‹ L'Espagne et Napoléon (volume 3)Chapitre 16 sur 29 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

l'ultimatum de l'empereur

(Janvier-décembre 1811)

I. La Forest «applique à faire accepter et exécuter les instructions de Napoléon. — Joseph repousse l'ultimatum, se refuse au démembrement de l'Espagne, menace de quitter le trône et de rentrer en France. — La reine Julie, à Paris, sert d'intermédiaire. — Le duc de Cadore lui porte (16 janvier) les ordres de l'Empereur qui s'aggravent. — Conversations du Roi et de La Forest (16 janvier, 8 et 12 février, 29 mars). — Le général Defrance vient annoncer à Madrid la naissance du roi de Rome. — Fêtes à l'ambassade.

II. Joseph part en France. — Entrevue avec l'Empereur dont les ordres et les promesses lui sont portés à Mortefootaine (2 juin) par le prince de Neuchâtel. — Cérémonie du baptême (9 juin). — Mauvais accueil de Napoléon aux ofKciers de son frère.

III. Le Roi retourne en Espagne. — Détresse du trésor. — Disette à Madrid. — Sollicitations pressantes de Joseph. — Ses rapports avec les généraux français. — Maladie de M. de La Forest (octobre). — Le Roi lui renouvelle l'exposé de tous ses griefs 23 décembre).

Avant de s'adresser au Roi, La Forest va chapitrer les ministres, avant d'attaquer la place il veut enlever les petites redoutes qui la protègent. Superflus avec Campo-Alange, Romero, Massaredo, sans portée avec Arribas et Angulo, les entretiens deviennent utiles avec O'Farrill, Urquijo et Santa- Fé. De part et d'autre o on épuise les observations » , les Espagnols « avec l'apparence de la bonne foi » se rendent aux instances de l'ambassadeur, qui les « ramène au présent » , mais « affecte de mal comprendre » quand ils lui demandent quelles garanties réserve Napoléon à ceux qui

courront le risque daller tâter le terrain à Cadix (l). Un échec, dit-il, compromettrait la dignité de l'Empereur. Mais, répondent les autres, il ne compromettrait pas moins la dignité du Roi, et Napoléon serait atteint dans la personne de son frère.

Au dîner de la Cour (16 décembre) La Forest est invité. « Après les parties de jeu, le Roi lui fait la grâce de l'entretenir, séparément, dans le fond d'un salon ». Joseph est assez froid ; il estime qu'on a renvoyé de Paris Almenara a comme un témoin incommode et un solliciteur importun » . Une démarche à Cadix lui paraît intempestive, prématurée, car la position des Anglais en Portugal est forte.

Il m'aurait été agréable que la conversation finit là, mais le Roi s'est livré à des réflexions sur le sort du traité de Bayonne. Il a dit que le royaume de Naples avait été aussi un don de son auguste frère; qu'après les soins qu'il avait pris, à l'aide des troupes impériales, pour s'y établir, il avait conçu qu'il s'y était créé le droit d'un possesseur; qu'il avait cédé cette couronne contre celle d'Espagne, en déférant pour la politique du chef de la famille; qu'à l'époque de son traité de Bayonne, il était connu que l'insurrection d'Espagne avait éclaté; qu'elle serait peut-être plus assoupie, s'il avait été plus le maître du système à suivre; qu'il n'apercevait pas la justice de lui faire supporter des conséquences indépendantes de ses propres faits. J'ai décliné cette discussion pour rentrer dans l'application généreuse que Sa Majesté impériale faisait du principe dont le Roi se plaignait. Le Roi a usé du droit de poursuivre (2),

assurant qu'il désirait se retirer plutôt que de consentir au démembrement de l'Espagne. Dans la vie privée, son frère le trouverait « le plus soumis des hommes » .

Je dois à la vérité de dire que, dans cet épanchement, le Roi n'a montré que de la déférence et n'a placé aucun mot qui ne pût être entendu par l'ambassadeur de France. J'ai combattu ce qu'il appe-

(1) Dépèche du 15décei»bre 1810.

(2) Dépêche du 17 décembre 1810.

lait sa conscience. J'ai fait un tableau différent du sien et employé mes efforts à le ramener aux sentiments d'un prince français, uniquement épris de la gloire de son auguste famille.

Mais ce discours n'obtint rien, et à la fin de cette conversation, La Forest, affligé de ce que le Roi ne lui parlait pas » dans un sens conforme aux résolutions généreuses auxquelles l'Empereur s'était arrêté » reçut de sa bouche cette quadruple déclaration : 1° qu'il ne céderait jamais l'Ebre, 2° qu'il avait croisé, par ses lettres particulières à la Reine, les démarches patentes de ses négociateurs, 3° qu'il avait été sur le point de partir secrètement pour la France, il y avait peu de jours; 4° qu'enfin, il persistait dans le désir de rentrer dans la vie privée.

M. de La Forest écouta sans broncher ces confidences, la seconde lui parut peut-être la plus importante à retenir. Le Roi s'y vantait d'une habileté secrète qu'il n'avait pas appliquée avec autant d'audace, mais il est vrai qu'il entretenait en France une correspondance abondante. Ses Mémoires (et ils ne relatent pas tout) reproduisent, au cours de ces pourparlers, d'octobre 1810 à avril 1811, le texte de trente lettres à la Reine, cinq à l'Empereur, dix à Berthier, deux au cardinal Fesch (l). Deux motifs y sont répétés à satiété : roi d'Espagne avec dignité ou prince français avec honneur.

La nation ne se calmera jamais tant qu'elle ne verra pas en moi un pouvoir protecteur et un véritable Roi .. Ce n'est pas l'ambition qui m'a fait accepter la puissance, c'est le sentiment de ma dignité qui m'en fait abandonner l'ombre... C'est ainsi que dans une chaumière je serai digne du trône... Je plains 1 Empereur de ne pas vouloir écouter la voix d'un ami, d'un bon français, d'un frère...

(1) Mémoires, t. VII. — Lettres à la Reine : 9, 12, 14, 17 octobre 1810; 8, 18, 19 novembre; 12, 14, 25 décembre; 10, 26, 28 janvier 1811; 10, 14, 21, 22, 24 février; 5, 9, 13, 19, 24, 99, 30 mars; 2, 12, 14, 16, 21 avril. Nous avons les réponses de la reine Julie à Joseph des 12, 14, 16 et 18 février 1811, des 14, 16, 18, 23, 26 et 28 mars.

puissé-je être seul victime de l'obstination qu'il met à me méconnaître.

Sa démission est donc la porte de sortie qu'il ouvre, le dernier argument qu'il présente. A la vérité, personne des gens iniliés ne croit inébranlable la résolution royale. Le marquis d'Àlmenara, en homme qui a rapporté de Paris « la doctrine la plus saine», se persuadait qu'il faut, distinguer entre « le souverain qui réfléchit toujours ses actions et le souverain qui cesse quelquefois de gouverner son langage » . Urquijo traitait toutes ces doléances de chimères car il tenait pour assuré que le Roi « aimait le trône » .

Mécontent de sentir cette défiance irrespectueuse, Joseph passe sa mauvaise humeur sur ses ministres, et leur inflige une scène de terribles reproches : ils ne travaillent pas, se plaignent toujours, ne savent trouver aucun remède, ils sont indiscrets, impopulaires et impuissants, on les accuse, on les déteste, on leur jetteraitdes pierres dans la rue (1) . Les ministres sortent tête basse, se consultent pour remettre leurs portefeuilles et attendent, tout comme le Roi tire en longueur avant de déposer sa couronne.

Joseph qui ne se lasse pas, envoie à la reine Julie le colonel de Ghoiseul, plus tard le commandant Glouet. Toute occasion lui est bonne : il dépêche à Paris son aide de camp Clermontïonnerre;il annoncera à l'Empereur la reddition de Tortose, la capitulation possible de Valence; à l'abri de ces bonnes nouvelles ce cinquième ambassadeurpourra demander une meilleure réponse. Glermont-Tonnerre part, enchanté de quitter l'Espagne, il ne reviendra plus (2).

(1) Dépêche de La Forest, 21 janvier 18 11.

(2) Voici la note qui se trouve aux Archives (A. F. IV, 1627) sur un dossier vide : « L'Empereur a mis la lettre du roi d'Espagne dans sa poche et ne l'a point remise au prince de Neuchatel qui n'a jamais eu connaissance de son contenu. Le prince de Neurhatel envoie à M. Meneval le mot que le Roi lui a écrit par M. de Glermont-Tonnerre, son aide de camp. Paris, le 3 mars. » Il

Qui est plus fort que le dépit pour pousser Joseph à abandonner le trône? L'éternelle pensée de l'hérédité française. L'enfant qu'attend l'Empereur peut être une fille. Que saiton de l'avenir? Une régence, une succession ne sont point impossibles ; éventualités qu'il faut sauvegarder avant tout; le séjour en France n'y est pas contraire. Et voilà pourquoi il cherche un établissement considérable, une grande terrel de vastes domaines, autres que Mortefontaine, trop près de Paris. Il en parle souvent à Julie, on lui a signalé en Touraine des propriétés foncières à vendre (1) ; il a chargé son neveu Clary de se mettre en campagne. Le bruit en parvient aux oreilles de Napoléon. C'est une grande colère. Il envoie Ghampagny chez la Reine et lui donne le mot à mot de la conversation. Elle a lieu dans un salon du Luxembourg, le 16 janvier, et la politesse du duc de Cadore n'en affaiblit pas le langage. 11 commence par les menus faits : on dit, on sait, que Marius Glary, à peine arrivé, s'enquiert, pour le compte du Roi, de domaines à acquérir. Cela ne convient pas et fait tenir de mauvais propos. L'Empereur en est très fâché.

La Reine s'empresse d'acquiescer : elle va arrêter les démarches de son neveu, qu'elle a vu à peine, et l'envoyer dans sa famille à Marseille.

Le Roi lui-même, par des paroles imprudentes, a laissé courir, a accrédité ces bruits. L'Empereur en est indigne.

La Reine excuse, explique : le prince est malade, inquiet, le climat de Madrid est malsain, lui sera funeste, il voudrait

s'agit de la lettre insérée dans les Mémoires du roi Joseph (t. VII, p. 451) : « ... La force morale seule finira les affaires d'Espagne; les événements et ma conduite, quelque chose qu'on ait pu dire à V. M., m'en ont donné une forte portion... Si V. M. se refuse à toutes mes demandes, je dois croire qu'ElIe veut que je quitte la partie, et qu'Elle est assez trompée sur mon compte pour vouloir que j'en prenne tout l'odieux, comme d'une démarche qui serait absolument libre et volontaire, je puis assurer qu'elle sera forcée... » (1) Dépêche du 9.7 février 1811.

retrouver sa femme, ses filles, il aspire au repos près de son auguste frère.

Le Roi ne peut ni acheter ni venir en France sans l'ordre de l'Empereur. Il doit lui en demander la permission, donner le temps qu'un traité de rétrocession soit ratifié, et non partir comme un déserteur.

Très émue, alarmée, déférente, la Reine s'engage à faire part au Roi, et sans retard, de ces « ouvertures» .

La présence du Roi à Madrid n'est pas tellement nécessaire que lorsque sa résolution de rentrer dans la vie privée sera bien arrêtée, l'Empereur ne veuille y donner son consentement... Mais le comble de l'imprudence serait de quitter Madrid. Probablement que le Roi aurait à peine mis le pied en France que des ordres sévères s'opposeraient à l'exécution de son dessein.

— L'Empereur est le maître, remarque Julie.

— Sans doute.

L'Empereur veut que je vous dise sa pensée toute entière. Son voeu est que le Roi reste, il le désire, pour les intérêts de sa politique et pour les intérêts du Roi lui-même, qui ne trouverait dans la vie privée, ni le charme que lui rappellent ses souvenirs, ni les jouissances qu'il a eues sur le trône, ni la tranquillité à laquelle il aspire maintenant; bientôt il serait en proie aux regrets les plus amers, tourmenté par le sentiment de l'inconvenance de la situation où il serait placé. L'Empereur désire que le Roi reste pour l'honneur de sa famille, dont les membres séparés de leur frère se seraient montrés si peu dignes d'avoir avec lui une origine commune et ne prenant aucune part à cet immense édifice de gloire et de grandeur, élevé par son génie. Vous devez donc, madame, donner à vos entretiens la tournure la plus propre à dégoûter le Roi de former et de faire connaître de pareils projets. Je ne saurais trop vous recommander de ne pas perdre de vue le but que l'Empereur se propose dans la démarche actuelle ; faire sortir le Roi de cette situation et le consoler, tout en faisant bien comprendre qu'on désire qu'il reste à Madrid.

— La Reine déclare le bien comprendre en effet.

Et prenant alors dans les circonstances récentes des exemples faits pour souligner sa conversation, le duc de Cadore, parlant de l'inconvenance qu'il y aurait « à faire de nouvelles scènes dans la famille » , ajoute d'un air entendu :

Le Roi de Westphalie n'a longtemps traité avec le cabinet qu'en menaçant de s'en aller. On lui a dit qu'il eût à envoyer des pouvoirs pour qu'on pût traiter de la reprise du royaume. Cette réponse a fait pâlir le Roi et a mis pour toujours un terme à ces menaces ridicules. Depuis, ayant déclaré que la possession du Hanovre lui était plus à charge qu'avantageuse, l'on a sur-le-champ repris possession de cette province. Le Roi de Hollande, à la moindre contrariété, ne parlait que de quitter son trône; depuis qu'on l'a pris au mot, il en est au désespoir.

Et le ministre se retire avec de grandes protestations de respect, laissant Julie Clary fort éclairée et fort abattue. Recueillant les détails de cette entrevue menaçante, pour conjurer le péril, elle prend la plume sur l'heure et écrit ses alarmes, qui peuvent entraîner la soumission de son mari.

La lettre arrive le 4 février. Elle est ouverte avec précipitation et lue avec une émotion qui n'échappe pas aux personnes présentes. Il y a toujours un naïf pour parler, en ces circonstances qui commanderaient la discrétion du silence; l'amiral Massaredo ne peut s'empêcher de témoigner l'espérance que la santé de « sa bien-aimée souveraine est bonne » . — « Bien, bien, » répond sèchement le prince, qui se dirige vers ses appartements.

Mais au lieu de le décourager, la pression impériale l'irrite et, quand dans son cabinet, entre le marquis d'Almenara, qu'il a mandé, il lui jette ce mot : « Almenara, le roman tire à sa fin; je dis officiellement que je me retire (l). »

Non, il ne le dira point, et quelqu'un est là afin de l'em-

(11 Dépêche chiffrée de La Forest, 6 février 1811.

pécher de le dire. Ghampagny a envoyé à M. de La Forest le récit de son entretien avec la Reine; pour exprimer les mêmes pensées il emploie des expressions plus significatives encore; car il n'a eu qu'à écouter le maître, et nous aussi, après cent ans passés nous l'entendons parler :

— Voici les intentions secrètes de l'Empereur. Il prendra de l'Espagne ce qui lui conviendra, soit tout le cours de 1 Êbre, soit même qu'il s'assure du port du Ferrol. Le peuple espagnol par sa conduite ne mérite aucune considération. L'amitié pour le Roi sera de nul effet et n'entrera pour rien dans ce que fera l'Empereur. Mais l'Andalousie, la province de Valence, la Manche, l'Estremadure, sont trop éloignées de la France pour convenir à l'Empereur. Il y a donc là une population de cinq à six millions d'habitants dont l'Empereur désire constituer une province du second ordre. L'Empereur désire que son frère règne, mais pour l'avantage et dans le système de la France.

Le duc de Cadore citait enfin l'exemple des rois de Westphalie et de Hollande qui, eux aussi, avaient posé des conditions et fait des menaces, et qui en avaient été punis en étant pris au mot.

Si bien renseigné, édifié, aiguillonné de Paris, La Forest, à Madrid, s'active au milieu des lenteurs. Les conférences avec le Roi sont multipliées : le 16 janvier (trois heures d'horloge) , le 20 janvier, le 8 février (trois heures encore), les 10, 12, 26 février, les 3, 7, 29 mars, sans compter les occasions publiques où le souverain entretient et écoute toujours l'ambassadeur. Joseph a déclaré ne pouvoir jamais souscrire au démembrement de l'Espagne; son parti est pris, il rentrera dans la vie privée. La conversation du 8 février, qui prit un tour dramatique, devait modifier ses assurances.

Quand je suis entré, raconte l'ambassadeur dans une dépêche qui a conservé la chaleur de la vie, le Roi poursuivait une conversation fort animée avec M. O'Farrill, qui s'est retiré aussitôt. Le Roi m'a demandé si j'avais reçu les communications de Paris, comme M. de

Santa Fé l'en avait prévenu. Je lui ai répondu affirmativement, et il remit à en causer après le diner. Mais l'émotion qu'il s'efforçait de comprimer l'emportait, et lorsque l'on annonça qu'il était servi, au lieu de passer à table, il me conduisit dans un salon voisin, où deux heures s'écoulèrent avant qu'il se rappelât le diner. La première heure a véritablement été cruelle pour moi. J'ai vu avec une douleur extrême que le Roi n'était point maître de ce qu'il disait. Il avait oublié complètement qu'il parlait devant l'ambassadeur de l'Empereur. Son imagination s'est promenée sur tous les griefs dont il croit avoir à se plaindre. Il a énuméré avec une indignation prolongée les humiliations qu'il recevait des généraux. Il a prétendu qu'il avait été réduit à se rendre par famine. Il a rapporté les faits à la politique de l'Empereur, qui a voulu le forcer à quitter l'Espagne et qui, actuellement, lui en dicte la formalité. Je supprime ces détails, qui n'appartiennent pas à la raison du Roi; il croyait évidemment que j'étais chargé de régler avec lui les arrangements de son abdication.

Il marchait à grands pas dans son cabinet, lançant, à l'aller et au retour, des apostrophes à son auditeur immobile. Et dans un élan : « l'Empereur! Sait-il bien à quel point il me maltraite? Il me poursuit de sa haine, qu'il craigne de me revoir! » — « Sire! Vous vous jetteriez dans ses bras! » — La banalité même de la réplique l'a rendue victorieuse, la promenade du prince s'arrêta ; et dans un silence subit, La Forest put déduire les mérites, les vertus, la tendresse de Napoléon. — h Ne me trompez-vous pas? Si la politique divise mon frère et moi je veux croire que nos cœurs au moins sont d'accord. Oui, je me jetterais dans ses bras et je veux m'y jeter s'il me les ouvre, en effet. »

«En battant en retraite il fut au-dessus de tout éloge », c'est l'appréciation de La Forest; il repoussa l'idée d'un départ, « triomphant de ses goûts philosophiques » pour restera son poste; « dévoué au système du chef de la dynastie » il conformerait entièrement ses désirs aux siens, inquiet seulement de savoir comment régner. Et sa voix blanche

exprimait sa défaite; ses yeux, fixés au sol, son abattement; il n'eût point osé les porter sur l'ambassadeur pour rencontrer son regard discrètement ironique, moins encore les lever sur le plafond de cette salle où le pinceau de Mengs avait retracé pour les rois d'Espagne « le triomphe d'Hercule » . La détente saisit Joseph à l'improviste, il s'affaissa dans un fauteuil; et La Forest, ayant défini « la nature de la couronne que son auguste frère avait posée sur sa tête » , estima gagnée la bataille et conclue heureusement « la grande affaire du jour(l).»

Vingt-quatre heures après, La Forest revient à la charge et confirme sa victoire. Le 12 février, nouvelle audience, nouveau combat, ce n'est plus une défaite, c'est une débâcle. Après avoir soulagé son cœur sur des griefs secondaires, selon sa coutume, Joseph remit une réponse écrite à l'ambassadeur, qui l'estima trop réservée. « Plus le Roi a daigné prendre la peine de me persuader que tout le nécessaire était dans le papier qu'il m'avait lu, plus j'ai eu le malheur d'être à mon tour en défiance, » dit La Forest, prévenant qu'il allait ajouter « quelques demi-phrases qui y donneraient de la couleur » . Et il se retira, persuadé, non sans raison, « qu'il avait avancé le dénouement dont il appartenait désormais à l'Empereur de juger » .

Le Roi admet tout", accepte tout, accuse son manque d'esprit politique, confesse sa faiblesse de caractère; donc que 1 Empereur tranche pour lui : faut-il rester ou faut-il partir? Dans le premier cas, qu'on lui accorde quelques

(1) Dépêche chiffrée de La Forest, 9 février 1811. — Le Roi affectait la désinvolture en écrivant à la Reine : « Ma chère amie, j'ai vu un moment l'ambassadeur de France avant-hier, je compte le revoir aujourd'hui. Il avait à peu près à me dire, avec plus de ménagement, les mêmes choses que t'a dites M. de Champagny ; j'ai répondu comme tu as répondu. » — Mémoires du roi Joseph, t. VII, p. 455. Cependant, il promettait de remettre à l'Empereur sa « signature en blanc » .

secours pécuniaires. Il ne demeurera à Madrid que pour faciliter plus tard l'avènement d'un des fils de l'Empereur... Ses paroles sont à retenir :

Il ne faut donner aucune attention à tout ce qui m'échappe dans la colère; pour peu que ceux qui m'entendent dans le moment où je suis hors de moi puissent m'entendre lorsque j'ai repris du calme, ils s'aperçoivent que j'ai proféré les sentiments dont je suis le plus éloigné. Par exemple, on me croirait parfois invétéré (sic) contre mon frère; le fait est que mon cœur est pour lui ce qu'il a été dès nos premières années; je ne puis résister à quelques paroles affectueuses de sa part; j'ai jeté les hauts cris; j'ai menacé; tout cela n'est qu'un mélange de la conduite que je me suis tracée pour capter les Espagnols et des dépits que j'ai éprouvés en différentes occasions. Dans la réalité, si j'avais été mis une seule fois à l'épreuve, on aurait vu que j'avais trop de hon sens pour faire un seul faux pas. J'ai souvent parlé de m'en aller; j'ai dit que j'irais ici, que j'irais là, que je prendrais les résolutions les plus subites. Pure faiblesse du cœur humain.

Ce n'est pas lui qui fera des scènes de famille, mais il ne voudrait pas « assister à son enterrement « , et il doit « penser à sa mémoire parmi les Espagnols ». — Il ne parle pas à l'improviste, il a rédigé une longue note et nous y lisons ces passages :

Je suis peiné que l'Empereur ait cru nécessaire d'employer des formes diplomatiques avec moi et même avec la Reine. Je m'entendrai avec mon frère ou pour mieux dire, je lui porterai moi-même mon blanc-seing; je m'abandonne entièrement à sa justice et à ses sentiments paternels pour ma famille. Ainsi, point de négociation particulière. Je rétrocède, dès ce moment, à l'Empereur, tous les droits qu'il m'a transmis sur l'Espagne, si son ambassadeur juge que je puisse partir demain pour Mortefontaine, et s'il est autorisé à croire que l'Empereur verra ce parti sans déplaisir.

Je jure que je ne lui donnerai pas le plus léger sujet d'humeur; au contraire, je m'efforcerai de contribuer, pour ma part, aux douceurs qu'un grand souverain, chargé du soin de tant d'Etats, aime à trouver dans sa famille.

Si l'Empereur envisage que je n'ai pas et n'aurai jamais de fils, que je peux concourir à aplanir (sic) le trône espagnol pour un de ses fils, et que, par conséquent, il est dans l'intérêt de sa descendance que j'administre ce trône, c'est encore sa volonté qui sera tout pour moi. Il peut être sûr que ses fils me seront chers. Je fixerai les regards des Espagnols vers celui qui devra régner sur eux. Je remplirai tous mes devoirs envers celui qui devra régner en France, si le malheur des circonstances voulait que ce prince eût, avant l'â^e de sa majorité, besoin d'un oncle que l'expérience aurait mûri. Il n'y aurait aucune pudeur à montrer aux Espagnols que je suis tout pour la France et rien pour eux. Ce ne serait pas la manière de les attacher à la dynastie. L'honneur de l'Empereur est, à cet égard même, confondu avec le mien (1).

Malgré tant d'assurances, il proteste à la Reine qu'il va se cantonner dans sa capitale avec ses seules troupes, après avoir reçu de France le subside mensuel d'un million ; il trouverait le reste dans «son activité et les ressources de son esprit » . Si l'Empereur voulait seulement lui donner deux ou trois bons régiments et des troupes étrangères, ou encore les soldats de l'armée du Midi, il assurerait la tranquillité de tout le pays; ce n'est pas qu'il ne sache que «toute gloire mililaire s'éclipse devant celle de l'Empereur, et qu'il ne croit meilleur pour lui-même d'aspirer à celle d'un habile administrateur» . Ce dernier mérite, néanmoins, il le poursuit mollement :

(1) L'importance de cette conversation « écrite » du roi Joseph n'échappera à personne. Dans ses Mémoires (t. VII, p. 430), il est infiniment moins explicite : L'idée qu'en se retirant il contrarierait son frère «qu'il aimait par-dessus tout, dont il était le plus grand admirateur ■ , le retint encore une fois II eut avec M. de La Forest un entretien à la suite duquel il envoya à Napoléon une note dans laquelle, sans se prononcer définitivement, il disait que ce qui lui conviendrait le mieux, à lui, était «la renonciation aux affaires politiques. » Et voici ce qu'il disait dans sa correspondance : « Ma chère amie, j'ai eu plusieurs entretiens avec M. de La Forest, qui m'a dit avec plus de ménagement les mêmes choses qu'on t'a dites. J'ai répondu comme tu as répondu, que j'avais été autorisé à croire qu'on désirait mon départ, puisqu'on rendait mon existence impossible ici; si on désire que je reste, je suis prêt; si on désire que je parte, je suis encore prêt... » — (A la reine Julie, Madrid, 14 février 1811.)

il consigne impitoyablement les ministres à la porte de son cabinet; il laisse languir les affaires « de dépit de ne pouvoir trancher le nœud gordien », quoique La Forest le supplie « d'ajouter à ses talents la force du caractère et du travail (1) ».

Les doléances recommencent le 26 février; dans une velléité suprême, il parle de reprendre le commandement des armées. Le zèle de La Forest sent qu'il faut porter un coup décisif. Il demande une audience.

Elle prit toute l'après-midi du 29 mars. Cependant, cette fois-ci, c'est l'ambassadeur qui devra reculer. Il trouva le Roi malade, « moins dans la poitrine que dans l'imagination » , pâle, mais résolu à aller lui-même exposer à l'Empereur l'état de ses affaires. Il cherchait seulement la meilleure couleur à donner à ce voyage en France; et il parlait, parlait, sans permettre une interruption. Les motifs abondaient : sa santé, éclairer l'Empereur, connaître ses intentions, chercher avec lui les remèdes. « Ce sont des cordes délicates qui demandent à être touchées entre son frère et lui uniquement. » Et montrant l'imbroglio des affaires militaires dans la péninsule, il concluait toujours : la solution est à Paris. Il abondait en protestations de dévouement, d'absolue résignation

Il fera absolument tout ce que l'Empereur prendra la peine de lui tracer, il reviendra retrempé, réhabilité, revêtu, aux yeux des Espagnols et des autorités militaires, de la considération qu'il n'a plus.

Et cela était nécessaire. Qu'était-il en ce moment? La fable de l'armée française.

Il avait l'air d'un courtisan disgracié auquel tout le monde tourne le dos ; les Espagnols ne lui savent même aucun gré d'être

(1) Dépêche du 27 février 1811.

entré dans leurs passions. A son retour à Madrid, après le séjour le plus court à Paris, il sera pour tout le monde un homme nouveau, le dépositaire des pensées du grand homme (1).

La Forest conteste doucement, conseille la prudence, soulève l'objection de la surprise et du mécontentement de l'Empereur. Joseph laisse alors entendre que les nouvelles envoyées par Julie ne donnent point cette note et que ses dernières lettres permettent de croire que, si l'Empereur n'autorise pas explicitement sa visite, il y donnera le consentement du silence. Et toujours l'homme des petites raisons dans les grandes aventures, il déclare que le Trésor possède encore un peu d'argent pour les frais de son voyage, demain il n'en aura plus. — En avisé diplomate, La Forest glisse dans ses dépêches la phrase dont il aperçoit déjà l'horizon politique tout illuminé : « Les affaires n'iront bien que lorsque l'Empereur aura ceint la couronne d'Espagne, comme celle d'Italie. »

Une sorte de détente s'est établie.

Il n'y a que les finances qu'on ne puisse d'un mot remettre sur pied. On vend les vases de la chapelle royale pour payer le pain des troupes (2), on supprime par économie la réception du nouvel an et le dîner de gala; pas de réjouissances au carnaval; à la Saint-Joseph, ni spectacle ni revue; simplement une corrida, parce que cela ne coûte qu'aux spectateurs qui payent leur billet, et une promotion de 181 chevaliers, parce que cela coûte moins encore. Joseph se traîne dans sa mélancolie. Une éclaircie se fait sous les nuages pour la naissance du roi de Rome. Il faut bien fêter l'arrivée du général Defrance (3), porteur de cette grande nouvelle et

(1) Dépêches de La Forest, 29 et 30 mars 1811.

(2) Lettre de Joseph à Berthier, 9 mars 1811. — A. F., IV, 1627, 2e dossier.

(3) Antoine Défiance (1771-1835), sous-lieutenant en 1792, colonel au 12e chasseurs à cheval, général de brigade (1799), de division (1811), écuyer

chargé d'offrir à Joseph la lettre affectueuse qui le prie d'être un des parrains de son neveu.

Dans son cadre grandiose la Cour d'Espagne, même mal argentée, est toujours prête aux pompes des cérémonies. A travers la haie des hallebardiers, La Forest et Defrance sont conduits par le marquis de Saint-Adrien et le duc de Campo- Alange. La lettre autographe est remise suivant toutes les règles de l'étiquette entre les mains du Roi, qui donne audience secrète à l'envoyé. Ce dernier accomplit chez les personnages du gouvernement ses nombreuses visites; elles lui sont rendues avec « une hâtive ponctualité » . Le 14 avril, des salves d'artillerie annoncent les fêtes. Le prince en prend prétexte pour décorer de la Toison d'Or l'amiral Massaredo, et du cordon d'Espagne le comte de Saint-Anastase. Puis ce sont les grandes entrées, le corps diplomatique, la messe pontificale et le Te Deum, la parade de la Garde royale, les Toros, le défilé au Prado, la promenade à Las Delicias, un dîner de soixante couverts, le bal à VArmeria, l'illumination des monuments publics et des balcons des fonctionnaires; « les particuliers sont plus réservés « . — Et néanmoins, pour la première fois, le peuple de Madrid se taisait devant la fortune de Napoléon, « il croyait voir une faveur marquée du ciel, un décret de la Providence, et se résignait à subir le joug d'un homme qu'Elle paraissait protéger si visiblement (1). »

L'ambassadeur de l'Empereur devait manifester aux yeux

de l'Empereur (1804), comte de l'Empire (1808), inspecteur de cavalerie et écuyer du roi Louis XVIII (1814).

(1) Mioï de MÉlito, Mémoires, t. III, p. 215.

Joseph de Maistre exprime la même pensée quand il écrit au roi Victor Emmanuel (26 février 1810) : « Cet homme miraculeux devant qui la fortune de César disparait, finit par épouser la fille de l'Empereur d'Autriche! La chose étant décidée, je n'ai rien à dire, et même je crois devoir dorénavant changer de style en m'exprimant sur le compte de ce personnage qui doit être à présent traité comme un autre souverain. »

de toute l'Espagne la splendeur de la fortune impériale, et ne pas « prêter à une comparaison défavorable avec les fêtes que l'ancienne Cour de France fit donner à Madrid lors de la naissance du Dauphin » . La Forest paraît avoir satisfait à ces prescriptions, et nul ne dira comme lui le succès de ses efforts de trois journées.

Je me suis procuré pour quelques jours tout ce qui devait donner à T hôtel de l'ambassade 1 apparence de la magnificence ; le 20, j'ai eu un dîner de cent couverts... Une musique choisie a contribué à la gaieté; et au bruit des fanfares ont été portées les santés de LL. MM. Entre les écussons des armes de France et d'Italie (1), un transparent, peint par un habile artiste, représentait un paysage riant terminé par des collines, derrière lesquelles s'élevait un soleil naissant; au bas ces mots : Sprs altéra Romae.

Le 21, concert :

Toutes les dames présentées à la Cour et toutes les femmes des fonctionnaires publics y étaient invitées avec leurs époux ou parents.

Un beau feu d'artifice a été tiré au fond de la place. Parmi les pièces qui le composaient, une gloire s'est élevée majestueusement, portant pour devise : V aiglon suivra le vol de l'aigle; et sur le frontispice d'un temple du Soleil, on lisait : Ardens evehit ad sidéra virtu f

Le 22 était le jour du bal. Tout le tour de la place a brillé en même temps d'un double cordon de lampions qui renfermait quarantedeux arbres de feu. Au fond était un orchestre qui invitait à danser la foule qui s'y portait, et au milieu un pavillon était dressé, où du vin était distribué à tous ceux qui se présentaient. Cette attention a singulièrement fait plaisir au peuple.

Le Koi a surpris très agréablement tout le monde en paraissant subitement vers les dix heures et demie, et a bien voulu rester jusqu'à onze heures et demie, se promenant dans les salons et revenant deux fois dans celui du bal, sans vouloir s'asseoir sur le fauteuil qui lui était destiné. Après son départ, la danse s'est soutenue avec vivacité jusqu'à deux heures (2).

(1) L'Italie, à cause du roi de Rome.

'2) Dépêche du 23 avril 1811.

Et l'on ne quitta, au petit jour, les salons illuminés que pour aller saluer au passage la voiture du Roi.

En effet, Joseph allait en France. L'occasion du baptême du roi de Rome lui fournissait le prétexte; les lettres de la Reine paraissaient l'y encourager, il le disait du moins. Il n'avait pu arracher au général Defrance le moindre mot, cependant, l'autorisant à tirer une conclusion favorable pour un départ; consulté, Almenara donnait « une couleur sinistre à une démarche qui ne paraissait pas formellement consentie par l'Empereur » ; La Forest gardait un silence « peu approbateur». Par contre, le prince se montrait gai, animé, ne se « souvenant plus qu'il se croyait malade » . Il laisse de brèves instructions à Santa-Fé, aux généraux Merlin et Belliard, accorde à La Forest un « demi-quart d'heure » dans ses appar tements et, tout aussitôt que le général Defrance a quille Madrid, (le 22, à cinq heures du matin), à huit heures, le 24, Joseph prend la même route. La Gazette annonce : « Selon toutes les apparences, l'absence de S. M. ne sera pas longue. » Personne ne croit à cette hypothèse et chacun dit que Joseph ne reviendra pas. Cependant on prend la chose avec une indifférence assez méprisante; il n'y a dans la ville ni attroupements ni groupes.

J'ai vu partir Charles IV et Ferdinand, dit La Forest, on s'est affligé, inquiété, rassemblé sur les places au sujet du second; on s'est réjoui, au sujet du premier. Il y a eu, au contraire, le calme le plus absolu tous ces jours-ci.

Les gens avisés se permettent seulement une déduction assez forte : l'ambassadeur serait-il resté si le Roi ne devait pas effectivement revenir? Mais les irréductibles, jamais à court de réponse, prétendent que La Forest « va faire aussi ses paquets » .

Le Roi est donc parti, avec trois ministres (O'Farrill, Urquijo, Gampo-Alange), et quelques personnes choisies. « Je ne pouvais, dit Tune d'elles, — c'est Miot de Mélito — me former aucune idée précise de ce que nous allions faire à Paris, ni de ce que nous allions devenir. » Le long delà route, Joseph semble en vérité vouloir brûler ses vaisseaux, et comme le poltron en traversant un bois, le soir, siffle pour se donner du courage, à la veille d'affronter son frère, il se met à proclamer les désirs secrets de son cœur. A Valladolid, il lui prend fantaisie de prononcer un discours sur son retour prochain, l'intégrité du royaume, critiquant les gouvernements militaires, annonçant des Gortès : « Je jure par mon honneur et par l'Éternel que je reviendrai faire le bonheur des Espagnols (1). »

A peine le cortège avait-il traversé la frontière, qu'entre Bayonne et Dax, il fut atteint par un courrier du prince de Neuchatel, prescrivant, au nom de l'Empereur, de ne pas quitter l'Espagne. Trop tard! « Cette lettre ne ht qu'accélérer le voyage (2). » Une fois à Paris (15 mai), le frère de Napoléon ne pouvait être écarté. L'entrevue eut lieu à Rambouillet le lendemain : elle fut embarrassée et, dit-on, orageuse, mais il n'y avait pas de témoin pour en rapporter les propos. Seulement, les lettres antérieures de Joseph à Berthier nous donnent les termes de la pensée qu'il voulait exprimer à son frère : « Il y a assez d'hommes en Espagne,

(1) Vol. 686, fol. 69.

(2) Mémoires du roi Joseph, t. VII, p. 432.

c'est de l'argent et de la fixité qu'il nous faut (1). » La visite ne se prolongea pas outre mesure, car, à six heures, le Roi reprenait ses voitures et rentrait, songeur, souper à Paris.

Tantôt boudeur et tantôt exigeant, Joseph vécut, soit au Luxembourg, soit à Mortefontaine. Il donna une fois audience, solennellement et par ordre, aux grands corps de l'État, mais les compliments sont froids dans sa position équivoque. Il est heureux de revoir ses filles, reprenant avec sa femme, en de longues causeries, leurs projets d'avenir, multipliant leurs remarques jalouses et mécontentes, allant saluer sa vieille n ère, Mater reguni, plus impressionnée qu'éblouie par l'apogée de leur famille. Joseph voyait ses illusions s'amoindrir, ses espérances s'éteindre, grandir ses impatiences, se justifier ses inquiétudes. Par une coïncidence tout au moins peu flatteuse pour sa personne, il se trouve que Napoléon part en voyage avec Marie-Louise ; ils passent deux semaines à visiter la Normandie.

Dépité de cette absence pendant sa présence, Joseph relisait avec mélancolie la lettre d'invitation qui lui promettait en France un accueil plus chaleureux :

Mon frère, vous connaissez mon amitié dont je me suis plu dans tous les temps à vous donner des preuves; j'espère que vous serez sensible à celle que je vous offre aujourd'hui dans une circonstance qui est d'un si grand intérêt pour ma famille comme pour mon peuple, en vous engageant à être le parrain du roi de Rome. L'Impératrice, ma très chère épouse, désire comme moi ce témoignage de votre amitié fraternelle. Un lien de plus vous attachera au prince votre neveu. Ce lien resserrera ceux qui nous unissent, et ajoutera encore à mes sentiments pour vous, dont j'aime surtout en ce moment à vous renouveler les sincères assurances.

Entre les mains de l'Empereur, le Roi avait laissé des Notes (2) sur ses désirs : il se réservait dans la péninsule le

(1) Lettre à Berthier. Dax, 10 r-,ai 1810.

(2) Insérées dans ses Mémoires, t. VIII, p. 15.

commandement des armées et la perception des impôts. Mais l'Empereur ne tient pas beaucoup à revoir son frère, puisqu'il écrit : « Le roi d'Espagne peut partir quand il le jugera à propos, sans attendre mon retour, il en est le maitre (1). » Il se contente de lui faire porter ses Instructions par Berthier, à qui il demande un » rapport » . La commission est faite scrupuleusement et le mandataire en rend compte avec une égale fidélité (2) :

Grosbois, le 2 juin 1811.

Sire,

Je me suis rendu à Mortefontaine, où j'ai eu l'honneur de remettre au roi d'Espagne la lettre que Votre Majesté m'a ordonné de lui écrire dans les mêmes termes que la dépêche de Votre Majesté. — Le Roi, après avoir lu attentivement cette lettre, m'a répondu que son désir était de faire tout ce qui convenait à Votre Majesté; qu'il était prêt à partir, prêt à rentrer en Espagne, avec les moyens de faire un mouvement favorable dans l'opinion... (3)

Il a bien ajouté quelques observations de détail qui ne peuvent rien enlever aux précisions impériales : or voici ce qu'on lui accorde : la justice sera rendue, les impôts seront perçus au nom du Roi, qui sera à la tête de l'armée du Centre, mais pour les armées du Nord, d'Aragon et du Midi, elles demeureront sous les ordres des maréchaux français; des préséances, il les aura, mais le commandement général, c'est impossible, on lui laisse entendre qu'il en est incapable; par ailleurs « c'est à lui, a dit l'Empereur, que je m'en prendrai si les officiers de son armée ne sont pas contenus dans la discipline convenable » . Joseph parait s'incliner; le lendemain il est plus explicite : « Ayant beaucoup médité sur les conversations que j'ai eues avec Votre Altesse aujourd'hui... » (4),

(1) A Berthier. — Caen, 27 mai 1811.

(2) Archives des Affaires étratigères. Vol. 686, fol. 157.

(3) Archives de la guerre. Armée d'Espagne, 2 juin 1811.

(4) Au prince de Neuchatel. Mortefontaine, 2 juin 1811. — Mémoires, VIII, p. 22.

L'ULTIMATUM DE L'EMFEKEUB 307

et il essaye de regagner un peu de terrain par des délours. Le surlendemain il paraît fort pressé de prendre congé.

Il eut la joie très mitigée de figurer aux fêtes du baptême de son neveu, dans le costume de satin blanc, brodé d'or, réservé aux seuls « membres de la famille impériale appelés à l'hérédité du trône » . Il était à Notre-Dame à la droite de Madame Mère (la marraine), comme Julie à la gaviche de l'Impératrice; il vit Napoléon soulever son fils dans ses bras, et le présenter

Inondé des rayons de sa fauve prunelle

à l'assistance électrisée, éclatant en applaudissements. Mais il n'alla point aux fonts baptismaux, parce qu'il eût fallu céder le pas au grand duc de Wurtzbourg, représentant l'Empereur d'Autriche, le parrain. Le soir on ne le vit pas non plus à la fête de l'Hôtel de Ville, et ce n'est point un oubli involontaire qui fit omettre son nom sur la liste des présents (ils dépassèrent un million) offerts pour le baptême du roi de Rome.

Sa qualité de roi d'Espagne parut effacée autant qu'il se pouvait faire, jusqu'à l'obliger à remplacer autour de lui, dans les cérémonies publiques, les personnes amenées de Madrid, par ses anciens serviteurs aux jours où il était « prince français « . (1) L'Empereur se montrait assez mal gracieux à leur endroit, et pour les Français qui portent la cocarde espagnole il affecte de les regarder tout bonnement comme des transfuges. Celte lettre, qui ne figure pas dans sa « Correspondance », dit assez son sentiment :

Allez voir le roi d'Espagne pour lui parler de la dernière audience diplomatique et de l'indécence avec laquelle se sont comportés plusieurs Français portant la cocarde espagnole. Vous lai direz qu'ils

(1) Le comte de Jaucourt et Stanislas de Girardin suppléèrent par ordre aux fonctions de chambellan et d'écuyer.

sont entrés en forçant la consigne; heureusement je ne les ai pas vus à l'audience, je les aurais fait chasser. Que Glary, Miot, Expert, Tascher, et les autres Français partent demain pour Bayonne; je ne puis m'accoutumer à voir des Français venir faire de l'embarras à Paris sous le costume étranger. Je ne vois pas quelle nécessité il y avait à ce que le Roi amenât ce tas de gens avec lui (l).

Deux conversations fugitives à Saint-Cloud ne paraissent pas avoir préparé de solution plus encourageante. Qui peut savoir le secret de ces appartés? Les temps sont passés, où Joseph, dans les discussions fraternelles, à bout d'arguments, osait lancer l'encrier à la tête du Premier Consul. Aujourd'hui, ramené par la main du dompteur, sous le filet qui le paralyse, dans cet air comprimé de courtisanerie qui l'enveloppe, il sent s'évanouir le souffle de la résistance. A-t-il un bras à soulever le poids sous lequel l'Europe est aplatie? L'éloignement, la couronne des vieux rois d'Espagne, l'entouraient là bas d'un dernier prestige; ici, il n'a plus qu'à faire comme Pascal et à compter le nombre des laquais. Il se sera donc perdu en récriminations larmoyantes, étalant la pénurie de son trésor, et les concussions des « Gouverneurs » , deux vérités auxquelles son auditeur veut être indifférent ou sourd. L'Empereur aura peu parlé pour avoir moins l'occasion de promettre, et même ce qu'il promet par parole il ne veut pas l'écrire. Leur embarras commun tourne au profit de la volonté la plus forte, réfléchie, et déjà fixée.

Napoléon fit remettre à son frère, sur la caisse de service, un million, somme qui « serait régularisée plus tard » ; il accorda d'en fournir mensuellement autant, pour la solde de u l'armée du Centre » ; mais l'indépendance politique, la lieutenance générale, décidément il ne le voulut pas.

Le roi d'Espagne regagna son royaume (le soir du 15 juin)

(1) L'Empereur au prinee de Neuchatel, il juin 1811. A. F., IV, 591. — Lecestre, Lettres inédites de Napoléon I", t. II, p. 137. — Voir Miot de MÉlito, Mémoires, t. III, p. 228.

attendu, disait-il, — et il le croyait peut-être, — « comme un messie » (1). Fort mélancolique et même hésitant, car il ne se sentait pas « investi de tous les moyens propres à attirer la nation » , il demeura quatre jours avant de franchir la frontière, à Bayonne, dans ce petit château de Marrac « où Sa Majesté Impériale avait bien voulu lui donner la permission de descendre » , et qui aurait pu lui fournir des leçons ad hominem sur la façon dont on peut tromper les princes, — si les murs avaient parlé (2).

De plus loin une voix se fit entendre. Napoléon ouvrait le Corps Législatif (16 juin) :

Messieurs les députés, disait-il, j'ai accordé au roi d'Espagne tout ce qui était nécessaire et propre à réunir les intérêts et l'esprit des différents peuples de ses provinces. Depuis 1809, la plupart des places fortes d'Espagne ont été prises après des sièges mémorables. Les insurgés ont été battus dans un grand nombre de batailles rangées. L Angleterre a compris que cette guerre tournait à sa fin et que les intrigues et l'or n'étaient plus suffisants désormais pour la nourrir D'auxiliaire elle est devenue partie principale. Tout ce qu'elle a do troupes de ligne a été envoyé dans la péninsule : l'Angleterre, l'Ecosse l'Irlande sont dégarnies... Celte lutte contre Carthage qui paraissait devoir se décider sur les champs de bataille de l'Océan ou au delà des mers le sera donc désormais dans les plaines des Espagnes. Lorsque l'Angleterre sera épuisée, qu'elle aura enfin ressenti les maux qu'avec tant de cruauté elle verse depuis vingt ans sur le continent, que la moitié de ses familles sera couverte du voile funèbre, un coup de tonnerre mettra fin aux affaires de la péninsule, aux destins de ses armées et vengera l'Europe et l'Asie en terminant cette seconde guerre punique.

C'étaient là des mots, dont la réalisation possible ne présageait même pas la fin prochaine des malheurs. Le coup de tonnerre annoncé ne devait jamais retentir. Dans le fait, le Roi était laissé à ses propres moyens. Mais après un mois de

(1) Lettre à Berthier. Mortcfontaine, 2 juin 1811.

(â) L'Espagne et Napoléon. 1. Première partie, chap. vi.

contrainte (1), il lui parut agréable d'aller respirer un certain air d'indépendance dans un palais où le premier rôle lui était dévolu. Son entourage, sorti de l'antre du lion, se sent plus à l'aise à fouler la terre natale; O'Farrill écrit à ses amis que le succès du voyage est complet, et ceux-ci se montrent enchantés d'apprendre que le Roi n'est pas suivi de ces sénateurs, conseillers d'Etat et administrateurs français dont on leur avait fait peur (2). Joseph aussi manifestait sa quiétude par son langage : à Vittoria n il parla d'abondance près d'une heure dans un discours plein d'énergie, de vérité et de sensibilité (3). n A Burgos il prononça en espagnol une harangue improvisée, menaçant de « remplacer le haut clergé par les pauvres et bons pasteurs. (4) » On connaît cette phraséologie du vicaire savoyard empruntée à Rousseau.

Le retour à Madrid (15 juillet) fut aussi pompeux que le permettaient les circonstances. De fait, beaucoup avaient cru à un départ définitif, et nul n'imaginait que la rencontre des deux frères n'ait" pu produire, puisqu'il y avait retour, quelque heureuse entente. Les ministres qui sentaient raffermie une autorité bien chancelante pendant l'absence du monarque, préparèrent une joie officielle. A la porte Saint-

(1) Il était surveillé de près, même par delà la frontière. « Vous aurez soin de me rendre compte journellement de ce qui sera fait pendant le séjour du Roi, afin que j'en informe l'Empereur », écrivait Berthier aux généraux français. — Archives de la guerre, 17 juin 1811.

(2) Dépêche de La Forest, G juillet 1811.

(3) Général Thouvenot à Berthier, 2 juillet 1811. — Archives de la guerre. (4 Général Dorsenne à Berthier, G juillet 1811. — Id.

Vincent le Roi trouva un arc de triomphe, où on le régala d'un concert militaire, et le duc de Santa-Fé, chef du gouvernement intérimaire, offrit un grand repas, faisant l'avance d'une dépense que le Trésor ne pouvait plus solder. Au jour solennel du 15 août, que l'on nommait maintenant la Saint-Napoléon, les réjouissances se renouvelèrent : corrida, feu d'artifice au dehors, concert et gala au palais; à minuit, le souper fut annoncé, le Roi s'assit avec quatre-vingt dames à une table magnifique de quatre-vingt-un couverts; il n'y eut qu'une voix sur la beauté de la fête : seul le ministre des Finances soupirait. Ce soir-là, La Forest pouvait prendre utilement des Notes, que de Paris il était chargé de recueillir « sur les principaux personnages de la cour. (1) »

Cependant la canicule était accablante, la santé de Joseph médiocre, les nouvelles de l'armée incertaines; les Madrilènes se montraient revêches, les ministres inquiets, l'ambassadeur embarrassé, il demandait un congé. On avait cru que le Roi rapportait de l'argent de France (2) ; sa cassette parut à sec, aussi bien que celle de l'Etat; la déception se manifesta sans contrainte. Quand enfin arriva le premier envoi métallique (30 août), le million annoncé était mangé à l'avance. La détresse s'accentuait au milieu dune extrême confusion; chacun tirait à soi les derniers épis de la gerbe. Le maréchal Marmont, de son autorité personnelle, imposait de 400 millions de réaux la ville de Tolède, au moment où le Roi y envoyait un percepteur. L'auditeur Frochot arrivait à Madrid devant procéder à une vente, coûte que coûte, de biens nationaux pour la valeur de 20 millions. Les fonctionnaires ne s'étonnaient plus du relard de leurs appointements, mais ils en sentaient, après dix-huit mois de mécompte, cruellement

(1) Dépêche chiffrée, 15 août 1811.

(2) A Paris, son beau-frère Clary lui avait prêté 1300 000 francs, garantis par Mortefontaine.

l'absence. On a taxé et surtaxé les cartes à jouer, le tabac, les huiles; et les loyers de maisons paient 15 pour 100, ce qui amène d'incessantes contestations. La pénurie se rendait plus criante par certaines prodigalités. Joseph distribuait encore à son entourage des billets à valoir sur les biens confisqués, et les traitements extraordinaires accordés aux officiers de l'armée du Centre contrastaient avec la solde mal payée de leurs troupes (1).

La banqueroute ne pouvait tarder, les dépenses reconnues du Trésor s'élevaient chaque mois à 12 millions et les recettes de Joseph en atteignaient bien péniblement quatre. Aux portes même de sa capitale, dans toute la province de Guadalajara, qui, vaille que vaille, reconnaît son autorité, il n'v a que vingt-trois communes dont on puisse tirer des ressources. C'est une surprise heureuse quand, à l'adjudication des quatre maisons de jeux de Madrid, une surenchère fait obtenir des soumissionnaires 500 000 réaux par mois, au lieu de 180 000; ce qui indique, en passant, les gains que les tenanciers réalisaient. La dépréciation des effets de la Dette publique est telle que, par prudence, la publication des cours de la Bourse est suspendue (2). Les moyens les plus invraisemblables de faire de l'argent étaient exploités. Un jour on s'avisa qu'en Amérique, de vieilles créances demeuraient dues au Trésor d'Espagne, et comme dans les colonies l'autorité de la Junte était seule reconnue, on songea à faire écrire aux débiteurs par Ferdinand, le prisonnier de Valençay- « Il alléguerait la conscience et 1 honneur de son nom. » Il conviendrait seulement que la lettre fût entièrement copiée de sa main, et qu'elle parvint par une voie qui parut secrète. Pour

1 Par moi», le gouverneur rie Madrid devait toucher en supplément 4 000 francs, le chef d ét:it-major 3 000, chaque général de division 1800, les brigadiers, les commissaires et les inspecteurs 1200, les colonels 750, les simples chefs de bataillon 400.

2 Dépêche du 6 décembre 1811.

cette « affaire délicate, difficile et rusée » , l'Empereur donnerait des ordres (1). On pense vraiment que ces gens aux abois sont devenus fous.

Le grand danger vient de la disette, et la récolte est nulle en effet; les campagnes sont désertées, saccagées par les troupes qui passent, par les bandes qui guerroient, il ne s'agit point de moissons dans des champs sans moissonneurs. Les laboureurs des environs de Madrid se sont réfugiés dans la ville, apportant les bouches de plus et du froment de moins. Les Anglais ne se bornent pas à donner de grands prix pour les grains que les paysans leur vendent, ils offrent des primes pour ceux que les paysans détruisent et ils paient chèrement les attelages qu'ils retiennent. Dans ces conditions, l'ordre de conduire les récoltes dans les greniers d'abondance de Madrid reste lettre morte. Le blé monte au quadruple de son prix ordinaire; le pain vaut dix réaux la livre; on fait usage des patates, jusque-là inconnues. A la porte des casernes, les soldats français distribuent quelques soupes, qu'acceptent les plus affamés, que refusent parfois les patriotes intransigeants. Joseph organise des secours plus réguliers, emmagasine pour éviter le pillage ce qui reste de farine et d'orge; il convoque au palais les curés des paroisses, les membres de la municipalité. On avise aux remèdes pressants, on quête, on mendie, et dans cette sollicitude, s'opère un certain contact entre son peuple et le Roi intrus (2). Gomme

(1) A. F., IV, 1627, 2' dossier.

(2) « Vers le mois de novembre, le pain devint si cher et si rare à Madrid que quantité de familles éprouvèrent des privations qui leur tirent craindre toutes les horreurs de la famine. Le Roi, informé de cette calamité, disposa de la moitié de sa liste civile pour faire acheter des grains à n'importe quel prix, afin de soulager les malheureux dont les souffrances devenaient si cruelles que, chaque nuit, il en périssait plusieurs d'inanition; il ordonna à son contrôleur de la bouche de faire fabriquer dans son palais du pain pour être distribué à des pauvres honteux, chez lesquels il en faisait porter par des serviteurs auxquels il était défendu de dire de quelle part cela venait. Dans cette disette

il parcourt les quartiers pauvres, beaucoup le voient de près pour la première fois, s'assurent qu'il n'est ni borgne, ni manchot, ni ivrogne, et plus d'un bourgeois, séduit par l'aménité de sa bonté, s'écrie comme le père de Mesonero Romanos : « Quel malheur que cet homme se nomme Bonaparte! » (1).

Le contre coup immédiat, c'est la désertion dans les régiments de Joseph; ces soldats d'aventure quittent un camp ou la ration fait défaut. Un exemple suffira : à la hauteur de Ségovie, l'escorte qui accompagne la correspondance de France, tourne casaque dès que les guérillas se présentent, les soixante soldats espagnols se joignent aux insurgés, assassinent leur officier, l'estafette, et enlèvent les quinze soldats français, leurs compagnons; tout cela est l'affaire d'un moment (2) .

On comprend que le Roi ait de bonnes raisons (peut-être aussi en avait-il de mauvaises) pour laisser la Reine en France. S'il a la velléité, un moment, de rappeler sa famille, parce qu'il « ne peut plus supporter l'horrible isolement où il est depuis six ans » (20 juillet), il écrit plus sincèrement : « ne viens pas encore, je serais exposé à me trouver ici avec toi et mes enfants, plus embarrassé encore que je ne le suis (31 août) ; je préfère te retrouver à Mortefontaine et que cette longue pièce s'achève, le plus tôt sera le mieux (24 septembre) ; je suis fâché que mes "enfants ne m'écrivent plus (19 octobre); ne venez que si l'Empereur donne les moyens d'existence convenable (17 novembre). »

Sa correspondance avec l'Empereur ou le major général

affreuse, où des gens de qualité ne furent pas exempts de la triste perspective do manquer du nécessaire à la vie, il périt dans Madrid plus de 1500 personnes de faim. On voyait dans les rues quantité de femmes voilées, qui se tenaient à leurs portes pour demander aux passants de quoi faire subsister leur famille. •> — Mémoires du général Bigarre, p. 289.

(1) Mcmorias de un Setenton.

(2) 18 octobre 1811.

L'ULTIMATUM DE L'EMPEREUR î 1 5

est une sollicitation instante et ininterrompue ; il demande de l'argent dès avant d avoir passe la frontière; les Anglais dépensent beaucoup et pavent tout 11 juillet . il attend le convoi. >• ce sera de 1 argent bien placé •• 17 juillet : il fait vendre vingt millions de biens nationaux (18 juillet : il fait front à l'orage 22 juillet' : des fonds, des fonds, qui n'arrivent pas (26 juillet : ■ la dévorante armée de Portugal ■ . épuise ses moyens 2S juillet : de l'argent et l'opinion changera 30 juillet : si 1 on pave exactement deux millions par mois, l'ordre se rétablira 1" août : ■ je suis ignorant des dispositions de l'Empereur, je suis aussi sans argent ■•

6 août ; un million de francs peut remplacer mille hommes des troupes françaises 10 août : ■ je le repète à Votre Altesse Sérénissime. il nous faut deux millions par mois •

13 août : depuis mon départ de Paris je n'ai reçu aucun secours en argent 17 août : dans six mois nous évacuerons 1 Espagne faute de vivres, car je suis sans argent, sans troupes, sans territoire 2't août : «je prie Votre Altesse de rappeler à 1 Empereur que j ai besoin de fonds • 27 août : le sixième convoi est arrive mais il n apporte de fonds que pour le mois de juillet 31 août : -je le dis avec regret mais je le dis avec vérité : les affaires vont mal, très mal en Espagne ••

5 septembre : je suis garde par des soldats qui ne sont pas paves - 14 septembre : sans pouvoir, sans argent, sans commandement, je ne puis plus soutenir cet étrange rôle pour lequel je ne suis pas fait - lb' septembre : il faut acquitter la promesse faite à Paris 21 septembre ; il ne nous arrive pas d'argent et nous sommes dans une grande misère

1 octobre : ■• Votre Altesse se rappelle que le prêt consenti par l'Empereur s'eleve à un million de francs par moi-

7 octobre : il v a un déficit de plus de deux millions et une année d'arrière 2Û octobre ; que les secours d'argent arrivent le plus tôt possible '8 novembre : nos besoins sont

grands, le métal manque (20 novembre) ; rappelez à l'Empereur nos besoins, ils sont extrêmes (7 décembre) ; si l'ambassadeur se tait, que fait-il donc au centre de l'Espagne? (10 décembre). »

Plus variée, la correspondance de l'Empereur est infiniment plus rare : il s'occupe de faire confectionner vingt mille paires de souliers pour l'armée du Portugal (Il juillet) ; d'élever des forts sur la Bidassoa (31 juillet) ; de faire venir des troupeaux de mérinos (1er août) ; il recommande pour réduire les brigands de jeter parmi eux la terreur et de les fusiller par centaines (6 août).

— Mais en somme il écrit peu, et son porte-plume, le prince de Neuchatel, n'est guère prolixe. Nous avons des instructions pour la concentration des troupes de chaque armée; pour réclamer des rapports militaires plus fréquents (19 novembre) ; préciser à Soult les opérations de l'armée du Midi (6 décembre) ; ce n'est en fin de compte qu'assez péniblement, le 6 octobre, que Napoléon donne des ordres pour le départ d'un convoi de fonds. Toujours soucieux de son principe : la guerre doit nourrir la guerre, il ne quitte pas l'espoir de retrouver les diamants de Charles IV qui manquent; on en ferait de l'argent. A La Forest il est prescrit de se mettre en campagne et d'entamer une recherche plus que délicate puisqu'elle porte le soupçon sur les plus hauts personnages. Pour ne pas sortir du sujet qui nous occupe en ce moment, disons qu'on ne trouva rien de ces fameux diamants ni à Paris ni à Naples, pas plus qu'à Madrid.

Au milieu de ces difficultés qui montent chaque jour comme la marée, Joseph se débat et a l'apparence de s'y noyer. Avec le duc de Raguse les rapports sont tendus parce que les deux armées veulent vivre sur le même territoire. Avec le duc de Dalmatie les lettres sont soupçonneuses, équivoques, pleines d'aigreur. L'Empereur a autorisé Jourdan à

revenir à Madrid (l); le maréchal, arrivé le 28 septembre, occupe le poste modeste de gouverneur. Le concours qu'il prêtera au Roi ne paraît pas sans réserves et ne promet pas d'être fort indépendant, car sa première démarche a été d'aller visiter La Forest, pour l'assurer que désormais il marchera toujours d'accord avec lui.

La Forest lui-même ne sera pas un appui parce que sa santé est mauvaise; coup sur coup (du 30 septembre au 10 octobre, du 19 octobre au 6 novembre) il lui faut cesser tout travail, l'ambassade est gérée par son secrétaire (2). La première fois il s'est alité en sortant d'une audience fort grave, où Joseph a exprimé ses plaintes et exposé ses désillusions. Le Roi en fait part moins confidentiellement à son Conseil, quand il lui avoue qu'après six mois d'espérances, il avait enfin la pénible conviction que son auguste frère n'ajoutait rien aux 500 000 francs par mois dont il avait aidé le Gouvernement espagnol depuis avril dernier; il éprouvait même le besoin de se justifier de l'empressement un peu naïf avec lequel, à son retour de Paris, il avait annoncé que le subside primitif était doublé et que sa personne ne coûterait plus rien au trésor public (3). Quand l'ambassadeur a repris ses forces, le Roi le fait encore appeler au Palais, et lui dit sa double déception de ne pas recevoir de Paris de réponses

(1) « Mon cousin, faites donner au maréchal Jourdan la somme nécessaire pour faire ses équipages et aller en Espagne où il peut être utile; qu'il s'y rende sans délai. » (L'Empereur au prince de Neuchatel, 17 juillet 1811.) Le maréchal Jourdan avait dû, faute d'escorte suffisante, séjourner le 18 août à Viltoria; il en repartait enfin le 1er septembre, était à Burgos le 7, à Valladolid le 10, où, pour les mêmes raisons, il devait attendre encore; ce n'est que le 28 septembre qu'il arrivait à Madrid et entrait en fonctions le lendemain. — Archives de la querre.

(2) Cyprien-Philibert Michault de Saint-Marc, attaché aux Affaires étrangères (1808), à l'ambassade de Berlin (1809), à celle de Madrid (1811-1812), secrétaire à Rio de Janeiro (1816), à la légation de Munich (1817), à Vienne (1819-1821).

(3) Dépêche du 20 décembre 1811.

satisfaisantes à ses lettres actuelles, et de voir oubliées les promesses anciennes, formulées pendant son séjour en France. Il se réfère surtout aux instructions que Berlhier lui avait portées le 2 juin, à Mortefontaine, et il leur donne une extension qu'elles n'avaient vraisemblablement pas (1).

Il déclare être non pas au bout de sa patience, mais à la limite extrême de ses besoins et que, pour obéir à la politique impériale dans le rôle quelle veut lui voir jouer sur le trône d'Espagne, il lui faut d'abord n'en pas être renversé; puis demandant à l'ambassadeur de recueillir toute son attention il lui donna lecture d'une déclaration qu'il devait transmettre intégralement à l'Empereur :

Ma présence ici n'est plus bonne à rien; je dis plus, elle est impossible. Je dois donc désirer de quitter Madrid et l'Espagne avant que le spectacle plu* prolongé de la misère publique et ses suites inévitables ne m'en chassent violemment.

J'ai écrit directement à Sa Majesté Impériale; j'ai écrit directement au prince de Neucbatel, pendant votre maladie; et je n'ai pas eu de réponse. Je dois croire que l'Empereur a pensé que c'était vous, Monsieur le comte, qui deviez être mon intermédiaire. Connaissant aussi bien que moi ma position, ayant la confiance de l'Empereur et mon estime, vous êtes plus propre qu'un autre à cette communication.

Mais il faut passer le temps qui me sépare de la réalisation de mes espérances, et c'est ce que je ne puis faire sans les secours qui m'ont été promis et qui ne m'ont pas été envoyés. Je ne me suis pas plaint de l'occupation, par l'armée de Portugal, des provinces d'Avila, Tolède, Estremadure, la Manche, ni de ces incursions dans

(i) Il est à noter que cette lettre du prince de Neuchatel, à laquelle le roi Joseph attachait une si grande importance et à laquelle il se réfère sans cesse, ne figure pas dans la correspondance politique insérée dans ses Mémoires. Elle est aux archives des Affaires étrangères, vol. 686, fol. 157. On en trouvera le texte intégral aux appendices du tome V de la Correspondance du comte de La Forest, avec les observations du Roi (Archives de la guerre. Armée d'Espagne, 2 juin 1811). Les premières observations de Joseph sont consignées dans ses Mémoires (t. VIII, p. 22).

L'ULTIMATUM DE L'EMPEREUR 3ifl

celle de Ségovie. J'ai, au contraire, épuisé les magasins de Madrid pour venir à son secours, je ne me plains de rien mais j'expose ma position. Je suis réduit à la province de Madrid. Il n'y a pas plus de talent capable de me tirer de là qu'il n'y a de matière imposable dans le peu de pays dont je dispose encore. Je ne négligerai certes rien ; mais à moins d'événements bien imprévus, rien ne peut me sauver de la cbute humiliante qui m'attend que les prompts secours pécuniaires que je demande encore à l'Empereur.

Or, mon Gouvernement s'éteint, par défaut d'aliments, et ma maison devra bientôt être fermée. N'eussé-je point d'autre chance à redouter de la misère publique et de ses conséquences, c'est plus déjà que je puis supporter. C'est sur vous à présent, Monsieur l'ambassadeur, que repose la responsabilité de confirmer ou d'infirmer les faits que j'invoque (1).

Gomme pour corroborer cette déclaration officielle, que La Forest écouta avec le respect de la bienséance, sensible d'ailleurs au ton du Roi, dont la voix émue a semblait donner à quelques passages un degré de force remarquable » , Joseph expédiait le même jour aux Tuileries le général d'Ornano, chargé également de la dépêche de l'ambassadeur et de lettres pour la reine Julie (2).

C'était à la veille de Noël, l'époque des souhaits de famille et des présents d'amitié, l'heure où les discussions s'apaisent, le Roi ne voulait pas l'oublier; ayant donc résume sa position dans un langage sec et précis : « L'armée du Portugal cerne Madrid au midi; la peste vers Murcie; l'insurrection vers l'Aragon » , il rentra par un respect méritoire du

(1) Dépêche de La Forest au duc de Bassano, 23 décembre 1811. — « J'ai parlé à M. de La Forest et l'ai chargé d'écrire ce qu'il voit par ses propres yeux, et ce qu'il devrait écrire sans y être provoqué, i — Joseph à l'Empereur, 24 décembre 1811.

(2) « Sire, ma position est tellement empirée par une foule de circonstances, indépendantes de la volonté de Votre Majesté sans doute, que je me détermine à la mettre sous ses yeux, en La priant d'entendre le général Ornano, porteur de la présente, qui a vécu assez près de moi à Madrid pour la connaître. » — Joseph à l'Empereur, 24 décembre 1811.

protocole, dans les formules des jours de fête et envoya à l'Empereur, — à l'aurore de l'année 1812, qui sera celle de la campagne de Russie, — « les vœux qu'il forme pour le bonheur du vaste système dont il est le créateur et le chef » .

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