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LE PREMIER SIÈGE

Juin-août 1808.

Il est des mots qui sonnent comme des clairons, des noms qui brillent comme des symboles. Saragosse compte parmi ceux-là. Sa résistance aux troupes impériales suffirait pour donner son caractère à la guerre de l'Indépendance. Cette énergie était bien dans le sang de la capitale de l'Aragon. Les historiens, à propos d'elle, parlent des échecs de Ghilde-

bert, des menaces de Charlemagne, d'assauts au temps des Maures, des longs efforts d'Alphonse le Batailleur, et ils notent qu'en 1710 les troupes de Philippe V furent battues sous ses murs par les partisans de l'archiduc.

Vieille réputation que constatait, il y a deux siècles, Golménar, dans ses Délices de l'Espagne : « Saragosse est sans défense, mais la valeur de ses citoyens supplée au manque de murailles. « Et avant l'écrivain castillan, une femme française, voyageuse en ces pays, Madame d'Aulnoy, avait prophétisé, dès Louis XIV, les sièges de Napoléon, en écrivant : « La ville n'est point forte, mais les habitants sont braves : ils suffisent à la garder. »

Dans cette ardente cité, au mois d'avril 1808, la révolte d'Aranjuez avait soulevé le patriotisme, la lutte du 2 mai à Madrid l'exaspéra. La nouvelle en fut portée aux bords de l'Ebre par des Madrilènes fuyant leur ville en émeute ; l'émoi se communiquait et l'agitation enflant ses ondes, chacun s'adressa à la grande patronne du royaume, pour le salut de la monarchie. Les processions affluèrent; les prières ne cessaient plus aux pieds de N.-D. del Pilar. Une colombe ayant paru planer sur le dôme, le peuple cria au miracle.

Cette effervescence s'accommodait mal des calculs assez timides d'un homme aussi embarrassé que le capitaine général ; l'état d'âme de don Jorge Guillermi parut bientôt fort au-dessous du diapason des sentiments populaires ; les plus osés vinrent entourer son hôtel et le conduisirent en prison. Son remplaçant, le général Mori, fut bientôt à son tour débordé. Un cœur jeune, ardent, impétueux, méprisant la difficulté pour ignorer l'obstacle, correspondait seul aux espérances d'une ville exaltée de foi et de patriotisme, etqu'avivait à chaque instant dans sa colère l'arrivée des paysans d'alentour poussant leurs maigres bestiaux, portant leurs pauvres hardes, traînant derrière eux enfants et femmes. Ce soldat de

de la sainte cause se trouva. C'était un fils du pays, de haute naissance, n'ayant pas trente ans, brave par profession, courage personnel et souvenir des ancêtres, Joseph Rebolledo de Palafox y Melci, brigadier des armées royales, chevalier de Calatrava.

On n'aurait pas souhaité mieux : dans l'occurence ses défauts devenaient plus précieux encore que ses qualités : la légende le gratifia par surcroît de mérites qu'il n'appréciait peut-être guère : du temps où il avait servi aux gardes du corps, ayant été distingué par Marie-Louise, cet élégant et beau gentilhomme aurait repoussé les avances de Messaline. Être en même temps le serviteur fidèle du roi et l'ennemi injustifié de la reine, en vérité à cet incomparable compatriote, aux yeux des Aragonais, rien ne manquait. Joseph Palafox était arrivé de son manoir d'Alfranca avec quelques compagnons armés sur ses terres, tout comme quinze ans plus tôt sortait du château de Clisson : Henri de la Rochejaquelein. Le 25 mai il entrait dans sa ville natale. Le soir même elle se rangeait avec ivresse sous ses lois.

Il débuta par un manifeste à la parole chaude, pleine de confiance, de jactance même, et que l'histoire lui reprocherait, si les faits n'avaient glorieusement confirmé les prouesses dont il se portait garant. Don Quichotte ne prête point à rire, même sous l'aile des moulins à vent, parce que son sang coule et que son âme est sincère. Le 9 juin, l'effervescence avait alors gagné toutes les provinces, le nouveau gouverneur fit conduire au château les rares français restés à Saragosse ; ils constituaient tout à la fois des prisonniers et des otages ; cette rigueur leur épargnait peut-être aussi le massacre.

Les Palafox étaient trois frères (1) : Joseph se trouvait le

(1) Le marquis de Lazan ; don Francisco, brigadier des armées royales; don José (1780-184-7) capitaine général d'Aragon (1814) créé duc de Saragosse et Grand d'Espagne (1833).

plus jeune, les autres prirent assez volontiers du service sous ses ordres; l'aîné, le marquis de Lazan, prétendait couper le passage aux Français dont on signalait l'approche. La colonne Lefebvre-Desnouëttes (1), partie de Pampelune, descendait la vallée de l'Ebre. Lazan s'était bien posté à Tudèle, « la clef de l'Aragon » ; mais, repoussé à la baïonnette, il semblait précisément avoir ouvert par sa débandade la province qu'il espérait fermer. Un second choc lui fut également contraire et il revenait plus vite qu'il ne l'eût souhaité, au galop de ses chevaux, vers Saragosse dont rien ne séparait plus notre avant-garde.

La qualité des défenseurs le cédait à la quantité. Le nombre des troupes régulières était assez insignifiant : 1500 fantassins de toute provenance, 5000 volontaires de Saragosse, 2000 fusiliers d'Aragon, un escadron de dragons, quelques artilleurs et sapeurs du génie. Par contre, — force ou faiblesse?— des milliers de paysans encombraient les rues, fort animés, fort bruyants, étrangers pour la plupart les uns aux autres. Comment les faire obéir? Gomment même les grouper? On s'avisa de réunir tant bien que mal les parents, les amis, les voisins; au moins se connaîtraient-ils entre eux; les compagnies désigneraient leur capitaine. L'arsenal possédait des fusils, il en fournit à tous ces soldats improvisés, et Saragosse parut tout à coup un camp en armes. Mais l'esprit militaire ne s'acquiert pas en posant surun bonnet une cocarde. Tous ces gens se défiant un peu d'eux-mêmes, beaucoup plus se défiaient des autres. La suspicion fait voir partout des traîtres; le malheur et la souffrance augmentent la suspicion. Ainsi, dans la nuit du 14 juin, un officier d'artillerie cherchant pour

(1) Charles Lefebvre-Desnouëttes (1773-1822). Colonel (1802). Général de brigade (1806) ; de division (1808). Pair pendant les Cent-Jours. Réfugié en Amérique (1815). Condamné à mort par contumace (1816). Périt dans un naufrage en revenant en Europe.

établir une batterie, un bon endroit sur le mur d'enceinte, fut saisi par la multitude et jeté, avec des bourrades, à titre d'espion, au cachot.

Et cependant, la nécessité s'imposait d'une entente parfaite : les coureurs de Lefebvre-Desnouëttes arrivaient le matin même du 15 juin, aux bords du canal d'Aragon, et échangeaient des coups de mousqueton avec les vedettes ennemies.

Après un feu assez bien soutenu, les Espagnols enclouèrent leurs pièces et se retirèrent. Palafox n'estimant pas qu'on pût être plus heureux à Saragosse qu'à Tudèle, sans grande confiance dans cette masse de paysans en colère et en désordre, Palafox sortait de la cité avec son état-major; il pensait trouver un lieu de résistance plus assurée en battant l'estrade dans la campagne. Derrière lui, à deux heures de l'aprèsmidi, la fusillade éclata à la porte del Portillo. Un prêtre, bientôt célèbre, fit là ses premières armes : Santiago Sas ; un officier en retraite : Lucien de Tornos, un tambour au côté, battait la charge; des créneaux d'une tour aux parapets des murs, le colonel Renovalès se portait alternativement pour examiner le terrain, puis diriger les pièces, hissées à bras par les paroissiens de San Pablo.

Sous les bâtiments d'un couvent de capucins, dans les oliviers et les jardins, nos fantassins étaient arrêtés, tenus en échec, puis repoussés. Le jour tombait que le combat durait encore et, à l'étonnement des officiers français, il fallait reconnaître que la prise de vive force avait échoué.

Sur les collines environnantes, les bivacs allumaient tristement leurs feux; une trentaine de prisonniers manquaient à l'appel, les blessés, les morts étaient nombreux. Dans la nuit, on entendait à travers les plantations et les bosquets les chants des Espagnols ; ce n'est pas qu'ils n'eussent, eux aussi, à

enterrer près de 300 cadavres, mais ils avaient arrêté la marche d'une troupe surprise de se trouver hésitante, et pour n'avoir pas tout perdu, ils estimaient tout gagné. L'enthousiasme allait au délire : les Sagarossains pensaient avoir remporté — ce que l'un d'eux écrivait le soir même dans son Journal — « Le plus héroïque triomphe qui fût jamais (1). » Il faut croire que le général Lefebvre ne partageait pas cette avantageuse façon de voir : le lendemain il envoyait un parlementaire pour sommer la ville. Peut-être bien payait-il d'audace. Transmise à Palafox, sa proposition fut repoussée avec mépris. Le plus étonné avait été Palafox lui-même : il n'en croyait pas l'estafette accourue lui annoncer la résistance heureuse de la ville. Il fit rentrer dans les murailles son frère Lazan et continua, mais avec plus d'audace, à courir les routes afin d'interrompre les communications des Français installés, attendant des renforts pour monter sur la brèche.

Sous quel aspect se présentait-elle aux yeux, cette ancienne capitale de Ferdinand le Catholique, qui si brusquement fermait ses portes? L'Ebre lui forme une ceinture au nord. A cette base presque droite elle appuie ses maisons et s'arrondit, au contraire, du côté du midi, en demi-cercle vers la plaine. A l'extrême gauche de cette courbe, YAljaferia ou «Château de l'Inquisition » ; à droite, le monastère de San José forment les points de résistance avancée; au centre, un angle saillant constitué par la porte del Carmen et le couvent de Santa Engracia.

Vers l'ouest donc, le château, sans moyens de défense contre une attaque régulière, est excellent pour arrêter par sa masse un coup de main (nous l'avions bien vu le 15 juin) ;

(i) CasamayOR, Anos politicos y historicos de las cosas mas particularet sucedidas en la ciudad de Zaragoza. — Manuscrit original.

J'ai étudié sur place ce document, alors inédit; depuis, il a été publié à propos du centenaire, en 1908, par José Valenzuela La Rosa.

il commande la route de Navarre aboutissant à la porte del Portillo. D'assez méchants murs séparent celle-ci de la plaine, qui prend le nom du « Champ du Sépulcre » et des « Jardins du Roi » ; les oliviers en forment la seule culture. Au sudest, entre Santa Engracia et San José coule, pour s'aller jeter dans l'Ebre, la Huerba, un ruisseau dont les bords escarpés offrent une barrière naturelle avant de pouvoir aborder les maisons.

C'est derrière cette ligne que grondait l'effervescence patriotique. On coupait les rues de barricades, là on crénelait les bâtiments, ici on portait à bras les lourdes pièces dans l'embrasure des murs, et afin de former la défense des batteries, on arrachait les rideaux des balcons pour coudre leur toile et en faire des sacs qui, remplis de sable, serviraient d'épaulement. Les hommes montaient la garde, femmes et enfants allaient chercher leurs vivres, dans les églises les prêtres multipliaient les prières, et sur la place Santo Domingo campaient deux compagnies bourgeoises exercées au maniement des armes par leur pasteur : le curé Sas. On armait les volontaires à la hâte et, dès qu'ils étaient groupés, en grande pompe, drapeaux au vent, tambours en tête, on les conduisait à l'église du Pilar pour prononcer, en face de la statue miraculeuse le serment qui les transformait en autant de Macchabées. « Jurez-vous, vaillants et loyaux soldats d'Aragon, de défendre votre sainte religion, votre Roi et votre patrie, sans consentir jamais au joug de l'infâme gouvernement français, sans abandonner vos chefs et cette bannière protégée par votre patronne, la très sainte Vierge du Pilar ?» — « Oui, oui, nous le jurons ! »

Les promenades stratégiques de Palafox avaient pris fin. A Epila, dans les ténèbres de la nuit, ses soldats s'étaient heurtés fort malheureusement pour eux aux nôtres ; et il pensait à rentrer dans Saragosse où la bataille ne pouvait

plus tarder. La résolution était courageuse, la façon de l'accepter avait été belle; autour du jeune général les officiers hésitaient; il les réunit, et sans leur cacher sa détermination de s'ensevelir au besoin sous les décombres, il laissa le choix de le suivre ou de le quitter. La voix de l'honneur parlait, tous y répondirent, personne ne prit les passeports offerts. On s'efforça seulement de maintenir quelque communication avec le baron de Versage qui, à Galatayud, groupait près de 4 000 hommes, dont beaucoup de paysans.

Lefebvre-Desnouéttes attendait de Pampelune les troupes suffisantes pour un investissement en règle. Le général Verdier lui amena lui-même sa division, et, comme le plus ancien en grade, prit le commandement.

Ce général semblait vraiment l'homme de la situation : formé par l'ancien régime au métier des armes, d'une bravoure personnelle éprouvée par les combats de la révolution, connaissant bien les Espagnols pour s'être jadis, et victorieusement, mesuré avec eux dans les Pyrénées. A l'armée, une particularité glorieuse le rendait populaire : il le devait à sa femme, amazone intrépide qui, l'ayant accompagné en Egypte, soignait les blessés au siège de Saint-Jean-d'Acre sous le feu de l'ennemi (1).

Il voulut enserrer les Saragossains dans leurs murailles. Un seul point sur la~ droite le pouvait gêner : le Monte 7orrero, hauteur où se tenait un officier avec du canon et quelques troupes. Dès le lendemain l'assaut lui était donné. Le colonel Vicente Falco ne résista guère et, poursuivi par les lances des Polonais, courut chercher un refuge derrière

(1) Jean-Antoine Verdier, né à Toulouse en 1766, mort à Mâcon en 1839. Engagé volontaire au régiment de La Fère (1785); aide de camp du général Augereau (1792); général de brigade après Castiglione (1796); général de division au siège du Caire (1800). Fit les campagnes d'Austerlitz, d'Espagne, de Russie. Grand croix de la Légion d'honneur; comte de l'Empire (1808); pair pendant les Cent Jours.

Santa Engracia. Il y trouva des juges. Car ses compatriotes s'indignèrent d'un recul compromettant la légende de leur bravoure ; cela était capable d'impressionner fâcheusement des bataillons en éveil. On dressa sur la grande rue une potence, comme avertissement général ; Falco fut traduit en conseil de guerre et condamné à mort. Il n'y aurait trop rien à dire sur cette sentence si l'exécution n'avait eu lieu alors que le siège se trouvait levé, que la nécessité d'un exemple, même cruel, n'était plus nécessaire, et que le triomphe aurait dû inspirer l'indulgence à des cœurs restés inflexibles. Verdier avait son terrain bien déblayé ; il allait exécuter les instructions de l'Empereur ; instructions précises et tranchantes comme tout ce qui émanait de cette autorité. Napoléon doutait si peu du succès que, dès le 16 juin, de Bayonne, il envoyait les ordres pour le serment à faire prêter dans Saragosse soumise, le séquestre des biens de Palafox, l'armement du château. Il écrivait pour noter la façon de vaincre, jusqu'au détail, réglant le tir des obusiers : à 200 toises seulement des remparts (1). Il désapprouvait, ne croyant pas à la nécessité d'un siège, l'établissement de tranchées, comme le proposait le général Lacoste. Pour tout dire, sa pensée n'était pas encore bien nette sur l'entreprise, dumoins en modifiait-il l'expression selon ses correspondants, car s'il mande à Berthier (le 30 juin) : « Cette reddition aura une grande influence sur la soumission de toute l'Espagne » , il écrit à Joseph (le 13 juillet) : « C'est un point peu important. »

Important ou non le point devenait célèbre. Dans la nuit du 30 juin, les veilleurs achevaient de crier : « Il est une heure, le temps est clair, Saragossains dormez ! a quand le

(1) Lettre du 30 >uin 1808.

sifflement d'un obus déchira le silence, comme pour donner un démenti à l'assurance tranquille des serenos.

Le boulet alla plonger aux eaux de l'Ebre, rasant la coupole du Pilar dans son brutal salut. Le bombardement commençait. La ville s'éveilla en sursaut ; le premier mouvement fut de fuir des maisons dans la crainte d'être enseveli sous leurs ruines; dans les rues chacun s'empressait; des lumières de cierges passaient derrière les vitres des églises ; bientôt les hommes coururent aux murs d'enceinte dans l'attente d'un assaut à la faveur de l'obscurité. Le jour les trouva à leur poste. Le mouvement des Français se dessinait hardiment sur la gauche, à Y Àljaferia. A 9 heures les grenades y avaient démoli les toits, et les morts des deux partis s'entassaient, comme d'horribles fascines, au pied des murs. Une nuit relativement calme prépara le grand assaut du 2 juillet.

Dès l'aube, l'artillerie reprit son action. On estime à 1 200 obus et 200 bombes les projectiles que Verdier jeta dans la place. Les Saragossains venaient de recevoir un excellent secours : sur les instances de plus en plus pressantes de la Junte, Palafox arrivait à la porte del Angel avec une troupe qui portait à plus de 8 000 hommes les forces espagnoles (1). Les embrassades furent chaudes, mais courtes; on n'avait que le temps de traverser la cité pour aller au rempart.

A droite, Lefebvre-Desnouëttes fusillait les défenseurs de la porte del Carmen, de Santa Engracia et de San José, qui le lui rendaient bien. Nos tireurs étaient entrés dans ce dernier monastère, mais ne purent s'y maintenir. Le marquis de Lazan contenait le mouvement de l'aile tournante des Français, près d'un lieu appelé le Moulin à huile. Le jour tombait que les Espagnols avaient repris toutes leurs po-

(1) Exactement : 8070; selon une note manuscrite.

sitions : nous regagnions, à travers les bosquets de la route de Valence, le Monte Terrero, et les balles sifflaient aux oreilles de nos dernières patrouilles.

A gauche (toute la ligne courbe de la ville était sous le feu dès cinq heures du matin), les colonnes du général Frère s'acharnaient. A un moment, les pièces espagnoles durent se taire : tous les servants avaient succombé. Il y eut, à cette brèche du Portillo, un moment de silence solennel; la résistance semblait épuisée. D'un artilleur blessé, la fiancée qui l'avait suivi jusque-là, une grande et belle fille de vingt ans, recevait le dernier soupir; folle de colère, cette Augustina sentit son cœur bondir de vengeance. Elle arrache de la main déjà froide de son ami la mèche fumante et court à la lumière du canon voisin. Le coup part, son fracas arrête l'instinctif mouvement de recul des paysans; cette femme donnait un exemple; ils reviennent, s'élancent, et en voyant sous leur fusillade retomber les assaillants, Augustina écrase ses larmes dans un cri de triomphe sauvage.

Depuis la Grande Mademoiselle, nulle amazone ne fît dans l'histoire tant de bruit avec un canon. La fille de Gaston d'Orléans avait tué son mari du haut du donjon de la Bastille; au contraire, Augustina, en vengeant la mort de son fiancé, sauvait sa patrie.

La jeune héroïne continua son vaillant service, et le soir, juchée sur cet affût qu'elle avait en quelque sorte conquis, elle rentrait à Saragosse, la bouche fière, les veux ardents, ses cheveux noirs relevés en désordre comme la déesse de la guerre et les mains plus nobles que celles d'une duchesse, bien qu'elles fussent brûlées de poudre.

11 convenait de s'arrêter : nous avions 500 hommes tués; c'était beaucoup sur 10000 combattants. Verdier dévorait son impatience, décontenancé, encore plus surpris. Précédée d'un mouvement offensif d'artillerie, l'attaque avait été bien com-

binée, menée avec décision. Mais on avait oublié un élément nouveau de résistance : le patriotisme des Aragonais. Il fallait faire un siège en règle.

Nous étions suffisamment outillés pour l'entreprise : les trois régiments de la Vistule, le 14e provisoire, les 45e, 55e et 71e de ligne, 1 100 cavaliers dont 700 Polonais, 600 hommes du train, d'abondantes pièces de campagne, et à la fin de juillet un renfort de 3 000 fantassins montant l'effectif à près de 14000 hommes.

Saragosse se renforçait aussi : les paysans s'aguerrissaient en des combats où leur ardeur prenait vite des grades; il n'y avait ni hésitants ni lâches et les femmes partageaient le danger. La vie n'était pas arrêtée, mais combien transformée, exaltée par les circonstances. Des naissances, des morts sans doute, des baptêmes encore, par habitude; plus de mariages. Celui-ci vendait, cet autre achetait, mais l'indispensable; adieu les fêtes, les sérénades, les réunions de famille, les tertullia. Les graves magistrats ne passaient plus d'un pas égal sur le Cosso, se rendant au tribunal; l'Université avait fermé ses salles, les écoles étaient vides et les enfants, peut-être les seuls heureux de cette existence à la diable, couraient dans la rue, sur la place, au rempart, traînant un fusil, portant une giberne, allant offrir aux sentinelles de la poudre, une orange, une cruche d'eau fraîche.

Une seule préoccupation dominait les cœurs, une idée unique martelait les esprits : la résistance. Le renom de Saragosse l'exigeait, les récents succès le commandaient, le sort de l'Espagne peut-être dépendait de cette vaillance, on se le disait du moins, et le rouge de la fierté colorait les visages. Avec ses défenseurs, la ville n'ctait-elle pas placée sous la protection de la Mère de Dieu? Là se trouvait le grand réconfort ; les âmes puisaient sans relâche à cette coupe qui ne s'épuisait point. Les prêtres, curés et moines, parcouraient les

maisons, portant à tous la parole d'espérance, y joignant l'assurance de la malédiction céleste pour les trembleurs; pouvait-on hésiter quand le salut éternel était promis, par surcroît, aux courageux? Dans le temple de la Vierge du Pilar l'affluence ne cessait pas ; jour et nuit brûlaient les cierges ; les rosaires s'égrenaient à haute voix; les neuvaines, les vœux enthousiastes, les bras tendus, les exclamations, les serments se multipliaient; assises sur leurs talons, la tête voilée de la mantille, rangées le long du marbre des colonnes, les femmes se laissaient bercer par la forte cantilène de leurs rapides : Dios te salve Maria! D'autres, accroupies dans leur robe noire, offraient leurs larmes de veuve ou d'orpheline pour le châtiment des meurtriers; et derrière elles, priant en silence, le regard immobile sur la statue modelée par les Anges, les yeux éblouis par les soixante-seize lampes d'argent, le cœur réchauffé à la vue des drapeaux conquis aux Maures, les laboureurs d'Aragon, le menton appuyé au canon du mousquet, songeaient que leur très douce protectrice était aussi la mère du Dieu des armées.

Pendant ces jours terribles, la fête du patron de l'Espagne vint à luire : le 25 juillet, l'Église catholique célèbre saint Jacques le Majeur. L'apôtre repose à Gompostelle, mais il a évangélisé à Saragosse ; de tout temps c'est aux bords de l'Ebre un moment d'allégresse; la ville investie ne voulut pas manquer à ce devoir.

La procession solennelle se déroule à sa coutume, les troupes y assistent; seulement, comme il faut éviter un coup de main, on abrège la cérémonie; il y aura un sermon de moins et une musique de plus : la canonnade qui gronde autour des remparts. On a tendu les rues, et les vieilles tapisseries armoriées cachent les trous des boulets et des balles. Rien ne manque au cortège, sauf les Gigantes, ces figures grotesques qui, à l'effroi des petits enfants et à la joie des jeunes

filles, sont de toutes les cavalcades espagnoles; mais l'heure n'est pas au rire.

D'abord la croix d'or gothique chargée de perles sur laquelle le Roi jurait d'observer les fueros d'Aragon; les bustes en argent de saint Laurent, de saint Vincent et de saint Valère, donnés à sa ville natale par le fameux Pierre de Luna, qui se faisait appeler le pape Benoît XIII ; enfin la grande custode d'argent massif avec son tabernacle à triple face. Après le clergé séculier que précèdent les crucifix ciselés de chaque paroisse, les Augustins, les Dominicains, les Hiéronymites, les Capucins, les Carmes, tous les frailes, robes blanches, brunes, grises ou noires, sur deux rangs, le cierge allumé (1). Voici venir, porté par la noblesse militaire, le drapeau provincial, et plus que jamais c'est un symbole, ce « lion rampant » , soutenu par deux anges, mordu aux pieds par deux griffons. Derrière Palafox, ses frères, le chef du Tribunal et le Gouverneur de la place; précédé des huissiers en pourpoint de Philippe II, Y Ayuntamiento et les Inquisiteurs : don José Maria de Villafavre et don Bernado Fernandez Alonzo. L'Évêque arrive à son tour, et c'est un enfant de Saint-François qui ne quittera pas la ville pendant la tourmente : Miguel Suaren, de Santander. On s'est montré au passage les visages populaires; Calvo de Rozas, l'intendant qui organise la résistance, San Genis, toujours au feu, Tio Jorge, l'alcade Michel Abad, un pauvre marchand Gurpide, un riche laboureur Zamoray, et à la tête de sa compagnie, laissant à ses vicaires leur place dans le cortège des sacristies, le curé Santiago Sas, le sabre passé sur la soutane. Enfin les troupes terminent le cortège, le pas cadencé par la fanfare,

(1) Outre la cathédrale (la Seo) et le Pilar, Saragosse comptait 15 paroisses ; elle possédait 27 couvents d'hommes, 16 monastères de femmes; en tout, plus de 60 églises ou chapelles. — Antonio Ponz, Viaje de Espana, t. XV.

la tête découverte, larme au bras; les uns en habit blanc aux revers cramoisis, les autres vert à tresses jaunes, les artilleurs en bleu foncé avec le collet écarlate. Plus loin les bourgeois, dont le baudrier coupe le frac, dont la cocarde rouge orne le tricorne; les paysans avec leurs espadrilles qu'à leurs jambes nues attachent des cordes^ le poignard dans la ceinture, les manches de chemises relevées, le col dégagé, la tête serrée dans un mouchoir aux reflets éclatants. Après un dernier vivat à la Madone, peut-être un galant sourire à quelque visage reconnu sous la mantille, tout se disperse, et plus d'un qui part aux murailles le cœur plein d'espérance, ce soir ne reviendra pas.

Cependant l'ivresse des premiers jours allait s'affaiblissant; on commençait à manquer de deux choses également nécessaires : de la poudre et du pain. Les fusillades d'avant-garde étaient continuelles et pendant le mois de juillet les assiégés n'avaient pas dû repousser moins de quatorze assauts (1) ; les paysans, assez facilement ivres de bruit, tiraient beaucoup et sans compter; le gaspillage de munitions avait été réel ; une poudrière, en prenant feu, diminua encore les provisions. Ce fut pour Palafox un grand souci ; il fit transformer les couvents en fabriques de cartouches, et on se mit, officiers et moines en tête, à recueillir le soufre, à laver la terre des rues pour en tirer du salpêtre, à brûler les têtes de chanvre pour en obtenir du charbon. Enfin le blé devenait rare, la viande aussi, et ce fut de pitoyables aliments que l'on se partagea avec parcimonie.

Les privations engendrent toujours la mauvaise humeur, et la colère se change vite en indiscipline. Harassés, les soldats devinrent querelleurs, les dragons partirent en ma-

(1) Casamayob, documents manuscrits.

raude, quelques-uns assassinèrent, on les pendit, on mit en prison les voleurs. Les bourgeois laissèrent voir du mauvais esprit ; l'énervement gagnait de proche en proche. Le clergé avait pour sa large part, soutenu le courage et excité jusqu'au sentiment du martyre le devoir civique; maintenant certains prêtres, grisés par leur influence, entendaient tout dominer; les contredire, c'était un blasphème ; les calmer une lâcheté ; quelques prédications conduisaient au massacre. Palafox se souvint de Valence, il fit arrêter, quand il en était temps encore, ces clercs exaltés.

C'est en de semblables instants que le cri de trahison est poussé vite. Les menées de deux personnages donnèrent lieu aux soupçons. Le prince Pignatelli, l'un des plus grands seigneurs d'Aragon, mais d'une réputation morale fort au-dessous de sa naissance, était rentré de France au mois de mai. Il parut suspect; on disait que Napoléon, en payant ses dettes, l'avait chargé de venir corrompre à son tour ses compatriotes. Le peuple le voulait pendre ; il fut du moins emprisonné et resta au secret. (1) — Don Rafaël Lerino, « Gouverneur des cinq villes " , (2) avait-il eu vraiment une correspondance coupable avec les Français? On le prétendit et il fut passé par les armes (26 juillet). — Peut-être n'avait-il d'autre but que d'amener des conditions de paix moins dures, ou lui avait-il simplement fallu répondre aux pourparlers que le général Verdier s'efforçait d'engager avec les principaux Espagnols? Ce sont là des nuances que la logique populaire respecte peu et ne comprend jamais.

L'investissement continuait et nos soldats attendaient impatiemment l'heure du corps à corps. Le général Lacoste menait ses parallèles en face de Santa Engracia. Le 2 août, le bom-

(1) Marbot, Mémoires, t. II, p. 98.

(2) On nomme ainsi, entre Tudèle et Saragosse, cinq gros bourgs : Tauste, Egea, Sabada, Castillo et Sos.

bardement reprenait. On visait juste sur San Francisco, point central tout à la fois quartier général de Palafox et hôpital des blessés. Cette dernière considération rend tristement pénible un tir si parfait. Il fallut déloger et porter à bras, dans un endroit moins exposé, les malades. Scènes déchirantes, à la fois sauvages et héroïques : les ténèbres de la nuit, la lueur des torches, les fracas des bombes, les cris des blessés, l'émoi de leur sauveteurs, donnent à cette scène un aspect infernal. En cette veillée tragique s'illustra une grande dame, déjà célèbre par son intrépide énergie : la comtesse de Bureta, — dona Maria Conception de Azlor y Villavicencio. Son rang lui prescrivait de donner l'exemple, et elle surpassa les devoirs de son rang. — On attendait le jour avec impatience, et les désastres du jour allaient faire regretter les angoisses de la nuit.

Le 4 août, — c'était la fête de Saint Dominique, une date de bon augure pour les compatriotes d'un si grand Espagnol, — dans le camp français, 43 pièces de gros calibre saluèrent à leur façon cet anniversaire dès le matin. Il y avait trois colonnes d'attaque : à droite, au centre, à gauche, avec les généraux Habert, Bazancourt et Granjean. Il y eut bientôt trois brèches : à Santa Engracia, à la porte del Carmen, au Portillo. Le monastère de Santa Engracia, avait été broyé par soixante bouches à feu : ses hautes murailles s'étaient écroulées, ses cloîtres tombaient et les bâtiments n'étaient plus qu'un monceau de décombres. Le colonel Cuatros avait été tué sur ses pièces; un moine du couvent, Pedro Breton, portant sur sa robe retroussée les insignes de sergent, avec huit compagnons, protégea jusqu'à la mort l'entrée des caveaux où reposent les corps des martyrs d'une autre persécution « impériale » , celle de Dèce (l). Les munitions manquant et n'ayant plus que des

(1) Au troisième siècle. — Le couvent de Santa Engracia fut fondé par Ferdinand et Isabelle la Catholique.

tronçons d'armes, les défenseurs se battirent à coups de gabions.

On avait fait la trouée dans la ville et après cette invasion, le général Verdier se tenait assuré de la conquête; il traça un seul mot : « capitulation » , il data ce billet guerrier du couvent même de Santa Engracia; c'était à la fois résumer sa pensée et affirmer sa présence. A travers les barricades on porta le papier aux Espagnols. Palafox écrivit au bas : « Guerra y cuchillo ! guerre à mort! n (1) — On était aux Thermopyles.

De la main, Verdier fit tristement signe d'aller de l'avant, et les bataillons du 14e de ligne, arrivés de la veille après avoir traversé l'Europe, s'élancèrent tête baissée. — La grande voie de Saragosse, le Cosso, qui coupe la ville en deux, exactement parallèle à l'Ebre, était le but à atteindre. On y parvint après plusieurs heures de lutte sous une pluie de balles, de tuiles, de tessons, de pavés et de briques. Arrivé à cet endroit où l'on pensait tout gagné, on voit que tout reste à faire. De l'autre côté de ce boulevard, des barricades s'élevaient encore et la gueule des canons apparaissait dans les embrasures. Face à face, à cinquante pas, nos pièces hissées à l'ouverture des rues que nous occupions, trouvaient dans les cadavres ennemis des épaulements sinistres.

Notre colonne de gauche avait eu la même fortune, s'ouvrant par la porte del Carmen un accès jusqu'au Cosso; à son tour, elle était bloquée là. Pour y parvenir, elle avait dû livrer des corps à corps terribles : le poignard avait fait plus de prouesses que le mousquet. Parmi les ruelles enchevêtrées, les escouades s'espacent, s'égarent, se fondent ; en cherchant un chemin, les hommes hésitent, cela suffit pour couper l'élan ; ils entrent

(1) C'est le mot qu'il faut retenir et non « guerre au couteau » . Palafox, qui savait sa réponse, fit inscrire cette devise au revers d'une médaille commémorative du siège.

dans les maisons abandonnées, ils s'arrêtent pour se reposer, la chaleur est lourde et la besogne violente; ici on pille, on saccage, mais bien plus, on brise une bouteille, on éventre un tonneau; sous la poussière et la sueur les bouches s'approchent et chacun boit, l'ivresse du vin se mêle à celle du combat.

Quand les vigies de la Tour-Neuve avaient signalé l'arrivée des Français au cœur même de la cité, la panique s'était emparée du peuple, un mouvement instinctif poussa la multitude vers l'Ebre; les femmes couraient, les enfants dans les bras. Un officier Lucien de Tornos, se jeta à la tête du pont, quelques moines l'aidèrent à tourner un canon sur son affût et il en menaça les fuyards; le sentimeut revint à ces effrayés, en face d'un danger plus immédiat, la foule fit volte-face. Ainsi le flot de la marée se brise, refoule ses ondes et au-dessus des vagues qui le rejoignent, glisse plus vite, escaladant leur crête, empruntant leur pente, pour revenir en arrière avec une force décuplée. Comme pour expier leur débandade, ces gens se jettent dans la mêlée avec la dernière fureur, les hommes s'élancent, s'acharnent, frappent, les femmes poussent, maudissent et vocifèrent; les enfants arrachent les cadavres français et les traînent avec mépris dans les eaux du fleuve. Le soleil se couchait et ses rayons en rasant la terre, empruntaient des teintes sanglantes à ces restes déshonorés.

Verdier s'arrêta. Cette lutte faisait monter à son cœur de soldat une angoisse inconnue. Il était las, une balle venait de l'atteindre; appuyé contre un pan de mur, il entendait les rapports : on n'en était pas quitte à moins de trois cents morts et il fallait bien compter le triple de blessés; parmi eux les généraux Lefebvre-Desnoùettes et Bazancourt.

De part et d'autre on demeura dans l'attente et l'on se barricada.

Entassés dans cette ville réduite de moitié, les Espagnols manquaient de ressources. Lazan put, les jours suivants, introduire quelques pains et de la farine.

Un intrépide, San Genis encourageait à souffrir : «Gagnons du temps, disait-il, c'est tout à la guerre. » Palafox avait-il paru d'un moins ferme espoir? Quand le Cosso s'était trouvé forcé, il était sorti pour aller chercher, avec l'autorité attachée à son grade sans doute, des renforts cantonnés dans les environs. L'action peut être soutenable, bien qu'un aide de camp ait paru suffire pour cette mission. On ne saurait s'empêcher de le constater : par deux fois, au plein de l'envahissement de Saragosse, au moment où la fortune semble rendre la position intenable, et le 15 juin et le 5 août, à cette heure précise Palafox s'éloigne. Pour la bonne renommée de son énergie, l'épisode se renouvelle trop souvent; à tout le moins commettait- il une assez fausse manœuvre : la démoralisation des soldats pouvait suivre, en s'y méprenant, tant de « sagesse» chez leur général. Afin de justifier sa conduite il faut savoir qu'à Villa-Major, il réunit 5 000 hommes et que quatre jours après il les conduisait à Saragosse.

Il n'y trouva pas la situation matérielle améliorée, mais combien la situation morale! La nouvelle du triomphe de Baylen venait de parvenir aux assiégés. Ce fut une ivresse. Quelle force pour le « point d'honneur » ! San Genis avait eu raison : ne désespérer jamais. Les Français allaient-ils continuer la lutte? On put croire à un effort suprême de leur part, le bombardement redoublait et les obus éclataient avec une précision terrible sur les coupoles du Pilar, ou dans la tour de la Seo. Le 6 août une dépêche du général Belliard, venue de Madrid, à Lefebvre-Desnoùettes (commandant à la place de Verdier porté à l'ambulance) apprenait la capitulation de Dupont. Bientôt, le roi Joseph, replié à Burgos, rappelait à lui toutes les forces françaises échelonnées sur l'Ebre : le

corps de Saragosse formerait l'aile gauche de l'armée de résistance. Belliard envoyait l'ordre exprès de plier bagages.

Les Saragossains devinèrent leur délivrance en voyant le 13 août au matin revenir vers eux des prêtres et des moines prisonniers que le général français faisait remettre en liberté. Le soir l'explosion des derniers murs de Santa Engracia lançait au ciel le bouquet de cet infernal feu d'artifice allumé depuis tant de nuits. — Le 14 août, nous nous retirions en bon ordre laissant cependant les pièces de trop fort calibre qui eussent alourdi la marche accélérée de l'armée.

On peut se figurer l'enthousiasme, le délire des Espagnols. Toute souffrance était oubliée, la foi se fondait en action de grâces, au patriotisme rien ne paraissait plus impossible. Il fallait voir de ses yeux les orphelins et les veuves pour se rappeler la réalité, eux-mêmes se prêtaient à l'allégresse générale; et le lendemain, tous s'entassaient au Pilar pour chanter un Te Deum solennel et bénir la Vierge de délivrance et de salut. Les prédicateurs trouvaient facilement des textes à leurs discours : c'était Sennachérib sous les murs de Jérusalem, Holopherne devant Béthulie. Le 15 août, pour la première fois en Europe, on célébrait d'une façon aussi pitoyable la « saint JNapoléon » ; par contre, jamais Saragosse n'avait chanté de meilleur cœur les louanges de la glorieuse Assomption de Marie.

L'Espagnol se plaît trop à vanter la seule pensée de l'héroïsme pour ne pas tirer vanité d'une bravoure accomplie et passée en action. La gloire de l'Aragon donna du courage à la péninsule entière. Encadrée de la capitulation de Baylen et de la résistance de Saragosse, la retraite de Joseph marquait l'importance de ces deux succès. L'espoir s'ouvrait à une absolue délivrance. Palafox crut l'affermir en édictant des mesures draconiennes contre tout ce qui portait le nom fran* çais : les biens confisqués, les personnes proscrites, la mort

pour qui repasserait la frontière. (1) — Aussitôt remis de la peine, on régla le compte de l'honneur : aux citoyens de Saragosse s'accordait la noblesse personnelle, une médaille rappellerait à chaque défenseur ses souffrances et son triomphe (2).

La ville reçut officiellement le titre à'héroïque et l'exemption pendant dix ans, à partir de la paix, de ses impôts (3). La « proclamation » de Ferdinand VII fut l'objet d'une démonstration patriotique et cette année-là, au mois d'octobre, par le concours prodigieux des Espagnols, les fêtes habituelles du Pilar prirent un éclat inaccoutumé. La procession du Rosario donna à tous l'impression matérielle d'une gloire nationale rajeunie de rayons nouveaux. Quand s'avancèrent les traditionnelles lanternes aux verres multicolores figurant les lions d'Aragon, les tours de Castille, les colonnes d'Hercule ei les Lys d'Espagne, suivies du chapelet vivant de chaque grain des quinze mystères du Rosaire représenté par un homme portant un globe allumé, — il semblait voir marcher la patrie elle-même, ballottée et ondoyante, mais ne rompant pas sa chaîne lumineuse forgée de loyauté et de foi.

Ainsi donc, héroïquement, mais très simplement, comme toutes les choses fortes, la persévérance de ces gens de bonne volonté avait triomphé des premiers soldats du monde;

(1) Archives des Affaires étrangères. — Espagne, vol. 676, fol. 111.

(2) Il y eut trois décorations distinctes décernées après les événements de Saragosse : au centre, la vierge del Pilar entourée de lauriers; pour les défenseurs du premier siège, un écu rouge sur émail blanc; pour le second, un écu blanc sur émail rouge ; pour qui avait participé aux deux sièges, les émaux mélangés, la couronne royale et les fleurs de lys contournant le* branches de la croix. Toutes trois suspendues au même ruban cramoisi avec quatre lisérés jaunes (les quatre pals d'Aragon).

(3) Dans un décret du 9 mars 1809, la Junte suprême de Séville décernait en outre à Palafox une récompense, un grade supérieur à tous les officiers, celui de sergent aux soldats, aux veuves et aux orphelins une pension; un monument commémoratif, une inscription dans toutes les villes du royaume, la reconstruction aux frais de l'État des édifices publics détruits. — Espagne, vol. 678, fol. 396.

il faut saluer ici, même sous un drapeau qui n'était pas le nôtre, le succès de la justice qui ne remporte pas tous les jours la victoire; l'idéal avait vaincu la force; grande leçon; récompense des races qui savent vivre, exemple des peuples qui ne veulent pas mourir.

Les officiers anglais de l'armée de secours qui venait de débarquer accouraient voir de leurs yeux les glorieux débris de ce boulevard militaire. Palafox les conduisait sur les brèches à demi closes ; il en fit les honneurs au général Doile et à Castanos venus pour prendre des dispositions de combat. — Car la lutte continuait, et chasser de l'autre côté des Pyrénées les aigles impériales, ne semblait plus tâche impossible si elle demeurait laborieuse.

LE SECOND SIÈGE Décembre 1808-Février 1809.

Napoléon jugea sa présence seule suffisante pour remettre toutes choses. A Erfurt il venait de s'assurer le silence approbateur de l'Europe, au moins se devait-il d'en tirer le plus prompt parti. Le 4 novembre il arriva en Espagne et marcha droit sur la capitale (1). Pendant qu'il poussait devant lui les troupes espagnoles, paravent des forces anglaises, il ordonnait à ses lieutenants de flanquer les deux côtés de sa route et d'assurer la ligne de sa propre armée. L' Aragon formait un des points essentiels de cette conquête de sauvegarde, d'autant plus utile qu'on n'obtenait pas autrement la communication de nos deux entrées dans la péninsule entre la Navarre et la Catalogne. La bataille de Tudèle ouvrit la province à notre

(1) Voir l'Espagne et Napoléon. Tome I, 2e partie, ehap. v et vi.

armée (23 novembre). Le vainqueur, le maréchal Moncey, s'avança lentement; quand le 3e corps (qu'il avait sous son commandement) eut été rejoint par le 5e (aux ordres du maréchal Mortier) il s'approcha de Saragosse.

Le patriotisme y avait mis ces retards à profit; et le souvenir d'un passé si récent dont il fallait soutenir la gloire, autant que les besoins du présent, excitaient le zèle de chacun. A la vérité rien n'était terminé.

Lss Saragossains, dans leur esprit « jactansioso » comme l'avoue un Espagnol tout à la fois historien et soldat, avaient bien cru ne jamais revoir les Français sous leurs murs. Ce fut donc une hâte à la nouvelle de leur approche. Remuant la terre, creusant des fossés, élevant des parapets, moines, femmes, vieillards, rivalisaient d'ardeur.

Pour dégager la ligne de tir, jusqu'à 700 mètres du mur d'enceinte toute construction fut démolie, les beaux arbres à fruits, les bosquets du bord de l'Ebre, impitoyablement sacrifiés et dans la plaine on rasa au pied les oliviers, richesse du pays. Sans un murmure, sans une hésitation, la possession se taisait devant le patriotisme, le propriétaire lui-même, avec une sorte d'enivrement, donnait le premier coup de marteau à sa maison, le premier coup de cognée à son verger.

Les troupes cantonnées là pouvaient passer pour la plus grande espérance de l'Espagne, pour ses plus glorieux soldats tout au moins : l'armée d'Andalousie avec Gastanos inscrivait sur ses drapeaux le nom de Baylen, l'armée d'Aragon avec Palafox, celui de Saragosse. Des contingents de Valence et de Murcie les augmentaient encore. On peut évaluer à plus de 32 000 hommes (1) l'ensemble de ces forces partagées en

(1) D'après les documents du dépôt de la guerre à Madrid : 32 421. — Schpeler dit 35 000; Thiers, 40 000; Ferrusac, 50000; Marbot, 80 000. Mais ils ne font pas sans doute le départ entre les troupes régulières et les volontaires, et Marbot englobe toute la population virile de Saragosse.

quatre divisions d'infanterie, commandées par D. Fernando Butron, Diego Fiballer, José Manso, Felipe San-March. Trois régiments seulement de cavalerie, dragons de Numancia, hussards d'Olivenza et de Ferdinand VII. En revanche, de volontaires une multitude, et des payans armés en grand nombre. L'artillerie était considérable : 160 canons, les munitions abondantes; Don Louis Villaba commandait 1 500 artilleurs de métier: d'excellents ingénieurs, D. Manuel Caballero et un jeune colonel qu'allait illustrer un nom déjà glorieux San Genis, formaient avec des gens de bonne volonté un corps de 800 sapeurs. A eux revient l'honneur des moyens de résistance de la place. Au Monte Torrero : un fortin avec 4 pièces. Au monastère de San José : un fossé avec des palissades, 12 pièces. Une tête de pont sur la Huerba en face de la route du Midi, 8 pièces; ce fut la fameuse batterie du Pilar « imprenable — disait l'inscription — à cause de ce nom sacré » . Enfin YAljaferia relié à la ville par un chemin couvert. Telle fut la défense d'approche.

La défense de seconde ligne avait été organisée avec des éléments plus imparfaits : autour de la ville les murs étaient restés bas et mauvais, n'offrant ni saillants ni angles; on essaya de les mettre en valeur par des batteries bien épaulées de terre, de sacs, de fascines. Pour les portes Quemada et del Carmen, il était permis de s'en fier aux deux couvents que leur masse transformait en forteresses : les Trinitaires et aSnta Engracia. Les décombres du premier siège ne manquaient pas pour fournir des matériaux de barricades, et en y montant leur garde les sentinelles n'avaient que trop présent aux yeux, puis à l'esprit, le motif de leur service et le bon droit de leur vengeance. Eussent-elles hésité, bientôt leur conduite aurait été signalée car il s'était recruté un corps de gens de bonne volonté, chargés de la surveillance des points importants et du soin de prévenir toute défaillance,

de dénoncer toute faiblesse. Ces Almogavarès (I), c'était leur nom, remplirent jusqu'au bout leur rôle avec une persistance farouche.

Et nous, quelles étaient nos forces?

Moncey, dans son 3e corps, si on y comprend la brigade de cavalerie Wathier (I 600 chevaux) réunissait un effectif de 16 500 hommes avec les divisions : Musnier, Morlot et Grandjean (2). Le maréchal Ney devait l'appuyer, mais il reçut avant même de le pouvoir faire une direction nouvelle et c'est seul que Moncey s'approchait de Saragosse. Le 10 décembre ses avant-postes campaient devant la ville. Neuf jours après, le maréchal Mortier, avec le 5e corps, le rejoignait. Le renfort était plus nombreux que l'armée d'attaque : près de 18 000 hommes, sous deux chefs expérimentés : Gazan et Suchet. Mortier possédait des ordres précis : couvrir le 3' corps, l'aider au besoin, mais sans perdre temps, munitions ou hommes, à un siège. Le vieux maréchal Moncey voulut utiliser sur l'heure ces coopérateurs momentanés. Déblayer le terrain extérieur semblait la première besogne. Il confia à la division Gazan le soin de refouler les forces espagnoles dans le faubourg de l'Arabal sur la rive gauche de l'Ebre ; — sur la rive droite il attaquerait lui-même.

En effet, le 21 décembre il lançait sur le Monte Torrero le général Habert ; à 1 1 heures du matin, avec 20 morts et 50 blessés, nous étions maîtres de la hauteur ; le 70e de ligne et le 2e léger s'y comportaient à merveille. San-March, brave et loyal soldat, obligé de battre en retraite, enclouait ses canons et faisait, en rentrant en ville, sauter le pont sur

(1) Ce qui veut dire « soldats d'élite » ; l'origine est le mot arabe almoguar (guerrier).

(2) Effectifs donnés par la lettre de Napoléon à Berthier, 8 novembre t808.

la Huerba qui l'en séparait. Sans l'amitié et la protection de Palafox, il eut sans doute subi le sort du premier défenseur de ce lieu malheureux aux Espagnols, car enfin il avait reculé lui aussi. Plus que sa bravoure, les circonstances le protégèrent : notre attaque de la rive gauche avait été repoussée et, dans la glorification excessive de ce succès, les Saragossains firent volontiers le silence sur l'échec.

Oui, à l'Arabal, notre premier choc avait enfoncé les bataillons qui nous faisaient face, mais de l'autre côté du fleuve, Palafox, du haut des terrasses du palais épiscopal, suivait le combat : à ce mouvement de recul, il descendit précipitamment, sa cavalerie était massée sur la place de la Cathédrale, il lui fit traverser au galop le pont tout voisin ; un double effet suivit sa promptitude : elle coupa la retraite aux fuyards, elle arrêta l'élan des vainqueurs. L'Arabal était sauvé.

Les chiffres suffiront à prouver que l'affaire fut chaude ; pour nous, 28 officiers et 650 hommes hors de combat. Les Espagnols eurent 200 morts, sans compter ceux du régiment suisse, et leur cavalerie paya cher son succès en perdant les 2 colonels des hussards de Ferdinand et le capitaine Santa Cruz. Cette action de la rive gauche, laissant imparfait l'investissement, retardait fâcheusement pour nous les opérations du siège. Moncey paya d'audace, soit que la prise de Monte Torrero lui parût une victoire suffisante, soit qu'il eût voulu intimider ses adversaires. Il envoya le capitaine Charles de La Bédoyère porter à Palafox une lettre courtoise, mais énergique : appuyant sur l'événement récent de la prise de Madrid, avec le souhait d'éviter l'effusion du sang à la « belle Saragosse » , il lui proposait de se rendre. Palafox répondit à cette prétention par une vantardise : ce serait plutôt à moi de parler à M. le Maréchal de capitulation ; j'ai dans la main 60 000 hommes résolus, qui ne connaissent que Thon-

neur. Si Madrid s'est rendue, c'est que Madrid aura été vendue. Capituler? J'ignore ce mot. Vous m'en entretiendrez après ma mort.

Il fallait donc faire le siège. Les souvenirs du mois d'août indiquaient qu'il serait périlleux et difficile.

De Pampelune, par le canal d'Aragon, on dut amener l'équipage nécessaire, les canons, le matériel. Sur cette longue route sablonneuse et triste qui descend des collines de Navarre, par Tafalla, Alfaro et Tudèle, ce fut un incessant convoi dont les voyages n'étaient pas toujours à l'abri des alertes sanglantes et des coups de fusils imprévus. Enfin, nous eûmes nos forces réunies ; le général Dudon commandait 60 bouches à feu et 6 compagnies d'artillerie ; le général Lacoste, possédait 40 officiers du génie, 8 compagnies de sapeurs, 3 de mineurs, 20 000 outils et 100 000 sacs de terre. Le 29 décembre, on commença la tranchée en ouvrant la première parallèle en face du couvent de San José ; les coups de pioche furent pénibles : depuis longtemps aucune pluie, le froid était intense et le terrain glacé.

La population de Saragosse avait mal suivi ces mouvements dont l'intérêt lui échappait de toute manière. Elle ne les voyait pas et s'en mettait peu en peine, confiante du côté des hommes dans sa vaillance quand l'heure sonnerait, et du côté du ciel dans la protection de Notre-Dame del Pilar, qui ne saurait lui manquer jamais. Son sol était béni, terre sacrée qui engloutirait les envahisseurs assez imprudents pour y poser le pied. Très dévot à la Vierge, le gouverneur pensait encore à d'autres moyens de défense. Il réunit un conseil de guerre, et l'on décida le départ de François, son frère, pour former à l'extérieur, avec les paysans de la province, une armée de secours. L'idée était bonne, si bonne que l'on doit compter à Joseph Palafox comme une faute de s'être laissé enfermer, de sa personne, avec toutes ses troupes

régulières. Aidés de quelques régiments, les habitants eurent ^uffi pour occuper, comme au 4 août, les assiégeants; l'enceinte était petite, par conséquent, à la fois peu d'hommes au rempart ; les gros bataillons devenaient autrement utiles en troupes légères qui eussent harcelé les Français. Blâmer le général espagnol de n'avoir pas eu la vision de ce plan au mois de décembre, c'est par là même le disculper de l'avoir tenté au mois de juillet précédent. Mais l'erreur reste, et grosse de conséquences, fatales pour lui.

Aussi bien, Palafox n'était point un stratégiste ni autre chose qu'un vaillant soldat impressionné par les circonstances. Après Tudèle, l'armée française avait hésité, avancé, reculé, et avancé une dernière fois ; il avait, lui, perdu le moment d'agir vigoureusement contre elle et manqué l'occasion, ce secours que la Providence, même quand elle le fait passer par les mains de Notre-Dame delPilar, n'accorde pas deux fois. Sans doute, en rase campagne, les vaincus de Tudèle n'avaient pas fait merveille ; toutefois, il ne s'agissait que d'attaques fréquentes, prenant les assiégeants à revers. Et puis, accepter la position d'assiégés, c'est donner à sa troupe une infériorité morale dont les gens du métier conviennent ; une ville qui n'est pas débloquée est une ville prise.

A tout dire, les Saragossains, remuants, agités, et soupçonneux, eussent crié à l'abandon, mais un général qui s'impressionnerait pour un plan de campagne de l'opinion des bourgeois ne serait plus un général.

Ce fut donc François Palafox qui partit (1). Il ne demeura pas inactif.

Pendant deux mois, il mit en branle toutes les campagnes

(1) A la fin de décembre ; pour la date précise, les bons auteurs diffèrent : le 22 (Garcia Marin); le 24 (Belmas); le 25 (Alcaïdé); le 29 (Casamayor).

d'alentour, depuis les grottes des Pyrénées, jusqu'aux gorges de la Sierra. Comme pour une croisade, les gens prenaient les armes, tous rejoignaient « l'armée de réserve destinée à sauver la patrie, n

Un règlement très exact, très précis, organisait la levée en masse et ne laissait aux habitants aucune porte de sortie : « les anciens soldats du roi, les chasseurs de profession, les amateurs, devaient « prendre leur fusil » , sous peine de ce que tout habitant qui refuserait un service si utile et si urgent serait mis en prison » (1) . Ils porteraient chacun « une besace ouverte en forme de scapulaire » , une outre de vin, du pain pour quatre jours. Tout lieu habité donnera un homme sur dix, assurera son entretien par une contribution extraordinaire ; vingt sous par jour au soldat, dix à sa femme ; les personnes riches fourniront un service gratuit. Le mousquet à l'épaule, le couteau à la ceinture, voilà l'ordonnance, tout au moins à la main une pique faite par les forgerons du pays, « avec la plus grande économie » . Chaque village aura son tambour, son drapeau, il amènera « un moine ou prêtre comme aumônier, dans le but de consoler, animer et soigner les malades » . Retard, excuses ou remplacement, rien n'est admis. — Tout au plus dans certains cantons, par exemple celui d'Alcanitz, on procède par la voie du tirage au sort entre tous les hommes valides de dix-huit à cinquante ans.

L'élan fut unanime et toujours soutenu. Dans les attaques nocturnes, les embusquades de route, les surprises, ces gens demeuraient terribles, insaisissables le plus souvent, et aussi bons coureurs que tireurs adroits; en rase plaine, ils ne tenaient pas devant les pelotons français, et nos cavaliers les poursuivaient sans miséricorde. A tous ces chocs réguliers, les Espagnols perdaient du monde, du terrain et du courage;

(1) « Règlement de l'armée paysanne » . — A. F., IV, 1622, 1" dossier.

ils gardaient la persévérance et, le lendemain, revenaient assaillir, avec un acharnement irrité, leurs vainqueurs de la veille. A diverses reprises, ils s'approchèrent en masse de Saragosse, nous donnant les plus vives alarmes; particulièrement au milieu du mois de février, le marquis de Lazan, à la tête de 12 à 15 000 volontaires réunis à Lérida, rendit critique notre position sur la rive gauche de l'Ebre ; toutefois, il ne put réussir dans son projet de ravitaillement et l'annonce de l'arrivée du général Reding, avec d'autres renforts, n'obtint pas un meilleur succès ni matériel, ni moral.

Si Palafox avait manqué de décision il ne manquait pas de coup d'œil : une crue de l'Ebre s'était produite, elle enlevait en amont de la ville quelques-uns de nos bateaux de ponton qui s'allèrent briser sur les quais. Ce pouvait être une difficulté, un désarroi; Palafox mit son monde sur pied, et le 31 décembre il tentait une grande sortie. Les meilleures prouesses eurent lieu à la hauteur du château de l'Inquisition ; 300 cavaliers sabrèrent un poste français qu'ils surprirent, et une charge heureuse les porta jusque sur nos baïonnettes. Mais un feu nourri les fit reculer, nos carrés assurèrent leur tir, les morts jonchèrent la plaine et il fallut regagner très vite qui au galop, qui au pas de course, la protection des murailles. — Le premier effort pour rompre le cercle venait d'échouer.

Dans une démocratie, et c'était bien la position de Saragosse, la défaite n'est pas permise; on oublia donc la retraite pour ne songer qu'à l'attaque; Palafox distribua des récompenses; le soir la ville fut illuminée.

Un avantage plus sérieux lui venait de ses adversaires. Laissant en face de l'Arabal la seule division Gazan, suffisante pour le bloquer, trop faible pour l'enlever d'assaut, le maréchal Mortier avait emmené le 5e corps (près de

10000 combattants) prendre des quartiers d'hiver à vingt-cinq lieues de là, vers Calatayud.

C'était sans doute comprendre les ordres de Napoléon, mais combien ils étaient fautifs. La remarque en est aisée : l'Empereur ne se rendait pas compte de l'importance du siège de Saragosse. Dans toute sa correspondance des mois de décembre (1808), janvier et février (1809), à peine trouverez-vous trois lettres où il donne à Berthier des instructions relatives aux armées envoyées en Aragon, et encore toutes trois se réfèrent-elles à une seule idée qui n'est point une idée juste : soigneusement maintenir par le corps? de Mortier la communication libre sur la route de Saragosse à Madrid. — S. M. I. et R. se souciait assez peu, on le voit une fois de plus, des endroits où elle n'était pas. Ainsi se trouvait dégarnie l'armée du siège et impuissante par suite à progresser. Une autre circonstance allait lui enlever encore de la force : le duc de Conegliano quittait le commandement pour le remettre au duc d'Abiantès; ce dernier arriva dans la soirée du 2 janvier, assez à temps pour voir ouvrir la seconde parallèle et assister à une nouvelle sortie des Espagnols identique à la première : un élan courageux, un succès de cavalerie, une fusillade de l'infanterie française, puis la retraite, baïonnette aux reins dans leurs lignes.

Le premier acte de Junot fut de se plaindre. Déjà il avait l'esprit quelque peu déséquilibré, et il estimait peut-être un rôle au-dessous de ses mérites la conduite d'un siège. Aussi voulait-il faire grand : il demanda à l'Empereur 30 000 hommes, de l'artillerie, beaucoup d'artillerie. La force des choses le contraignit à la surveillance plus modeste, en tout cas plus méritoire du travail des tranchées. Cette besogne admirable était rendue pénible par l'adresse des tireurs Espagnols : leurs balles sifflaient rarement en vain ; malheur au

piocheur mal abrité, il est couché à terre, et si au-dessus du parapet le moindre objet révèle la présence d'un soldat, c'est une cible que la mitraille atteint aussitôt; plus d'un shako fut ainsi troué, souvent assez bas pour que l'homme ne se relevât jamais. Ces mésaventures n'étaient pas pour arrêter l'ardeur de nos gens, braves en vérité comme le sergent Guilmin du 116e de ligne, qui, voyant tomber un obus dans le fossé, le saisit à pleines mains, et le jeta par-dessus le bourrelet de terre, sauvant ainsi de ses éclats toute son escouade.

Les tranchées s'avançaient avec une précision méthodique facilitée du reste par des nuits sans lune, des jours sans pluie, un froid sans neige. — Le 7 janvier nous pouvions établir nos batteries bien en face du couvent de San José. Le 10 le bombardement commença. Un assiégé, Gasamayor, en avait gardé un souvenir impérissable; le fracas des bombes parvenait à la ville pour y semer la surprise plus que l'effroi ; et les femmes se portèrent aux pieds de la statue miraculeuse, attendant là, toute protection et tout véritable secours. L'une d'elles, Manuela Sancho, une villageoise de la Sierra, y puisa tant de force, qu'elle partit à la bataille, et pendant l'assaut, reçut une balle dans la poitrine.

San José avait d'épaisses murailles, San José tenait bien. Pendant qu'il se couvrait d'un feu de mousqueterie, à l'autre rive on tenta une diversion. Sur des bateaux de mariniers, le commandant Ojeto plaça des pièces légères, et vint arquebuser nos troupes par le flanc, mais il fut blessé et le mouvement n'alla pas plus loin. — Au couvent, la défense était opiniâtre, depuis deux jours on y vivait sous une grêle de projectiles. Le commandant Haxo avec ses sapeurs, avec ses voltigeurs le commandant Sthal, couronnèrent enfin la brèche, et après un égorgement dans les fossés nous fûmes dans la place. Les fuyards, — ils s'étaient bien battus, — en arrivant aux portes jetèrent la terreur et on nous crut déjà au ii. 3

murs d'enceinte. Mais nous n'avions pas dépassé la ligne du petit ruisseau de la Huerba, enlevant seulement les batteries d'approche. Ce n'en était pas moins un réel succès, San José étant la vraie défense du côté droit de la ville et les morts espagnols payaient chèrement pour eux la rançon de leur vaillance : Don Pedro Gasca, le colonel des volontaires d'Aragon, le colonel Arzu, chef des Valenciens et surtout cet héroïque San Genis qui fut rapporté à sa mère le corps défaillant et l'âme toujours fière ; ses blessures étaient mortelles et il expira dans les bras de celle qui lui avait donné la vie.

Pour pallier l'échec et faire disparaître dans les esprits la conséquence trop fatale de l'investissement de la ville, Palafox usa d'un stratagème dont on aimerait qu'il se fût montré moins coutumier. Le 10 janvier au matin on vendit dans toutes les rues de Saragosse une Gazette Extraordinaire qui l'était en effet.

Un courrier, disait-elle, avait pu, grâce aux ténèbres, pénétrer en traversant l'Ebre, il était porteur de dépêches du marquis de Lazan et de la Junte de Valence (?) Il annonçait des nouvelles, oh ! d'excellentes nouvelles : en Catalogne les Français ont été battus ; également en Estramadure au pont d'Almaraz sur le Tage ; le marquis de Lazan est entré en France à la tête d'une armée victorieuse ; près de Madrid, Napoléon a été totalement défait : 20 000 morts, parmi lesquels Mortier, Ney, et encore d'autres généraux, Savary n'est que blessé, mais grièvement. A Cadix, viennent d'arriver 16 millions de douros pour les besoins des soldats espagnols ; et les troupes anglaises portent à 70 000 hommes les forces de la Horaana ; de Valence, l'Infantado a achevé de former ses divisions ; Reding a organisé les siennes : 60 000 combattants ; tous ces chefs valeureux s'approchent de Saragosse.

Cette uniformité de succès inouïs n'étonna personne. Tous les noms odieux aux Espagnols étaient atteints, la fortune se montrait intelligente, et pour la bonne cause, la Providence véritablement vengeresse. Qui douterait de ces triomphantes prouesses manquerait de patriotisme, de valeur et de foi,

« Courage, fermeté » disait en terminant la Gazette, et

Viva Espana ! — Ah! on peut le croire. Ce fut un délire. Dans les rues on sabordait sans se connaître pour s'embrasser. L'allégresse ne fit pas oublier la juste gratitude : on courut au Pilar remercier la puissante protectrice, vraiment mère des miracles. Les plus empressés, partant les plus logiques et les plus fidèles, allèrent aux portes audevant de ces prochains secours. — Le guetteur de la Tour Neuve aurait pu leur fournir des données plus exactes : seul il comtemplait le spectacle de la réalité : en parcourant des yeux les lointaines collines et l'horizon de la plaine, il ne voyait rien autre que les feux rouges des bivouacs français et les lignes grisâtres des tranchées de leurs batteries.

Les cloches carillonnaient dans toutes les églises, des salves de mousqueterie se répétaient sans relâche, clairons et fanfares résonnaient ; les feux de joie comme par enchantement s'allumèrent, si bien que le bruit, l'éclat et la lueur, intriguèrent les Français au point de les déconcerter et de les abasourdir. « Cette joie dont nous ignorions la cause nous donnait presque de l'inquiétude ; nos bombes et boulets succédaient rapidement aux fusées tirées dans la ville, dont nous cherchions à troubler la fête, et cependant les lueurs de l'illumination générale nous éclairèrent jusqu'à 9 heures du soir ; bientôt le silence et l'obscurité de la nuit ne furent plus interrompus que par le son et le feu du canon. » fl) Que penser du procédé de Palafox? Qu'il était puéril.

(1) Mémoires du général Lejeuhe*

Toutefois à ce peuple enfant lui-même il se trouvait approprié et il lui donna, — but à atteindre — une ardeur nouvelle. On dira c'est un mensonge ; oui et non. C'était du mirage. Le soleil du Midi est si plein de griserie et de miroitement qu'il confond, déroute et enivre. En répétant ces folles rumeurs Palafox finit par y croire lui-même ; quand le Maréchal Lannes lui parlera de capitulation il lui enverra, pour appuyer son refus, tant sa position lui paraît bonne, comme un document, un exemplaire de la Gazette Extraordinaire ! La seule impudence ne va pas si loin ; il faut pour se la permettre un aplomb qui s'appuie snr un fond de conviction personnelle. Ces imaginations-là ne sont pas très fertiles mais elles s'obstinent dans leurs rêves. D'aucuns prétendent que les dépêches existaient réellement et que Palafox, en les embellissant quelque peu, n'inventait pas la trame des nouvelles extravagantes dont on lui envoyait le récit. Sa perspicacité en paraîtrait fâcheusement atteinte, si la loyauté en restait plus intacte. 11 est permis de croire qu'il usait de procédés suggérés par les circonstances et les gens au milieu de qui il vivait.

Cet homme de guerre était entouré de frailes et de bourgeois; ce gentilhomme se mouvait en pleine démocratie. Aucune comparaison ne paraît mieux fondée pour expliquer l'esprit public de Saragosse que celui de la Ligue. Sommesnous au bord de l'Ebre en 1809 ou sur les rives de la Seine en 1590? Sans doute la division Gazan bloque le faubourg de l'Arabal, mais on croit voir les coureurs de Henri de Navarre atteindre la porte Saint-Martin et les maisons du faubourg Saint-Jacques. Les membres de Y Ayuntamiento ressemblent furieusement aux Seize; sur la place de Grève ou sur le Cosso une potence parle aux yeux des gens qui voudraient fléchir. Palafox offre à 29 ans une tournure sans doute aussi juvénile que le duc de Nemours avec ses 23 printemps; tous

deux sont soldats de bonne race et de fière mine; l'un s'est échappé du piège de Bayonne, l'autre de l'embuscade de Blois, tous deux iront en une forteresse : Vincennes ou Pierre Encize; tous deux attendent du secours de leur frère, qu'il se nomme le duc de Mayenne ou le marquis de Lazan. Le parallèle pourrait être poussé plus loin encore car les Saragossains meurent pour la liberté et l'intégrité du royaume comme les Parisiens pour la transmission des droits de la couronne. Un sentiment religieux identique anime ces deux camps : ici et là les curés de la ville ont formé en compagnies leurs paroissiens, là et ici des moines portent l'arquebuse : on récite des rosaires à Notre-Dame del Ptlar comme on faisait des neuvaines devant la châsse de sainte Geneviève. Quelle différence à Saragosse dont les défenseurs vont prier pour le succès des « armes catholiques » et à Paris où se sont armés en croisés les tenants de la « sainte » Ligue? — Plus tard la famine ajoutera un trait plus lugubre et non moins déchirant de ressemblance et d'analogie.

Ainsi donc Palafox ne se sentait le maître que dans la limite des sentiments de ses concitoyens. Comme il advient en des jours de crise, au milieu des alarmes publiques l'excitation nerveuse était un argument, la colère devenait une puissance. Alors l'exagération est bien près d'être la règle; ces heures ne sont pas bonnes aux modérés, c'est la fièvre obsidionale. Des personnages simplement audacieux montaient à la surface, on s'inquiétait peu de leur situation d'hier, aujourd'hui ils paraissent dévoués, le patriotisme leur obéit, demain il leur sera encore fidèle si quelque autre n'a pas sur la pureté de leur orthodoxie mis une surenchère. Un cabaretier du Cosso : Tio Jorge, un simple officier Bistron, Canedo secrétaire et porte-plume du gouverneur, jouissaient

de cette popularité. Qu'ils aient dans cette puissance inattendue déployé de la délicatesse de touche et de la douceur de manières, il faudrait qu'ils eussent en 24 heures changé de nature, de condition et d'habitudes. Ils restèrent « peuple » et le peuple toujours et partout simpliste, est en Aragon par surcroît dur à lui-même, et aux autres cruel.

D'allures et de procédés différents, les hautes classes faisaient cause commune : croyances, espérances, sacrifices, elles montrèrent les vouloir partager, sentir de même, et n'agir pas moins fortement. Aussi bien Don Pedro Maria Rie, de noblesse de robe, le duc de Villahermosa, de noblesse d'épée, sont dans les conseils et assument des responsabilités le poids, le danger et le dévouement. Parmi les morts tués à l'ennemi, le brigadier Don Adriano Cardo, Don Pedro Gasca, Don Juan Azlor de Aragon y Pignatelli, un petit aide de camp de Palafox de 18 ans, — le lieutenant général Oneille y Barcla, le marquis d'Artajona, le comte de Sobradiel, sont des noms et des preuves de confraternité dans le patriotisme.

La classe moyenne ne manqua pas davantage à son devoir,

Combien de gens demeurés inconnus que personnifie par exemple ce modeste employé du tribunal, l'alguazil de la Âudiencia Faustino Casamayor, homme sage et rangé, magistrat ponctuel, citoyen méthodique, qui assiste aux deux sièges, supporte la famine, subit le bombardement, la peste, l'incendie, sans abandonner son poste, sans quitter sa maison, sans jamais vouloir même se réfugier dans la cave; et au milieu des calamités publiques relatant jour par jour les coutumes, les fêtes religieuses, les anniversaires, s'étonnant seulement que l'on vienne si peu nombreux à ces traditionnelles réunions, au reste plein de sang-froid, de confiance et de crédulité, espérant tout, croyant tout, et ne cédant devant rien.

Hommes également d'une seule idée parce que d'un seul devoir, les ecclésiastiques jetés dans la résistance pour la

défense des autels. Respectés pour leur habit, obéis pour leur caractère, ils confondaient sans doute les ordres belliqueux qu'ils donnaient avec les conseils de paix dont on venait chercher près des ministres de Dieu le réconfort. Qui dans la bataille vous ouvre d'une bénédiction les portes du Ciel, ne perd pas son prestige le soir de l'action. Tel était sans doute le curé Sas dont la vaillance répétée aux postes les plus dangereux, gagnait la confiance générale. Tel surtout Don Basilio Bogiero de Santiago, à qui les deux partis ont fait, naturellement en sens inverse, une renommée. Il était né en Italie, mais avait été élevé à Saragosse; clerc régulier des Écoles Pies, professeur de rhétorique, poète, esprit vif, ardent, poursuivant son rêve lui aussi, et en sachant risquer sa vie, assez disposé à ne pas approuver la nonchalance chez le voisin. On a voulu lui attribuer des atrocités dont le soupçon est demeuré intense, plus que la démonstration jamais produite. Un homme qui manie facilement la phrase, peut grossir la voix et s'écouter parler, mais s'il paie de sa personne, le danger de la rhétorique et de l'utopie disparaît : ce ne sera pas un Jacobin. Don Basilio a certainement gardé de l'ascendant sur Palafox, son ancien disciple et son ami, le Gouverneur pouvait s'influencer de ses conseils, il en restait le juge. Ce n'est point ici (on a fait cependant le rapprochement), auprès du silencieux, incapable et indolent Ferdinand VII le chanoine Escoïquiz, instruit, brouillon et inexpérimenté : c'est un général à la tête de ses troupes dans une ville assiégée et conscient de son devoir militaire.

Son but était de maintenir coûte que coûte les courages. On a vu par la Gazette extraordinaire, qu'il acceptait tous les moyens, même les mauvais. Mais il faisait mieux : sa bravoure donnait l'exemple de l'énergie qu'il exigeait d'autrui. Vous le trouverez à toutes les affaires. C'est lui qui mène le combat à la porte del Carmen (23 janvier), lui qui conduit les troupes au

feu à la place de la Madeleine (1er février), lui encore qui marche à la tête des défenseurs dans les terribles luttes des barricades de maison en maison. A chaque alerte il a donné Tordre de battre la générale, et quand on bat la générale, Palafox est toujours là. Il possède du coup d'oeil, sa décision est prompte, les bonnes occasions ne lui échappent guère : nous l'avons vu profiter de la crue de l'Ebre pour essayer de rompre le cercle; dès qu'il saura que le commandement change au camp français, à cette heure de flottement entre Junot et Lannes, il renouvelle sa sortie. Il veut profiter de tout, et quelques cavaliers polonais ayant déserté nos rangs pour passer dans les siens, il espère en attirer d'autres; il fait jeter dans le camp français une proclamation en six langues (1) pour provoquer des désertions par de belles promesses et aussi en flétrissant l'ambition de Napoléon. Sans doute il n'obtient rien parce qu'il ignore le fond du cœur des troupes impériales dont il méconnait le Dieu ; blasphème qui ne porte pas. Mais il parle patriotisme et il croit que d'autres que lui ont l'horreur du joug du « tyran » .

Oui, c'est un assez pauvre général, et sa tactique paraît rudimentaire, mais il est soldat dans l'âme, et des deux sièges de Saragosse son souvenir gardera toujours une préférence marquée pour le premier. Il y fut vainqueur sans doute, vaincu dans le second, et son choix s'explique; mais avant tout, croyez-le, il se sentait à l'aise avec ses volontaires, compatriotes et amis, au milieu des fusillades, plus à l'aise qu'en commandant 30 000 hommes de troupes régulières; et à la paix, si les écrivains espagnols parlent surtout des sanglantes merveilles de la résistance de 1809, il prendra la plume pour chanter les mâles beautés de 1808. C'est un vrai soldat, car il est humain : au cours du siège, il fait soigner

(1) Espagnol, français, latin, italien, allemand, polonais, 5 anvier 1809.

presque en cachette, les prisonniers français (1). De son désintéressement chacun reste témoin : il donne sa bourse, son argenterie, ses bijoux; il garde un sabre d'argent parce que c'est une « épée » . Il est sincère quand le « mirage » ne l'éblouit pas, car il sacrifie à une divinité qui ne se repaît pas de tromperie : la gloire, et il professe une religion qui impose la loyauté. Catholique convaincu, pratiquant, intègre, jamais il n'oublie la patronne de sa province, il parle de N.-D. del Pilar dans tous ses ordres du jour peut-être pour la dévotion de ceux à qui il s'adresse, sûrement pour le besoin de son intime croyance.

Sa faconde tient à sa race : l'Aragonais demeure souvent silencieux; quand il prend la parole, il s'anime et devient orateur. Rien n'est curieux comme les proclamations de Palafox : toutes pleines de rhétorique (peut-être là faut-il retrouver la main de don Basilio), mais chaudes, virulentes, et sonnantes d'épithètes. Or, comme il passe toujours de la parole à l'action, on l'écoute, même quand la jactance fait sourire. L'entendez-vous annoncer aux Madrilènes le succès des Aragonais « Cette ville sera de nos ennemis le tombeau; ma cavalerie a laissé tomber ses sabres sur leurs cous altiers, mon infanterie les a cloués avec ses baïonnettes. » — Aux troupes françaises : « L'Espagne est l'école de la vérité; ici l'or perd tout son pouvoir. Victimes de l'ambition, abandonnez une guerre qui fait votre opprobre. » — ALannes : «Cette cité se fera honneur de ses ruines. » — Avec les Saragossains, son âme déborde, toutefois son adresse demeure; comme l'artiste frappe chaque touche du clavier, il les complimente, il les encourage, il excite leur générosité, il leur promet une gloire immortelle, il les menace, il invoque les aïeux, il évoque la postérité, il fait briller les belles récompenses : les grades, la

(1) Mémoires du général Lejecne, « De Valmy à Wagram », p. 198.

noblesse, l'écusson d'honneur; il anime leur piété, il les considère comme invincibles sous le manteau de la Vierge du Pilar, ils les exhorte à défendre cette image sacrée; l'Église est leur sauvegarde, l'Église est en danger. Et aux femmes de Saragosse, « remplaçant les Amazones » , cette proclamation d'une si fière allure, qu'il signe, en galant gentilhomme « Votre général et votre ami » . — Voilà l'homme; il est singulier, il est sympathique, avec cela l'idolâtrie de son pays, la fidélité à son prince, de la vaillance, de la fermeté et vingtcinq ans. Un dernier fleuron manquerait à sa couronne i l'adversité et l'injustice ; Napoléon lui donnera ce complément de prestige et de renommée.

Nos tranchées étaient terminées, toutes nos batteries en position; on estime que pendant la première semaine seize mille boulets, obus ou grenades, furent jetés; Saragosse «semblait un enfer » , dit quelqu'un qui s'y trouvait. Les Espagnols résolurent encore un effort : à quatre heures du matin, dans le plus grand silence, trois colonnes sortirent des portes; elles s'avancèrent avec une résolution extrême, surprirent les premiers postes, et, franchissant la Huerba, allèrent enclouer nos canons jusqu'à la première parallèle, à deux cents toises du Monte Torrero (1) ; l'audace était extraordinaire, le succès s'arrêta là : une lutte violente, une fusillade, puis une poursuite sous les feux de la place; sur toute la ligne nous restions maîtres du terrain.

Un nouveau chef arrivait à temps pour assister à cette brillante passe d'armes du 21 janvier. L'Empereur remplaçait par le maréchal Lannes le duc d'Abrantès. Le changement avait excité au plus haut point la jalousie de ce dernier. A la nouvelle de la venue de son successeur, il avait ordonné,

(1) Général Lejedne, Mémoires.

coûte que coûte, un assaut général. C'était folie; le général Lacoste et les autres officiers du génie tentèrent de dissuader Junot. Sa fureur ne se contint plus, et il leur cria du haut de la tête : « Vous êtes mes ennemis, en réservant au maréchal l'honneur de la conquête. Vous trahissez les d'Abrantès (1) ! » Toutefois cette fougue tomba devant le calme de Lacoste, et quand ce prudent et vaillant officier s'inclina en déclarant seulement que son devoir le forcerait à en rendre compte à l'Empereur, Junot prit peur de son imprudence et décommanda l'assaut. Bien plus, il se trouva subitement indisposé et demanda sur l'heure un congé éventuel : « Il est indispensable que je prenne cette année des eaux minérales. J'irai tant que durera le siège, dussé-je y mourir. Mais après cette expédition, je dois nécessairement prendre des eaux sulfureuses, soit à Plombières, soit à Bourbonne (2). « De fait il resta, sous les ordres de Lannes, boudeur, loin des opérations, logé à l'écart, à la Chartreuse de la Conception, un lieu délicieux au milieu des parterres. Son absence fut à peine remarquée; il n'avait su s'imposer à personne et l'étoile de sa fortune pâlissait; le courage dont son nom avait été le synonyme semblait l'abandonner lui-même. Où était le sergent de la batterie des hommes sans peur, le Junot de Toulon, riant aux boulets et poudrant sa lettre de la poussière soulevée par l'obus? On l'avait vu baisser la tête dans la tranchée quand sifflaient les balles et répondre à un officier lui offrant de le conduire à travers un espace, il est vrai découvert à la la mitraille : « C'est bien, c'est bien, je vois suffisamment d'ici. » (3) Le soldat français ne pardonne pas ces prudences-

(1) Général Lejeune. — La duchesse d'Abrantès garde dans ses Mémoires la même rancune au maréchal Lannes, qu'elle nomme « un mauvais camarade » pour avoir accepté le commandement exercé par Junot.

(2) Lettre à l'Empereur, 24 janvier i809. — Autographe. A. F., IV, 1622, 1" dossier.

(3) Lettre de M. de Maltzen, neveu de Grouchy.

ii L'ESPAGNE ET NAPOLÉON

là. Ce malheureux duc d'Abrantès avait deux excuses : il était ulcéré de la froideur de Napoléon ; ses facultés n'étaient plus entières et déjà s'assombrissait la lumière d'une raison qui allait se perdre en fumée.

Avec le duc de Montebello les choses changeaient d'aspect. Esprit sagaee, positif, net, ennemi des mots, propre aux idées, généreux de volonté et de nature, ayant connu les mauvais jours et fier de s'être fait lui-même; une valeur militaire de premier ordre, le plus brillant passé, le plus radieux avenir; peut-être le meilleur lieutenant de l'Empereur; et malgré un désintéressement qui n'était certes pas invincible, estimé des troupes, en possession de la confiance du maître. Ce sont là de bons atouts dans un jeu et qui donnent de l'assurance à un homme. Il se fit rendre compte de la situation, félicita des efforts, résolut d'augmenter la vigueur, et avant d'engager l'action décisive telle qu'il l'entrevoyait, tenta à son tour de la pacification. Il envoya à Palafox un parlementaire.

C'était un de ses jeunes aides de camp, Saint-Mars (1). Les assiégés n'étaient pas d'humeur à le recevoir, et aux avantpostes on le fit longtemps attendre; enfin un peloton de cavalerie le mena, les yeux bandés, à Palafox, dans le château de l'Inquisition. Il dut parcourir lentement les rues de la ville; les gens le regardaient passer avec curiosité, raillerie et colère : « Tuez-le! àssommez-le! » criaient les uns, tout à leur fureur; « Le bel homme, et qu'il est joli » , disaient les autres, surtout les femmes, et de fait, son cheval noir, une housse écarlate, l'aigrette de son colback, les tresses d'or de son dolman faisaient valoir la taille souple de cet élégant officier. Quand on lui débanda les yeux, il se trouvait dans

(1) « Le troisième aide de camp du maréchal Lannes, le chef d'escadron Saint-Mars, excellent homme, ancien ingénieur auxiliaire, devint colonel du 3e chasseurs et fut fait prisonnier en Russie. Comme général de brigade, il finit par remplir les fonctions de secrétaire général de l'ordre de la Légion d'honneur. » — Marbot, Mémoires, t. II, p. 58.

une chambre tendue de noir, en face d'un grand crucifix, ses réflexions furent sans gaieté. Enfin Palafox parut pour lire la lettre du maréchal. « Votre position est désespérée, disait Lannes, toute chance de secours s'évanouit pour vous, la Péninsule est au pouvoir des armées françaises, en vous rendant, vous épargnez l'inutile effusion de sang, les conditions seront honorables. » « Les Espagnols ne se rendent pas avant la bataille, répondit Palafox, j'ai là cent mille hommes déterminés, ce sera pour M. le maréchal un grand honneur de les vaincre. Ma position est excellente. » Et afin de le prouver, il envoyait au duc de Montebello la Gazette Extraordinaire. Ce « document » gâtait un peu la réponse. Qui pouvait-il tromper? Forfanterie ou inconscience? Dans les deux cas ridicule; une seule personne mieux que le destinataire pouvait savoir la valeur de cette pièce de comédie : c'était l'expéditeur.

Il en fallait donc appeler au sort des armes. Pour mettre les chances de son côté, Lannes, avant de monter à l'assaut, voulut déblayer le terrain extérieur et assurer la tranquillité de ses manœuvres, Il rappela le corps du maréchal Mortier et ordonna aux dragons du général Wathier de nettoyer la province où les volontaires d'Aragon étaient à peu près les maîtres. Partout nos convois se trouvaient attaqués, nos hôpitaux menacés, nos provisions détruites. Sur la rive gauche de l'Ebre, adossés aux montagnes, des paysans espagnols bloquaient la division Gazan au moins autant que ce général bloquait TArabal. A la Perdiguera, à Magallon, à Huesca, à Pina, Mortier repoussa les bandes (une véritable armée de 10000 hommes) de François Palafox. Cette campagne permit à la division Suchet de soutenir la division Gazan et de prendre une part glorieuse au siège lui-même, tout en protégeant la sécurité des assaillants. Lannes avait eu la bonne fortune de pouvoir faire marcher à son comman-

dément le corps, jusque-là inactif, de Mortier; pareillement il trouvait établies, dressées, les batteries du siège. Il tira le meilleur parti de la besogne de ses prédécesseurs, et le 26 janvier faisait tonner contre Saragosse 50 bouches à feu.

Le lendemain, on s'emparait de la très redoutable position de Santa Engracia. La boucherie y fut horrible, elle rappelait les scènes de carnage du premier siège dont ces lieux avaient été témoins. A midi, le brouillard du matin dissipé, on avait forcé les palissades, baïonnettes hautes, mais la lutte continuait dans les fossés, de cour en cour, le long des salles du couvent. Les Espagnols citaient mille prouesses; de l'autre côté, Junot, présent à toute l'affaire, retrouvait sa bravoure d'antan et, à la tête du régiment de la Vistule, le colonel Ghlopinski enlevait pied à pied les murailles que les mines du colonel Rogniat venaient d'éventrer. Le premier sur la brèche était monté un petit sous-lieutenant de 17 ans, à peine remis de cinq blessures, et qui venait de tomber là, deux balles au front. La fumée de la fusillade prenait à la gorge sous les arcades du cloître souillé de sang, et autour de la croix de marbre blanc, elle formait un nuage de poussière et de poudre, comme pour voiler les fureurs de l'homme au Dieu de miséricorde et de paix. L'assaut avait été général : à Saint-Joseph, à la porte del Carmen, au couvent des Trinitaires, notre élan nous avait d'abord fait maîtres de ces trois points; une grêle de balles nous tenait en échec dès que nous voulions en sortir pour gagner les maisons séparées de nous par un espace que la mitraille rendait infranchissable. La chaleur du combat aux Trinitaires dépassa peut-être encore l'ardeur de Santa Engracia : le général espagnol Mori y fut tué, le curé Sas, disait-on, avait abattu de sa main dix-sept Français, des femmes déchiraient la cartouche et maniaient les pistolets de ceux qui venaient de tomber. Plus que nos

pertes (600 morts) l'acharnement de la résistance nous montrait les difficultés auxquelles nous étions condamnés à nous heurter encore. La ville entière, pour ainsi dire, avait pris part au combat, car pendant qu'on se fusillait aux remparts, nos bombes allaient plus loin incendier Y Audiencia, l'Église San Pablo et la Miséricorde.

Nous occupions un territoire dans l'enceinte : le grand succès était là; toutefois ce qui eût amené partout ailleurs la reddition d'une place ouverte ne faisait rien aux Saragossains; il fallut se résigner à poursuivre la conquête de chaque îlot de leurs demeures, non pas rue par rue, mais maison par maison, étage par étage. Les détails seraient infinis, et le récit, multiplié cent fois, demeure cent fois le même. Ils avaient tout barricadé, coupé les places de tranchées, roulé des canons, et transformé leurs foyers en redoutes; chaque fenêtre est une meurtrière, chaque couvent un réduit, toute église devient un fort. Des brèches pratiquées de murailles en murailles établissent des passages à couvert, sorte de réseaux cachés par où, sans paraître dans les rues, l'on communique à l'insu des assaillants. Parmi le dédale de ces ruelles obscures, étroites, tortueuses, sur lesquelles s'ouvrent des grilles comme des barreaux de prison, au milieu de ces carrefours dont l'enchevêtrement fait comprendre aujourd'hui encore la longueur de la résistance, nos troupes s'égarent : en face d'elles du canon, au-dessous des mines, au-dessus des tuiles, des tessons, des pierres que jettent des femmes en furie; à droite et à gauche, par la fente d'un contrevent ou le trou d'une porte une balle traîtresse et assurée.

Après un sanglant effort sont-ils parvenus dans la maison attaquée? Il leur faut avancer pièce par pièce, ils entendent briser les escaliers pour leur couper l'accès, par les plafonds défoncés on les crible de mitraille, dans les corridors on se heurte à la baïonnette ; sont-ils montés au premier étage, ils

doivent recommencer l'assaut du second, du grenier, de la terrasse; et s'assoient-ils enfin sur leurs lauriers sanglants, que les Espagnols, comme des chats, courent avec leurs espadrilles sur les toits, reviennent ajuster par une lucarne des coups de feu qui semblent tomber du ciel (I). Chocs, alertes, corps à corps, embuscades, à ce jeu nous perdions trop de monde : il fallut recourir à la sape, miner les quartiers et faire sauter les murs. Nos soldats du génie se sont, en ce mois de février 1809, couverts de gloire par l'abnégation de leur efforts, la persévérance de leur courage, la simplicité de leur dévoûment. Seul, un homme du métier et un témoin, un acteur saura dire leur mérite :

«... Le soldat mineur est admirable par la résignation et le sang-froid avec lesquels il brave, en même temps, la fatigue et les dangers. Tandis qu'il creuse avec calme la tombe des mineurs ennemis, il arrive souvent qu'il n'est séparé d'eux que par la moindre épaisseur de terre, lorsqu'un léger bruit, un léger mouvement lui indiquent qu'à ses côtés on travaille sourdement à sa destruction; il n'est point là debout, il ne peut point prendre cette attitude fière qui menace et défie son adversaire; les yeux de l'armée ne sont point fixés sur lui pour animer son courage et en doubler la puissance; il est seul, souvent étendu la face contre terre, ou bien accroupi dans une attitude pénible, et parfois aussi il succombe, privé de l'air qui peut le soutenir contre l'asphyxie. C'est dans cet état, où il n'est guère qu'à moitié vivant, qu'il marche au combat. (2) »

Les pertes subies furent nombreuses et l'état-major ne demeura pas épargné (3). Leur chef à tous, le général La-

(1) Général Brandt, Mémoires.

(2) Général Lejecne, Mémoires.

(3) Les travaux des trois attaques du siège furent dirigés : 1° de l'Ebre à Saint-Joseph par le commandant Haxo; 2° de la porte Quemada à Santa En-

coste y fut tué. Sympathique figure de soldat, vaillant sans phrase, ferme sans hauteur, et d'une capacité technique qui imposait la confiance (1). Il venait de se marier; cinq jours après la cérémonie il rejoignit les lignes de Saragosse dont il ne revint pas. Ses subordonnés se montrèrent dignes de lui : son second, le colonel Rogniat fut blessé, et aussi le futur général Lejeune; le colonel Morlet, les capitaines Viervaux et Joncesse; le lieutenant Brenne est percé de trois balles. Au moins inscrivons au grand jour les noms de ces braves qui sacrifiaient leur vie dans les ténèbres des caves.

Les Espagnols n'hésitèrent pas à nous rejoindre dans ce nouveau mode de combat, et à relever sous terre notre terrible défi : ils avaient de bons ingénieurs, ils firent jouer les contre-mines. Souvent séparés par un mince rideau d'argile, haletants, pour n'être pas trahis par le froissement de leur pioche et la lumière de leur lampe, les deux troupes s'entendaient, se touchaient presque ; avec quelle hâte chacun, doublant sa charge de poudre, mettait le feu à son fourneau afin d'arriver la première dans l'œuvre de mort, et d'écraser sous les décombres les êtres humains qui la frôlaient dans les ténèbres.

Napoléon, pendant son séjour dans la péninsule, avait paru attacher peu de prix aux événements de Saragosse. Dès qu'il se fut éloigné, il sembla préoccupé d'en suivre les péripéties. Le maréchal Lannes devait lui envoyer à Paris, tous les trois jours, un officier lui porter des nouvelles (2). Les

gracia par le commandant Prost; 3° de la porte del Carmen au château par le commandant Henri. A l'Arabal se trouvait le colonel Dode.

(1) André Bruno Lacoste, blessé à Friedland, remarqué au siège deDantzig; aide de camp de l'Empereur, comte de l'Empire (juin 1808).

(2) « Instructions pour le major général » , Valladolid, 16 janvier 1809; c'est le seul ordre que renferme sur Saragosse la Correspondance, car ni là, ni dans les lettres inédites publiées par M. Lecestre ne se trouve sur ce point une seule missive de Napoléon au maréchal.

dépêches du duc de Montebello sont tristement éloquentes : « C'est une guerre qui fait horreur, le feu est dans ce moment à trois ou quatre points de la ville, elle est écrasée de bombes, mais cela n'intimide pas nos ennemis » . (1) — Intimider! Quand ils virent que nous faisions sauter leurs maisons, les Espagnols y mirent le feu eux-mêmes, afin que l'incendie leur procurât des espaces vides que nous étions bien forcés de traverser sans abri, sous la grêle de leurs balles.

Jusqu'au jour où les Français pénétrèrent dans leur ville, les Saragossains avaient remis leur défense aux troupes régulières avec une confiance assez hautaine. Maintenant, en face de l'imminence du péril, ils se jetaient dans la lutte, tête baissée. — Volontiers le matador abandonne aux picad res le soin de fatiguer le taureau, il laisse les porteurs de ban derilles le piquer, l'énerver et l'affaiblir; mais quand sonne « la mort » , son heure est venue : il descend dans l'arène, tout s'efface devant la besogne de l'épée. — Le premier siège leur avait donné un tel orgueil, qu'ils craignaient de perdre ce renom par la moindre faiblesse. Ils monopolisaient, pour eux-mêmes, jusqu'à l'injustice, la gloire de défendre leur province et leur patrie. Le culte de l'honneur eut-il suffi à ce déploiement d'énergie indomptable? Le sentiment religieux semble lavoir décuplé, surnaturalisé, poussé jusqu'à l'extravagant, jusqu'au sublime. Oublie-t-on cet élément ? Dans la résistance de Saragosse, quelque chose demeure incomplet et incompréhensible ; avec lui tout devient clair, et tout prouve, d'ailleurs, sa réalité. La foi jusqu'à l'évidence, l'espérance jusqu'à l'héroïsme, le dévouement jusqu'au don complet de soi, on rencontre ici, à chaque instant, cette trilogie de vertus à laquelle il faut joindre une dose de fatalisme,

(1) 1" février 1809. — A. F., IV, 1622. Autographe.

car le vieux sang arabe coule encore dans les veines : « Lo que de ser no puede faltnr (ce qui doit arriver ne peut manquer), est un mot que Ion recueille parfois sur les lèvres aragonaises. — Mais au-dessus de tout, la conviction religieuse.

C'est elle qui, dès les premiers jours du siège, inspire ce prêtre à sortir des murailles, à s'avancer malgré les balles jusqu'aux retranchements français; il a revêtu ses vêtements sacerdotaux pour mieux préciser la nature de sa démarche, et il parle en apôtre : laissez la guerre, ne violez pas les droits d'un peuple ami, abandonnez une cause mauvaise, puisqu'elle est injuste, comme le buisson ardent cette terre est miraculeuse, terrible, terribilis locus iste. — Elle, qui veut que pendant le combat les aumôniers se tiennent à chaque porte de la ville pour accueillir les blessés et conduire les mourants en Paradis. — Elle, qui fait traverser le champ de bataille à ce jeune ecclésiastique, le ciboire plein d'hosties à la main, pour réconforter les soldats de Gédéon ; il tombe victime de son idée, de sa conviction, de son zèle, et c'est un poignant spectacle de trouver ce cadavre à qui la mort n'a pu arracher le vase sacré où reposait le Dieu de la vie.

Fanatisme! Laissez dire : ce fut ainsi pour la croisade. Grands, les peuples qui trouvaient des défenseurs assez fidèles pour devenir des héros. Forte, la religion qui engendre des martyrs.

Cette constance avait de quoi s'exercer, car au danger de la bataille s'ajoutait le péril plus certain de la peste. L'épidémie se déclara dans cette masse humaine, refoulée chaque jour un peu plus par un cercle de fer et de feu, entassée sous les arcades du Vieux-Marché, autour de la Tour-Neuve, dans les caves des maisons, et surtout dans les églises transformées aujourd'hui en hôpital, demain en charnier, Toute demeure fut un cimetière : 400, 500, 600 morts par jour, et personne pour les ensevelir, pas de tombe pour les recevoir. Dans son

malheur, la population s'entêtait et en devenait de plus en plus crédule. C'est en ces jours de détresse et dans ces foules angoissées que le cri de trahison tombe comme une semence légère sur une terre trop meuble. Un hasard découvrit quelques couchettes mises en réserve par un employé de l'administration militaire (il est vrai que les blessés et les malades manquaient à cette heure de matelas), on cria à l'accaparement; le malheureux gardien fut appréhendé, pendu sur-lechamp, avec cette pencarte au cou : « Assassin du genre humain, qui a volé 20 000 lits. » (1) — Et nul ne songe à l'invraisemblance.

La misère n'épargnait pas les assiégeants, toutefois à un degré moindre. Ils avaient eu d'abord des jours heureux; la saison, en janvier, s'était trouvée fort tempérée, pas un jour de pluie : parfois, on se serait cru au printemps; sans souci des hommes qui s'entre-tuaient, la nature continuait paisiblement son travail de renouveau et son œuvre de vie; « les fraises étaient rouges et mûres, dit le général Lejeune, les lauriers, les rosiers en fleurs, la lavande, le romarin, la violette et les narcisses embaumaient l'air, préservant nos soldats de l'épidémie. » — Pour construire des baraques, à défaut de planches, ils prirent des roseaux, comme avec l'osier, très abondant sur les bords de l'Ebre, ils tressaient les gabions et les fascines. Des patrouilles découvrirent à l'embouchure du Xalon une grotte de sel dont on manquait, et l'abondance revint. On put craindre la pénurie des munitions, la route de Pampelune étant peu sûre pour les convois de poudre. Si les malades restaient rares, les blessés devinrent nombreux; on les évacua sur l'hôpital d'Alagon, mais tout y manquait, et quand bientôt il fut plein, la fièvre y régna à l'état endémique, les morts s'y multipliaient lamentable-

(1) Casamayor donne ce chiffre «ans sourciller.

ment (1). Les travaux du siège épuisaient les Français ; chaque jour ils fournissaient, sur un espace énorme, 4000 hommes de service pour la seule garde des tranchées et des maisons conquises; la fusillade décimait les combattants; les états de situation proclament, avec une éloquente simplicité, l'effort et les sacrifices (2). Au moment où la lutte prendra fin, on comptait 3 000 tués et, sans parler des blessés, plus de 15 000 hommes encore sur les grabats d'hôpitaux. L'artillerie avait tiré 32 700 boulets, employé 69 325 kilos de poudre, et le génie 9 500 (3). Les approvisionnements diminuaient, les Aragonais ravageant le pays, chacun souffrit de faim d'abord; puis de froid. Pour l'entretien des feux, on brûlait les meubles des appartements et les statues de bois des églises; on s'éclairait avec les feuilles déchirées des livres trouvés dans les bibliothèques, et pour former le toit des baraques, on apportait des tableaux, parfois de maîtres, et les plus grands semblaient les meilleurs. — Des deux côtés, ces braves, également malheureux, paraissaient ne trouver de remèdes, de palliatifs à leur détresse, que dans l'acharnement de la lutte. Hélas! ils s'y employaient trop bien.

Le dernier jour de janvier, les Français avaient pris, avaient perdu le monastère de Sainte-Monique; dans le cloître des Capucins, un affreux corps à corps jonchait de cadavres le sol où nous restions maîtres. Puis c'était la maison des Filles de Jérusalem, d'où fuyaient, sous les balles, les religieuses, n'emportant que les ornements de l'autel et les objets de piété. A San Francisco, presque le centre de la ville et dernière

(1) Sur l'état sanitaire de nos troupes en ce moment en Espagne, voir : le Journal des campagnes du baron Percy, chii-urgien en chef de la Grande Armée, p. 394 à 499. '

(2) La force totale qui, au 24 janvier, est de 26130 hommes, tombe le 11 février à 21 825, dont 18 439 hommes. — Rapport du ministre de la Guerre à l'Empereur. A. F., IV, 1622.

(3) Bei.mas, les Sièges faits et soutenus par les Français dans la Péninsule .

barrière avant le Cosso, l'affaire fut atroce. Depuis une semaine déjà, la mine faisait son œuvre; les galeries des deux partis arrivaient silencieusement, face à face, sous les caves du couvent. Le colonel Rogniat gagna de vitesse; son fourneau de 3 000 livres de poudre, allumé quelques minutes plus tôt, partit comme un volcan. Victoire sinistre : 500 paysans, qui travaillaient dans un réfectoire aux cartouches, sont ensevelis sous les décombres ; les murailles s'entrouvrent, les fenêtres se brisent, les toits s'effondrent, une compagnie entière du régiment de Valence, hachée par l'explosion, est lancée dans les airs; la tour de l'église chancelle, mais le clocher résiste, et, dans ce dernier refuge, perçant les lattes à coups de haches, les Espagnols continuent au-dessous d'eux, à travers les poutres, la fusillade sur les grenadiers du 1 1 5e de ligne qui envahissent la nef barricadée. Là-haut tous vendent chèrement leur vie, le sang humain coule par les gargouilles où ruisselle ordinairement la pluie. En bas, c'est un nouveau combat au milieu des bancs, des confessionnaux et des grilles, et, sous les arceaux gothiques, les tombeaux éventrés par l'explosion, ne retiennent plus les cercueils entr'ouverts. — Longtemps dans ses rêves, le général Lejeune a vu, roulée dans la soie de pourpre, sous la mître rongée par les vers, la tête livide d'un évêque; son bras décharné semblait levé pour repousser, peut-être pour maudire les envahisseurs.

Ouvrez la tragédie Numancia, de Cervantes, — le seul drame héroïque que le grand écrivain nous ait laissé (1) — vous demeurerez certainement surpris de l'analogie constante offerte par les événements de 1809 et les jeux scéniques décrits à la fin du seizième siècle, à propos de la seconde guerre punique. Les personnages de l'histoire revivent comme pour jouer au

(1) Tragédie en quatre « journée» » , imprimée en 1615.

naturel les fictions du théâtre : Léoncio a l'âme forte qui croit toujours à la bonne fortune» jusqu'à l'agonie, n'est-ce pas San Genis disant à ses officiers qui l'emportent : « Si je n'étais blessé à mort j'aurais bien trouvé quelque moyen de vous défendre. » — Son compagnon Morando, doux, pacifique, humain, allant conquérir et rapporter « un morceau de pain gardé par 80 000 hommes » pour l'offrir à son amie la belle Lira, défaillante de faim, à Xtraqui saisit le pain ensanglanté et ne le touche de ses lèvres, « sinon pour lui donner un baiser » , Morando, c'est Don Pedro Maria Rie, le jeune et sage président de l'Audiencia, qui épouse la vaillante comtesse Buretta par amour et patriotisme. — Que de Saragossains des plus obscurs ressemblent à Théogène, ce farouche citoyen qui tue femme, enfants, et se jette lui-même dans le bûcher où brûlent ses richesses. — Corabino s'emporte en imprécations contre les Romains « lièvres déguisés en lions » comme Palafox insulte ces « chiens qui lui donnent à peine le temps d'essuyer son épée toujours teinte de sang » . — Le général Lejeune s'émeut au spectacle des désastres de Saragosse, comme Marius en face des décombres de Numance : a Nos espérances de victoire ne sont que poussière et fumée. Leur désespoir a plus fait que toute la puissance romaine! » Et quand le maréchal Lannes dit à Napoléon : « Cette guerre est horrible, la victoire fait peine » , qu'est-il autre chose à travers les siècles que l'écho des paroles de Scipion : « Avec cet héroïsme étrange, mon droit est mort et perdu. Par ta chute tu as vaincu le vainqueur » .

Quand les Saragossains virent, après six jours de lutte ouverte, l'impossibilité de conserver les vastes bâtiments des écoles Pies, ils y mirent le feu afin qu'un nouvel obstacle nous arrêta quelque temps encore; et de fait, ce rideau de flammes nous sépara quarante-huit heures de la ligne du Cosso. Puis ce fut le tour de l'Université, et d'acharnés efforts se dé-

ployèrent dans les ruelles voisines. Ces désastres successifs augmentaient la fureur patriotique. Pour ces malheureux se débattant sous un cauchemar, les Français devenaient des démons et des vandales : avec les plus beaux in-folio des bibliothèques, nos soldats formaient (comme on empile des briques), des épaulements à leurs batteries; pour éclairer leur marche, ils flambaient les vieux parchemins. Gela est exact; mais quoi? il convient d'être vrai, et de réclamer pour chacun la justice : en faisant sauter un couvent par les fenêtres duquel les Espagnols tiraillaient, les Français n'étaient pas plus les ennemis de la religion qu'ils n'étaient les ennemis des lettres pour démolir à coups de canon les murs de l'Université devenue une forteresse : ils étaient les ennemis de leurs adversaires, voilà tout. Si l'on parle courage, aucune comparaison pour eux n'est à craindre, si l'on discute la bonté des causes, à nous de peser les responsabilités supérieures, leur rôle à eux n'était pas là.

L'isolement de la ville devenait complet : sa ceinture de cadavres formait un étroit rempart : nos obus l'ensevelissaient peu à peu sous un manteau de fumée et de décombres et nos mines lui creusaient des tombeaux. De communication possible avec le dehors il n'en existait plus : par l'Ebre la nuit, en temps de brouillard, quelques barques aventureuses avaient franchi en aval les rives gardées par nos sentinelles ; maintenant deux ponts de bateaux encerclaient même le fleuve. Les tentatives récentes d'évasion venaient d'échouer et nous avions pu capturer les fusils que le colonel anglais Doïle prétendait faire entrer en amont au gré du courant. Jadis, d'adroits contrebandiers dépistaient notre surveillance : Julian Perez, cachait sous un collier de poil qui se mariait au pelage fauve de son chien, des billets qui traversaient ainsi l'armée française; l'intelligent animal allait au logis de son maître, et la

femme, avertie, envoyait de la même façon des nouvelles. Mais un jour le chien fidèle reçut une balle et ne revint pas.

A la mitraille, à la peste, la famine voulait se joindre : de légumes, de viande fraîche, depuis longtemps il n'y en avait plus; les salaisons manquèrent à leur tour; une poule valut 25 francs ; les courtes rations des blessés et des malades furent insuffisantes, enfin, les moulins étant tombés en notre pouvoir, il devint impossible de moudre le blé amassé en abondance ; le grain pilé à la main donnait une nourriture malsaine ; oui, la disette menaçait. Et on eût pu entendre planer au dessus de la cité en alarmes le vol lourd et sinistre de la déesse de la faim.

Comme à Numance, dix-neuf siècles auparavant, elle jetait son râle qui énerve les plus fières volontés, fait défaillir les plus mâles courages ; et Cervantes avait donné, dans une vision prophétique un sens précis à ses imprécations :

« Tourne les yeux de ce côté et tu verras brûler les toits élevés de la ville. Écoute les gémissements qui sortent de toutes les poitrines: entends la voix et le lamentable tumulte de ces belles femmes qui, demi-mortes sous la cendre et le feu, oublient père, ami, amour et prière. Semblables à des brebis sans gardiens attaquées par des loups et qui fuient çà et là pour échapper à la mort, des enfants et des femmes délicates vont de rue en rue, fuyant les épées homicides et cherchant vainement à éviter une mort inévitable. Le glaive du mari perce le sein de sa nouvelle épouse qu'il aime. Contre sa mère, le fils s'avance et se dépouille de toute pitié, et contre son fils le père lève son bras irrité et déchire ces entrailles qui sont les siennes. Il n'est pas une place, pas un coin ni une maison, ni une rue qui ne soient pleins de morts; le fer tue, le feu incendie, la rigueur implacable condamne. Tu verras bientôt les plus hauts murs à ras du sol et les palais et les temples les plus magnifiques s'écrouler en poussière et en cendres. »

Accablés à Test et au midi, les Espagnols tenaient mieux au nord. Le faubourg sur la rive gauche de l'Ebre éloignant le tir de l'ennemi protégeait la ville. Le général Gazan avait fait un vigoureux effort pour s'en rendre maître (8 février). Après une large canonnade contre un fort couvent appelé les Capucins de Jésus, il lançait ses grenadiers et ses voltigeurs à l'assaut; ces braves s'emparèrent des bâtiments, délogèrent les Espagnols et passèrent au fil de l'épée les retardataires. Mais en débouchant sur le quai ils furent contraints d'arrêter leur élan : une grêle de balles couvrant l'espace vide, rendait le passage trop inutilement périlleux. L'incendie dévorait l'église des Capucins : 200 morts enterrés là, en devenant la proie des flammes, répandirent une odeur atroce; ce fut le parfum de victoire de cette dure journée.

On dût reprendre les travaux d'investissement et tracer lentement les parallèles. Les troupes y éprouvaient une fatigue extrême : officiers et soldats étaient relevés après soixantedouze heures passées de suite à la tranchée ; et les vivres manquaient, et aussi les médicaments et les ambulances.

Dans la nuit du 10 au 11 février, tout un détachement de soldats suisses par pelotons, officiers en tête, abandonnèrent les lignes espagnoles, chassés par les privations et les fatigues extrêmes de leur service désespéré ; cette désertion était pour nous d'un bon augure. Aussi dès qu'on fut prêt on attaqua de nouveau. Le maréchal en avait une hâte extrême; souvent il était venu suivre, presser, activer les travaux d'approche, il y risqua même sa vie, dans une imprudence que le général de Arteche nomme avec raison une prouesse de sous-lieutenant « una cade.tada » : par une lucarne il faisait lui-même le coup de feu ; un boulet coupa en deux l'aide de camp qui se trouvait derrière lui.

Le même jour donc où l'on allait faire sauter l'Université, on décida aussi l'assaut de l'Arabal. Après une canonnade

furieuse, à midi, une brèche au monastère de Saint-Lazare nous livrait accès. Une heure après nous enlevions un autre couvent : Sainte-Elisabeth. La résistance était admirable, quand nos boulets avaient fait leur trou dans un pan de mur, tout aussitôt les défenseurs s'en servaient comme d'une meurtrière, et sans reculer d'un pas, ajustaient leur fusil dans ce créneau improvisé. Les obus arrachèrent de ses gonds la grande porte de Sainte-Elisabeth; deux fois, à la force des bras, les Espagnols relevèrent et maintinrent cette planche de chêne, où les projectiles traversaient les panneaux et perçaient leurs vivants soutiens.

Dans une maison une compagnie française pénétra par les terrasses, elle se précipita à la baïonnette contre la troupe qui occupait l'escalier, et quand la fumée fut dissipée, on vit, non sans horreur, que la lutte venait d'avoir lieu avec une autre compagnie française entrée par le rez-de-chaussée. — Enfin nous sommes à la tête du pont. Fernando Gonzalès parvient à se faire jour, et avec 300 compagnons, rentre en ville. Porté hors de son lit de fiévreux, Palafox, accompagné de San March, par trois fois tente de faire déboucher un renfort, trois fois ils échouent. Sur l'autre rive les cavaliers du baron de Versage, pris entre le fleuve, les maisons et nos canons, sont anéantis. L'Arabal est perdu, pour Saragosse. Nous avons fait 3 000 prisonniers, dont un général, 7 colonels, près de 200 officiers, notre trophée est de 17 canons et 4 drapeaux, et par la rapidité de l'élan, par le bon service de l'artillerie, sur 600 hommes engagés, nous ne devons regretter que 10 morts et 100 blessés (1).

Dès lors, la victoire définitive devient une question d'heures. A 100 mètres du Pilar, balayant le quai de l'Ebre, nos pièces commencèrent le feu : c'est prendre la ville par

(1) Lettre de Lannes à l'Empereur, 11 février 1809. — A. F., IV, 1622, 1er dossier.

tous les bouts à la fois. Palafox envisage l'effondrement, il envoie son aide de camp Gassellas au maréchal et lui rappelle les conditions offertes (celles qu'il avait refusées) le 24 janvier.

— Bon il y a un mois, répond le duc de Montebello, mais les choses depuis ont pris une autre face, vous n'avez plus qu'à vous rendre sans condition; je garantis les vies et les biens. — Dure nécessité pour Palafox; la fièvre, le délire l'épuisent; il en est sans doute à bénir Dieu d'être cloué sur son grabat, l'opprobre personnel lui sera épargné. Il retrouve une suprême énergie pour désigner une «Junte» qui prendra la direction des tristes affaires et sa liste est la plus longue possible pour « compromettre » , c'est-à-dire pour répartir sur toutes les épaules des gens influents et respectés, l'inévitable responsabilité d'une capitulation. Les plus exaltés y figurent. Car à de pareilles heures, dans un conseil il vaut mieux les avoir dedans que dehors.

Tous ces gens énervés se réunissent dans la nuit du 19 au 20 février. Don Pedro Maria Rie préside; il ne croit pas à la résistance plus longue mais il en veut avoir la preuve matérielle. Il a fait sur son chemin un appel aux volontaires : 17 se sont présentés. Maintenant il interroge la Junte : Quelles forces nous restent? — 11 n'y a plus que 2800 soldats valides, répond le général Peîïa. — 260 chevaux pour le service, dit le comte de Casa Florès. — La poudre va manquer, ajoute le général Villava. — Les murs ne tiennent plus, murmure le colonel Zappino. Le Père Gonsolacion, un moine Augustin, voulant sans doute, après ces témoignages des gens du métier se tromper lui-même, rappelle la parole d'une proclamation de Palafox : «Jusqu'à la dernière goutte de notre sang. » Mais ce ne sont là que des souvenirs qui soulagent la conscience et qu'on ne formule que pour s'autoriser à les mettre en oubli. Les cris d'une petite troupe d'in-

trépides, réunis au point du jour sous les fenêtres, couvrent la délibération; mais la voix du canon dont l'accent se rapproche parle plus haut encore; il est impossible de pousser la témérité jusqu'à la frénésie, on décide l'envoi d'un parlementaire. A 3 heures, des mouchoirs blancs au bout des épées, manifestent l'intention d'arrêter la lutte. A 4 heures, de part et d'autre, l'ordre est donné de cesser le feu.

Le capitaine Saint-Marc reprend le chemin de cette ville où sa première entrée de négociateur lui a laissé des souvenirs mouvementés. De nouvelles alarmes l'attendent : comme il était déjà dans le réduit où Palafox se trouvait réfugié pour éviter la contagion de la peste et l'éclat des bombes, une explosion de fusées se fit entendre. L'irritation patriotique s'exclama : Et quoi? Les Français recommencent le feu! — Saint-Marc lui-même pâlit. Les plus proches le veulent saisir et en faire une victime expiatoire. Les officiers espagnols le protègent, engagent leur honneur à assurer sa sécurité. — Qu'était-ce donc que ce bruit? Une mine qui éclatait dans une cave où l'ordre de s'arrêter n'avait pu parvenir encore à nos sapeurs. L'explication fut jugée bonne et chacun reprit son rôle.

A la tombée du jour, car personne ne se souciait beaucoup de se produire dans cette mission douloureuse, les délégués de Saragosse se rendirent au quartier général. Ils trouvèrent le maréchal dans un lieu appelé « la Maison Blanche n : Don Pedro Rie, le duc de Villahermosa, le marquis Fuente Olivar, le baron de Pourroy, Don Juan Butler, Mariano Dominguez, Don Mariano Gessaro, Don Manuel Foncés, plaidèrent la cause de leurs compatriotes, après avoir écouté un premier discours de Lannes, rejetant sur leur obstination les ruines et le sang. Pour songer aux conditions ils demandèrent deux jours, on leur accorda deux heures. Lannes fit passer sous leurs yeux le plan des mines qui allait faire sauter le Cosso;

un frisson courut sur le front des plus braves. Mis en présence de leur position désespérée ils signèrent : la garnison sortira avec les honneurs de la guerre; elle déposera ses armes et sera prisonnière. La religion respectée, la vie, les propriétés des citoyens garanties. Les fonctionnaires prêteront serment au roi Joseph. — Vers 10 heures du soir, les députés regagnèrent le château de l'Inquisition, l'esprit endolori et l'âme pleine d'angoisse. Palafox averti ne put que baisser la tête, la fortune avait décidé.

Avant le matin nos patrouilles occupaient YAljaferia et à l'aube du 21 février les postes extérieurs étaient relevés par les compagnies françaises. — Si la faim, la peste, l'incendie, la mort n'avaient décimé la population et annihilé ses forces, quelque éclat furieux eût entravé ici ou là l'exécution paisible de ces conventions. Mais l'abattement succédait sans transition à l'exaltation, la détente physique et le sentiment machinal du repos énervaient les dernières énergies. Songet-on bien que ces malheureux venaient de subir un siège de sept semaines de tranchée ouverte (29 jours pour entrer dans la place, 23 de combat de maison en maison), un bombardement de 42 jours et 42 nuits; les deux tiers de la garnison, la moitié de la population n'étaient plus : 54800 morts (1). — 6000 cadavres pourrissaient dans les rues, une partie de la cité était en ruines, l'autre en flammes, les quartiers réputés intacts se trouvaient minés. Dans ces conditions on peut se rendre : l'honneur est sauf, h1 Ordonnance officielle du génie espagnol porte ces termes : « Lorsque l'ennemi sera définitivement établi sur la brèche, si le gouverneur croit pouvoir passer les limites d'une défense honorable et l'élever à l'héroïsme en défendant les rues et les maisons, il aura des

(1) A. F., 1622, 1" dossier.

droits à notre reconnaissance royale. » — Les conditions étaient véritablement remplies : en concédant plus tard à Saragosse le titre d'Heroica, l'Espagne ne faisait rien que de juste.

Les troupes françaises étaient sous les armes, rangées en bataille le long des glacis de Y Aljaferia sur la route de l'Ebre. Vers midi les Espagnols sortirent. Ah! ce n'était point là cette reddition de Bréda dont le pinceau de Vélasquez a immortalisé la gloire; on aurait eu peine à retrouver les magiques couleurs de la toile de Las Lanzas : ces mines fières de Castillans, au profil d'aigle, au regard d'acier, et la pointe conquérante de leurs moustaches, et sur les pourpoints ajustés les cuirasses qui scintillent et les brillantes écharpes. C'était d'abord une forte bande de volontaires, presque tous jeunes, beaucoup d'à peine vingt ans, sans uniforme, avec des houppelandes usées et une cocarde rouge. Défi, nonchalance, ou simplement habitude, ils avaient la cigarette aux lèvres. Puis la garnison proprement dite : 30 drapeaux, 8000 fantassins, 2 000 soldats de cavalerie (1) avant à peine la force de tenir leurs armes, se traînaient lentement au son du tambour. Distingués seulement par leur ample manteau et leur tricorne aux galons d'or flétris, les officiers montaient des mulets ou des ânes, tristes débris des écuries. « Un sentiment d'orgueil et de fierté indéfinissable perçait encore à travers les traits de leurs visages livides, tout noircis par la fumée de la poudre, et sombres de colère et de tristesse. La ceinture espagnole de couleur vive dessinait leur taille, le large chapeau rond surmonté de quelques plumes de coq noir ou de vautour ombrageait leur front, et le manteau brun ou la couverture de mulet, jeté négligemment sur tous ces costumes variés d'Aragonais, de Catalans, de Valenciens, donnaient encore

(1) Lettre de Lannes à l'Empereur, 21 février 1809. — A. F., IV, 1622.

de la grâce et presque de l'élégance à leurs vêtements déchirés dans de si nobles fatigues, et aux haillons rembrunis dont ces spectres vivants étaient couverts. Leurs femmes et leurs enfants en pleurs, qui encombraient les rangs, se tournaient fréquemment vers la Madone qu'ils imploraient encore. Au moment où ces braves déposèrent les armes et nous livrèrent leurs drapeaux, beaucoup d'entre eux exprimèrent un violent sentiment de désespoir. Leurs yeux étincelaient de colère » (1). — Le général Morlot poussa son cheval, à son signe d'épée les clairons sonnèrent la marche, les 116e et 117e de ligne firent par le flanc, rompirent les sections, et allèrent encadrer cette masse désarmée dont ils étaient l'escorte jusqu'à Bayonne.

Tout est dit sur Saragosse et les réflexions historiques ne vaudront jamais le simple récit des faits. Le respect couvre justement cette infortune. Et je ne sache guère qu'un Espagnol pour avoir insulté ses compatriotes, mais c'était un apostat. Le chanoine Llorente, passé aux loges maçonniques, a osé écrire cette amère niaiserie : « Ils périrent seulement pour obtenir la gloire barbare de se mettre en parallèle avec Numance et Sagonte ; sans considérer que la charité de la religion catholique désapprouvait ces exemples du pagamisme. » (2)

Le jugement de leur adversaire paraîtra plus fondé et plus équitable : Lannes venait de rentrer en France et les compliments s'adressaient au vainqueur. Parmi les empressés, un homme fort éloigné de toute action héroïque disait son mot : « C'était le triomphe de la raison contre le fanatisme; Voltaire applaudirait à cet effort pour tirer un peuple de l'abrutissement monacal. Le duc de Montebello était digne du siècle. » — Le maréchal se sentit froissé; la désinvolture de ce pédant l'irrita, et encore savait-il mal quel personnage

(1) Mémoires du général Lejeune.

(2) Mémoires sur la Révolution d'Espagne, t. I, p. 165.

était ce Pigault-Lebrun (!) — « Ce sont, dit-îl, de terribles hommes que ces moines. Quels citoyens ! Leur mort rendait la défense plus acharnée et le martyr plus apparent. C'est une grande faute de s'attaquer aux convictions des hommes, c'est une guerre où on n'a jamais le dernier mot parce que la conscience est au-dessus de la force. — Baste, repartit l'indiscret, ce sont des brigands. " Avant de lui tourner le dos, le maréchal le fixa : « Appelez-les, Monsieur, comme vous voudrez, mais ce sont des bougres qui se battent bien.»

Nous étions dans la ville. Tous les témoins rapportent quelle présentait un spectacle qu'on n'oublie pas. Avant tout l'assainissement, car lair était putride ; on jeta des milliers de corps dans des fosses profondes avec de la chaux ; trente « hôpitaux » furent évacués, les malades transportés dans la campagne, du vinaigre brûlé dans les maisons, aux carrefours de grands feux allumés. Au Pilar, rempli de femmes et d'enfants en prière, les cadavres roulés dans les linceuls attendaient les derniers honneurs ; le général Brandt y vit des moribonds rangés autour de la statue miraculeuse, plus loin des soldats français agenouillés au grand autel, dans leur besoin de parler à Dieu de leur reconnaissance pour avoir échappé à de si grands dangers. On rencontrait des enfants en haillons, les yeux brillants de fièvre, des figures sombres enveloppées dans leur manteau affectant de ne pas même voir les vainqueurs, d'autres parlaient, pleins d'animation avec des gestes tragiques ; longtemps les maisons restèrent closes, et les femmes en deuil ne sortaient pas du logis. Les prisonniers détenus au château de l'Inquisition devenaient libres ; on y trouva le prince Pignatelli ; son geôlier voulait exiger du maréchal un reçu en bonne forme, l'aide de camp La Bedoyère le jeta à la porte. Le prince malade, maltraité, ayant cru dix fois mourir, fut logé à La Chartreuse chez Junot; pour

lui faire oublier ses souffrances, le duc d'Abrantès lui prodigua la bonne chère, Pignatelli ne résista pas à la transition et mourut (1) .

Si Lannes honorait les moines tués à la bataille, il gardait une humeur plus âpre pour les ecclésiastiques vivants. L'ordre fut donné d'arrêter le Père Basilio et le curé Sas; ils cherchèrent à s'évader, une patrouille les rencontra et les fusilla tous deux dans un champ sans autre forme de procès (2).

Palafox eut mérité des égards. Il était logé dans une petite maison de la rue des Prédicadores et soigné par deux Chartreux. Le 22 février son état empira, le désespoir augmentait sa fièvre; le 24, il reçut le viatique et le lendemain lextrémeonction. C'est dans ces circonstances qu'arriva l'ordre de l'Empereur de le traiter en prisonnier d'Etat; on ne devait plus lui laisser son épée. Le maréchal eut l'idée, au moins malheureuse, de désigner pour la lui demander un de ses propres parents qui servait dans l'armée française : le duc d'Albuquerque. Palafox retrouva des forces : « Si vos aïeux revenaient au monde, ils préféreraient être à la place du prisonnier que du renégat », d'Àlbuquerque se retira défaillant (3). — Que Palafox signât la capitulation parut aussi nécessaire, et même qu'il envoyât l'ordre de soumission à toute la province d'Aragon, car il était gouverneur général. Le colonel Plique, chargé de la police, le pressa, et, dit-on, jusqu'au pistolet à la main (4) . Enfin on forma un paquet de ses papiers ; un pelo- I

(1) Marbot, Mémoires, t. II, p. 107. — La duchesse d'Abrantès eu parle un peu en d'autres termes dans ses Mémoires, sous le nom de comte de Fuentès.

(2) Lannes à l'Empereur, 26 février 1809. — A. F., IV, 1622.

(3) « Le cinquième aide de camp du maréchal Lannes était le marquis Seralïno d'Albuquerque, grand seigneur espagnol, bon vivant et fort brave. Il avait eu de nombreux démêlés avec le prince de la Paix et finit par entrer dans la compagnie des gendarmes d'ordonnance. Un boulet lui brisa les reins à la bataille d'Esling et le jeta raide mort sur la poussière. « — Marbot, Mémoires, t. II, p. 58.

4) Général de Artecue, Gucrra de la Inclependencia, t. IV, p. 511.

ton escorta sa voiture et on l'emmena, dès qu'il parut transportable, à Bayonne. C'est à Vincennes qu'il fut conduit et gardé au secret jusqu'en 1814; sa mère et sa sœur demeurèrent internées au fort de Ham.

La conduite des officiers français demeura honorable comme leur courage. Il fut bien difficile d'empêcher les larcins de cette queue famélique qui suit une armée ; malgré des ordres sévères, plus d'un troupier s'en vint à la maraude et pilla, les cantiniers leur achetant à vil prix le butin, le revendant fort cher aux anciens possesseurs. Comme on manquait des choses nécessaires on payait la viande, le sucre 9 francs la livre, 6 sous une feuille de papier; en revanche on avait pour un louis un mulet de 500 francs, et pour quelques francs un coffret ou un miroir (1). — Le duc de Montebello exigea une contribution de guerre dont il eut le tort de ne pas savoir se refuser une bonne part. Le témoignage de la duchesse d'Abrantès sur ce point serait tout à fait accablant, si le dépit et la jalousie ne se laissaient apercevoir sous sa plume; même atténué, son récit demeure et elle ne craint pas d'imprimer (Junot l'avait conservée) une énumération des joyaux « présentés à Son Excellence » . La somme totale formerait un joli denier : 4687 000 francs; — j'estime encore plus décisive la lettre de l'ordonnateur en chef Michaux à l'intendant général de l'armée Déniée, dont j'ai l'original sous les yeux ; elle appartient à l'histoire :

Saragosse, 15 mai 1809.

Je ne puis vous taire plus longtemps une circonstance de laquelle il est très important que vous soyez instruit. Lors de la prise de Saragosse on fit appeler plusieurs des principaux de la ville, notamment don Mariano Dominguez, intendant de l' Aragon, duquel, le duc d'Abrantès et moi, tenons les détails suivants : On commença

(1) Lettre de M. de Maltzen citée par le général de Arteche.

par présumer que l'usage était de faire de tout temps des offres aux vainqueurs et que les principaux personnages auxquels on devait en faire étaient : les ducs de Montebello, de Trévise et d'Abrantès, le gouverneur de la place et quelques autres. La demande fut de 800000 piastres. Les Espagnols ne sachant où prendre des sommes aussi fortes, exigées dans un très bref délai, furent obligés d'offrir pour paiement les trésors de N.-D. ciel Pilar, ce qui fut accepté.

Les bijoux et autres objets précieux furent portés chez le gouverneur de la ville et ensuite remis au duc de Montebello. Les ducs de Trévise et d'Abrantès qui n'avaient point donné leur consentement à une telle demande refusèrent leur part; il parait que les autres acceptèrent. On s'accorde à penser que la véritable valeur est d'un million de francs environ. Voilà les détails d'une opération qui ne peut qu'être blâmée par LL. MM. et c'est avec regret que je me vois forcé de vous en instruire dans la crainte que vous puissiez croire que j'y ai donné la main. Je laisse à votre prudence le soin de garder par devers vous ce que vous croirez convenable de ne point rendre public (1).

Le maréchal Lannes put écrire à l'Empereur : : « La plus grande tranquillité règne dans Saragosse » , comme le maréchal Sébastiani, trente ans plus tard, était en droit de déclarer que « l'ordre régnait à Varsovie» . Pour s'en convaincre tout à fait lui-même, il s'accorda une entrée solennelle ; le 24 février, par les rues débarrassées de cadavres, mais encore coupées de fossés et trouées d'excavations de mines, il se rendit en pompe au Pilar. Sous le portail de l'église percé de bouletsr l'évêque d'Huesca lui offrit l'encens, une haie de grenadiers le menait à trois fauteuils rangés le long du grand autel, Mortier en occupa un à sa droite; Junot, pour venir en troisième, avait refusé d'assister à toute cette cérémonie. L'évêque dut parler : les malheurs de la guerre, les bienfaits de la paix prêtaient à son discours un thème très facile pour l'assistance clairsemée; après : le Te Deum; et afin de donner sa vraie

(1) A. F. IV, 1622, n° 86. Pièce originale.

signification à la cérémonie : le serment au roi Joseph. Toutes les cités de l'Espagne auraient pu offrir de semblables gages de fidélité sans rendre plus assuré un trône vacillant, plus respectée une constitution caduque. Le frère de Napoléon ne s'y trompait pas, si son aîné affectait de s'y méprendre. Mais derrière le décor théâtral déchiré et flétri deux réalités demeuraient : la vaillance des troupes françaises victorieuses de leurs adversaires, le patriotisme des Espagnols que de ses mains noires de poudre, Saragosse a inscrit sur les tablettes de l'histoire en caractères immortels.

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