‹ L'Espagne et Napoléon (volume 3)Chapitre 3 sur 29 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Depuis le départ précipité et sans esprit de retour de l'Empereur pour revenir à Paris, les généraux agissent sans cohésion; Soult, Ney, Masséria, Marmont, Suchet, Victor se heurtent à des difficultés locales, imprévues, sans cesse renaissantes. Les ordres du maître sont trop lointains pour les guider; au contraire, s'il peut blâmer les échecs, il n'a pas le droit d'écarter une grande part de la responsabilité.

De leur côté, les généraux, sentant les rênes flottantes, en prennent assez à leur aise : les grands ambitieux se tailleraient volontiers des principautés, selon le modèle de ces royaumes que l'Empereur distribue comme des fiefs héréditaires rattachés au Grand Empire; les plus modestes se contentent de demander à l'occupation ses avantages et parfois son butin.

Les officiers servent avec exactitude, trouvanl aux labeurs d'un métier pénible et dangereux des compensations qu'attendent les vainqueurs, même sur une terre inhospitalière ; ils ont fait, beaucoup plus qu'on ne le croit, des conquêtes de tous les genres et mille actions courageuses marquent leur bravoure sur les champs de bataille.

Leurs plus redoutables, sinon leurs plus féroces adversaires, — les Anglais, — se montrent dans la lutte persévérants, égoïstes, pillards avec méthode, dominateurs. Sachant tirer profit pratique de l'alliance, la morgue britannique dédaigne la jactance castillane.

Les Espagnols firent là une expérience amère qu'ils

n'ont pas encore pardonnée. Ces procédés, identiques en paix comme en guerre, offrent un des enseignements de cette longue histoire ; et il semble que nous soyons bien placés pour en comprendre la leçon.

Un personnage de second ordre, — Joseph Bonaparte,

— se trouve par les circonstances au premier plan. Sa figure est intéressante à étudier, bien que ses moyens soient courts, son action restreinte et son caractère faible. Il apparaît sans cesse sur la scène sans la remplir autant que l'ombre gigantesque de César, dont la voix formidable se fait entendre dans la coulisse.

Il y a conflit constant entre ces deux « frères ennemis » , et chacun joue son rôle d'Empereur des Français et de Roi d'Espagne.

J'ai indiqué (Préface du tome Ier) mes sources, mes documents, manuscrits et imprimés. Tout ce qui a paru depuis quinze ans, je crois l'avoir consulté avec attention et impartialité. Les pièces originales les plus importantes,

— je répète : pièces justificatives, — je les ai apportées par avance au débat, en achevant la publication de cette longue Correspondance du comte de La Forest, l'ambassadeur de Napoléon en Espagne et le mentor du roi Joseph (1) .

(1) Correspondance du comte de La Forest (1808-1814), publiée pour la Société d'Histoire contemporaine. — Sept volumes in-8° à la librairie Picard. — Paris (1905-1913).

PRÉFACE v

L'Académie des Sciences morales et politiques lui a attribué le prix Drouyn de Lhuys, la récompense réservée aux études diplomatiques. Au dire du rapporteur, Henri Welschinger, ces 860 dépèches offrent « une mine incomparable de renseignements, et présentent aux historiens toutes les garanties nécessaires pour cette partie si considérable de notre histoire » .

Je m'appuie sur ces témoignages autorisés, et je remercie les hommes de science et les hommes d'État qui m'ont accordé l'honneur et l'amitié de souligner l'intérêt de ces recherches et la valeur de leurs conclusions. Je sais que d'autres, dont les préférences politiques gardent à leur actif les deux invasions de 1814 et de 1815, m'ont fait un grief de n'avoir pas toujours donné raison à Napoléon. Mais c'est là du parti pris. Je ne regrette pas de n'y avoir pas succombé. Mon admiration pour un très grand homme, qui a porté si loin le nom de la France, ne me permet pas d'ignorer des défauts dont l'Europe a été bouleversée pendant quinze ans. — « Mieux vaudrait un sage ennemi » , dit le Fabuliste. — Si l'on prétendait, comme on l'a fait d'une façon bien étroite, mettre en cause le patriotisme, je me réclamerais des Français qui ont, par deux fois, réparé les maux de l'invasion étrangère et n'avaient pas déchaîné sur la patrie les orages nés dans les plaines de Leipzig et de Waterloo.

Je termine par deux remarques ayant trait l'une à la forme, l'autre au fond des choses :

vi L'ESPAGNE ET NAPOLEON

Malgré qu'on en ait dit, il faut conserver un grand crédit historique à nos cartons des Affaires étrangères, à ceux du ministère de la Guerre, et aux dossiers de nos Archives nationales. Les divers documents que l'on va consulter en Espagne, sans perdre leur note particulière, confirment dans cette conviction générale. Ils corroborent ce que nous disent nos documents français, ils ne le détruisent pas.

A Simancas, on vient feuilleter les lettres des ambassadeurs envoyés à Londres par les Cortès de Cadix; — à Alcala, celles des ambassadeurs de Joseph à Paris; — à Madrid, les papiers de la police, de l'administration, des Juntes provinciales. La double face de cette mystérieuse politique alternativement s'éclaire, comme si l'on faisait le tour d'une statue voilée, dont les traits se dessinent sous la draperie. Mais tout cela est exprimé déjà fort suffisamment au quai d'Orsay dans les dépèches de notre ambassadeur, le comte de La Forest, ou par les états de services de nos généraux, leurs rapports, leurs correspondances, les papiers de la Secrétairerie d'Etat. Saluons donc la richesse de nos propres archives.

La seconde remarque, pour le fond de l'histoire, n'est pas moins à notre honneur. — Si les Espagnols ont donné au monde un noble exemple de patriotisme par la défense farouche de leurs foyers, ils ont apporté aux rivalités de leurs passions politiques une fureur intransigeante. — Le caractère français, au contraire, défendant parfois des causes assez peu défendables, les a transformées par son

PREFACE vil

héroïsme et a conservé ses qualités de vaillance chevaleresque et de belle humeur. Gardons-en le précieux souvenir, en ces jours d'ingratitude politique et de bouleversement social. La vérité nous y autorise.

Je me suis arrêté avec loyauté et patience à en retracer l'image, car ces cosas de Espaha constituent encore une page de l'histoire de France.

Geoffroy de Gpandmaison.

1" novembre 1924.

Page 1