et aristocratiques attaches en Espagne; le plus brillant sous ce rapport sera bien le duc de Mahon, Louis de Grillon, successivement capitaine général de la Navarre et gouverneur de Tolède. Il ne manque ni d'honneur ni de bravoure, comme le veut le sang de son illustre ancêtre, mais ses talents militaires n'apparaissent pas; il rentrera en France dès 1812, avant la débâcle. — Les d'Esclignac, apparentés à la cour royale de Saxe, feraient bonne figure sous les lambris dorés du palais, si les dettes du père ne lui laissaient à Madrid une réputation très établie de besogneux.

Joseph est à l'affût des gentilshommes bien authentiques pour leur race et leur nationalité qui voudront suivre sa ban-

nière. Un exemple suffira : la marquise d'Arissa, dont le mari est général de la Junte de Cadix, pour conserver ses propriétés, revient à Séville, occupée par nos troupes; d'un premier mariage elle a un fils, le duc de Berwick, âgé de treize ans; malgré sa jeunesse, Joseph lui envoie une clé de chambellan, tant il est empressé à le voir figurer dans ses cortèges et sur ses almanachs.

On pourrait citer d'autres familles qui ont servi le « Roi intrus » , bien qu'elles aient depuis jeté le voile le plus discret sur ces jours de leurs annales. Aucun armoriai ne relate leurs fonctions officielles entre 1808 et 1814; les généalogistes sauteraient plutôt une génération que de rappeler cette adhésion un peu contrainte, et il est vraiment très difficile d'en retrouver la trace. Plusieurs néanmoins durent penser et certainement pensèrent que la valeur intellectuelle de Joseph dépassait de beaucoup celle de Charles IV, sa valeur morale celle de Godoy; que bien des réformes qu'il voulut tenter étaient heureuses; mais il gardait le vice initial d'être un étranger à leurs yeux, comme il était un usurpateur aux yeux des insurgés ; tout l'orgueil national se soulevait, s'obstinait contre cette invasion. Quand il fut parti, la vengeance la plus étroite atteignit ceux qui, par nécessité, l'avaient accepté, et ainsi s'évanouissait jusqu'à l'ombre d'un pouvoir éphémère. Ils eussent voulu effacer de l'histoire les années qu'ils bannissaient de leur souvenir; et, petit détail qui caractérise une grande volonté : on ne retrouve plus, je n'ai du moins jamais pu rencontrer, un seul exemplaire de la Guia de Forasteros, l'almanach royal du temps, car il contenait les noms des fonctionnaires de Joseph Bonaparte.

Bigarré nous a laissé le tableau journalier de la vie madrilène du monarque :

Quand le roi Joseph n'était pas à l'armée, il se levait ordinairement dès 6 à 7 heures du matin; à 9 heures, il recevait le service

de sa maison; à 9 h. 1/2, il déjeunait avec deux œufs à la coque ou un petit poisson; à 10 heures, il donnait audience à ses ministres, recevait le maréchal Jourdan et les généraux français ou espagnols qui avaient à lui parler; à 1 heure, il assistait au Conseil d'État; à 4 heures, il allait à la Casa ciel Campo, où il dinait avec le maréchal Jourdan, le comte de Mélito, le général Belliard, quelquefois des dames de la Cour et des officiers de sa Maison; après dîner, il montait à cheval ou en calèche, faisait une partie de vingt et un le soir et, avant de se coucher, expédiait l'estafette pour la France.

Chaque officier général ou colonel français qui passait à Madrid était constamment invité à dîner avec le Roi ou à la table de service; à cette table, que présidait un majordome de la maison, mangeaient journellement les officiers de service auprès de Sa Majesté et souvent des ministres et des généraux, mais le nombre des couverts ne dépassait pas douze.

Quand le roi Joseph faisait inviter des dames, des ministres, des généraux, des officiers de sa Maison, à dîner avec lui, le nombre des invités était toujours de seize ou de vingt-quatre; à ces dîners, les dames venaient en robe courte et les hommes en uniforme et en bas de soie.

La tenue du Roi était toujours celle de colonel d'infanterie de sa garde, ou bien un frac bleu avec des épaulettes (1).

Joseph, qui avait un petit cercle, aimait aussi voir ses intimes en tenir chez eux et y paraître. Mmes de Montehermoso, O'Farrill, Lucotte, Marie, recevaient deux ou trois fois chaque semaine. Le comte de Mélito, aidé par une femme capricieuse mais spirituelle, par une fille d'humeur égale et toujours gaie, ouvrait avec urbanité sa demeure, un ancien palais du prince de la Paix, meublé avec luxe. Les ambassadeurs La Forest et de Bourke, le gouverneur Belliard donnaient « des dîners diplomatiques et des thés espagnols » .

C'étaient là les seuls terrains de réunion entre Français et Madrilènes. Il y a, partout et en tout temps, des gens qui font passer leur plaisir avant le reste et ne savent pas résister

(1) Bigarré, Mémoires, p. 250.

à l'attrait d'un salon régulièrement ouvert. Pendant quatre ans Madrid, où abondent les gentilshommes d'un abord facile, des bourgeois obligeants, des coureurs de places et des femmes rieuses, Madrid ne fut donc pas privé de réceptions mondaines. Cependant une certaine gêne y régnait entre les vainqueurs, hôtes de passage trouvés aimables, galants, séduisants, et les « indigènes » , froissés dans leur sentiment national, dès qu'ils se prenaient à réfléchir. De telles relations de société ne conduisent à aucune fusion intime. Au cours de nos cinq années d'occupation, on ne trouve guère d'Espagnoles disposées à courir le risque d'épouser un Français (1). L'ostracisme était irréductible contre les Afrancesados occupés à des besognes de police, tels Arribas, le ministre de ce département; Sa tini, l'intendant, et Angulo, le commissaire général. Leur présence eût fait le vide dans le salon où ils auraient eu l'imprudence de se présenter. Les autres Joséphistcs occupés au palais, dans les ministères, officiers de la garde civique, jouissaient d'une tolérance bénévole. Et encore, tranquillité apparente, sympathie de surface; quel fonctionnaire se serait trouvé à l'abri de l'aventure advenue au corregidor Damaso Guttierrez de la Torre"? Il présentait à Joseph son petit garçon de huit ans, habillé, pour faire sa cour, de l'uniforme de cette garde civique que venait de créer le prince. « Eh! que feras-tu de cette épée? mon ami, dit le Roi en souriant. — Pour tuer les Français! — Ah! sire! excusez ces propos d'enfant, interrompit le malheux corregidor qui, voulant se sauver, se noya tout à fait; il répète sans comprendre ce qu'il a entendu (2). » Le pauvre « roi intrus » le devinait trop bien. Aussi recherchait-il de moins en moins le contact

(1) Le registre de la chapelle de Saint-Louis des Français ne mentionne que quatre mariages. (Archives de Saint-Louis des Français, documents manuscrits.)

(2) 3ÏESOHERO Romasos, Memorias de un setenton, t. I.

populaire, de plus en plus vivait-il dans ce coin de la ville où il touchait la campagne.

Il avait fait construire un tunnel conduisant des sous-sols du palais jusqu'aux allées de la Casa del Campo et, par les terrasses ombragées, il dirigeait ses promenades vers ces bosquets verdoyants à qui on ne reproche qu'un air de solitude, auquel précisément il se plaisait. Au milieu des pêcheries, des faisanderies et des volières, il oubliait, avec des courtisans et quelques jeunes femmes, les soucis du pouvoir, souvent tout un jour. Cette indolence tenait plus à la lassitude de l'insuccès qu'à la paresse, car le travail était bien ordonné et il s'y montrait fidèle.

A son audience, chaque matin, de demi-heure en demiheure, les ministies se succédaient. Il y avait conseil privé tous les lundis et jeudis (1). Le ministre d'Etat, sans avoir de jour fixe, était appelé à l'occasion.

On possède trois gros volumes des Décrets qu'il édicta et, à part le « péché originel » de leur provenance, les Espagnols de bonne foi lui peuvent rendre hommage. Ses inclinations naturelles se montraient équitables, sa conduite s'inspirait de bons désirs. Seulement, quand on considère ses actes, on voit que ce roi d'Espagne et des Indes n'a jamais étendu son pouvoir effectif beaucoup plus loin que les octrois de Madrid.

Il a supprimé des droits seigneuriaux qui n'avaient plus leur raison d'être, les douanes intérieures, le Voto de Santiago (vieille redevance onéreuse), le conseil tyrannique de la Mesta, la pendaison dans les jugements civils, les baguettes dans les punitions militaires.

On lui devait la création des départements, de la garde civique, un rudiment d'assistance et d'instruction publiques

(1) Dépêche de La Forcst, 4 avril 1809. (Vol. 678, fol. 340: vol. 685, fol. 39.)

(pour remédier un peu au vide lamentable produit dans l'éducation et la charité par la brusque suppression des congrégations religieuses), un collège d'orphelines, un conservatoire d'arts et métiers, un atelier d'optique, l'augmentation du jardin botanique, une Bourse, un Tribunal de commerce, provisoirement établi à Saint-Philippe, tandis qu'on lui bâtissait un édifice au Buen Suceso. Il préparait, en donnant les toiles de ses propres palais, des Musées de peinture à Madrid et à Séville; prescrivait à Grenade la restauration de l'Alhambra et l'achèvement du château de Charles-Quint. Il donnait des règlements aux théâtres, des subventions aux artistes; faisait rechercher dans la chapelle des Trinitaires les restes de Cervantes, et élevait au grand écrivain une statue, sur la place de Alcala de Henarès. — Ayant défendu, à cause des abus, la sépulture dans les églises, il créait les deux cimetières du nord (Porte de Tolède) et du midi (Porte de Fuencaral) en approuvant les plans de l'architecte Villanue va.

Pour être bonnes, ces mesures (celles qui furent effectuées) ne dépassent pas les attributions ni la compétence d'un préfet dans sa ville. A Madrid seulement, Joseph trouvait la possibilité de déployer de façon pratique son activité. Comme s'il eût possédé la tranquillité d'esprit, le loisir, le temps de songer uniquement aux embellissements de sa capitale, il dégage le Palais Royal (par amour de la beauté, ou par goût de la prudence?), renversant les masures proches de VArmeria, démolissant, à l'est, tous les pâtés de maisons, nivelant le jardin de la Priola et faisant cet espace vide qui vingt-cinq ans demeura béant et désert avant de devenir les parterres de la place d'Orient d'aujourd'hui. II adoucit les pentes du Campo del Moro vers le Manzanarès ; il projette de jeter un pont des rampes du palais jusqu'au faubourg de San Francisco et d'y bâtir la salle des futures Cortès ; il élargit la rue de

YArenal, bouleverse les paroisses de San Martin, Santiago, San Juan, les couvents Santa Ana, Santa Catalina, Santa Clara, sans s'inquiéter si on détruit dans ce dernier la gracieuse façade de Ventura Rodriguès; trop insouciant des froissements suscités, des colères exploitées chez le peuple, tout prêt à crier à la profanation devant la pioche irrévérencieuse qui jette en poussière les monuments de la piété des vieux âges. Et cette monomanie, inégalement judicieuse, de créer des places nouvelles, lui obtient un second surnom de ses sujets : el Rey plazuelas.

Assez promptement il a perdu l'illusion de gagner les sympathies populaires par l'affectation d'une piété de surface. On ne le voit plus suivre les stations du chemin de la croix pendant le carême, si dévotement qu'il paraissait éclipser les habitudes pieuses de Charles IV et la bigoterie de Marie- Louise. Il n'adresse plus, au seuil des églises, des discours onctueux qui tombent dans l'homélie. La conquête du clergé par de riches offrandes, il l'a d'abord tentée; on l'a vu donner à la cathédrale de San Isidro le grand tabernacle du maître-autel et une merveilleuse collection de livres de chœur, deux cent dix admirables antiphonaires, dont chaque feuille de parchemin à miniatures est haute d'un mètre. Mais, soit que les chanoines de Madrid aient remarqué que ces dépouilles des Augustins de l'Escurial coûtaient peu à la générosité royale, soit que Joseph n'ait plus trouvé d'aussi riche matière pour alimenter ses dons, les cadeaux cessèrent et, dès la fin de 1809, pour parler comme La Forest, « ce genre semble abandonné » .

Un confident constant, assuré, fidèle, influent, fut Miot, créé comte de Mélito, à Naples. Napoléon le tient en suspicion et Joseph en estime. Surintendant de la maison du Roi, il a beaucoup reçu de son maître : un hôtel, des terres, des meubles, des présents, de l'argent et des pensions; les méchantes langues ajoutent qu'il savait se tailler sa part luimême. Son action, puissante dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, n'a pas eu d'éclat, mais ses Mémoires nous en ont révélé l'étendue. Sur le séjour dans la péninsule, ils demeurent un document de premier ordre.

On les compléterait utilement en étudiant trente et un cartons volumineux qui se trouvent au palais de Madrid.

Les « Archives de la Maison royale et du Patrimoine » ne sont pas publiques ; cependant la bonne grâce espagnole ne les tient pas toujours secrètes (l). Or, parmibeaucoup d'autres, ces trente et un dossiers de la période joséphiste comprennent l'administration des domaines de la Couronne, les comptes du majordome et des employés, les dépenses de la chambre, de la chapelle, des écuries, de la bouche et du théâtre, les décrets du Roi ; toute la » partie » de M. de Mélito. Ils révèlent combien il était difficile de faire vivre cette Cour au milieu du désordre et parfois de la détresse; ils montrent aussi que les hommes se ressemblent autour de ceux qui détiennent les emplois : quémandeurs et ingrats, indiscrets et avides, prodigues en réclamations et en jalousies. C'est pourquoi, en face de ses subordonnés, il convient de se montrer indulgent pour Miot de Mélito; sans se targuer d'une intégrité parfaite ni d'une humilité invincible, il offrait les qualités d'un cœur dévoué et d'un homme d'esprit.

Des mesures prises par Joseph, le grand nombre demeura

(1) II y a longtemps déjà, la communication m'en fut facilitée par l'inspecteur général des palais de Sa Majesté Catholique; il se nommait alors don Mariano Zarco del Valle, j'ai plaisir à le nommer.

lettre morte; plusieurs furent gâtées par leur mode d'application. Il faut reconnaître ce dernier caractère à son projet de musées : « Considérant que jusque-là dans les couvents les tableaux sont loin de la vue des connaisseurs » , il les avait fait enlever; c'était une façon un peu cavalière d'en user avec le droit de propriété, et ces toiles avaient été placées en leur lieu, par les donateurs et par les artistes, à des intentions étrangement violées. On en ferait des expositions publiques; passe pour les cités espagnoles; mais constituer une « collection qui sera offerte à l'Empereur, lui demandant de vouloir bien la placer au Louvre (1) » , sent d'une lieue la conquête; et le second décret (non publié pour cause), annonçant la distribution d'un certain nombre de tableaux faite aux personnes « dont le gouvernement ne peut récompenser les services d'une autre manière » , ne manqua pas d'ouvrir la porte à quelques abus. Les moins sévères ne seront pas surpris d'apprendre que ce fut en effet un pillage.

Beaucoup de légèreté encore et point assez d'honnêteté financière dans la création des Libramientos, ces papiers destinés à l'acquittement des deltes du Trésor, reçus en paiement des domaines nationaux pris au clergé et aux communes. Ils servirent d'abord aux appointements des fonctionnaires, à la solde des officiers, le Roi en accepta beaucoup en acompte sur sa liste civile, et il" se mit à les distribuer à ses ministres, aux conseillers d'Etat, aux généraux, à ses familiers surtout, et ce fut encore une curée. Les courtisans les vendaient à 50, 60 pour 100 de perte (2) ; la valeur réelle tombait, et ainsi le gage des créanciers.

Ces cédules hypothécaires étant une sorte d'assignats, pour remplacer l'ancien papier des Valès royaux, amenèrent la dépréciation de ceux-ci. Les porteurs, — c'était toute l'Es-

(i) 21 décembre 1809. (Vol. 680, fol. 309.) (2) Miot DE MÉuro, Mémoires, t. III, p. 204.

pagne, — se virent ruinés, et ils joignirent leur désastre à l'infortune des actionnaires de toutes les banques dont le bilan fut déposé : Caisse de Consolidation, Banque de Saint- Charles, Compagnie des Cinq corporations (GremiosJ, Compagnies des Philippines, de la Havane, de la ville de Madrid.

Le roi Joseph, malheureux en matière économique et financière, n'éprouvait guère plus de bonheur dans les choses militaires. De son étoile de rubis, attachée à un ruban cramoisi, les Espagnols ne parlaient qu'avec dédain, et la nommaient, pour sa couleur violacée, YOrden de la Berengena l'ordre de l'aubergine. Le serment de fidélité qu'il fallait pro noncer en recevant cette décoration, arrêtait bien des vanités et comme la pension de 1 000 réaux, attribuée à chaque che valier, n'était pas payée, les dernières adhésions s'éteignirent Aux archives d'Alcala, les listes alphabétiques des titulaires en trois années, sont facilement contenues dans un seul carton (l).

La « garde civique » avait été une invention des Espagnols de l'entourage de Joseph, du général O'Farrill principalement; ils y voyaient une force nationale, permettant de se passer bientôt des contingents français. L'illusion était grande. Joseph l'avait partagée, en prenant le projet très à cœur. Les sarcasmes et le mécontentement de Napoléon y avaient répondu. Le demi-succès ne dépassa pas l'enceinte de Madrid.

Il éprouvait quelque compensation à considérer la troupe confiée à l'un de ses aides de camp, le colonel de Glermont- Tonnerre, celui qui fut, plus tard, ministre de la Marine et de la Guerre sous la Restauration.

Ce régiment d'Irlande, dont le nom correspondait mal à ses

(1) Estado. Legajo, 3119. — Un autre carton ('3146) contient des « lettres de personnes dévouées au Uoi » .

effectifs, puisqu'il était composé d'Allemands, de Hanovriens, d'Anglais et pour le surplus d'Espagnols, possédait un bon armement venu des fabriques françaises et était habillé en drap brun de Ségovie. Dans cette ville il tenait garnison. M. de Glermont-Tonnerre l'exerçait avec soin, il y maintenait une assez exacte discipline, à laquelle une haute paye ne demeurait pas étrangère, et il s'en faisait honneur devant le Roi. Un jour que le monarque vint inspecter ses bataillons, le colonel commanda les manœuvres en langue espagnole, et ce trait de flatterie ne manqua pas son effet; Joseph fut ravi; car c'était vraiment lui faire sa cour que de prendre au sérieux dans les petits détails son rôle de roi d'Espagne; il avait l'impression secrète de l'être si peu! Pour les choses militaires, notamment, il ne s'accoutumait pas à dépendre absolument de l'armée française, il se dépitait de ne pouvoir donner aucun ordre aux maréchaux qui occupaient le territoire de son royaume; la querelle était ouverte avec Bessières, Soult etMarmont Mais, sur ce point, l'Empereur était irréductible. Des seules troupes qu'il laissât vraiment à la disposition de son frère, sous la direction effective du maréchal Jourdan, ou du général Belliard, ou du général Dessoles : ïarmée du Centre, il ne savait guère qu'une chose : c'est le prix de leur entretien. Par mois, la solde coûtait environ 500000 francs, et la pénurie du Trésor faisait de cette somme le grand souci du prince.

Les « régiments » de troupes de ligne et quelques escadrons, surtout composés d'étrangers italiens et allemands, — malgré leur cocarde espagnole, — et de prisonniers fort disposés à déserter, n'offraient aucune sécurité en des temps particulier ment difficiles. Les compagnies de la garde royale tinrent mieux, jusqu'au jour où la solde en retard, et la famine sévissant, elles partirent chercher dans les rangs de l'insurrection les avantages matériels qui les avaient retenus parmi les

Afrancesados . Elles s'en allèrent par bandes, emportant vêtements, armes et bagages, ce qui valut à Joseph un troisième sobriquet : « le capitaine d'habillement » , el capitan vestuario.

Un autre corps ne fixerait pas notre attention, car il n'a pas figuré dans les guerres de la péninsule, s'il ne portait un nom qui ne permet pas de le passer sous silence : le régiment Joseph-Napo léon .

La moitié des soldats de la Romana n'avaient pu accompagner leur général dans son évasion du Danemark, au mois d'août 1808 (1). Ils furent internés dans les villes du nord et de l'est de la France. C'est là, à Sedan, Besançon, Amiens, Péronne, Mézières, Thionville, qu'on vint les chercher, en 1809, pour former un régiment, qui sous le nom de « Joseph- Napoléon (2) » , fut à la solde et au service du nouveau roi d'Espagne mais aussi loin que possible de l'Espagne même, afin d'éviter la tentation d'une désertion. On ne pouvait s'il lusionner beaucoup sur la fidélité d'une troupe entourée de précautions semblables, mais on pensait utiliser sa solidité militaire sous d'autres cieux.

Avignon fut la ville où le dépôt se trouva installé. Le recrutement n'avait pas été sans malchance : les adhésions étaient

(i) L'Espagne et Napoléon, I, p. 330.

(2) Son chef était tout indiqué : le général de Kindelan avait été cet officier qui maintint dans l'obéissance ses régiments en Jutland ; il était d'origine irlandaise, avait fait ses études au collège français de Sorèze, et se trouvait ainsi aussi peu Espagnol qu'un Espagnol peut l'être. De fait, il devait, avec son fils, demeurer constant dans son adhésion à Joseph, se faire naturaliser Français en 1816 et mourir à Paris en 1822.

rares, embarrassées, vacillantes; les belles perspectives trouvaient des incrédules, et, à Besançon, le singulier archevêque qui occupait alors le siège de saint Ferréol : Claude Le Goz, avait vainement dépensé sa verve apostolique pour gagner à la cause du Roi intrus les soldats catholiques qu'on avait cru plus faciles à séduire par la robe d'un prélat. Enfin, en 1810, les bataillons étaient organisés, on en envoya deux en Italie, un en Belgique, le dernier en Hollande, et le seul lien que gardèrent ces troupes dispersées aux quatre vents du ciel fut leur uniforme, dont un charmant dessin de Raffet nous a conservé le souvenir : culotte, gilet et habit blanc à parement vert, shako noir, épaulettes et plumet rouge.

On peut croire que ces braves gens, malgré leur beau costume, pensaient au pays natal; les nouvelles arrivaient sans doute après bien des ricochets, mais elles arrivaient; et la résistance des habitants de la péninsule pouvait exciter l'espérance de ces soldats expatriés servant sous les drapeaux d'un prince étranger. 11 fallut la guerre pour leur faire oublier ces choses et leur laisser au cœur le seul sentiment de la discipline, du courage, du strict devoir militaire en un mot. Pendant l'inaction de la paix, ils rêvaient à la patrie absente, à la famille désolée, peut-être au village détruit ou à quelque parent tué; il y eut tant de larmes et tant de deuils en ces années-là dans les Espagnes.

Leur chef direct, le maréchal Davout, prétendait les prendre par la douceur :

Beaucoup de soldats espagnols parlent français, il faut que les nôtres les traitent bien. Recommandez que les officiers français voient beaucoup les officiers espagnols, et qu'on ne néglige rien de ce qui doit fortifier la bonne harmonie avec les alliés.

Il y a un aumônier qui paraît être animé d'un bon esprit. Traitez-le bien et entretenez-le par de bons procédés dans ces dispositions.

C'est par lui que vous pourrez être informé des intrigues que

seraient dans le cas de faire quelques étrangers pour séduire les Espagnols. Veillez à ce qu'il ait un bon logement chez quelqu'un de sûr. Je vous ai parlé d'une messe militaire pour les Français et les Espagnols, les dimanches et jours de fête. Prenez vos arrangements avec l'aumônier pour que ce soit lui qui la dise. N'oubliez pas de faire chanter le Domine, salvum fac Impemtorem, et de faire faire la prière. Le premier agent de séduction ou d'embauchage qui vous tombera sous la main, faites-en prompte justice (1) !

A partir de 1811, les Espagnols marchent par deux bataillons : les premier et quatrième en Italie, sous les ordres du vice-roi Eugène. Un major français les commande et ils sont appelés en 1812 pour faire partie de la Grande Armée; ils s'avancent sur Ratisbonne, Nuremberg, sont concentrés à Glogau et passent le Niémen pour entrer en Russie; leur destinée est attachée au IVe corps ; ils se distinguent à la bataille de Witepsk, et au sanglant combat de Krasnoë ; le 18 novembre, leur chef est tué avec une foule d'autres officiers. Pendant ce temps, les 2e et 3e bataillons (sortis de leurs cantonnements entre l'Elbe et la Vistule) passaient le Niémen à leur tour. M. de Kindelan était trop âgé pour les mener en pareille bagarre; leur nouveau colonel était un Suisse, M. de Tschudy. Avec lui, ils assistèrent au combat de Witepsk, à la prise de Smolensk, à la terrible boucherie de la Moskowa, ils entrèrent à Moscou et firent partie des forces confiées au maréchal Ney afin de soutenir les luttes désespérées de l'arrière-garde. Ils franchirent la Rérésina et traversèrent l'Allemagne entière pour s'arrêter à Coblentz, aux premiers jours du mois de mai 181.3. Mais le printemps, qui fait refleurir les vieux arbres, ne rend pas leurs frondaisons aux régiments décimés. Quand on réunit les débris de ces pauvres bataillons espagnols, on compta 16 officiers et 50 soldats (2),

(1) Correspondance du maréchal Davout, t. III, n° 1006. Lettre du 20 novembre 1811 au général Friant.

(2) Boppe. Les Espagnols à la Grande Armée.

reste des 18 000 hommes qui étaient partis à l'été précédent.

Une petite troupe formée de tous les éléments épars combattit pendant les campagnes de Saxe et de Silésie, et sema quelques-uns des siens à Lutzen, à Bautzen, à Leipzig, à Hanau. Le peu qui demeurait encore fut licencié, à Niort, en 1814. Tandis que chacun des survivants de cette épopée retrouvait son gîte natal, eux virent se fermer plus brusquement que jamais les portes de la patrie. Ferdinand VII ne possédait pas la vertu du pardon des injure?, et, assez plat en face de ses vainqueurs, il se fit très arrogant vis-à-vis des vaincus : il défendit l'entrée de l'Espagne à tous les officiers généraux, supérieurs et aux capitaines espagnols qui avaient servi « l'intru » ; lieutenants, sous-officiers et soldats pouvaient rentrer en renonçant à leurs grades et en restant inaptes à en obtenir d'autres. C'était l'exil sans phrases. Les officiers du régiment « Joseph-Napoléon » demeurèrent en France, pauvres, malheureux, déshérités. En 1817, on leur accorda, par charité, un traitement de demi-solde, et enfin une ordonnance de Louis XVIII mettait sur le pied des autres officiers de notre armée ceux qui se firent naturaliser.

Destinée étrange en des temps bien singuliers par eux mêmes. Sous une bannière particulière, ils servent pour les causes qui ne les touchent pas et meurent pour un maître qu'ils détestent, côte à côte avec des soldats dont les compagnons d'armes envahissent leur patrie. Du moins, n'en déplaise aux casuistes de Ferdinand VII, ils entourent d'une auréole glorieuse cette cocarde espagnole qu'on leur défend

de porter.

Un dernier mot qui sera la conclusion de ce chapitre : En plaçant ses frères sur des trônes étrangers, Napoléon les condamnait à l'oubli prochain de cette affection patrio-

tique qui ne souffre pas de partage, il les jetait du moins dans une alternative douloureuse dont il niait la réalité parce qu'il ne sentait rien de ce qui ne le touchait plus. Enivrés de leur fortune merveilleuse, ces rois de sa façon contractaient des devoirs vis-à-vis de leurs peuples; naturellement ils les voulaient remplir, fatalement ils se heurtaient aux intérêts de l'empereur des Français et leur rôle personnel devenait insoutenable. Pour sortir de cette impasse, en Hollande, Louis s'est évadé; en Westphalie, Jérôme s'est dérobé ; à Naples, Murât s'est trahi lui-même. En Espagne, Joseph a cru pouvoir rendre populaire sa cause en la séparant de celui qui l'entourait de ses soldats, et cette illusion lui a procuré peut-être les seuls jours heureux d'une carrière difficile. Dans ce palais de Madrid où il était hanté par le souvenir du duc d'Anjou, devenu Philippe V, il aurait voulu être le petit-fils de Louis XIV, plus que le frère de Napoléon.

Il faut s'en souvenir pour comprendre le roi Joseph au milieu de sa Cour, dans le cadre où nous l'avons esquissé.

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