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CHAPITRE III

LE ilÉVEIL d'un peuple (Juin-Juillet 1808)

Spontanéité tle la résistance furieuse et sanglante : Carthagène. — Cadix. — Scvilie. — Valence. — Assassinats des autorités espagnoles; influence pacifique du clergé. — Mouvement dans les classes moyennes. — Esprit local de la révolte dans les provinces. — Dispersion des troupes régulières d'Espagne. — Positions de l'armée française.

Savary à Madrid (15 juin-30 juillet). — Vanité et brutalité de ses procédés de gouvernement. — Ses difticultés avec les Espagnols, le grand-duc de Berg et l'ambassadeur de France.

Entrée de Joseph en Espagne; ses efforts de pacification. — Le maréchal Eessicres vainqueur à Rio Secco (14 juillet). — Entrée du roi à ^Madrid (23 juillet). — Résistance du Conseil de Castille. — Proclamation ofiicielle de Joseph (5.5 juillet). — Froideur du corps diplomatique. — }>Iésintelligence de Joseph et de Savary. — Les Espagnols ralliés: Antoine Llorente, les brochures de Cabarrus. — Soulèvement général. — Lettre de Rlake à Bessières. — Misères de la Catalogne. — Amnistie du roi Joseph.

Le général Dupont traverse l'Espagne et pénètre en Andalousie. — Combat du pont d'xUcolea. — Prise et sac de Cordoue. — Causes de l'inaction de Dupont et de son recul à Andujar. — Les fautes du général Védel. — Les Espagnols passent le gué de Menjibar. — Les instructions de l'Empereur.

— Dupont se repiie vers la Sierra. — I^a bataille de Baylen. — La suspension d'armes. — Retour tardif de Védel. — Les pourparlers d' Andujar. Capitulation. — La clause des «bagages ». — Violation désengagements,

— Enlliousiasme patriotique des Espagnols. — Surprise de l'Europe. — Colère de Napoléon. — Injustice et inutilité du procès du général Dupont.

A son frère Joseph, Napoléon avait donné l'Espagne. — 11 restait à la conquérir.

Grâce à Dieu le spectacle d'un peuple qui défend son

indépendance demeure toujours émouvant sous quelque ciel qu'il se manifeste, sous quelque forme qu'il se produise; mais la caractéristique du soulèvement de 1808, c'est sa spontanéité. Avant que le temps et la distance aient permis une entente possible, sans mot dire, à la première nouvelle du 2 mai, le royaume est del)out. Unanimité frappante qui fait l'éloge du sentiment national chez ces hommes d'honneur attachés à leurs foyers, orgueilleux de leurs privilèges, idolâtres de leurs princes au point de s'aveugler sur leurs défauts et leurs faiblesses, d'un loyalisme intangible, d'une foi intransigeante, pénétrés d'une horreur instinctive contre tout changement dans leurs coutumes, toute innovation dans leur religion; don Quichottes fiers dans la prospérité, superbes dans le malheur et irritables jusqu'à la férocité devant l'injure. — Pour qui connaissait l'Espagne, il n'y eut pas d'étonnemont; s'il avait eu le loisir de feuilleter la correspondance de ses ambassadeurs à Madrid, l'Empereur eut pu retrouver une vieille dépêche clairvoyante de Beurnonville :

Si les Espagnols s'apercevaient que nous fussions ennemis de leur existence politique comme nation, ou bien avides de leurs propriétés, c'est alors qu'ils nous susciteraient de grands obstacles; et peut-être la résistance dont ils sont capables nous entraînerait-elle, relativement au reste de l'Europe, au delà du but dans lequel nous serions originairement entrés sur leur territoire (1).

Il y avait de la colère pour l'invasion, mais plus encore de l'indignation pour la traîtrise. L'intendant de Barcelone traduisait bien ces sentiments en des paroles attristées qui formulaient à l'avance tout le plan de la lutte :

Devions-nous donc nous attendre que l'Empereur nous tromperait! — Après tout, nous le savons bien, il n'y a pas plus de

(1) 3 vendémiaire an XII (25 septemlire 1803), vol. 665, fol. 14.

60,000 hommes en Espagne; que serait-ce si toute la population se levait en masse? Quels flots de sang ne couleraient pas! Que serait-ce si les villes maritimes allaient appeler les Anglais (1).

Comme des gens qui se sentent faibles, les Espagnols commencèrent la résistance par la guerre au couteau; l'arme était solide dans leur main. Comme des gens qui viennent d'être trompés, ils virent la trahison partout. C'est au reste un sentiment essentiellement démocratique : le soupçon est instinctif aux petits, accessible aux intelligences les plus bornées, il excite la vigilance populaire et il fournit à l'insuccès une explication tout à fait consolante pour l'amour-propre simpliste de la foule. Le premier sang versé ne fut donc pas celui des envahisseurs, groupés et sur leurs gardes; il coula des veines des autorités espagnoles elles-mêmes, sans méfiance et chargées à l'improviste d'un crime qu'elles n'avaient pu commettre. Cette page est déshonorante pour l'histoire du pays de la chevalerie; elle jette une ombre sur l'éclat de son patriotisme.

Aux rives de la Méditerranée, Carthagène donnait le slp^nal le 24 mai. Et voilà qu'à l'autre bout de la péninsule, au nord, jour pour jour, heure pour heure, Oviedo lui envoie la réplique. Au fond de la belle Andalousie, sous son ciel bleu et dans un air de printemps, la passion politique se déchaîne en frénésie; la riante et coquette Cadix teint d'une frange de sang la robe verte et blanche que lui fait l'écume des flots. Le capitaine général don Francisco Solano (2) avait jadis vaillamment servi côte à côte avec nos troupes; c'était assez pour qu'il appréciât leur force et se rendît mélancoliquement compte de la fragilité des moyens de résistance qu'on pour-

(i) 10 mai 1808, vol. 674, fol. 279.

(2) Don Francisco Solano (1770-1808), marquis de la Solana y del Socorro, commandait une brigade espagnole à l'armée de Catalogne (1793). Obtint de Charles IV la permission de servir en Allemagne comme volontaire, sous Moreau. Lieutenant général et capitaine général de l'Andalousie (1800).

rait leur opposer; c'était trop pour que les exaltés de la ville ne l'accusassent pas de tendances françaises. Une bande fort animée se présenta à son hôtel; du haut du balcon il tenta d'apaiser le tumulte; il eut l'imprudence de rappeler la puissance invincible de Napoléon, il jetait de l'huile sur le feu ; quand on voulut forcer sa porte il étendit à terre d'un coup de pistolet le premier assaillant (1). Son courage avait signé son arrêt de mort : lié comme un criminel, les vêtements en lambeaux, le gouverneur est frappé de bâtons, de couteaux, de poignards, de canifs; il reçoit blessures et outrages sans permettre à sa fierté une seule plainte; à chaque coup il regarde en face ses assassins. Traîné dans les rues, sur la place Saint-Jean de Dieu les forces lui manquent; il réclame un confesseur; un prêtre se présente; un instant après un officier déshonore son épée en perçant son général. La populace grisée de sang s'enivre maintenant de vin; l'orgie dure toute la nuit dans la ville en éveil; au jour on brise les entraves des gTilériens et l'on va piller; par bonheur les moines s'interposent; des capucins prêchent le calme et le respect des propriétés : « Le petit crucifix fut pour cette canaille une espèce de talisman irrésistible », remarqua un témoin (2), et deux heures suffirent pour la désarmer.

Les scrupules du comte de Morla (3) ne l'empêchèrent pas d'accepter sur-le-champ la succession délicate et le poste

(1) Mémoires du capitaine Thomas Curthwright envoyé de Gibraltar pour examiner l'esprit de résistance de l'Andalousie et autorisé par le général Gastanos à voyager en costume civil.

{%) F. VII, G5i3.

(3) Don Thomas de Morla (1750-1820) fit la campagne du Roussillon. Inspecteur général de l'artillerie. Capitaine général d'Andalousie. Membre de la Junte de Séville, viola la capitulation de Baylen. Membre de la Junte de Madiid, fut envoyé pour traiter de la ville auprès de Napoléon. Rallié à Joseph, conseiller d'État (1809). Caractère sans dignité, eut des intelligences dans tous les camps. Pri\é de ses emplois au retour de Ferdinand (1814).

de Solano. — Notre flotte, embossée dans la rade, se refusa à reconnaître l'élu des émeutiers; on échangea d'abord des messages pleins d'aigreur, puis des coups de fusil; les cinq vaisseaux et la frégate de l'amiral Rosilly (1) ne pouvaient résister longtemps aux canons des remparts; ils étaient pris comme au piège; au large croisait une escadre anglaise, l'œil au };uet, et son chef, l'amiral Parvis, ne put s'empêcher dans sa joie de proposeraux Espagnols son aide pour l'écrasement des navires français ; Morla refusa avec orgueil, prétextant n'en avoir nul besoin ; il était trop vrai : Rosilly, après une résistance valeureuse de quinze jours, sous le feu de 46 canonnières et de 12 batteries, fut obligé de se rendre à discrétion. Alors les Anglais descendirent à terre pour fraterniser avec les Espagnols; c'était la première fois depuis Trafalgar.

Le drame de Cadix s'est répété à Séville : le comte del Agtiila, lié à un balcon, est tué par ses compatriotes à coups de carabine. Les habitants de Jaën se défient de leur corrégidor don Antonio de Lomas, ils le fusillent. On égorge à Grenade don Pedro Truxillo, simplement parce qu'il est parent de la maîtresse de Godoy, et à Badajoz le comte Torre del Fresno, sans prétexte. Valence mérite une mention spéciale : un moine, le père Rico y était tout-puissant; il avait prêché la croisade du patriotisme et sa popularité s'en était accrue; mais sur cette pente, s'arrêter c'est reculer; quand il prétendit limiter l'effervescence des faubourgs, il ne fut plus écouté : malgré ses efforts, don Miguel de Saavedra, baron d'AIbalat, tomba sous le poignard. Pour ramasser avec profit le sceptre de la démagogie, il suffit de mettre une surenchère : un chanoine de la cathédrale de Madrid qui se trouvait à Valence, Balthasar Galvo, ambitieux,

(1) Ils étaient bloqués à Cadix, depuis 1805. Rosilly et son état-major purent seuls rentrer en France. Les équipages furent envoyés sur les pontons.

hypocrite, manquant moins d'intelligence que de scrupules, prétendit succéder à l'influence du P. Rico; dans sa brutalité il alla jusqu'à désigner à la foule les Français bons pour le massacre; beaucoup avaient trouvé un asile derrière les murailles de la citadelle, on y monta en dépit de l'éloquence indignée de Rico, malgré les supplications de quelques prêtres qui allèrent chercher dans les églises des reliques pour en faire un rempart sacré; les égorgeurs purent satisfaire leur horrible passion : trois cent cinquante malheureux sans défense, hommes et femmes, furent lâchement massacrés. Abattu, l'œil hagard, sans voix et sans pouvoir, plein d'émoi et de remords, Rico regardait, en se frappant la poitrine, courir les assassins. « Les tribuns du peuple, remarque Tite- Live, ne conduisent pas mais sont conduits par la multitude. » C'est là leur crime, parce que c'est là leur responsabilité; ces ambitieux se persuadent que l'intelligence restera maîtresse des passions brutales, ils ne craignent ni de les déchaîner ni de leur trouver des excuses; à leur tour le courant les emporte et, coupables de leur propre imprudence, ils le demeurent encore des férocités d'autrui.

Après quelques jours de terreur atroce, les brigands de Valence payèrent leurs forfaits : le chanoine Calvo et bon nombre de ses complices furent pendus. Ils n'étaient ni les seuls ni les derniers : le gouverneur de Malaga, le général Truxillo, pour cela qu'il représente l'autorité, est saisi, haché, brûlé par des paysans en délire descendus de la Sierra. Le très doux et très vertueux capitaine général de la Galice, Antonio Filangieri, a manifesté peu d'enthousiasme pour un soulèvement qu'il estime impromptu et dangereux, ses soldats l'assomment en pleine rue. A Valladolid, son collègue le vieux don Gregorio de la Cuesta, homme de discipline, ne peut ni ne veut être aux ordres des étudiants ameutés dans l'Université; il est menacé de la potence pendant que don Miguel

Cevallos, directeur du collège militaire de Ségovie, suspecté lui aussi, est placé sur une charrette, égorgé sous les yeux de sa femme et traîné à la rivière par des mégères en furie. Ici encore, mais vainement, un prêtre a fait entendre la voix de la religion à des fanatiques qui n'écoutent plus que les cris de la bestialité (1).

Laissons ces scènes de sauvagerie dont l'horreur est à peine atténuée par les efforts de ceux qui ramèneront au toril ces taureaux excités par d'atroces picadors. Que le spectacle de cette charité chrétienne, impuissante ou non, s'étende comme un voile entre ces cadavres et la postérité; rappelons-nous plutôt le chapitre de Malaga improvisantau milieu de l'émeute une procession où la foule surprise, détournée et émue, prit place et suivit en chantant des cantiques (2) ; saluons encore ce prêtre inconnu qui à Andujar fit un rempart de san corps à la femme du général Chabert. Dans l'autre camp, la même autorité sacerdotale obtint parfois le même heureux apaisement; ainsi lorsque le général Lasalle entrait à Palencia, décidé à brûler une ville qui avait fusillé ses éclaireurs, l'évêque se portait au-devant de lui pour obtenir leur pardon ; Lasalle encore se laissait fléchir à Valladolid et accordait au clergé la paix qu'il lui demandait avec instance.

Le mouvement insurrectionnel demeurait « populaire » ; magistrats, généraux, gouverneurs, intendants, évêques ne paraissent vouloir ni oser prendre franchement parti; les plus audacieux se bornent à ne pas paralyser l'élan; si l'on rencontre des gentilshommes qui joignent leur épée au couteau ou à l'escopette de leurs vassaux, c'est tout comme autrefois les paysans vendéens avaient tiré de leurs manoirs, sans s'inquiéter beaucoup de leur avis, leurs seigneurs de village. A Logrono, qui est à la tête du soulèvement? Un tailleur de

(1) TORKNO, t. I, p. 203.

(2) PicDELA, Mémoires.

pierres comme le fut le voiturier Gathelineau à Saint-Florent. Hameaux et bourgades sont agités, soulevés, écumants, semblables à ce que les avait vus, dix-huit siècles auparavant, Velleius Paterculus : Tarn diffusas, tam feras. Chacun est prêt à se battre, personne ne sait au juste où se trouve l'ennemi. Si quelqu'un déclare « officiellement » la guerre à l'Empereur des Français maître des deux tiers de l'Europe, ce ne seront ni des ambassadeurs ni des hommes d'Etat, ni des généraux, mais de pauvres alcades, très résolument, avec le plus magnifique sérieux, sur la place de leur village, en face de Dieu qui les voit et en présence de leurs compagnons de charrue qui entendent et ratifient leur serment. Si de son côté, le 25 mai, le marquis de Santa Cruz, au nom de la municipalité d'Oviedo, affiche la résistance ouverte, ce n'est que le 8 juin qu'une autorité un peu plus qualifiée, comme la Junte de Séville, fait à son tour une déclaration solennelle au nom de Ferdinand VII (1), en des discours que La Forest décorait du nom de «proclamations inflammatoires «. Pour la Junte de Madrid personne qui puisse être surpris de la voir incliner à la paix : elle envoie le marquis de Lazan expliquer le danger d'une résistance vers son frère le jeune et bouillant Palafox qui après quelque hésitation s'agite dans l'Aragon, à Saragosse. Lazan part, arrive, se jointe Palafox et suit son exemple sans plus s'inquiéter de son mandat. — Toutefois le soulèvement spontané, unanime, reste local. En Estramadure les paysans continuent leur moisson; ils seront, disent-ils, à temps de prendre les armes après. Questionnés en plusieurs endroits s'ils comptent marcher, ils répondent qu'ils n'ont pas besoin de sortir de chez eux (2).

Pour souder ces bonnes volontés éparses, coordonner ces forces individuelles, une troupe régulière eût été nécessaire,

(1) Vol. 675, fol. 4.3. \o\t Appendices, XIII.

(2) La Forest à Chanipagny, 9 juillet 1808, vol. 675, fol. 337,

elle se fût agrégé ces éléments nouveaux. Mais les milices provinciales ne sont pas convoquées, et l'armée espagnole était éparpillée avec tant de fantaisie qu'on a pu voir, dans la dispersion de ses cantonnements sur tout le territoire, le dessein prémédité de la réduire à l'inaction.

L'armée française avait occupé de bonnes positions stratégiques et reliait avec facilité ses divers éléments, son seul péril était de présenter une ligne d'autant plus mince qu'elle était allongée de Pampelune à Madrid. Les troupes observaient une discipline étroite à laquelle se sont plu à rendre hommage les témoins impartiaux (1) . Quand elles se portèrent à quelque violence, leurs chefs leur en avaient octroyé plus que la permission, ils leur en avaient donné l'ordre, comme à Cuença, à Torquemada, à Barcelone où les régiments napolitains traitèrent la ville en pays conquis, à Logrono où le général Verdier, après avoir cédé aux prières de l'évéque de Calahora et accordé la rançon de la ville, laissa commettre le pillage (2). On voulait briser, on prétendait effrayer, et on surexcitait les colères en augmentant l'irritation. « Comment les généraux français feront-ils la part du crime, celle de la faiblesse, celle de l'erreur, avec assez de précision pour que personne ne soit puni qu'en proportion de sa faute? « écrivait mélancoliquement La Forejit.

Si quelqu'un ne se posait pas cette question, c'était bien Savary. — Nous l'avons vu arriver à Madrid au milieu de juin, (i Ma mission, a-t-il dit dans ses Memou-es, était de lire

(1) Dépèche de Strogonoff à Roumiantzoff, 23 avril 1808, vol. G~h, fi)l. 141. — Lettre de Verhuel, ministre de Hollande, au maréchal de KinsberjjL-n, chambellan du roi Louis, 28 avril 1803, vol. 674, fol. 166.

(2) La Forest à Ghampagny, 16 juin 1808, vol. 675, fol. 107.

tous les rapports adressés au grand-duc de Berg, de faire les réponses, de donner tous les ordres d'urgence; mais je ne devais rien signer. » Il se mit aussitôt à déployer ses talents. Dans la place vide il s'installa en homme enivré d'un si récent et si grand pouvoir; et alors que la volonté de l'Empereur paraît avoir été de lui confier un rôle de surveillance sur les affaires, il saisit l'occasion d'en prendre la direction. Mme d'Abrantès, regardant en cela le nouveau duc comme « bien ridicule » , peint son faste et son arrogance d'un trait qui dit tout : il se faisait servir avec la plus cérémonieuse étiquette et son échanson lui offrait à boire un genou en terre (1). Les Français eux-mêmes s'émurent de ces allures orientales à tout le moins déplacées, et les gens de bon sens comme La Forest ne purent se taire en haut lieu de ces maladresses véritablement dangereuses en face des ^ Espagnols ulcérés et insoumis.

... A l'arrivée du général Savary, un très bel appartement lui fut donné au château du Roi, et tous les honneurs dus à son rang lui furent rendus. Mais il s'était annoncé comme venant remplacer le lieutenant général du royaume et voulait parler aux yeux. Il passa dans l'appartement de S. A. I., qui eut la faiblesse de 1 en laisser maître; et, à l'exception des pages, il ordonna que le service marchât comme lorsque le Grand-Duc était présent; c'était inconvenant et cela étonna beaucoup. Une cii'constance particulière en fit un scandale public. Cet appartement était celui du prince des Asturies et, à tort ou à raison, on reproche au générai, en Espagne, de l'avoir décidé à sortir de Madrid. De là un sentiment d'éloignement très fâcheux, qu'avec plus de mesure il était facile d'éviter.

Le général voulait qu'on fît entrer chez lui tout ce qui vient au château et qu'on lui présentât les grands, les ministres, les membres de la Junte, les chefs des Conseils, les diverses autorités. Ce n'était pas connaître les Espagnols. Tous se tinrent à l'écart. Il s'en aperçut et l'aigreur remplaça les préventions.

(1) mémoires, t. VII.

Nous avons soin que les gazettes contiennent tous les articles propres à rassurer sur les relations amicales de la France et de la Russie. Le général manque de ces ménagements; il répète journellement que les affaires du nord forcent S. M. I. et R. à se presser, et il accroît par ce langage la pusillanimité. Un inconvénient, incomparablement plus grave, résulte de l'espèce de fureur avec laquelle le général parle sans cesse de pillage, d'incendie et de massacre. Je serais honteux de répéter tous les excès de ce genre qui lui échappent à chaque instant. Et le nom de l'Empereur est toujours cité en témoignage! Ces propos sont entendus par de jeunes officiers indiscrets, par des domestiques, par des Espagnols; ils circulent et font frissonner sans rendre plus soumis. Ils autorisent beaucoup de militaires à des actes inutilement violents (1).

La situation politique portait mal cependant à l'étalage du faste, à la présomption, à la division entre Français : la pénurie était universelle, les affaires fort embrouillées et les nouvelles les plus alarmantes arrivaient de tous les points du royaume où les communications avec Madrid n'étaient pas coupées encore. Au nord à Santander, à l'est à Saragosse, au sud à A^alence, nos armées se trouvaient mal en point; le maréchal Bessières, le maréchal Lefebvre, le maréchal Moncey se heurtaient à une résistance inattendue, énervante et mystérieuse. Du général Dupont, entré en Andalousie et séparé des plaines de Gastille par la Sierra, plus de nouvelles. L'inquiétude, sinon déjà Ténioi, se faisait jour dans la capitale; la ville était dans 11 la stupeur » , et Savary, qui l'avouait, ordonnait de fortifier le Retira. En même temps il envoyait vers Dupont la division Vedel. Conduite prudente; cependant le Ciel se joue, quand il lui plaît, des mesures d'apparence les plus sages : le renfort qu'on croyait apporter à l'armée d'Andalousie devait seulement grossir le nombre des prisonniers de Baylen.

Quelques lettres de Savary nous tiendront bien au courant

(1) La Forest à Chanipayny, 25 juin 180S, vol. 675, fol. 219, 220.

de la situation, de la façon dont il la comprenait, de la manière dont il informait l'Empereur.

Je vais employer les six ou sept jours qui vont s'écouler avant le dénouement de tout ceci à faire évacuer l'hôpital de Tolède, qui a huit à neuf cents malades, celui d'Aranjuez et enfin tout ce qu'il y a autour de Madrid en hôpitaux et en munitions. D'ici là il y aura quelque chose de décidé sur un point quelconque de l'Espa(>ne indiquant s'il faut marcher vigoureusement contre une armée qui, parait-il, suivrait Dupont; nous ne nous laisserons pas insulter dans Madrid. D'ailleurs Votre Majesté aura le temps de nous écrire d'ici là(l).

... En même temps que j'ordonnerais le mouvement, je ferais partir d'ici une division pour échelonner le général Dupont, si cela devenait nécessaire, pour le faii'e agir vigoureusement en avant de lui. Je pense à ce mouvement, parce que d'ici là nous devons infailliblement être maîtres de Saragosse et qu'alors le corps qui est devant cette place pourra faire quelques mouvements sur Albaracin et Moya, où il paraît que l'on a besoin de voir un peu de troupes. Nous devons avoir aussi des nouvelles de Santander et de tout ce qui environne le maréchal Bessières. Avant l'aji'rivée de ces trois nouvelles nous n'entreprendrons rien au loin.

M. de Laforest est trop formaliste pour une circonstance comme celle-ci ; si nous sommes gênés si fort pour nos subsistances, c'est qu'il ménage ti'op les instances qu'il y a à faire près de la Junte. 11 veut, dit-il, nous gagner des cœurs; moi je lui réponds que je n'en voudrais pas de mille au prix de la ration de vin d'un soldat. Ils en étaient tous privés lors de mon arrivée, et ce n'est que ce matin que je suis parvenu à le faire rendre à toutes les troupes. Aussi je ne suis pas content de la manière dont il s'explique sur les craintes que lui fait concevoir mon séjour ici. Je ne lui en parlerai pas parce que Votre Majesté veut que l'on vive bien avec tout le monde. Ce soir à minuit, j'écrirai de nouveau et rendrai compte à Votre Majesté. Je la prie d'êti'« persuadée de l'empressement que je mettrai à saisir l'occasion de tirer le canon, sa Elle arrive; et je ne me mettrai pas dans le cas de revenir sur mes pas si une fois je m'arrête à ce parti (2).

(1) Savary à l'Empereur, Madrid^ le 22 juin 1808, à minuit.

(2) Madrid, 28 juin 1808, une heure après-midi.

Nos troupes étaient à Madrid un peu en convalescence : composées de jeunes soldats débiles et d'ailleurs plus que médiocrement équipés. Napoléon s'était doublement exafjéré la faiblesse des Espagnols et la force de ses conscrits. Bien qu'il n'aimât pas recevoir ce genre de confidences, il fallait bien lui avouer le danger. Savary eut ce courage :

J'ai visité cette après-midi les hôpitaux, l'on y a bien fait ce que l'on a pu, mais ils sont encore loin d'être ce qu'il faudrait qu'ils fussent; j'y ai vu des soldats fiévreux couchés sans chemises, n'en ayant qu'une qui était à laver. J'ai fortement grondé, et M. Déniée (1) s'en prend à la commission espagnole qui ne répond pas; enfin il est indispensable d'en donner, et demain on en distribuera 1,500 des magasins de Votre Majesté. J'ai vu aussi les troupes du maréchal Moncey qui sont ici; presque aucun soldat n'a deux chemises, et un grand nombre n'en ont point du tout. Cependant il y en a ici 7,000 en magasin. Malgré cela nous serons loin d'en avoir assez, cependant il est impossible de s'en procurer ici, elles coûteraient presque le double qu'en France, et d'ailleurs nous n'avons pas d'argent. Votre Majesté ne peut se faire qu'une idée très imparfaite de l'état dans lequel sont ses soldats en Espagne sous ce rapport; le même besoin va se faire incessamment sentir pour les souliers, il serait bon de nous en envoyer.

Du reste nous n'avons que de légères maladies, les fièvres passent assez vite, mais les convalescences sont longues. Les aliments sont très boms, mais tous les jeunes soldats, qui sont grandis de deux pouces depuis leur départ de France, trouvent qu'ils n'en ont point assez. Aussi avec une demi-ration de pain et une demie de vin, nous avons des travailleurs pour le Retire tant que nous en voulons.

Très sincèrement, celui qui va devenir le mois suivant « duc de Rovigo » trouvait dans la volonté impériale son unique boussole, à l'approbation de son maître il subordonnait tout; ici, il laisse sans ambages parler son cœur :

Je n'ai point d'autre ambition que celle de servir Votre Maiesté

(1) Inspecteur en chef aux revues, baron de l'Empire (1812).

un peu mieux qu'un autre, si la fortune m'en présente l'occasion. Je sais combien elle voudrait finir promptement les affaires d'Espagne, c'est pourquoi je fais taire dans mon cœur le désir de me rapprocher d'Elle avant d'avoir pris part aux dangers qu'elles peuvent offrir. Mais rien ne flatte mon ambition loin d'Elle, ni ne me dédommagera de tout ce que j'éprouverais de contrainte en servant loin de son regard; si tout ceci était mené assez vivement pour que cela fût fini vers l'époque où il faudra suivre Votre Majesté à de nouveaux événements, je serais un peu consolé de la pensée de prendre incessamment un corps de troupes en Espagne. Néanmoins, s'il ne m'est pas permis de songer à la rejoindre avant la fin de cette guerre de brigandage, je serai trop heureux de saisir le moindre moyen de lui prouver par mon obéissance mon entier dévouement.

u Guerre de brigandage ! » L'expression n'était pas inexacte : guerre sans merci et sans issue. Le cercle se resserrait. Les communications étaient si bien coupées entre Madrid et l'armée française d'Andalousie, que lorsqu'il fut urgent d'expédier à Dupont des ordres suprêmes, M. de La Forest dut s'entendre avec M. de Strogonoff, pour munir nos deux officiers de passeports russes avec la fausse indication de Lisbonne et de Cadix (l). Le à juillet, les estafettes françaises rentraient à Madrid, n'ayant pu atteindre le maréchal Moncey, et pour n'être pas fusille'es, ayant dû déchirer leurs dépêches. A Talavera le rassemblement des insurges devenait si pressant que Savary estimait nécessaire d'y marcher de sa personne. Chaque soir il écrivait à Dupont, et chaque matin il éprouvait la déception de ne recevoir aucune réponse. Pour assurer le voyage du roi Joseph, qui maintenant s'acheminait vers sa capitale, il fallait jalonner la route de cavaliers et de canons (2). Moralement, la position à Madrid était encore plus pénible; les Français vivaient, étouffaient pour mieux dire, dans une atmosphère de sourde haine et de patriotique

(1) La Forest à Cbauipagoy, 20 juin 1808.

(2) Savary à l'Empereur, 13 juillet 1808, à minuit.

colère. » Qu'on parcoure les rues et les places publiques, tout y est tranquille; que l'on entre dans les maisons, on n'y tiouve que mauvaises nouvelles et mauvaise humeur (1). » Le silence même était éloquent et les moins ardents gardaient fidèlement le secret des plus compromis : « Il est encore à arriver qu'un Espagnol ait, à ma connaissance, dénoncé son voisin. )) Et La Forest regrettait en vain cette inébranlable discrétion.

Savary, dont la clairvoyance du moins ne s'obscurcissait pas par le désir de plaire et qui savait dire crûment les échecs comme les victoires, Savary constatait avec mélancolie sur l'opinion madrilène l'inutilité d'efforts pacifiques que, pour sa part, il n'avait jamais poussés très avant. « L'esprit public est mauvais, il est dans la crise. Je ne m'arrêterai pas à vous débiter un tas d'absurdités qui trouvent du crédit parmi les gens les plus considérables de ce pays. Il n'y a que la présence du Roi qui puisse les faire cesser (2). » Quanta lui il continuait ces procédés vio'ents et brutaux qui réussissaient mal auprès des Castillans. N'avait-il pas voulu faire tirer le canon en signe d'allégresse pour des victoires remportées sur les Espagnols par les Français. A grand'peine La Forest parvint à le dissuader de cette provocation inutile; mais le général O'Farrill et les autres ministres joséphistes demeurèrent profondément blessés et les rapports déjà tendus parurent brisés.

Ces maladresses perçaient peu à peu et arrivaient enfin aux oreilles de l'Empereur. Assuré de son obéissance, il ne s'illusionnait pas sur les talents de son serviteur. « Savary est un homme très bon pour des opérations secondaires, mais il n'a pas assez d'expérience et de calcul pour être à la tête d'une si grande machine. « Voilà ce qu'il écrivait à son frère, ajoutant

(1) La Forest à Champagny, vol. 675, fol. 243,

(2) Savary au prince de Neuchâtel, 17 juillet 1808.

d'ailleurs avec mansuétude : « Il ne faut pas laisser entrevoir à SavaryTopinion que j'ai de son incapacité (1). » Seulement, on peut croire que son parti était arrêté de rappeler Vincapable, « qui n'a fait que de fausses marches et dont les mouvements militaires font hausser les épaules » .

Il nous faut reculer d'un pas en arrière pour aller rejoindre le roi Joseph et lui faire cortège au moment où il pénètre dans ses États le 9 juillet, à sept heures du matin. Peu d'Espagnols le souhaitaient, mais ceux qui l'acceptaient avaient besoin de le voir de leurs yeux. « L'Espagne, avait dit avec quelque esprit un conseiller de Gastille, est le pays d'Europe où l'on croit le plus à la présence réelle. » Joseph possédait des manières gracieuses, son aspect était aimable, il ne perdait rien à se montrer. — L'Empereur lui avait donc fait ses adieux, en grand apparat, aux portes de Bavonne; le nouveau roi traversait la Bidassoa au milieu d'une file bruyante de voitures où s'entassait, « l'Assemblée » scindée en trois groupes se relayant pour le précéder, l'escorter et le suivre; tout cela ne laissait pas que de composer une caravane étrange, disparate et mouvementée (2). On alla coucher à Saint- Sébastien : aux murs, des guirlandes, le soir des lampions, la nuit des chansons et des guitares ; beaucoup de couleur locale, moins de témoignages politiques. Les harangues des magistrats et du corps de ville parurent embarrassées; plus encore le fut la réponse de Joseph dans une langue hésitante, avec un accent étranger qui prétait aux quolibets des malveillants

(1) L'Empereur à Joseph, 18 juillet 1808. Recueil Lecesikk, t. I.

(2) Souvcniis de Stani.iîas hk Gir\ri>iis, IV.

LE REVEIL D'UN PEUPLE 27a

Le lendemain, après avoir entendu dévotenryent la messe, an était parti pour Tolosa; quelques débris de la députation de Guipuzcoa y souhaitèrent la bienvenue. A Vergfara Joseph s'empressa d'accorder leur pardon aux envoyés de Santander révoltée qui venaient demander grâce ; et ce furent les premiers applaudissements vraiment sincères. Il s'enquérait des besoins du pays, promettait tout, souriait à tous; il déployait de l'amabilité powr deux : l'interlocuteur qui restait muet et lui-même. A Vittoria, il faisait imprimer une proclamation apportée de Bayonne : il s'y dévouait au bonheur de la nation a généreuse » que lui confiait la Providence, la conservation de la sainte religion des monarques ses prédécesseurs lui tenait surtout au cœur, il comptait sur le concours du clergd, le dévouement de la nobles&e, l'obéissance du peuple. En d'autres temps, cet appel à ta concorde aurait mérité d'être entendu; mais ici, nul écho; « plus le langage est paternel, écrivait de Madrid La Forest, plus on se persuade que S. M. doute de sa couronne. » — Ces craintes, à la vérité, n'auraient pu passer pour absolument chimériques, car à peine venait-il d'ouvrir les bras à ses sujets que ceux-ci se reculaient assez durement ; des rapports venus d'un peu partout lui montraient les provinces en pleine révolte.

Si la Navarre, occupée dès le premier jour par des forces françaises, n'avait pu se déclarer publiquement pour Ferdinand, sa députation, ses conseils et ses tribunaux s'étaient tous retirés sans bruit. — Les montagnards des Asturies se levaient au contraire avec éclat à la voix de leur évêque. Les Galiciens (on parlait de 15 à 2f),000 hommes) suivaient le général Caraffa qui les faisait descendre sur le Portugal contre Junot. — Valence, en anarchie et en rébellion, groupait une force militaire assez imposante autour du petit noyau d'une compagnie de sapeurs amenée d'Alcala par un sergent du génie; le général était don Pedro Gonzalez Llamas

2«0 L'ESPAGiNE ET NAPOLÉON

et il allait contraindre à rebrousser vers la Castille Moncey lui-même, qui s'était heurté tout d'abord au formidable défilé de las Cabrillas. — Des vengeances particulières, des fureurs locales ensanglantaient Carthagène où le sang punique coule dans les veines. — Murcie, plus calme, se préparait à la lutte sans moins d'àpreté. — En Catalogne les territoires sur lesquels campaient nos soldats étaient à eux; à une portée de fusil de leurs retranchements ils se trouvaient déjà en pays ennemi. Barcelone, par force, restait calme; ses magistrats ayant refusé le serment à Joseph étaient conduits à la forteresse de Montjuich et se faisaient acclamer en traversant les rues de la ville en grand costume; les habitants émigraient pour rejoindre le gouverneur don Mariano Alvarez qui battait l'estrade dans la campagne avant de s'enfermer dans Girone. Tortose était soulevée. Lérida se déclarait pour Ferdinand ? la voix de son évêque Jeronimo Maria de Torrès, et levait an corps de miquelets sous les ordres du colonel Baget. A l'île de Minorque, le marquis de Palacio organisait la résistance. Tout cela devenait significatif; d'autres avertissements allaient se faire entendre de plus près. Les corregidors d'Aragon, ayant témoigné quelque hésitation devant l'effervescence des faubourgs, avaient été massacrés; les Cortès provinciales se rassemblaient; des bandes de volontaires sortaient de Tudéla avec le marquis de Lazan; sans doute, à la première mitraille, ils tournaient les épaules et se faisaient poursuivre à Malien et à Epila; mais Saragosse fermait ses portes, soutenait un siège meurtrier et la province entière devenait inhabitable pour nous. Afin de maintenir, relier, coordonner ces agitations bruyantes, des forces organisées ne manquaient pas : environ 50,000 hommes de troupes régulières tenaient çà et là garnison en Espagne (l).

(1) Le roi Joseph donne ce chiffre dans ses Mcmrtircs (t. IV, p. 300). Bcauharnais le fournil égiileaient à Champajjiiy (Rapport du 13 octobre 1807),

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