CHAPITRE II
LA JUNTE DE BAYONNE (Juin-Juillet 1808)
L'E:npereur veut façonner l'opinion alarmée de l'Europe : rôle de Talleyrand auprès du corps diplomatique à Paris : notice historique de d'Hautcrive; rapport de Chainpafjny, — Stupeur et silence en France. — Délassements et travaux de Napoléon. — Le château de Marrac; la vie de cour; le» réceptions; les excursions; les revues.
Arrivée des députes espagnols. — Arrivée de Joseph Bonaparte. — La Junte ; ses membres; ses séances (15 juin-7 juillet) ; ses travaux. — La Conslilution. — Ses origines et ses conséquences. — La « Maison « et le ministère du roi Joseph. — Départ général : Joseph entre en Espagne; Napoléon retourne à Paris.
Entre le départ des princes espagnols (13 mai) (I) et l'arrivée du roi Joseph (8 juin), Napoléon peut mûrir ses projets. Avant tout, il voulait, sur des événements si extraordinaires, imposer la « note » au concert des chancelleries. Toutes les Cours avaient l'oreille au guet. Dès le 29 avril, Metternich donne l'impression d'alarme générale dans cette lettre à M. de Stadion où il développe la nécessité d'une alliance austro-russe comme une position défensive en face de l'envahissement de l'Espagne :
Le sceptre de Charles IV ne lui appartient plus depuis nombre d'années; faible et débile usufruitier de l'héritage de ses pères, on l'appelle maintenant, lui et son malheureux successeur, devant un
(1) La reine d'Etrurie rejoignit ses parents à Compiègne, le 19 mai.
tribunal monstrueux d'une création nouvelle. Un Roi qui n'ose abdiquer en faveur de son successeur légitime, et le fils qui n'ose régner qu'en vertu de l'autorisation d'un ambassadeur français, ne régnent plus... L'Espagne va sans doute changer de maître; sa chute n'altère pas notre position; elle n'ajoute rien à la puissance de la France... La chute de ce trône n'est pas une surprise pour moi. Napoléon ne fait que soulever davantage le voile transparent qui couvre ses intentions générales...
Le fracas de la chute d'un grand trône est épouvantable, il résonne au loin, et cependant tous les principes n'en sont pas plus lésés que par le passage d'une escouade qui arrache d'un asile sacré un malheureux Bourbon pour le fusiller à Vincennes (1).
Ces sentiments d'inquiétude un peu revéche, quelqu'un se charge de les transmettre à l'Enapereur avec une simplicité ironique; c'est Talleyrand, du fond de son hôlel de la rue Saint-Florentin. Il écrit à Napoléon en homme de l'intimité, il se fait agréable et donne, sous ce voile de la bonne grâce, un conseil retors avec un coup de griffe. Peu à peu il se trouve pris dans ses propres filets, et mêlé aux événements dans une posture qu'il n'avait pas rêvée.
Sans paraître trop influencé par la rumeur des salons, il la note, l'exagère et la communique comme une approbation de ses propres idées, comme une force latente massée derrière lui. Il est donc possible de concilier l'adulation de sa conespondance avec la critique de sa conversation, critique dont Mme de Rémusat était alors le témoin quotidien : « Il était mécontent, blâmait hautement tout ce qu'on faisait et ce qu'on allait faire. » La fine mouche qu'était cette femme, d'un esprit supérieur au caractère, a probablement deviné le secret de ces réticences dédaigneuses : « Dans cette occasion, il se voyait écarté, et pour la première fois, Bonaparte apprenait à se passer de lui (2) » .
(1) Mémoires, t. II, p. 167.
(2) Madame de Ukmusat, Mcmoiies, t. III.
L'alarme chez le comte Tolstoï, ambassadeur de Russie, se confondait avec la jalousie et se manifestait presque publiquement par cette boutade à la table d'un banquier parisien :
Depuis quelque temps j'ai expédié quatre courriers, annonçant le premier l'annexion de la Toscane, le second l'invasion du Portugal, le troisième l'invasion de Rome, le quatrième celle de l'Espagne. Qu'annoncera le cinquième? Je l'ignore.
L'Empereur fut piqué des propos de l'ambassadeur de son allié; et tout en voilant son dépit sous la fanfaronnade, il ne put s'en taire dans l'intimité de sa correspondance : « J'ai peine à croire que M. Tolstoï ait tenu le langage qu'on lui prête C'est un quolibet parisien... Je puis avoir des démêlés avec Rome et avec l'Espagne, cela ne regarde pas la Russie ; c'est pour moi les frontières de la Chine. Je suis bien avec tout le monde et en mesure d'être mal avec qui voudra... Toutefois donnez à diner quelquefois à M. Tolstoï (1)». M. Tolstoï acceptait, mais continuait de fréquenter avec une assiduité peu discrète les irréductibles du faubourg Saint- Germain et en particulier le salon de Mme Récamier, poussant, vis-à-vis de la société bonapartiste, jusqu'à l'hostilité sa froideur auprès de l'Empereur, si bien qu'une querelle avec le maréchal Ney avait manqué se terminer l'épée à la main.
L'espoir d'une pleine liberté d'action aux bouches du Danube pouvait seul arrêter les explications délicates qu'en d'autres temps, la Russie n'eût pas manqué de solliciter. Le cabinet de Saint-Pétersbourg n'était pas le seul qu'on dût éblouir. De plus en plus, la présence à Paris du prince de Bénévent parut opportune, pour dissimuler le danger sous la gaze habile de ses discours; il se mit en campagne et obtint un succès dont il faisait part à l'Empereur en ces termes :
J'ai vu une grande partie des membres du corps diplomatique
(1) Lettre à Talleyrand. Bayonne, 25 avril iS08.
et leur ai dit ce que V. M. mavait permis de leur dire. Les événements de Bayonne ont excité l'admiration. 11 n'y a à cet égard qu'un sentiment. Les événements de Madrid y ont mêlé une sorte d'impression de terreur que j'ai pu remarquer chez les ministres même des Cours les plus amies (1).
Malgré < l'admiration » , une apologie historique sembla nécessaire. On en confia l'exécution pratique à la plume alerte de M. d'Hauterive qui s'évertua à trouver des précédents heureux dans les abdications de Charles-Quint et de Philippe V (2). Le prince de Bénévent se donna toutefois le malin plaisir de rectifier « les dates forcées » et les assertions par trop fantaisistes que la partialité de Napoléon avait commandées, (i On ne peut, disait-il doucement, changer la nature des faits ni la chronologie » . — Un dernier travail tout d'actualité fut ajouté à cette page d'histoire ancienne : un mémoire envoyé par M. de Champagny à nos représentants (Vienne, Munich, Dresde, Saint-Pétersbourg, Stultgard, Copenhague, Gonstantinople) (3). Le ministre remontait d'abord un peu haut, jusqu'à la Ligue, avec des réminiscences contre l'influence espagnole en France au xvi° siècle, puis il faisait retomber sur l'Angleterre toute la responsabilité des transformations dynastiques qui venaient de s'effectuer; jamais le dessein de l'Empereur n'avait été de s'emparer de la péninsule, mais de la soustraire aux ambitions des Anglais. Tous et chacun de nos ambassadeurs étaient conviés à mettre à profit ces instructions dans leurs entretiens, gardant toutefois une grande réserve pour le développement de considérations politiques qu'on ne pouvait point ne pas reconnaître un peu enfantines. Que les princes d'Europe aient été convaincus du bien fondé de pareilles assertions, il est
(1) 13 mai 1808. AF IV, 1680.
(2) 20 mai 1808, vol. 674, fol. 356 à 365. (3j 18 juin 1808, vol. 675, fol. 132 à 141.
permis d'en douter; mais ils demeurèrent dans le silence. Ainsi faisait la France, très ignorante d'ailleurs encore des circonstances et des détails. L'opinion publique, rassasiée de surprises, regarda d'abord les événements avec une lassitude inquiète; on se demandait seulement ce que l'Empereur allait faire, quels sacrifices nouveaux d'hommes et d'argent seraient imposés, on était las de gloire et désireux de repos, on devinait des intrigues secrètes dont on ne tenait pas le fil, la défiance s'accroissait; tout rendait attentif; les flatteurs pouvaient balancer leurs cassolettes, déjà d'autres nuages que celui de l'encens flottaient sur l'horizon. Talleyrand, dont j'aime à produire ici les lettres manuscrites, parce qu'elles ne peuvent cacher ses sentiments sous la couleur apprêtée de ses Mémoires^ Talleyrand qui le 8 mai chantait victoire (l), transmettait, le 14, avec la discrétion de son caractère, les échos de moins en moins approbateurs de la grande ville : il appuie autant que sa main adroite le sait faire, et la touche légère de sa plume ne peut paraître significative que parce que c'est lui. Il se montre déjà anxieux; il n'est point homme à ameuter la foule par le tocsin, mais il sonne une petite clochette d'alarme. Rendons-lui la justice de constater qu'elle ne fut point entendue.
L'impression de Paris sur les affaires du midi est toujours la même. Elle a quelque chose de triste qui dans certains esprits va jusqu'à une se te d'étourdissement et qui parait tenir à la rédaction de la parti : " Bulletin > de l'événement de Madrid qui est dans
(1) « Tout le monde ici admire la marche que les événements ont prise, marche si heureuse qu'il était impossible d'espérer davantage. Le vulgaire même se montre bien persuadé que ni celui qui s'est lai^sé précipiter du trône, ni celui qui a tenté de s'y asseoir ne peuvent maintenant prétendre à y remonter, et qu'ils s'en sont exclus l'un par sa faiblesse, l'autre par sa violence. » — AF IV, 1680.
J'ai publié ces douze lettres du prince de Bénévent à l'Empereur : Talleyrand et les affaires d'Espagne en 1808 dans la Revue des cjuestions historiques, oclobre 1900.
le Moniteur. Les mots (/nelques tniUiers (de morts), sans une expression de regret, ont fait généralement de la peine. Du reste, il y a une réflexion que beaucoup de gens font déjà et que tout le monde fera, c'est que cet événement met fin aux séditions en Europe; et cette idée, qui est dans l'intérêt de tous les temps et de tout le monde, remplacera l'impression pénible qui domine aujourd'hui (1).
Il serait malaisé d'être plus circonspect, cependant l'avertissement est donné : nunc reges intelligite. Dans l'intimité des salons le très prudent prince de Bénévent, « dévoré par le désir de blâmer » , s'enhardissait à porter des sarcasmes plus ou moins piquants sur l'inhabileté de M. de Champagny ou la gaucherie de M. Maret. Un peu retenue par ses discours antérieurs, sa critique s'arrêtait à la manière dont l'affaire était conduite (2).
Mme de Rémusat témoigne qu'il appelait devant elle les
1) 14 mai ISOS, AF IV, 1680.
(2) « Cette réserve lui était d'autant plus commandée que l'idée de l'envahissement du royaume espagnol et de l'expulsion de la maison de Bourbon non seulement ne lui était pas étrangère et n'avait jamais été blâmée par lui, mais que, suivant toutes les apparences, la conception pr^'mière lui en appartenait... Il aura sans doute articulé une phrase qu'il affectionnait beaucoup, car je la lui ai entendu répéter maintes et maintes fois : « La couronne « d'Espagne a appartenu depuis Louis XIV à la famille qui régnait sur la « France. C'est une des plus belles portions de l'héritage du grand Koi, et cet « héritage, l'Empereur doit le recueillir tout entier; il n en doit, il n'en peut « abandonner aucune partie. » J'ai la certitude que Napoléon a de son côté souvent prononcé cette même phrase. Tous deux l'avaient donc également adoptée : à qui des deux appartient-elle à l'origine? Sans rien assurer, on peut dire au moins qu'elle porte le cachet de M. Talleyrand. >> — PASgciER, Histoire de mon temps, t. I, chap. xui.
Et dans une note (je la reproduis d'autant plus volontiers qu'elle vise tout justement les documents originaux dont je cite le texte), le chancelier précise bien où il a puisé sa conviction :
« Depuis que ceci a été écrit, j'ai eu l'occasion de parcourir (en i8.î9) la correspondance qu' avait eu lieu entre M. de Talleyrand et Napoléon, pendant le séjour de ce dernier à Bayonne ; il en résulte clairement que non seulement il n'y eut point alors, de la part de M. de Talleyrand, l'uaibre d'une objection contre le système que Napoléon avait adopté, mais que ce système, au contraire, avait sa pLine appioljulion. »
événements de Bayonne « une basse intrigue» (1); et Beugnot (2) rapporte les expressions dont il se servait encore : «Tromperie, tricherie. » Beaucoup pensaient de la sorte. Une phase nouvelle s'annonçait dans l'histoire de l'Empire; les mécontents, il y en a toujours, devenaient des effrayés et se changeaient tout aussitôt en opposants. Une opinion publique se formait et elle était hostile. « L'indignité des moyens ne laissait au succès aucun prestige. Conduite comme une intrigue, dénouée par un guet-apens, cette installation de son frère sur le trône d'Espagne ne pouvait pas même être assimilée à une invasion entreprise contre le droit des gens. Les conversations devinrent hardies et universelles; les divers-es oppositions se touchèrent par un point commun ; la cause espagnole, déjà sympathique aux anciens royalistes, inspirait de l'intérêt aux libéraux. » — Qui dit cela? Un fonctionnaire placé pour bien voir et entendre (3). Et c'est la vérité.
Peut-être la conscience de l'Empereur ne s'adressait-elle pas des reproches aussi vifs? Si elle tressaillait, le maître voulait, sous des voix plus sonores, étouffer ce murmure, et il redoublait d'activité. De ses vastes entreprises, il se délassait par d'autres travaux : la volonté satisfaite, donc l'esprit tranquille, il fixait l'avenir en souriant et la saison était belle. Le cadre lui-même se trouvait charmant et les douces campagnes du pays Basque lui offraient un horizon « fait à souhait pour le plaisir des yeux » .
Au pied de Bayonne, à l'abri de bosquets toujours verts la Nive et l'Adour mêlent leurs eaux. Elles coulent vives gracieuses, puis larges et puissantes, et balancent sur leur flots mouvants la richesse d'un peuple. La cité, sous les clo
(1) Mémoires, t. III, p. 362.
(2) Mémoires, t. II.
(3) Souvenijs du baron de^Barante, t. I, p. 283.
chetons aigus de sa cathédrale, déroule ses carrefours grimpants, où montent à la file les cacolets des jolies Bayonnaises aux cheveux noirs piqués d'un foulard rouge. Les rues sinueuses s'enlacent en mille détours pour arrêter le soufile de la bise; et leurs arcades basses, où régnent la fraîcheur et l'ombre, mettent les promeneurs à l'abri des flèches du soleil. Tête de pont du côté de la France, la Tour du Saint-Esprit, par où sont passés tant de princes et de princesses, s'avance et coupe de son mur crénelé la lame des deux rivières; du haut de ce « réduit» le regard plonge dans les vieilles futaies des Allées Marines, et se perd au loin le long des quais, en suivant le fil de l'eau qui court à la mer. La contrée fertile s'égaie d'une multitude de petites collines remplies d'habitations éparses, dont chacune possède sa fontaine, sa treille et son verger. Les riches vallées, couvertes de prés et de bois, le voisinage de l'Océan, la vue des Pyrénées et des côtes de la Biscaye, varient à l'infini les aspects de cet heureux pays.
La diversité des costumes et des usages espagnols, les traits des étrangers qui peuplaient momentanément la ville, les nombreux équipages de forme antique qui parcouraient les rues et où se niêlaient les fleurs de lys unies aux armes de Gastille et d'Aragon, formaient, pour l'observateur, un tableau piquant (1).
L'Empereur avait voulu se loger loin du bruit; son choix était tombé sur Marrac, et il avait fallu disposer ce petit château qui payé sur l'heure 80,000 francs prit rang dès lors parmi les « palais de 3* classe » des domaines impériaux (2), Il avait été bâti jadis par Marie -Anne de Neubourg (l'héroïne de Ruy Blas) veuve de Charles II, exilée d'Espagne. Un
(\) Comte DE Serfït, Mémoires, p. 47.
(2) Après le départ de l'Empereur (qui n'y revint jamais) un budget de 60.0''0 francs alimentait les gages du personnel. Bibliothèque nationale, Ms. Fonds français, vol. 659S, p. 128.
grand corps de logis flanqué d'ailes en retour, permit de réserver deux vastes appartements à l'Empereur et à l'Impélatrice; quatorze chambres mansardées étaient occupées par les gens indispensables au service. Il fallut réquisitionner les villas des environs pour le logement des personnages d'importance : Berthier à Saint-Forcet, Ghampagny à TArgentré, Duroc à Saint-Michel, Maret à la maison Gabarrus, près du pont Mayou. Quand arriva Garoline Murât, on l'installa à la Lauga, un charmant vide-bouteilles sur la Nive. Une activité -presque fébrile envahit ce tranquille petit coin de terre : on traça de Marrac à Bayonne une route qui n'était encore qu'une fondrière, quand l'Empereur se trouva déjà parti. Des baraques en planches pour la garde, un camp improvisé pour les régiments de passage, transformaient les jardins en casernes; et les abatis d'arbres dans le parc donnaient l'aspect fâcheux d'un bouleversement, plus que d'une transformation. L'homme vraiment gâtait la nalure.
Tout un monde était réuni là, des ministres : Berthier, Ghampagny, Maret; des généraux : Bertrand, Lebrun, Savary; des membres du corps diplomatique : le comte de Senftt, ministre de Saxe; le Comte Gzernicheff, aide de camp de l'empereur de Russie; M. de Rosenvantz; M. de Lima, venu de Lisbonne; plus tard arriva de Naples le marquis de Gallo. Enfin M. de Bausset, préfet du palais; M. de Bondy, Lavallette, l'abbé de Pradt comme aumônier, Menneval et Fain comme secrétaires; le chirurgien Yvan; quatre aides de camp, huit pages. — Derrière l'Impératrice, trois dames du {>alais, Mmes de Montmorency, Maret et de Matignon; un premier écuyer, le général Ordener, l'homme de l'enlèvement du duc d'Engliicn, qui devait se trouver plus à l'aise que tout autre dans ce guet-apens contre des Bourbons, car Bayonne complète Etteinhem.
Les soucis politiques et les préparatifs militaires auraient
justifié un peu d'humeur sombre; l'Empereur cependant avait décrété le plaisir; il y était mal parvenu. « J'ai ouï-dire aux personnes qui firent le voyage, rapporte Mme de Rémusat, que le séjour de Marrac fut triste, et que la préoccupation de tout le monde était de souhaiter le dénouement afin de rentrer à Paris. »» Presque chaque jour, sans indiquer l'heure ni le lieu des excursions, affectant de les varier, Napoléon parcourait les environs. Dans leur élégant habit rouge, leur pantalon de Casimir, leur shako de velours noir à l'aigrette blanche, les gardes d'honneur le précédaient. L'heur* du dîner avait été fixée entre huit et neuf, ce qui troublait tous les usages du temps, mais Napoléon l'avait choisie pour se donner la possibilité des longues promenades.
Il faisait tous les soirs avec l'Impératrice et ses dames des courses en calèche qui se dirigeaient le plus souvent vers les bords de la mer, et ce goût creva plus d'un attelage en faisant rouler rapidement les voitures sur la plage sablonneuse. — Quelquefois, l'Empereur, à cheval, poussait sa monture jusqu'à quelque distance du rivage, dans cet élément pour lequel il éprouva toujours tant d'attrait et qui n'a jamais reçu son joug (1),
Tableau qui devrait tenter le pinceau du génie : « l'Empereur jouant avec l'Océan! » Le vent est tombé, la marée monte; peut-être plane dans les cieux quelque grand aigle sorti de son aire des Pyrénées; la forte main qui dompte le monde s'occupe tout entière à contenir le mors du cheval dont les sabots tremblent sous la lame; l'écume, se brisant en poussière, l'enveloppe d'un manteau d'étincelles, et les feux du jour dorant Témeraude des flots entourent le demidieu d'une mouvante auréole. Il y a du défi dans le regard que le dominateur jette à la mer : son mystère l'irrite, sa mobilité lui échappe, son étendue l'écrase, et pour aug-
(1) Sf.nftt, Mémoires, p. 51.
menter son dépit, dans le lointain, les voiles des frégates anglaises, provocantes et inaccessibles, passent et repassent comme les sentinelles qui marquent les bornes de son empire. Il demeure inviolé, cet élément que son immensité rend plus désirable; si l'Empereur et Roi veut s'y délasser un instant, c'est au prix de précautions quasi puériles : il prend son bain entouré d'un peloton de cavaliers, mousqueton haut, l'œil au guet, le visage vers la croisière ennemie, et postés en éventail aussi loin que dans l'eau leurs chevaux peuvent avoir pied (1).
De neuf heures à minuit, il y avait généralement soirée chez l'Impératrice, mais l'Empereur n'y paraissait qu'un moment; il prit part une seule fois au jeu et sa présence y fut sensationnelle : à une table de vingt-et-un, il ramassait des jetons contestés et refusa en riant de les rendre à son voisin, avec cette riposte d'une application plus générale : « Ce qui est bon à prendre est bon à garder (2). » Il permettait parfois autour de lui d'heureuses boutades, et sur ce point accordait beaucoup de liberté de parole au préfet du département, un homme de qualité et de mérite, M. de Gastellaue à qui il disait : « Vous êtes un pacha ici : les préfets une fois à cent lieues de la capitale ont plus de pouvoir que moi. — Oui, Sire : les préfets font payer les impôts, vous fournissent des hommes pour la guerre, pendant qu'ils maintiennent la paix dans l'intérieur. Vos préfets sont les cuisiniers de la gloire ; ils apprêtent les plats, vos généraux les mangent (3). » Le plus souvent, la conversation ne prenait pas ce tour plaisant, on sait qu'une gêne extrême paralysait tous les interlocuteurs de l'Empereur, qui dans la causerie n'admettait que le monologue. Et comment garder son esprit calme et serein, en
(1) Général de Brandt, Souvenus d'un officie}- polonais.
(2) Senftt, Mémoires, p. 50.
(3) Journal du maréchal de Castellane, t. I, p. 21,
croisant dans les salons de terribles compagnons comme Savary, craint de tous et décrié de chacun? Savary qu'un soir un aide de camp désignait à ce même M. de Gastellane, ajoutant à voix basse :
Vous le voyez bien : il vous étouffe de caresses. Eh bien! si l'Empereur lui disait de vous tuer, il viendrait à vous, vous prendrait tendrement la main et vous dirait : « Mon ami, j'en suis au désespoir, je suis forcé de vous envoyer dans l'autre monde : l'Empereur le veut ainsi. »
Les gens qui riaient avaient donc là un sourire forcé. Qui n'eût été soucieux? Beaucoup d'Espagnols attendant avec anxiété le sort de leur pays ne se présentaient à Marrac que pour épier un mot qui pût éclairer leur conduite et soulager leur patriotisme. A côté d'eux, en proie aux mêmes alarmes, d'autres groupes paraissaient mélancoliques et sombres sous les lustres illuminés : c'étaient les Portugais. « Je ne sais pas ce que je ferai de vous, » avait dit l'Empereur dans une désinvolture superbe, et de fait il paraissait les avoir complètement oubliés. Les Rayonnais ne semblaient guère mieux impressionnés : aux réceptions ils s'entendaient poser des questions insignifiantes ou triviales (1) ; leur commisération extérieure pour les princes de Bourbon était fort mal vue. L'Empereur, qui les avait enthousiasmés par ses splendeurs, les choquait par ses originalités dédaigneuses :
Quehjuefois le matin, de bonne heure, il (jfagnait seul, et comme à la dérobée, les allées voisines de son appartement, vêtu d'une vieille redinjjote, avec un petit trousseau de papiers sous le bras : on aurait dit un écolier allant à sa leçon. On l'a vu sur les places du Boucau, en présence de ses canotiers et de beaucoup d'autres personnes, poursuivre d'un air folâtre l'Impératrice et la pousser jusqu'à mi-jambe dans les flots de la marée (2), jeter à l'eau ses
(1) Bvïi.AC, Chronique de la ville de Bayoïtne, t. II, p. 328. (2j Id., t. II, p. 327.
mules de satin blanc et la forcer à courir déchaussée, sur le sable, pour regagner sa calèche.
Il prenait d'autres plaisirs moins innocents : on avait logé à Marrac, dans les combles du château, une jeune et fort belle personne, sous le prétexte de donner une lectrice à l'Impératrice; cette demoiselle Guillebeau dont la sœur n'avait été cruelle ni pour Junot, ni pour Murât, ne tint pas rigueur à son tour à Napoléon dont les ordres lui étaient remis par le mameluck Rouslan. Tous les souvenirs bayonnais sont fertiles en anecdotes sur l'aventure L'Empereur ne s'en taisait guère; Joséphine gardait le plus nécessaire silence, portant ses yeux alarme's de Mlle Guillebeau la lectrice d'aujourd'hui à Carlotta Gazzani, la lectrice d'hier, autre beauté à la taille de déesse, aux dents éclatantes, au profil antique, déjà oubliée par le sultan volage.
Tout cela pour lui n'était que bagatelles; c'est à ses soldats qu'il donnait son cœur : il réunissait, armait, organisait et mettait en marche ces régiments provisoires prélevés sur les conscriptions prochaines, « gros enfants de vingt ans » , dont il se déclarait satisfait. Jamais son ascendant sur les troupes ne s'affirma mieux qu'en ces jours- là. La répugnance pour le service en Espagne se déclarait instinctive et générale; les hommes arrivaient à Bayonne à contre coeur et mécontents, l'Empereur les passait en revue, parlait aux officiers à la parade, un mot aux conscrits, un regard aux anciens, et le lendemain, remplis de confiance, sous l'oeil du maître, ils partaient pour Irun, en chantant. Grenadiers, chevau-légers, gendarmes d'élite, cuirassiers, légion de la Vistule confondent leurs brillants uniformes; aujourd'hui ce sont les gracieux escadrons de la cavalerie légère de Lasallc, demain les pesants bataillons de la garde de Paris défilent et passent; puis les lanciers polonais qui croient acheter la liberté de leur patrie en allant concourir à
la servitude d'un autre peuple. Ils croisaient sur la l'oute, en sens inverse, des Portugais levés par force et qui doivent les remplacer dans leurs garnisons; mais le chassécroisé est malheureux : dans la traversée de l'Espagne, en face d'une occasion si belle, les désertions ont été nombreuses et les hôpitaux ont reçu les débris des compagnies portugaises décimées.
En présence de ces troupes en mouvement, son génie militaire s'excite, sa fébrilité est extrême : il court à Biarritz pour établir des batteries sur la côte des Basques; une nuit il va accoster lui-même le vaisseau qu'il envoie porter aux Antilles la nouvelle du changement de dynastie et presse le capitaine de franchir la ligne de blocus des Anglais. L'Espagne à conquérir, rAmérique à dominer ne lui semblent pas des parties suffisantes, il parle d'une expédition dans les Indes. Les choses de la mer le passionnent avec l'attrait d'une nouveauté ; sans cesse on voit glisser sur les Ilots de l'Adour les rameurs de son élégant canot blanc et rouge que l'aigle doré de la proue semble emporter dans son vol (1). Agrandir le port, construire des navires, lancer des barques, bâtir des casernes, fonder des hôpitaux, décorer une salle de spectacles, percer des rues, élever des quais, creuser des fontaines, — voilà ce qu'il veut, ce qu'il promet, ce qu'il ordonne. Rêves pacifiques que les événements militaires bouleversent, emportent et qui fondent, comme les autres chimères de sa pensée, dans le creuset du Destin.
Il y avait alors à Bayonne deux groupes d'Espagnols : les premiers, après le départ des princes, étaient restés par
(1) Douze capitaines au long cours s'étaient spontnnénient offerts pour manœuvrer le canot impérial. DtJCtnnK, Napoléon a Rayonne, p. 152.
crainte, ambition, ou patriotisme; les seconds venaient de franchir les Pyrénées, ils arrivaient pour répondre à la convocation de l'Empereur. Car s'il prétendait pétrir l'Espagne à son gré, il lui plaisait de donner à soa œuvre une façade qui masquerait la violence du procédé. Il avait donc décidé la réunion d'une Junte nationale. La Junte du gouvernement de Madrid, chargée de l'application de ce projet, y avait assez volontiers donné les mains, lîon seulement parce que Murât la dominait alors, mais aussi parce qu'elle trouvait là le moyen de remettre à d'autres la responsabilité qui l'écrasait. Cent cinquante personnes choisies par un moyen de votation assez compliqué parmi vingt-qualre groupes d'électeurs divisés en trois classes (clergé, noblesse, tiers-État) devaient représenter les corps municipaux, les corporations, les ordres religieux, les tribunaux, la Grandesse. Il leur fallait être arrivés à Bayonne le 15 juin a pour s'y occuper de la félicité de l'Espagne et reconnaître les malheurs occasionnés par l'ancien système « . La pensée de se rendre en France ne pouvait tenter les Espagnols; Bayonne trop naturellement leur paraissait l'antre du lion :
Les pas empreints sur la poussière,
Tous, sans exception, regardent sa tanière,
Pas un ne marque de retour.
Afin d'effacer ce sentiment d'effroi et de bien démontrer la liberté d'allures de tout le monde, on avait avec affectation délivré des passeports à quelques personnes de la suite des princes (1). Mais il restait un bien autre obstacle : la répugnance des électeurs. Dans les provinces limitrophes ou occupées par nos troupes il y eut quelque semblant de
(1) Le 7 mai 1808, reçurent ces passeports de retour : Cevallos, Labrador, Musquiz, Eusèbe Bardaxi, d'Onis, tous appartenant à la secrétairerie des Affaires étrangères. Vol. 674, fol. 233.
désignation; il n'y fallut même pas songer dans les pays soulevés. Le trajet seul était plein de difficultés, souvent de périls : les députés de la Catalogne en route pour Bayonne furent dispersés par leurs compatriotes avant d'arriver à Saragosse ; les uns revinrent tranquillement à Barcelone, les autres restèrent cachés près de Taragone, au monastère de Poblet. Il ne paraît pas qu'ils aient tenté un nouveau départ par aucune route. Il en alla de même pour l'évêque de Girone et un député de la ville (1). Bref, un quart seulement des délégués se trouva exact au rendez-vous et en tout 91 personnes figurèrent aux diverses séances (2). Les prétextes pour se dérober avaient été multiples : sur huit archevêques quatre s'excusent, deux ne répondent même pas, et celui de Pampelune a seulement l'air de se rendre; sur six généraux d'Ordres, un seul viendra (3). Par une lettre publique l'illustre et saint évêque d'Orenze, Mgr de Quevedo exposa ses raisons avec beaucoup de déférence pour le « grand " Napoléon, s'excusant sur son âge qui lui interdisait un rapide et long voyage; en « témoignage de son patriotisme " il protestait contre des « actes étrangers et suspects» , ces abdications sans liberté; il demandait la convocation des Cortès pour sortir sa patrie du chaos actuel; « le moyen de sauver l'Espagne n'est pas de la rendre esclave; l'Empereur ne voudra pas l'enchaîner pour la guérir, car elle n'est ni folle ni furieuse (4) » .
Ces Espagnols assemblés si extraordinairement en terre étrangère ne laissaient pas que de présenter quelques hommes éminents : Urquijo, Gevallos comptaient parmi les meilleurs
(1) Vol. 675, fol. 112.
(2) Ce sont les sifjnatures effectives apposées au bas du texte de la Constitution, le 6 juillet ISOS, vol. 675, fol. 301. Voir Appendices, XII.
(3) Lettre de Frcville à Murât. Madrid, 4 juin 1S08, AF IV, 1680.
(4) Lettre du 29 mai 1808 à don Sébastien riîïuela. — Toreno, t. I, p. 411.
politiques de la péninsule ; Azanza possédait bien les finances ; quoique vieilli, Mazzaredo demeurait un marin illustre; quoique jeune, le chevalier de Labrador passait pour « une forte tète diplomatique » ; le prinje de Castelfranco, colonel des gardes wallonnes, avait commandé une armée en 1793 et, après la paix, rempli les fonctions d'ambassadeur à Vienne; le duc del Parque, capitaine des gardes du corps, dans la force de l'âge, possédait une haute naissance, des connaissances et de l'instruction; Manuel de Lardizabal n'était pas sans mérites, ni Amoroso, ni Augulo; l'archevêque de Burgos était réputé un esprit sage ; les vicaires généraux de trois grands Ordres religieux (Franciscains, Augustins, frères de Saint- Jean de Dieu) — Miguel de Azevedo, Jorge Rey, Agustin Ferez représentaient dignement des familles monastiques considéraliles. La noblesse avait aussi des membres distingués : les ducs de l'Infantado, de Frias, d'Hijar, le comte de Fernan Nunez, alliés ou élevés en France. En tout temps et en toutes circonstances on aurait pu faire appel aux lumières de magistrats comme Luis Pereyra, jurisconsulte érudit à la plume élégante, Zenon Alonzo, du Conseil des Indes, très versé dans les sciences économiques, et surtout d'Ignatio de Villela et de Sébastian de Torrès, conseillers de Castille, l'un de sens ferme, l'autre d'esprit pénétrant.
Une grande diversité d'opinions régnait parmi les enfants d'une commune patrie. Quelques-uns étaient venus avec effort, d'autres avec allégresse; tous sous l'impression d'un véritable embarras. Celui-ci espérait sincèrement une rénovation pour son pays; celui-là, encore étourdi de si rapides révolutions, attendait de la Providence un coup solennel qui éclairerait sa conduite. Les Bourbons sont partis, pensait cet autre, mais l'Espagne reste; Napoléon est tout-puissant, ne heurtons pas son invincible volonté et tirons du nouveau roi qu'il nous offre le moindre mal, peut-être le plus grand bien.
Tel regardait les événements pour être tout prêt à profiter de leur tournure; tel qui n'osait rien objecter en France, se promettait de tout rejeter en Espagne. Ici l'on craignait, là on rusait, plus loin on demeurait perplexe. Certains esprits faisaient généreusement le sacrifice de leurs préférences, de leurs traditions, de leurs souvenirs, pour défendre les lambeaux de l'indépendance nationale. Il y avait des patriotes, et aussi des transfuges, comme le comte de Fuentès Pignatelli, dénonciateur de Ferdinand auprès de la police impériale, homme de plaisir, besoigneux d'argent, « aimant la France pour les coulisses de l'Opéra », et avilissant le grand nom qui s'éteignit en lui. Enfin, il y avait des intrigants; Jean-Antoine Llorente en offre l'image la plus complète : esprit faux et léger, cœur vindicatif et ambitieux, ses travaux, ses lectures, sa présomption, sa facilité lui eussent peut-être valu une place de choix parmi nos prêtres «philosophes» de la Constituante; le Contrat social était son bréviaire. Il connut des abus et les signala avec véhémence moins pour les faire cesser que pour occuper la place de ceux qui les commettaient. Avant d'arriver à Bayonne, où ses vœux le portaient autant que le choix de Murât, il avait adressé à Napoléon une longue apologie en français où il énumérait ses titres, ses dignités, ses mérites, insistait sur sa valeur littéraire, proposait ses services et présentait un plan de réformes pour l'Église d'Espagne, se dévouant par avance à cette tâche glorieuse (l).
Le lien qui devait unir des éléments si disparates, c'était le nouveau roi Joseph Bonaparte. 11 n'était pas de ceux qui venaient spontanément. Le 21 mai, il avait reçu Vordre de quitter son royaume en laissant la régence « à qui il voudrait » , pour arriver en poste du fond de la baie de Naples
li\ AF IV, 160», pièce 294.
jusqu'aux bords du golfe de Gascogne. La seule recommandation qui lui fut faite était de « garder le secret n car « on ne s'en doutera que trop » . L'Empereur, pour lui imposer (jamais mot plus exact) la couronne des Bourbons d'Espagne, lui enlevait la couronne des Bourbons d'Italie, que Murât recueillait à son tour; simple permutation. Joseph et Joachim — Chateaubriand l'a écrit avec une pittoresque justesse — , s'en allèrent chacun de son côté « comme deux conscrits qui ont changé de shako » (1).
Mal satisfait, très alarmé, craignant de compromettre ses « droits » éventuels à la succession impériale, Joseph Bonaparte débarquait quasi incognito^ anxieux de recevoir des explications moins laconiques, tout prêt à se montrer assez rogue et résolu, dans sa prudence défiante, à ne pas descendre trop tôt de son trône napolitain. Il était à Pau le 7 juin; là on lui apporta un décret, daté de la veille, annonçant urhi et orbi qu'il succédait à Charles IV. — Napoléon avait de ces façons de fermer les bouches les plus disposées à s'ouvrir. Il couvrit de fleurs les chaînes qu'il rivait, il entoura cet » avènement» de tout l'éclat désirable et enveloppa son frère dans un tourbillon de prévenances qui rendit la retraite impossible (2).
Malgré tout, et sur la terre de France, la violence paraissait douce. Joseph entra dans son rôle sans la répugnance
(1) Mémoires (T outre-tombe, t. III, p. 219.
(2) « 11 se vit ainsi lié par un acte solennel, avant d'y avoir donné formellement son consentement. L'Empereur alla au-devant de son frère à quelque distance de Bayonne, et l'accabla de marques d'intérêt et d'affection. Il fallait lui fermer les yeux sur les dangers du rôle qu'on allait lui faire jouer, et ne lui en laisser apercevoir que le côté briliant. En arrivant à Bayonne, Joseph se trouva environné de toutes les séductions de la royauté... Des protestations de dévouement et d'amour retentissaient de toutes parts autour de lui. Il eût fallu une raison bien ferme pour résistera un tel entraînement... Le voile était tiré sur tout ce qui se passait alois en Espagne. » Miot de Meuto, Mémoires, t. III, p. 5.
252 L'KSPAGXE ET NAPOLEON
qu'il craignait d'abord invincible; il s'y glissa même avec l'extraordinaire facilité qu'il possédait à s'assimiler les nouveautés de sa fortune et dans le premier acte (11 juin) où il notifia son avènement au Conseil de Castille, il prit tous les titres dont usaient les rois d'Espagne :
Don Joseph, par la yrâce de Dieu, roi de Castille, d'Aragon, des Deux Siciles, Jérusalem, Navarre, de Grenade, de Tolède, de Valence, de Galice, de Mayorque, de Minorque, de Séville, de Grenade, de Cerdagne, de Cordoue, de Corcéga, de Murcie, de Santiago, des Algarves, d'Algésiras, de Gibraltar, des îles Canaries, des Indes orientales et occidentales, des îles de Terre-Ferme de l'Océan, archiduc d'Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant, de Milan, comte de Hapsbourg, Tvrol et Barcelone, seigneur de Biscaye et de JVIolina...
Sa Majesté l'Empereur et Roi estima que la fiction devenait excessive et, choqué par cette prolixité d'un protocole ridicule, il réduisit cette nomenclature fastueuse au titre le << Roi d'Espagne et des Indes », ce qui était déjà suffisamment chimérique, en indiquant sans ambage à son « bon frère » qu'il fallait s'en tenir là.
Ce frère, Napoléon avait donc été le chercher en personne à deux lieues de Rayonne, avec six voitures de cour à grand attelage. Il le conduisit directement à Marrac où l'attendaient les quelques membres de la Junte rassemblée à la hâte sans trop savoir pourquoi. L'Empereur menait rondement les choses : pris à l'improviste, les gens n'avaient ni le temps ni la facilité de résister à sa volonté. Complimenteurs, complimenté s'étonnaient les uns les autres; ballottés par cet imprévu ils ne purent trouver que des lieux communs; mais ces belles phrases suffisaient à nouer le lien dont on les voulait enlacer.
On avait réparti les Espagnols en quatre députations : la Grandesse, — le conseil de Castille, — les conseils de l'Inquisition, des Indes et des finances, — l'armée; et chaque
groupe, muni de papier et de plumes, dut sur l'heure rédiger son compliment. » Qui serait arrivé dans ce moment, sans savoir ce qui se passait, aurait pu se croire au collège, - dit un témoin de cette étrange scène (1) ; — la composition terminée, on introduisait dans la pièce attenante du salon le chef de la classe. Il lisait le discours à Napoléon, et quand il avait été agréé par lui, la députation était admise auprès de Joseph. »
L'Infantado faillit tout gâter : il devait s'avancer le premier à la tête de la Grandesse, ses paroles étaient de pure bienséance et formulaient des vœu.\ dont un homme de cour n'est jamais avare; mais d'acceptation dynastique bien explicite, nulle trace : « Nous attendons que la nation se prononce, et nous autorise à donner un libre essor à nos sentiments. » L'Empereur démêla promptement la portée de ces restrictions et fulmina.
Il releva ces expressions avec colère, éclatant en reproches violents, lui dit : que loin d'être un homme d'Etat, il n'était fait que pour la mollesse de la vie de Paris, où il avait fait de longs séjours, lui présajrea la corde (!) et l'accusa d'être l'auteur des troubles des paysans : Que ne levez-vous le masque; allez vous mettre à la tête des rebelles, je vous accorde un saut-conduit (2).
L'Infantado ne pouvait que demeurer muet, d'Azanza le remplaça pour rappeler que « les grands d'Espagne ont été célèbres dans tous les temps pour leur fidélité envers leurs souverains» . (3) S'il fallait un exemple aux autres députations, elles venaient de le recevoir; l'assurance de leur dévouement
(1) De Pradt, Mémoires historicpies sur la révolution d'Espagne, p. 149.
(2) Comte DE Senftt, Mémoires.
(3) Don Miguel José de Azanza (1756-1826) suivit la carrière diplomatique puis celle des armes. Ministre de la guerre (1795). Vice-roi du ^lexique (1796-1799). Ministre de Ferdinand (mars 1808). Président de la Junte de Bayonne. Ambassadeur à Paris (1810). Créé duc de Santa Fé (1811) par Josejj'li qu'il accompagna en France (181.3). Exilé hors d'Espagne (1814-1820.)
sans borne et de leur joie profonde ne souffrit pas la moindre restriction.
Le prince auquel elles s'adressaient encourageait d'ailleurs ces protestations. Joseph avait bonne mine, sa physionomie était douce, ses manières affables, il pouvait plaire, quand ne pas déplaire eût été déjà un grand point. En peu de jours il gagna les sympathies de ses nouveaux sujets; aussi bien, c'était l'astre qui se levait; il réchaufferait peut-être de ses rayons empruntés la pauvre Espagne mourante; les Bourbons s'étaient abandonnés eux-mêmes, un Bonaparte tenant de si près au puissant chef de sa famille pourrait beaucoup; en le conseillant bien, d'utiles réformes, des lois sages ne donneraient-elles pas au royaume la paix, la force et l'honneur? Mille raisons empêchaient la réalisation de ce beau rêve, mais plusieurs le poursuivirent de bonne foi et si leurs compatriotes repoussèrent avec une farouche énergie les présents d'Artaxerxès, ils allèrent trop loin en appelant la grande Junte la grande « honte » ; ses travaux furent stériles, ils devaient l'être; ses efforts restent consciencieux.
Joseph recevait chaque matin les députés et se faisait présenter les nouveaux arrivants qui allaient très humblement saluer l'Empereur à Marrac. La consigne était de leur faire bon accueil et de rendre agréable le séjour; le prince de Neuchâtel, le ministre Maret, le préfet Castellane hébergeaient chacun à sa table trente convives; les salons de Marrac leur étaient ouverts et on leur laissait entendre qu'on les considérait comme les plus intelligents de tous les Espagnols. Joseph déployait ses talents d'amabilité et savait vaincre son indolence habituelle pour se faire « tout à tous » , il se prodiguait, plus adroit que sincère, auprès des ecclésiastiques; il disait bien haut voir avec un plaisir particulier les membres du clergé, car la religion est la base de la morale et de
la prospérité publique; « il félicitait l'Espagne de ce qu'au milieu de tant de pays où divers cultes étaient admis, le seul vrai fût honoré et pratiqué chez elle, à l'exclusion de tout autre. » Langage bien naturel dans la bouche de « Sa Majesté catholique » .
A peine au nombre de vingt-six le 8 juin, jour où dans une première proclamation ils protestaient que l'Empereur pouvait fixer le salut de la patrie, les « Notables » atteignaient maintenant le chiffre de soixante-cinq. Il parut possible de ne pas différer l'ouverture de leurs travaux. Des gens d'importance se trouvaient parmi ces nouveaux venus : O'Farrill, brave soldat et consciencieux ministre de la guerre (1); Cevallos qui semblait satisfait et dévoué, bien qu'il fût déjà mécontent et prêt à quitter le camp où ses intérêts le plaçaient plus que ses sympathies; Gabarrus (2), à moitié français et le plus expert financier de la péninsule; le marquis de Musquiz, ancien ambassadeur; le marquis de las Amarillas, président du Conseil de guerre. De tous ces gens rassemblés, vingt seulement possédaient un mandat régulier et arrivaient vraiment comme « députés » ; les autres avaient été désignés par Murât, la Junte de Madrid ou même Napoléon. Le texte de leurs délibérations semblait fixé à l'avance : ils trouvèrent tout imprimé un projet de constitution; il s'agissait de donner à des lois françaises une couleur espagnole pour les rendre acceptables aux Espagnols. Les réunions se tinrent dans le vieil évêché sous la présidence de d'Azanza qui devenait vrai-
(1) Don Gonzalo O'Farrill (1753-1831) né à la Havane, élevé en France à Sorèze. Lieutenant-général (1795). Ambassadeur à Berlin (1800). Commande le corps espajjnol d'Elrurie (180G). Minisire de la guerre de Ferdinand, nuis de Joseph (iS08-1813). Se retira à Paris où il mourut.
(2) François Ca/ja?j-M5 (1752-1810). Né à Bayonne; passa jeune en Espagne et s'occupa d'affaires commerciales. Directeur de la banque Saint-Charles; nommé comte par Charles IV; minisire en Hollande. Ministre des finances de Ferdinand et de Joseph (1808).
ment l'homme nécessaire; M. d'Urquijo remplit les fonctions de secrétaire; la première séance s'ouvrit à midi le mercredi 15 juin 1808. Il y en eut onze (1). Dans la troisième on aborda la rédaction du statut constitutionnel; 146 articles groupés sous XIII titres le composèrent : la religion ca«î.holique était la religion de l'Etat; la royauté héréditaire de Joseph Bonaparte serait réversible sur la tète et dans les branches de Louis et de Jérôme ; neuf ministres responsables formaient son Conseil; un Sénat de vingt-quatre membres veillait sur la Constitution; un Conseil d'Etat, présidé par le Roi, préparait les lois; des Cortès se composeraient, en trois ordres, de cent douze membres : cinquante désignés par le Roi (vingt-cinq évéques au banc du clergé, vingt-cinq au banc de la noblesse) ; soixante-deux députés des villes, des corporations et des académies. Ils voteraient le budget pour trois ans. La magistrature était inamovible; le Conseil de Castille devenait une Cour de cassation. Abolition de la torture; limitation des majorats à 20,000 piastres de rente; avec la France une alliance perpétuelle.
Les questions irritantes ou trop délicates avalent été, par système, écartées : des fueros des provinces basques, des franchises religieuses, des biens de mainmorte, pas un mot. Rien sur cette fameuse Inquisition qui de loin défrayait cependant bien des déclamations, mais demeurait pour ceux qui l'avaient vue de près « un ministère de police plus qu'une autorité religieuse, condamnant à la prison et au.x galères des crimes ailleurs punis de mort w (2). Il est vrai que la question eût été examinée entre Espagnols, dont la mentalité était faite et qui savaient à quoi s'en tenir sur ce prétendu tribunal de sang (3). Devant ce silence affecté,
(1) Lc9 15, 17, 20, 21, 22, 23 juin et 7 juillet.
(r.) De LiBOnDE, Itinéraùe d'Espafjne, 1808, t. V, p. 23.
(3) 1" Si l'on détruisait l'Inquisition, sur cent individus, quatre-vingt-dix
LA JL.NTE [)K BAYONNE 251
voulant dans celte ombre mettre de la lumière, Raimond Ettenhard v Salinas aborda le sujet, avec la compétence d'un membre du conseil du Saint-Office; il en rappela le but, les procédés, les garanties données à l'accusé et conclut en demandant sa conservation (1). Ses auditeurs connaissaient assez la question pour adopter ses conclusions.
Tout ceci se passait avec une certaine pompe, dans le style vague et sonore qu'affectaient les réformateurs sentencieux du dix-huitième siècle et qui est demeuré longtemps la rhétorique aimée des parlements. On retrouverait dans ces discussions les premiers symptômes de l'état d'esprit dont s'animèrent plus tard les Gortès de Cadix.
Voilà donc quelle était cette constitution de Bayonne. Que d'éléments manquaient à sa solidité! Ses rédacteurs se trouvaient à peu près sans mandat; ils ne pouvaient arguer de leur nombre, la moitié des cent cinquante personnes convoquées avait seule répondu à l'appel. La délibération était de pure forme sur un texte préparé à l'avance. On se trouva en présence d'un calque médiocre des " idées de 89 » adapté vaille que vaille aux besoins prétendus de la péninsule; c'est donc à tort, du moins en exagérant, que le comte de Toreno croit découvrir dans cette Constitution une main espagnole; sa touche fut bien légère et promptement écrasée sous le gantelet d'acier de l'Empereur. Une note manuscrite faite pour Champagny nous révèle minutieusement l'historique de sa rédaction (2) : en avril 1808 le « Statut» fut préparé par ordre de ÎSapoléon. A la fin de mai on l'envoya à Madrid pour être communiqué aux ministres et à la Junte, et avoir leur avis. MM. de La Forest et Fréville, dans un rapport très
crieraient au scandale » . Rapport de Blanchet, agent de police, à Champagny, Barcelone, 8 mai 1808, vol. 674, fol. 2M.
(1) Ce mémoire fut présenté à la séance du 13 juin 1808. AF IV, 1609, dernier dossier. n° 42.
détaillé, mentionnèrent les observations présentées. L'Empereur ordonna des modifications importantes. On consulta d'Azanza et d'Urquijo, à Bayonne même; puis, les premiers notables étant arrivés, on les réunit en une commission préparatoire dont les observations donnèrent lieu à de nouveaux changements.
Ces précautions, prises pour donner au projet de statut le caractère le plus propre aux habitudes, aux mœurs, aux opinions de l'Espagne, avaient eu aussi pour objet d'éviter des discussions pénibles sur des points que des observations presque confidentielles pouvaient déterminer à écarter. Le projet était donc déjà parvenu à un certain degré de maturité lorsque la Junte s'est ouverte. On l'a fait imprimer et il a été distribué à tous les membres qui ont été invités à donner leur opinion par écrit sans préjudice de la discussion dans l'Assemblée. Les opinions, soit écrites, soit verbales, ont été recueillies par une commission qui a fait un relevé exact et détaillé de toutes les observations. Ce relevé ayant été mis sous les yeux de S. M. a donné encore lieu à des changements importants. Mais alors S. M. a dû croire que le projet se rapprochait le plus possible des véritables besoins de l'Espagne et des vœux de ses représentants. Elle a revêtu de sa signature la pièce ci-jointe.
Viciée dans son principe, disparate dans sa forme, la Constitution, excellente sur le papier, fut nulle dans ses conséquences. De l'autre côté des Pyrénées elle ne reçut de publicité que dans l'officieuse Gazette de Madrid; il est superflu d'ajouter qu'elle n'eut jamais d'application, sur les neuf dixièmes parties du territoire elle demeura encore moins méconnue qu'inconnue; sous la protection de nos baïonnettes, çà et là et pour quelques jours, on la tint pour mise en vigueur, mais on cherche en vain derrière elle un résultat économique ou une conséquence sociale; elle n'a pas eu le pouvoir d'abroger une loi, ni la possibilité d'affaiblir une coutume. La trace la moins éphémère qu'elle ait sans doute laissée est la médaille que d'Azanza proposa de
frapper pour garder le souvenir des séances de l'Assemblée de Bayonne.
Quand les articles furent rédigés, une proclamation solennelle convia tous les Espagnols à la concorde et à l'espérance; puis, le 7 juillet, Joseph en grand apparat se présenta pour donner et recevoir les serments : lui, d'être fidèle à la Constitution; les députés, d'être fidèles au Roi; le tout entre les mains de l'archevêque de Burgos (1). — On ne pensa pouvoir mieux terminer ces cérémonies qu'en allant saluer l'Empereur. La scène fut pénible. Placé au centre de ses auditeurs. Napoléon entama un monologue incohérent, et le fit durer trois mortels quarts d'heure : son regard était farouche, sa parole brève, saccadée, disgracieuse, menaçante sans motif, et souvent décousue par des poses sans raison; son silence étonnait autant que sa loquacité. On avait peu à lui dire, rien à lui répondre. Chacun s'en alla avec de grandes révérences, et fort soulagé de se retirer. L'impression des témoins de cette dernière entrevue demeura partagée entre la surprise et la crainte. Et cependant le besoin de l'heure présente eût été de raUier des éléments déjà suffisamment mal agrégés.
Joseph, pour composer sa Maison^ avait éprouvé quelque peine (2) s'il avait dressé la liste de son ministère avec facilité : Urquijo prenait la secrétairerie d'État, O'Farrill la guerre, Cabarrus les finances, Mazzaredo la marine; Cevallos acceptait les affaires étrangères, Pinuela la justice, Jovellanos
(1) Manuel Cid Monroy, archevêque de Burgos (1802-1822).
(2) Il s'était entouré d'autant de gi-ands d'Espagne qu'il avait pu : capitaine des gardes du corps : duc del Parque; — colonel des gardes espagnoles : duc de rinfantado ; — colonel des gardes wallonnes : prince de Castel Franco; — grand chambellan : marquis d'Arriza; — grand maître des cérémonies : duc de Hijar,- — grand veneur : comte de Fernan Nunez; — chambellans : comte de Orjas, marquis de Santa Cruz, comte de Santa Coloma, duc d'Ossuna, comte de Castel Florido, duc de Soto Mayor.
rintérieur. Azanza, qui, pour ne pas être accusé d'ambition par ses compatriotes, venait de refuser le grand cordon de la Légion d'honneur, Azanza avait par ailleurs joué un rôle trop important pour être mis à l'écart. Il se contenta du ministère des Indes. Lisez ces noms et songez aux vicissitudes politiques que leur réservait la fortune. Ils représentaient la fleur des hommes d'Etat de l'Espagne, mais ils allaient se disperser dans les camps les plus opposés; tant il est vrai qu'on n'assemble que par un lien bien éphémère les âmes contraintes et les cœurs amoindris. Le retour en Espagne était pour tous l'ol^jectif désiré. A Bayonne les esprits se sentaient en lisières et sous le filet de l'oiseleur ; de l'autre côté de la Bidassoa des convictions si tièdes ne résisteraient pas à l'air embrasé des factions, le vent du patriotisme allait souffler sur ces serments que la crainte, l'incertitude, l'ambition, et même le nationalisme avaient rendus possibles un jour, sincères une heure et éternellement vains.
Joseph partit le 6 juillet, de grand matin, comme un homme qui a en effet une longue route à suivre. Précédé de cent voitures emportant les membres de la Junte transformés en hérauts et messagers de paix, il était accompagné de Napoléon en personne qui voulait afficher ce témoignage de déférence et de bon accord. Toutes les autorités civiles et militaires les saluaient aux portes de la ville, les canons tonnaient; l'étiquette avait été la grande préoccupation de ce départ et il semblait qu'en acquérant la couronne de Charles IV, Joseph I" eût hérité de son culte pour le cérémonial. Seul dans le fond de sa voiture, comme il était s^ul dans son royaume, le nouveau monarque avait placé en face lui, dans leurs costumes d'apparat, le duc del Parque et d'Azanza, représentants pompeux des fidélités vacillantes et des talents inutiles.
Pendant deux semaines encore, pour voir venir les évcne-
ments, l'Empereur prolongea son séjour dans la petite ville sur laquelle depuis trois mois il retenait les regards de TEurope.
11 distribua ses largesses autour de lui : le préfet Castellane fut fait maître des requêtes au Conseil d'État et reçut, avec la rosette de la Légion d'honneur, une gratification de 20,000 francs; à l'évéque Joseph-Jacques Loison, une tabatière et un portrait entourés de diamants; des boîtes d'or au maire, M. Detchegaray, au commandant des gardes d'honneur, M. de Ravignan ; la Légion à M. de Gontaut-Biron qui avait amené les très élégants cavaliers de Pau avec leurs aiguillettes d'or sur leur veste cramoisie, le chapeau à la française panaché de blanc, les bottes hongroises, la chabraque rouge et noire. — Enfin, le 17 juillet, au jeu de l'Impératrice, Duroc annonça le départ; aussitôt tout le monde prit congé, comme s'éveillant d'un cauchemar. Mais il était dit que, jusque dans les détails, l'omnipotence de Napoléon se traduirait par le plus partait dédain de ses hôtes. Quand il s'agit de trouver des chevau.v de poste et des voitures, ambassadeurs, ministres, courtisans demeurèrent empêchés; tous les moyens de transport étaient ret<enus pour le service de Leurs Majestés.
Le 20 juillet à la tombée du jour, la route étant jalonnée d'une nuée de courriers, de poslillons, de piqueurs. Napoléon et Joséphine se dirigèrent vers Pau. Derrière la haie des bonnets à poil toute la ville s'entassait tête nue, et pour la dernière fois les gardes d'honneur caracolèrent. Quand du sabre ils saluaient la voiture de l'Empereur disparaissant dans la poussière dorée du soleil couchant, et que la lune en se levant à l'orient commençait à s'emparer du ciel pâle, qui leur eût dit que quinze ans plus tard, à la même place, ils rendraient les mêmes hommages, avec le même enthousiasme au duc d'Angoulême venant de raffermir le trône de Ferdinand VIL Et auraient-ils deviné que leurs fils, aux jours
d'octobre 1846, à leur tour salueraient la fille de Ferdinand, jeune épouse du duc de Monlpensier, dont l'alliance paraissait le gage particulièrement solide du trône de Louis-Philippe, quinze mois avant la révolution de 1848? — C'est là l'histoire des peuples et la morale si fréquente de leurs destinées, qu'ils n'en remarquent plus l'enseignement. — Laissons Napoléon oublier lui-même que la Providence en permettant le succès ne couronne jamais l'injusdce ; pour l'heure il court le long des gaves bondissants des Pyrénées, et les feux de joie qu'allument les paysans dans la montagne lui cachent les étoiles, comme les prospérités de la terre lui voilent le ciel. Sa besogne est faite, il est heureux, il est tranquille, il se promène, et pour raconter les faits et gestes du moment, il faut recourir à un Dangeau de journal :
Vis-à-vis d'un de ces feux qui lui rappelaient ses glorieux bivouacs, l'Empereur a fait arrêter ses voitures; en un clin d'oeil, les piqueurs ont ouvert un passage ; des planches portées par des paysans ont couvert le fossé et S. M. ayant une cafetière à la main a été elle-même la placer sur le brasier. S. M. l'Impératrice, ses dames d'honneur, le prince de Neucbâtel, le maréchal Duroc l'ont suivie ; on a porté des carreaux sur lesquels cette illustre compagnie s'est assise en plein champ; là, sous les yeux d'un nombre considérable de personnes des deux sexes, qui la contemplaient avec respect et étonnement, la Cour a fait un déjeuner champêtre. Après avoir pris le café dans des tasses de vermeil, LL. MM. ont remonté en voiture, emportant les vœux bien sincères des habitants... (1).
Cependant les jours passent, le temps s'avance et pour être éloquent il lui suffira de rapprocher deux dates : le 5 mai 1808, dans les murs de Bayonne Charles IV se voit arracher l'héritage de ses pères; le 5 mai 1821, sur le rocher de Sainte- Hélène, à Napoléon Dieu reprend la vie.
(1) Journal des Basses-Pyrénées, n" 426, juillet 1808. La scène se passe à Lacq, sur la route de Puyoo à Ârtiz.