C. M. Talleyrand
L'indication était exacte : le 12 octobre, Nelson apercevait
(i) Archives de la Marine, BB IV, vol. 249, fol. 203. — En marge, Decrès a noté : « Ecrit le 17 au prince de la Paix et à l'amiral commandant l'armée navale à Cadix. »
IRAFALGAR i ';?
les murs ]>lancs de Cadix émergeant de leur ceinture vcrle de feuillage et d'écume, comme un vase d'argent sur un tertre de gazon fleuri. Il groupait sous son commandement la petite escadre de Collingwood successivement accrue, le 22 août, de l'amiral Bickerton, le 30 août, de la flotte entière de Calder. A la guerre surtout, l'union fait la force : î^elson donnait le bel exemple et y puisait, en revanche, un secours moral nouveau : « Tous les deux, nous ne faisons qu'un, écrivait-il à Collingwood (son subordonné et son aîné en même temps) ; il ne peut se glisser entre nous de rivalités mesquines. » Il chargeait son ami de la défensive, se réservant pour lui-même le combat offensif. Il laissait percer, dans ses ordres, un ton de hautaine confiance et d'arrogance patriotique. La supériorité des Anglais venait de leur instruction et de leur artillerie, non de leur nombre, [./'escadre alliée opposait 33 vaisseaux à leurs 27 navires; mais ces 27 équipages, rompus par des croisières nombreuses, ravitaillées fraîchement en Angleterre, présentaient le choix des arsenaux britanniques et la fleur de l'amirauté. Nelson augmentait son flegme national de cette impression si naturelle de supériorité qu'éprouve toujours l'assiégeant sur l'assiégé; il attendait, à seize ou dix-huit lieues do la côte, la voile tendue à la brise de l'Océan; et celui qu'il guettait, sans gagner de forces à gagner des heures, perdait par impatience le sens de l'opportunité et du sang-froid.
Villeneuve voulait une rencontre. Joueur jusqu'ici malheureux, il espérait fixer enfin la fortune, et c'était assez d'en pouvoir courir la chance pour qu'il engageât à fond la partie. Il estimait d'ailleurs tenir en main quelques belles cartes, et, comme il sentait venir le moment de quitter le tapis vert, il ne se trouvait pas si téméraire de risquer pour la dernière fois son va-tout.
Une lettre de l'Empereur le poussa en avant. On Tonga-
geait à avoir avec l'ennemi » une affaire décisive » . Comaie il était de ces hommes « qui ont plus besoin d'éperon que de bride », Napoléon avait forcé la note, dans la pensée que « son excessive pusillanimité l'empêcherait d'entreprendre la manœuvre » . Le raisonnement était })Our le moins imprudent, le risque chanceux; le calcul se trouva faux.
Villeneuve fit aussitôt convoquer un conseil de guerre; et le 8 octobre il réunissait à bord du Bucentaure les contre-amiraux Magon et Dumanoir; les capitaines de vaisseau Gosmao, Maistral, Lavillegris ; le capitaine de frégate Prj(' ny pour la France; pour l'Espagne, les lieutenants généraux Gravina et Alava ; les chefs d'escadre Cisneros etEscano;les brigadiers Galiano, Rafaël de Mac Donnell (1).
L'amiral en chef fit donc savoir, sous le sceau du secret, aux officiers alliés, les intentions de l'Empereur de voir apjiareiller l'armée à la première occasion où l'on rencontrerait
(1) « On ne saura peut-être janaais l'histoire exacte du conseil de guerre du 8 octobre », dit M. Desdevises du Dézert qui a discuté avec beaucoup de sagacité le problème dans son étude très complète sur le Bàle de la marine espagnole pendant la campagne de Trafalgar. Mais puisque le rapport original de Gravina au Prince de la Paix ne se retrouve plus dans les Archives de Madrid depuis 1847 (la copie également enlevée aux Archives de Cadix prouverait que cette disparition n'est pas l'effet du seul hasard), pourquoi ne pas s'en référer au rapport de Villeneuve à Decrès? (16 vendémiaire an XIV. Archives de la Marine, BB IV, vol. 230, fol. 309-310.) Il paraît d'autant plus sincère qu'il condamne à l'avance la conduite tenue treize jours ,ipr''s, en mentionnant l'unanimité d'un avis qu'en tin de compte l'amiral ne devait pas suivre.
Map.luki [El combate de Trafalgar, p. 185); Ferrer de Cocto [Hisloria del combate naval de Trafalqar, p. 122); Fernandez Ddro {Armada Espanola, t. VIII); les Mémoires de don Antonio Alcana Galiano (p. 95) affirment tous la sagace opposition des Espagnols contre une sortie pour laquelle ils ne se sentent pas prêts; ils vont même jusqu'à citer des paroles véhémentes prononcées par Churruca; mais ceci est trop, car ce dernier n'assistait pas au conseil.
Ce blâme d'une sortie intempestive se retrouve après coup dans deux lettres in-dites de D. Juan de Lacy envoyées de Puerto Santa >faiia, les 25 et 29 octobre au duc de l'infantado; elles sont aux Archives de Madrid. KK 93, V*, supplément.
rennemi en forces inférieures. Tous les membres de la conférence avouèrent la faiblesse de leurs équipages, le mauvais état de leurs \aJsseaux; déclarèrent que, devant la puissance -supérieure de la flotte de Nelson, il convenait d'attendre « une occasion favorable » ; cependant, — par déférence sans doute pour l'intention non dissimulée de l'Empereur, — ils ne se séparèrent pas sans « témoigner le désir qu'ils auront toujours d'aller combattre l'ennemi, quelle que soit sa force, dès que S. M. le désirera» . Sans beaucoup se compromettre, ils alliaient ainsi le respect de la discipline, le courage militaire et la prudence commandée par leur responsabilité. Villeneuve ne parut point très satisfait, mais il s'inclina. L'occasion lui vint trop vite de sortir de cette réserve ; ses dépêches nous font suivre les phases successives par où passait son esprit surexcité.
Des lettres particulières de Bayonne lui ayant fait connaître le passage dans cette ville de l'amiral Rosilly se rendant à Cadix, il crut d'abord à une simple mission de son collègue auprès de lui. Puis des soupçons lui vinrent et, le 18 octobre, il écrivit au ministre de la marine :
Je .suis informé que le vice-amiral de Rosilly est arrivé à Madrid; le bruit public est qu'il vient prendre le commandement de l'armée;... ce serait trop affreux pour moi de perdre toute espérance d'avoir une occasion de montrer que j'étais digne d'une meilleure fortune. Quoi qu'il en soit, Monseigneur, je ne puis expliquer le silence que vous avez observé sur la mission de l'amiral Rosilly que par l'espérance que j'aurais pu remplir celle qui m'est confiée en ce moment; et quelles qu'en soit (sic) les difficultés, si le vent me permet de sortir, je sortirai dès demain (1).
La malchance voulut que Rosilly (en effet expressément envoyé de Paris pour remplacer Villeneuve) éprouvât des
(1) 26 vendf^miaire an IV. A bord du Buoetitavre. Aich. Mar., BB IV, vol. 230, fol. 311 (original).
2Î L'ESPAGNE ET NAPOTÉON
retards dans son voyage : sa voilure cassa en route, il fallut la faire réparer; Beurnonville leretintà Madrid pour lui donner une escorte contre les voleurs des défilés de la Sierra Morena. Villeneuve put, de la sorte, hâter ses préparatifs; et quand les vigies de la tour de Tavira ne lui signalèrent plus (elles se trompaient!) que 18 voiles anglaises sur l'horizon, parce que 6 vaisseaux s'étaient détachés de la ligne du hlocus dans la direction de l'Afrique, il vit là l'occasion inespérée de l'avantage du nombre recommandée par l'Empereur à son «audace» . Frémissant, il envoya cette dépêche à Decrès, à trois heures du matin :
«Toute Fescadre est sous voile, à trois vaisseaux près. Ainsi il est probable que dans la journée les habitants de Cadix auront à vous donner de mes iiouvelles. Je n'ai consulté dans ce départ que le désir ardent de me conformer aux intentions de S. M. et faire tous mes efjcrts pour détruire le rnéconteniement dont elle à été pénétrée des événements de la dernière campagne (1) . )'
On ne saurait être plus clair.
Gravina n'avait risqué ni observation ni commentaire. « Conformément à ses instructions, son escadre se tenait prête à suivre les mouvements de l'escadre impériale » ; et il répéta immédiatement, pour désaffourcher, les signaux du vaisseau amiral français. « Une armée navale n'appareille pas facilement du port de Cadix; six ans avant, Bruix avait mis trois jours pour en sortir (2).» Peu à peu, cependant, chaque bâtiment, s'arrachant de son quai, franchit les passes, tourna au sud, un par un, comme une longue procession de funérailles. Villeneuve songeait peut-être aux mots durement injustes de Napoléon : « Les Anglais deviendront bien petits, quand la Fx'ance aura deux ou trois amiraux qui veuillent mourir, u
(1) 28 vendémiaire an IV (original). Vol. S30, fol. 313-314.
(2) Jur.iEN DE LA Gr.wiÈre, Gueiics marillincs, t. II, p. 177.
Nelson, qui avait couru barrer le détroit, tenait la mer du côté du cap Spartel, avec toutes ses forces : 27 vaisseaux, , 4 fréf^ates, 2 cotres, 2,158 canons.
Le 19 octobre au matin, quand la flotte alliée sortit de Cadix, le ciel était calme et il ventait joli frais; mais la brise eu sud passa à l'ouest; il fallut éviter de revenir à la côte; les Espagnols, intercalés au milieu de nous, furent assez longs à diminuer leurs voiles et il s'ensuivit une première confusion. Villeneuve voulait se former en quatre corps : lui-même au centre, Alava à l'avant-garde, à l'arrière-garde Dumanoir; une division d'observation, prête à venir au point décisif, aux ordres de Gravina. L'après-midi se passa à prendre cette disposition sans y pleinement parvenir. Au soir, le chef de la première file, le capitaine Lucas, du Redoutable, averti L l'amiral qu'il découvrait la flotte ennemie au vent et peu éloignée. Nelson se rapprochait, en effet, multipliait se.s signaux, tirait des coups de canon de proche en proche (1), tâchait de percer l'obscurité dé « quantité de feux colores remarquables par leur éclat (2j » . Toute la nuit, Villeneuve courut, fidèle à sa direction, et, bien qu'à l'aube les escadres eussent paru s'être confondues, il choisit sans retard sa position de combat, mettant sa prudence à s'assurer la rentrée possible à Cadix. On se trouvait à quatre lieues du cap Trafalgar. La mer était très houleuse. De leur côté, les Anglais se couvraient de toiles et laissaient arriver sur nous. Villeneuve, jugeant qu'ils cherchaient à porter en masse leur effort sur notre arrière-garde, un peu séparée et mal ordonnée, fit virer l'armée de bord, lof pour lof, tous à la fois. La
(1) Rapport d'Escano au prince de la Paix (Gazeta de Madrid, 5 nofembre 1805.)
(2) Rapport du commandant Lucas à l'amiral Decrès. Arch. Mar., BB IV, vol. 232, fol. 163 à 173.
24 L'ESPAGNE ET NAPOLFON
manœuvre produisit un nouveau flottement. Le branle-bas fut commandé partout.
Churruca appelait auprès de lui, sur la dunette, l'aumônier du Sa7i Juan pour bénir l'équipajje, et d'une voix forte : « Mes enfants, au nom du Dieu des armées, je promets le bonheur éternel à qui mourra en faisant son devoir!» A cette heure de recueillement suprême, Neîson prononçai^ une parole identique, que la renommée, douce aux vainqueurs, a portée jusqu'à nous : « L'Angleterre compte que chacun fera son devoir (1). n
Dieu, c'est-à-dire le ciel, pour les Espagnols; la patrie, c'est-à-dire la terre, pour les Anglais : tout l'esprit des deux races n'esl-il pas là? Quant à nous, déshabitués, hélas! depuis quinze ans, à lever les yeux en haut, mais toujours passionnés de gloire, nous demandions au " deslin des combats »
Ce qu'aux Français naguère il ne refusait pas : Le bonheur de mourir en un jour de victoire.
Les gens du métier — et voici cent ans qu'ils discutent, — oxoliqueront ces dispositions des adversaires; les profanes comprendront moins que les rôies ne se soient pas trouvés intervertis : les assiégeants fermant les issues par un cercle sans intervalle; les assiégés se préparant à crever la barrière qui les comprimait. Le contraire advint. Villeneuve rangea ses vaisseaux côte à côte sur une longue ligne de plus d'une lieue. Nelson lança ses escadres ramassées pour briser d'un double choc le frêle obstacle dont la profondeur, forcément très mince, ne pourrait résister à leur élan. On a raconté
(1) « England expects that every man will do his duty. » — « On dit que îe texte du fameux ordre du jour de Nelson avant la bataille de Trafalgar avait d'abord été rédigé ainsi: «INelson compte que chacun fera son devoir.» (Loid Uo.sEBERY, Napoléon. La dernière phase, p. 122.) Ce détail rendrait plus compréhensible l'agacement matiifesté tout haut par Collingwood : t Je voudrais bien que INelson s'arrêtât défaire des signaux. Nous savons tous ce que nous avons à faire. >
Cfu'avant de quitter l'Angleterre, Jinant avec lord Sidmouth, il aurait dit : « J'attaquerai les Français en deux lignes, et je suis sûr de capturer ou leur avant-garde et leur centre, ou bien leur centre et leur arrière-garde. » Lui-même conduisait 12 voiles, Collingwood menant les 15 autres. Les deux pelotons approchaient : l'un dirigé par le Victory et le Temerartow;, manœuvrant sur notre centre; le second précédé du trois-ponts le Royal Sovereign, visant notre nouvelle arrièregarde et courant au bateau de tète le Santa Ana. Notre bâtiment le plus voisin de l'espagnol menacé, le Fougueux, capitaine Baudoin, força l'allure pour arrêter la marciie de l'audacieux Collingwood, et tira son premier boulet. Il était midi.
Quand l'écho leur renvoya ce roulement qui déchirait le silence, les officiers du Principe de Asturias levèrent la tête vers Gravina. L'amiral était debout à son banc; sans un tressaillement de visage, il ramena d'un geste ample et Isrge le pan de son manteau sur son épaule gauche, et, tournant les yeux vers la terre natale apparaissant an loin dans la poussière dorée du soleil : Viva Espahal — La flamme tricolore monta aux grands mâts : les tambours battaient au drapeau, les mousquetaires présentaient les armes; les états-majors et les équipages saluaient le pavillon de sept cris de : « Vive l'Empereur! »
On ne pouvait s'y méprendre : les masses anglaises atiaquaient notre ligne debout au corps. Leur allure avait tout d'abord porté très en avant de tous le Victory et le Royal Sovereign. Un moment, ces deux magnifiques trois-ponts reçurent, seuls et intrépides, les décharges de la flotte alliée : le Bucentaure, la Trinidad et le Neptune contre le premier; le San Leandro, le San Juste, V Indomptable contre le second. Le peloton de Nelson avait manœuvré ostensiblement pour envelopper le bâtiment de Villeneuve. Aussitôt qu'il recon-
nul cette intention, le capitaine Lucas accourut, fit incliner le beaupré de son Redoutable sur la poupe du Bucentaure, bien décidé à sacrifier son vaisseau pour la défense du pavillon amiral. 11 parcourt les batteries, précédé des tambours et des fifres; les matelots tout joyeux familièrement lui crient : « Commandant, n'oubliez pas l'abordage!» Le Redoutable rectifie son tir et vise à démâter le Victory : il y parvient en partie et ses boulets mettent la roue du gouvernail en pièces. Les deux vaisseaux s'abordent alors par une décharge à bout portant; c'est un carnage horrible. Lucas fait appeler par ses clairons les divisions d'abordage qui montent, officiers en tête, avec le même ordre qu'à la parade; gaillards, bastingages, haubans sont couverts de monde, la mousqueterie siffle. Nelson se place au premier rang de son équipage sans vouloir couvrir d'un manteau les rubans et les plaques qui scintillent sur sa poitrine; une balle l'atteint d'en haut à l'épaule et pénètre jusqu'à l'épine dorsale; on le porte, la figure voilée, dans l'entrepont des chirurgiens rempli de tant de blessés qu'un témoin le comparait à un « étal de boucher ».
Dans la confusion qui suit, le Victory cesse de combattre; pour sauter à son bord, Lucas fait couper les vergues qui serviront de pont; l'aspirant Yon et quatre matelots franchissent déjà le passage. Mais le Temerarious est accouru à toutes voiles; il accoste le Redoutable de l'autre côté pour l'écraser dans une double étreinte et, à son tour, le crible de son artillerie. Blessé, Lucas demeure à son banc, sur un bateau qui, entouré d'un troisième adversaire, le Mercury, ne présente plus qu'un amas de dél)ris. A la sommation de se rendre : « Il n'en est pas temps encore, » crie un officier. Mais le feu prend sous le gouvernail, une voie d'eau se déclare. L'incendie atteint le Temerarious . « Toujours fortement liés par les matures tombées réciproquement d'un vais-
seau sur l'autre, le Victorj, le Redoutable, le Mercury, d'ailleurs privés tous trois de l'usage de leurs gouvernails, formaient un groupe qui dérivait au gré du vent et qui fut involontairement jeté sur le vaisseau le Fougueux, démâté et ne gouvernant plus (1). »
Dans un étang, laucez une poignée d'appâts : les bandes de poissons montent à la surface, se précipitent, s'amoncellent autour de la proie, la déchiquetant, s'accrochent aux débris, les poussent, les repoussent, et forment autant de groupe? avides, tumultueux, tournoyants, agités. C'est l'image de la bataille de Trafalgar.
A bord du Berivick, notre brave CaiDr;? est tué, combattant le Defence et VAchilles qui le capturent. Le Bahama, où Galiano a la tête emportée par un boulet, est attaqué par le Colossus, aidé de deux autres anglais. Pareja est blessé sur YArgonauîa, entouré de trois navires, et ne se rend qu'après de telles avaries que les Anglais coulent eux-mêmes leur prise. Sur le San Juan, Churruca a la jambe brisée; il se relève pour crier : « Continuez le feu ! » et meurt après des efforts héroïques contre six vaisseaux. Le Spartan et le Minotaur écrasent de projectiles le Neptuno où l'amiral Valdès est frappé. En secourant la Trinidad, le San Augustin est luimême abordé par le Leviathan et quatre autres bâtiments légers qui l'enveloppent comme un essaim d'abeilles dont les dards piquent sans relâche; il repousse l'abordage, mais demeure impuissant contre l'incendie et l'inondation. Lorsque le Bucentaiire, la poupe démontée, déjà rasé comme un ponton, ne posséda même plus un canot pour conduire sur un autre navire le malheureux Villeneuve, l'amiral amena son pavillon.
La lutte fractionnée en autant de combats individuels,
(1) Rapport du capitaine Lucas.
continue de bateau à bateau, flancs à flancs, cordages enchevêtrés, la mitraille et les grenades lancées des hunes quand, dans les entreponts, les canons, touchant presque la coque de l'adversaire, ne peuvent plus tirer par les sabords.
La Trinidad., qui a combattu le Victory, voit se masser autour d'elle tous les vainqueurs du Bucentaure : Coiigueror, Leviathan, Neptiinus ; ses bastingages sont écrasés; il y a quinze pieds d'eau dans sa cale; il faut se rendre. Quoique mauvais voilier, le San Justo se porte partout où il peut, partout où l'on se bat. Gardoqui, sur le Santa Anna, à peine remis de son choc avec Gollingwood, soutient quatre heures durant le canon ennemi. Don Theodoro de Argumosa, sur le Monarca, a suivi le Fougueux pour marcher à ces « chiens d'Anglais « , comme lui criait de son porte-voix l'ardent Baudoin; ses mâts brisés, l'incendie à son gaillard d'avant, l'eau dans ses soupentes, en font la proie du Bellerophon et du Thundering. Ce dernier attaque lui-même VAlgésiras, où i'amiral Magon, frappé à trois reprises à la jambe, au bras et à la poitrine, commande encore à l'instant où il expire au milieu des blessés. L'héroïque bateau coniinuait la lutte quand le feu se déclara dans la fosse aux lions.
La fumée ne permettait plus de distinguer les signaux et le grondement des caronades couvrait les commandements; vers cinq heures, une explosion éteignait tout autre bruit : ÏAchille sautait. Il avait assailli le Belle-Isle quand celui-ci repoussait le Fougueux \ à son tour enveloppé par le PolyphemuSy le Swiftsure et le Prince, il se trouvait miné par les flammes; Denieport, son capitaine, est tué; tué son lieutenant Montalembert, tué son premier enseigne Arslet; il n'a plus d'officiers valides, et ses matelots, dans leur acharnement, préfèrent servir leurs canons que courir aux pompes; ses adversaires s'éloignent pour éviter la contagion des flammes et V Achille, après un dernier plongeon qui creuse les vagues,
se soulève, puis avec les débris de son équipage se fracasse dans les airs.
Les entreponts anglais sont lamentables : au Victory,
159 hommes gisent dans le sang; 141 sur le Royal Sovereign; 123 sur le Temerarious ; 98 sur le Mars; 72 sur VAchilles; 70 sur le Revenge; sur le Colossus plus de 200. Pour prendre VAlgesiras, le Thundering a perdu 76 hommes, et l'abordage de V Aigle a coûté 150 matelots au Rellerophon. Le Relle-Isle est complètement démâté. Tous ces vaisseaux tournent comme des masses, affûts brisés, sabords écrasés, vergues pendantes.
Le capitaine Infernet sur V Intrépide repousse le Leviathan et VA/rica, reçoit le feu de VAgamemnon et de VAjax\ heurte VOrion et, à bout de forces, avec 300 hommes hors de combat, se rend à celui qui déjà vient de recevoir prisonnier l'amiral Villeneuve : le Conqueror^ le bien nommé. Ce fut l'effort suprême.
Notre aile droite, en avant-garde, très loin, vers le nord, en arrivant sur le lieu du combat, aurait-elle pu, avec sept vaisseaux et une frégate, avoir raison de ces nombreux navires à moitié épuisés? Problème difficile. Elle ne participa point à la grande bataille, elle ne se retira pas non plus sans faire parler d'elle. Son chef, l'amiral Dumanoir, vit bien le signal de ralliement désespéré de Villeneuve, puisqu'il le répéta et commença à s'y conformer. Il s'approcha même d'assez près pour avoir, à son propre bord sur le Formidable^ sur le Montblanc^ le Duguay-Trouin et le Scipion
160 hommes tués ou blessés. Avec Valdès, accouru au premier avertissement, le NepLuno prit une part courageuse à la lutte : sous le feu de quatre adversaires, quand son chef eut perdu la vie, il fut obligé de se rendre. Le Rayo, en dépit d'un très mauvais outillage, comballit de son mieux. Le San
30 LESPAGNE ET NAPOLEON
Francisco rentra au port sans avoir pu faire grand'chose. Les Espagnols, dans leur intrépidité méritoire, comptaient là 279 hommes atteints.
Dumanoir ne profita pas de ces bonnes volontés pour continuer son mouvement de secours. Plus tard, devant le conseil d'enquête (1), il devait longuement insister sur des niàts brisés, des voies d'eau, discuter surtout l'impossibilité où il fut de manoeuvrer à temps. Arriver en retard sur l'ennemi lui parut u un coup de désespoir qui n'eût abouti qu'à augmenter le nombre de nos pertes » . Dans ces beaux désespoirs, le vieil Horace voyait un moyen de retarder le triomphe d'Albe ou même de ramener la victoire sous les aigles de Rome. Mais tout le monde n'est pas un Romain. Sans pousser la note jusqu'à l'héroïsme cornélien, la sagesse attristée de l'amiral Jurien de la Gravière estime que cette intervention, même inefficace, même tardive, aurait eu du moins le mérite de « sauver la mémoire du commandant de l'avant-garde » . En effet, si Dumanoir ne possédait, comme il l'a prétendu, que des navires en fâcheux état, pourquoi n'a-t-il pas rallié le soir la terre d'Espagne, pourquoi s'est-il exposé à une croisière particulièrement périlleuse, en pleine mer, avec des avaries et proche des flottes britanniques? Même son courage personnel, le 4 novembre suivant, au combat du cap Orlegal, où il sera également malheureux contre sir Richard Strachan, ne permet pas de répondre à cette question aussi avantageusement pouf lui qu'on le souhaiterait.
De son lit de douleur, Nelson demande fiévreusement des nouvelles : son œil brille au milieu d'un visage décomposé quand il reçoit cette assurance : « La journée est à nous! " Le fier soldat, sans pouvoir, de ses mains victoiûeuses, se
(1) Conseil d'enquête (septembre, octobre, décembre 1809); conseil de guerre inaritime de Toulon (mars 1810). — DesbriÈre, Trafalgar, 291-301.
TRAFAI.GAR 31
raccrocher à la vie, retombe enseveli du moins dans ;^oa triomphe.
A la fin de Taprès-midi, le canon cessa peu à peu, les forces humaines se trouvaient lassées. A cinq heures, l'amiral Gravina, devenu commandant en chef des débris des deux Hottes, profita d'un coup de mer qui le sépara des Anglais pour donner le signal du ralliement général 11 cingla lentement vers Cadix avec ce qui pouvait marcher encore. Dixhuit vaisseaux manquaient à l'appel.
La nuit tombait, une lourde buée planait sur la vague, dans l'ombre du crépuscule les fanaux jetaient des lueurs sinistres sur des cadavres et des épaves, et couronnés de leur fumée de goudron et de poudre, les vaisseaux mutilés, balancés par la houle, semblaient les cassolettes d'où s'échappait l'horrible encens du dieu de la guerre.
La nature voulut mêler ses fureurs à celles des hommes : le vent avait souffle' en tempête, il se déchaîna pendant îa nuit. Les Anglais tentaient d'essuyer au mouillage la bourrasque. Mais, pour la plupart, les toiles déchirées, les câbles coupés, des mâts sans agrès, des ancres sans cordage, rendaient impossible toute manœuvre protectrice à des équipages épuisés. Les prises qu'ils traînaient péniblement derrière eux devenaient un embarras, augmentant le péril. Sous la rafale, les vaisseaux des deux partis confondus, entrechoqués, se brisèrent; dans l'épouvante, des Français prisonniers se ruèrent, sans armes, sur des Anglais vainqueurs, et reprirent, dans l'obscurité, leur navire captif : tel VAlgésiras,
32 L'ESPAGNE ET NAPOLEOÎS
OÙ le brave La Brelhonnière, avec quelques mâts de fortune et des lambeaux de voiles, se tourna vers Cadix, poussé par l'ouragan. Moins heureux, Y Indomptable n'arracha ses ancres que pour s'écraser sur les récifs de la pointe du Diamant. Au I etit jour, le Fom^mcux disparaissait dans les brisants de Santi Pétri.
Le Redoutable avait traversé des phases tragiques : l'eau l'envahissait; le capitaine Lucas, amarré au Victory, avait demandé aux Anglais de venir sauver ses blessés; comme ceux-ci d'abord s'inquiétaient peu de le secourir, il les menaça de se faire sauter. Au danger qu'ils vont courir eux-mêmes, les Anglais s'émeuvent et envoient quelques soldats pour pomper; à leur vue, un Français blessé se relève, ramasse une baïonnette et pousse à la mer le premier arrivant en criant : « Il faut que j'en tue encore un ! " Les officiers anglais s'iadlgnent; Lucas les apaise; le péril commun calme les fureurs; le Swiftsure prend le Redotitable à la remorque. Toute la nuit on est aux pompes, mais l'eau gagne. Le capitaine de prise demande du secours; les chaloupes du Swiftsure approchent. La mer est si grosse que l'embarquement des blessés devient impossible, et ces malheureux qui se sont traînés sur le gaillard d'arrière voient avec effroi que le vaisseau s'engloutit. Enfin, la poupe s'écroule et le Redoutable coule à pic.
Si le vent d'ouest avait continué, toute la flotte britannique devait s'écraser à la côte. Par une chance inouïe, il passa nu sud-ouest, et, loin des bas-fonds où ils allaient se déchirer, ramena en mer, les entourant comme d'un coussin d'écume, les vaisseaux en ruine de Gollingwood. A côté du lit de mort de Nelson, l'amiral victorieux voyait un à un disparaître ses trophées : le Monarcà, le Rerwich, arrachés des griffes du vainqueur, disparaissaient à ses yeux, pour s'aller perdre à San Lucar.
Enfin, nous lui reprenions de vive force le Nepiuno et le Santa Ana, qu'il devenaitimpuissant à traîner à la remorque. De ce suprême exploit, l'honneur revenait à Cosmao, qui, profitant de l'orage, osait reprendre la mer et braver encore une fois l'escadre anglaise : sorti de Cadix, malgré ses voies d'eau, ses équipages réduits, ses canons démontés, le Pluion, suivi de quelques frégates et de deux bricks, ramenait au port les deux bâtiments amis et forçait Gollingwood, dans la crainte de ne pouvoir garder ses dernières prises, à brûler de sa main \ Intrépide et le San Augustin, à couler lui-même la Trinidad et Y Argonauta.
Peu d'entreprises de mer ont vu des efforts plus héroïques, de plus tragiques prouesses, de plus sinistres épopées.
Les Anglais se réfugiaient à Gibraltar avec trois bateaux des dix-sept qu'ils avaient d'abord capturés. Ils déploraient 412 blessés et 1214 morts avec les proportions significatives de 149 officiers atteints dont 112 tués (1) . La flotte combinée perdait vingt-trois navires et près de 6,000 hommes (2,366 Espagnols,— 3,494 Français). Nos alliés, en suivant notre fortune, avaient bravement payé de leur personne : sur le Bahama, Galiano tué, son second blessé; sur le Montanes, Alcedo et son second tués. Et la liste continuait : à VArgonouta, Pareja blessé; au San Ildefonso^ Vargas; au San Juan Neponuiceno, Ghurruca et son second tués; au Neptuno, Valdès et son second tués; au Monarca, Argumosa et son second blessés; et aussi les commandants du Santa Ana, du San Augustin, du Santisima Trinidad, le plus beau vaisseau de la marine espagnole, que les Anglais avaient eu la joie de brûler.
Le désastre fut vivement ressenti sur la côte andalouse où les épaves flottèrent jusqu'à l'embouchure du Guadalquivir. Gomme le deuil, le secours fut général; un exemple suffira
(1) Lonclon GazeUe; 27 novembre, '6 décembre 1805.
en citant le nom de Felice Odevo, marin de San Lucar de Baïameda : avec son canot de pêche, il retira 4 Anglais tombés à l'eau, aida au sauvetage de ses compatriotes du Rayo^ le lendemain courut au Berwick, qui avait touché, et passa 50 hommes à terre; quelques jours après, le Monarca flottant à la dérive, Odevo l'aborde, trouve 25 blessés mourant de faim et en ramène 22 au port de Huelva (1).
A Madrid, averti par Godoy, Beurnonville éprouva une surprise d'autant plus amère qu'il avait escompté la victoire : « Ma foi, mon cher ministre, avait-il écrit à Decrès, M. le vice-amiral Villeneuve a pris les devants, et M. le vice-amiral Rosilly trouvera aujourd'hui, en arrivant à Cadix, les oiseaux dénichés (2). » Quand il envoyait cette dépêche badine, le 23 octobre, déjà la catastrophe était vieille de deux jours; après, il s'avisa de songer à la prudence :
Si M. le vice-amiral de Villeneuve (sic) eût pu différer de trentesix heures cette bataille ; s'il eût simulé quelque sortie, il auiait attiré Nelson, qui eût été la seule victime de la tempête qui nous a fait plus de mal que la bataille. Nelson se serait affalé sur la côte ou aurait pris le large, et M. de Villeneuve, tranquille dans la rade de Cadix, ne l'aurait quittée que pour ramasser ses débris ou filer dans le détroit et dominer dans la Méditerranée (3).
Charles IV montra une énergie dont on ne l'aurait certes pas cru capable. A la nouvelle du désastre, il considéra surtout la gloire intacte du pavillon; il voulut en remercier les héros échappés à la catastrophe. A Gravlna, sur son lit de mort, il fit porter le brevet de capitaine général, et la grand'croix de Charles III à l'amiral Alava. A tous les officiers ayant pris part au combat, depuis le plus ancien chef d'escadre jusqu'au plus jeune aspirant, il accorda de l'avancement; les veuves
(1) Journal de Paris, 5 juillet i806.
(2) 1" brumaire an XIV. Arcli. Mar., BB IV, vol. 2:î4, foi. 144. (3)21 brumaire an XIV, ib'ul., fol. 157.
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jouirent de la pension du grade immédiatement supérieur à celui qu'occupaient leurs maris; sous-officiers et matelots d'élite reçurent des distinctions militaires. Cette conduite était digne, sans forfanterie, sans bassesse. La capitulation d'Ulm (20 octobre) fut connue presque à la même heure : Charles IV en profita, dans la première soirée de gala, pour dire tout haut à Beurnonville, en présence des ministres et des diplomates, parmi lesquels les représentants de l'Autriche, de la Suède et de la Russie : « Eh bien! monsieur l'ambassadeur, nous avons de bonnes, d'excellentes nouvelles; cela accélérera la paix. Nos escadres ont été malheureuses, mais, du moins, on s'est bien battu. Je regrette fort les capitaines et les généraux que nous avons perdus; mais, avec le temps, nous ferons refaire d'autres vaisseaux (1). »
C'est en quoi le pauvre roi s'illusionnait. Son trésor était vide elles événements lui réservaient bientôt d'autres soucis. Mais il avait galamment fait bon visage à la mauvaise fortune et gardé la dignité bourbonienne dont son aïeul donnait l'exemple en recevant Villeroy après Ramillies : « On n'est pas heureux à notre âge, monsieur le maréchal! >•
Cette gravité royale, le génie impressionnable de Napoléon ne la possédait pas : il éclata en paroles violentes, en fureurs amères : « Villeneuve, rends-moi mes légions! » Puis son orgueil blessé prétendit faire le silence. Il affecta de ne plus se souvenir de ses flottes; peut-être même son ardente pensée parvint-elle à s'abstraire d'un passé importun pour se fixer plus étroitement sur l'avenirqu'illuminait, il est vrai, le soleil d'Austerlitz. Ces revers imprévus fatiguèrent son esprit et lassèrent sa constance; il détourna les yeux du champ de bataille où la fortune lui était infidèle. Il tint Trafalgar pour non avenu (2),
(1) Beurnonville à Talleyrand; 16 brumaire an XIV (7 novembre 1805), Espacjiie, vol. 679, fol. 96.
(2) « Les tempêtes nous ont fait perdre quelques vaisseaux, après un
Que le désastre ait modifié ses plans où la marine faisait subitement défaut, rien de plus juste; mais rien de plus injuste que l'oubli volontaire des héros qui avaient péri, des braves qui survivaient encore. Pour une nation, une bataille comme Trafalgar est tout ensemble un malheur et un honneur. Un souverain qui ne sait pas reconnaître de pareils services est moins digne de si bons serviteurs.
L'événement produisit à Paris un mauvais effet et frappa l'Empereur d'une fâcheuse prévention contre la marine française. En vain, les marins et les militaires qui s'étaient distingués dans cette cruelle journée tentèrent d'obtenir quelque dédommagement ou quelque consolation aux dangers qu'ils avaient courus; il leur fut à peu près défendu de rappeler jamais ce funeste événement; et quand ils voulurent, dans la suite, solliciter quelque grâce, ils eurent soin de ne point mettre, en ligne de compte de leurs services, l'adiLiirable bravoure à laquelle les rapports anf;lais seuls rendirent justice (1).
Même mieux informé, après l'impression de la première heure, pour ne pas se déjuger il piut à 1 Empereur de faire des catégories et de changer en lâcheté l'imprudence excitée de l'amiral : lorsque les capitaines Magendie et Villemadrin, revenant d'Angleterre, lui furent présentés à l'audience des Tuileries, le 18 avril 1806 (c'étaient les premiers officiers de marine qu'il revoyait depuis Trafalgar) : « Vous êtes, leur dit-il, du nombre de ceux qui se sont bien battus; vous prendrez votre revanche. » Et quelques jours plus tard il donnait la croix de commandeur de la Légion aux capitaines Lucas et Infernet. 11 garda ses rancunes officielles pour les grands chefs : « J'aurais dû faire couper le cou à Duma-
combat iinprudcmmeat engagé. « Discours de l'Empereur à l'ouverture de \s^ session. Monit'iur du 3 mars 1806. — Cette phrase, vraiment discrète, prononcée au bout de cinq mois, est la seule mention qui soit faite de Trafalgar dans toute la Conespondance de Nnpoleoii. (i) Mad iiae de Rkmusaï, Mciuoircs t. II, p. 214,
noir (1)! « II fut inflexible pour Villeneuve que le sort poursuivait jusqu'au bout.
Rendu à la liberté après un échange avec quelques lords anglais (2), le vaincu de Trafalgar, transporté sur un bateau parlementaire, débarquait à Morlaix le 13 avril 1806; il prit aussitôt la route de Paris. A Rennes, il prévint Decrès de son arrivée et demanda des instructions. La réponse fut dure sans doute : le malheureux Villeneuve, « frappé d'anathème par l'Empereur, repoussé par le ministre qui fut son ami, » seul dans une chambre d'auberge, traça un mot d'adieu désespéré à sa femme et se perça le cœur d'un couteau. Sa famille, ses amis, la police, la marine se rencontrèrent pour faire le silence sur cette fin lamentable. Deux ans après, Decrès proposait, pour sa veuve, une pension égale à celle de Mme Bruix. L'idée était bonne, mais le rapprochement maladroit. Le tact de l'Empereur sentit Tinjustice, et, refusant de reconnaître cette parité entre les deux amiraux, accorda 4,000 francs seulement à Mme Villeneuve, « en considération des services de son mari (3) » .
Oui, nous avions eu tout contre nous à Trafalgar : le vent et la tempête, notre chef, nos ennemis et nos alliés, les circonstances extérieures et surtout les causes profondes.
Notre tactique d'artillerie se trouvait mauvaise : l'habitude était de viser à démâter l'ennemi, et le rapport du commandant Lucas, sur la bataille, mentionne encore, avec une satisfaction non équivoque, comment il répéta cet ordre fâcheux à ses pointeurs.
Au lieu de gaspiller la force dans l'espoir de couper quelques fils déliés dans le vide, d'atteindre à grand hasard quelque impor-
(1) Général Gourgadd, Journal de Sainte-Hélène, t. II, p. 430.
(2) Fox à Talleyrand, 2i avril 1806. — Archives des affaires étrangères, AuçjlHerre, vol. 603, fol 62.
(3) Les libéralités du Parlement anglais envers la famille de Nelson dépas- »èrent six millions de francs.
tant cordage, d'écorcher quelque mât, les Anylais, mieux inspires, la concentraient tout entière sur un but plus certain : la ligne de batterie de l'ennemi ; ils jonchaient nos ponts de cadavres pendant que nos boulets passaient au-dessus de leurs vaisseaux (1).
Nous aurions dû tirer en plein bois, selon le mot pittoresque d'un officier de marine : " Mes amis, visez bas : les Anglais n'aiment pas qu'on les tue. »
Mais, plus que notre méthode de pointage, notre infériorité venait du relâchement de la discipline. Louis XVI avait réuni des forces navales admirables, formé des cadres parfaits. Ce legs de la monarchie, la Révolution l'avait gaspillé par l'incohérence de ses actes et la logique de ses principes. Le jacobinisme égalitaire étouffe promptement le sentiment de l'honneur en tuant l'émulation qui l'alimente; il paralyse le zèle, il déchaîne la méfiance, il inspire la délation : les matelots se pervertirent, les officiers s'éloignèrent. Ce n'est point par une formule vide que les règlements militaires proclament à la première ligne de leur première page : « La discipline est la force principale des armées. » Gela est vrai surtout dans la carrière de mer, service spécial, demandant des aptitudes particulières, un respect absolu pour le commandement et une connaissance approfondie des règles que les ennemis de l'expérience traditionnelle ignorent et nient. Jean Bon Saint- André, commissaire révolutionnaire (2), dont les fantaisies sur la marine furent sans contrôle, dédaignait toute organisation; et, comme d'autres sur terre préconisent la levée en masse, — qui, d'un coup de pied, fait surgir du sol « les volontaires tout armés », —
(1) JuBiE.N DE LA Gravière, Gueries maritimes, t. II.
(2) Du temps qu'il était marchand, avant de devenir pasteur protestant, il avait fait trois fois naufrage; c'étaient là ses seules connaissances nautiques ; on se demande si elles le désignaient beaucoup pour diriger l'administration de la marine, où son premier soin fut, à Toulon, de faire mettre iiors la loi l'amiral de Trogoff et en liberté les galériens.
il voulait remplacer les manœuvies par des aijordages. Napoléon lui-même n'avait pas d'autre conception, car il écrivait à Decrès (29 août 1805) : « Ces Anglais, dont on vante tant les manœuvres et les combinaisons, quand la France aura deux ou trois amiraux qui veuillent mourir, seront bien petits! » Les résultats furent pitoyables : la hiérarchie demeura méconnue, inefficace, inerte; la camaraderie disparut après dix ans de cette anarchie :
Nos officiers s'aimaient peu. Il n'y avait pas entre eux d'esprit de corps. A compter des plus ignorants jusqu'aux plus instruits, il régnait une sorte de fatuité, de présomption et d'orgueil qui était plus que ridicule... Chacun se croyait plus habile, non seulement que son chef immédiat, mais que l'ofFicier le plus élevé en grade. Il n'y avait pas un aspirant qui ne critiquât avec assurance la conduite de son amiral (I).
Nelson connaissait bien le défaut de notre cuirasse; cette conviction de notre infériorité morale alluma son ardeur et doubla son audace; la campagne de 1805 fut pour lui la résultante de la persévérance méthodique dans ses longues croisières de formation. Sa haine contre la France s'augmentait du mépris pour les Français ; ce sentiment paraît avoir animé toute la marine britannique en ce temps-là : les lettres des officiers anglais sont pleines d'allusions dédaigneuses à la grossièreté d'allures, la jactance démocratique, le manque de « respectability " des marins de la République ; tout comme, après 1830, on remarquait le défaut d'éducation, de tenue et de sens militaire chez les officiers imposés à l'armée et pris parmi les vainqueurs des trois glorieuses. Il serait injuste et puéril de généraliser; les héros de Trafalgar ont montré un courage personnel qui rachète leurs défauts; la responsabilité du désastre remonte non aux hommes de bonne volonté
(1) Mémoires du capitaine Leconte. — Voir LoiR, la Marine française , p. 160.
qui donnèrent leur vie, mais aux politiciens qui ne les avaient pas préparés à ce sacrifice.
Nelson aurait-il tenté ce coup hasardeux de bloquer avec vingt-sept navires des flottes plus nombreuses, s'il n'avait eu pleine confiance en son personnel et le sentiment de sa supériorité technique? Certainement non. Rien n'est plus admirable que la lucidité de ses instructions, la précision de ses manœuvres, la netteté de son but. Il enleva nos escadres comme à la baïonnette ; il savait que ses vaisseaux, mieux exercés, ne pouvaient que gagner à une mêlée (1). La défaite qu'il nous infligea venait de l'infériorité temporaire où nous avaient jetés de fatales circonstances. Dieu permet toujours — nation ou individu — que l'on soit puni par où l'on a péché, et ici quelles conséquences profondes des fautes accumulées en si peu d'années!
Napoléon n'avait pas seulement perdu une bataille. « La destinée de tout le continent était profondément modifiée par ce fait; à partir de ce moment les Anglais furent les maîtres incontestés de la mer; il ne pouvait plus être question de les attaquer dans leur île (2). »
Tout l'effort du Blocus continental tentera de remplacer, à sa façon, l'arme qui a été brisée dans nos mains le 21 octobre 1805. Nelson avait conquis la clef, et, dix ans plus tard, Wellington, en la tournant dans la serrure, ouvrit la porte. « La ruine de la puissance maritime de la France à Trafalgar fut le principal facteur du résultat final consacré à Waterloo (3) . » Et ainsi se vérifia, douloureusement pour nous, le mot si juste deLalande dans son Traité de lanavigation : «La marine a toujours décidé du sort des empires. »
(1) James, Naval llixtory.
(2) Docteur Fouhmkr, Napoléon J", t. II, p. 80.
(.3) Capitaine Mahak, hifluence of sea powci- on Révolution and on Empire, t. I, p. 36,