CHAPITRE II
La famille royale d'Fsnagne. — Futilité de la Cour. — Hésitations du prince de la Paix. — Son agent secret à Paris : Isquierdo. — Projet d'une descente espagnole en Irlande. — - Diflicullés au sujet du suljside mensuel de l'Espagne au trésor impérial. — Le généra! O'Farrill avec un corps espagnol envoyé par ordre en Toscane. — Avances au prince de la Paix pour obtenir de Charles IV de reconnaitre Joseph Bonaparte comme roi de Naples. — L'Espagne souscrit à cette nécessité.
Beurnonville est satisfait de lui-même, mais l'Empereur en est mécontent et rappelle son ambassadeur. — Intérim fait par M. de Vandeul. — Premieis projets de Godoy sur une souveraineté indépendante. — Règlement financier du subside. — Mission de Prosper de Barante à Madrid. — A Paris pourparlers secrets pour la paix. — Influence de Strogonoff, ambassadeur de Paissie en Espagne, sur Godoy. — Levée des milices espagnoles; préparatifs cl.nndestins: agitation à Madrid. — Proclamation belliqueuse du prince de la Paix (15 octobre). — Effroi et rétractation à la nouvelle de la victoire d'Iéna. — Insuffisance diplomatique de Vandeul. — Godoy est perdu dans l'esprit de l'Empereur.
La toile où François Goya représente la n famille de Charles IV» est un large morceau de peinture, c'est aussi une forte page d'histoire.
Le front fuyant, dans des yeux ronds un regard étonné, le nez long, gros, penché sur une bouche étroite, le menton ramassé, le teint coloré sous la perruque blanche de poudre.
un buste pesant que soutiennent des jambes solides, un sourire de bonhomie, une tournure essentiellement pacifique malgré la tension cavalière du pied gauche et la main sur la garde de l'épée; l'apparence d'un gentleman bon vivant plus que d'un fier hidalgo, — tel se montre Charles IV (1).
La Reine, centre de la composition tout entière, a son histoire « peinte sur la figure « : traits couperosés, bouche sensuelle, œil provocant, le menton en galoche, les cheveux ramenés en boucles et collés sur les tempes, la gorge découverte, la taille massive; à profusion diamants, colliers et perles semés sur une peau llétrie et le corsage d'une robe pailletée d'or de couleur trop claire. En une pose théâtrale, comme le ferait la mère la plus attentive, elle tient par la main une jeune princesse à la physionomie banale et le petit Francisco de Paula qui regarde avec une surprise inquiète. — Derrière le prince des Asturies, si placide et correct qu'on ne le remarque pas du premier coup bien qu'il soit au premier plan, — la tête éveillée de son frère, don Carlos, pétillante de gentillesse.
La reine d'Élrurie, dans un mouvement qui marque la lassitude et cache peut-être aussi son épaule trop haute et sa taille déviée, porte avec effort son fils, un baby de quelques mois. A côté de son époux don Louis fortement charpenté, les cheveux épais et roux, les paupières relevées, le teint fade, dans sa petitesse elle fait contraste avec ses mèches
(1) Charles IV, né à Naples le 12 novembre i748, roi d'Espagne le 14 décembre 1788, marié à Marie-Louise de Parme née le 9 décembre 1751. Ils ont six enfants : 1° Fernand, prince des Asturies, né le 14 octobre 1784; 2" Carlos, né le 29 mars 1788; 3" François de Paule, né le 10 mars 1794; 4° Charlotte, née le 25 avril 1775, mariée à Jean de Bragance, régent puis roi de Portugal ; 5" Marie-Louise, née le 6 juillet 1782, mariée à son cousin Louis de Parme, roi d'iilrurie, dont elle a dcu.x enfants : Charles-Louis (1799), Louise-Charlotte (1802); 6° Marie-Isabelle, née le 6 juillet 1789. — Le Koi a un neveu Pedro, né le 18 juin 1786 et deux frères : Ferdinand IV, roi de Waples, né le 12 janvier 1751, et Antonio Pascual, né le 31 décembre 1755.
noires et crépues, ses sourcils arqués, son regard en vrille, ses pommettes rouges. — Dans la pénombre (comparses grisâtres de l'assemblage de la toile, comme ils le furent en réalité du trône et de la vie) figurent quelques parents obscurs, guindés, chamarrés, rassemblés là par surprise : don Antonio, reflet éteint de son incolore et royal frère, et une vieille fille fardée, fagottée de soie et de brocart, placée comme la caricature trop ressemblante de tous ces personnages en falbalas, rigides d'inertie, d'insouciance et d'étiquette, à qui l'on souhaiterait, en des temps calmes, des devoirs moins lourds ou des épaules plus fortes. — Égarés, au tournant de deux siècles, saisis par la rafale à l'angle du chemin, le tourbillon les emporte avant que leurs yeux aient aperçu le nuage, avant que leur esprit ait deviné la tempête. Toute cette famille royale vivait non pas dans une grande intimité, mais dans une étroite dépendance. La futilité des occupations entretenait l'insignifiance des pensées. En vain, la Cour changeait périodiquement ses résidences, avec une monotonie régulière : Madrid, Aranjuez, la Grandja, l'Escurial, pour revenir à Madrid; cœlum non animam mutant, partout elle portait avec elle son désœuvrement, ses plaisirs lourds, son incurable ennui. Les mœurs de la Reine et son obligation constante de les cacher au Roi entretenaient tout autour d'elle une atmosphère de mensonges et de ruses (1)." Dans la religion, c'étaient des habitudes, des superstitions, des impostures; dans la politique des bagatelles, des platitudes et des terreurs. L'élément jeune de la Cour pouvait rêver autre chose et le sentiment de l'honneur éclatait dans plus d'un cœur, mais il fallait refouler des espérances qui faisaient trop la critique du présent; l'énervement de l'oisiveté abattait ces âmes lasses avant d'avoir agi. En sorte que
(1) Voir dans V Ambassade française en Espagne pendant la Révolution, au chap. VI, les rapports d'Alquicr.
le souci du royaume, le sentiment d'une crise, l'impression d'un malaise, le désir du changement, la fierté du passé, le patriotisme en un mot, vague chez les Princes, effrayé chez les Grands, engourdi chez les Ministres, s'accentuait à mesure qu'on s'éloignait de la Cour : il se montrait cavalier dans la noblesse de province, pointilleux chez les gens de robe, inquiet et plus ardent chez les gens d'église, plus vibrant dans le menu peuple, plus farouche au fond des campagnes. Mais qui se souciait de l'opinion des petites villes, qui demandait aux bourgeois d'Andalousie et aux marchands de la Catalogne autre chose que la régularité de leurs impôts et le calme de leurs habitudes, qui pensait que les laboureurs de la Castille ou les pâtres de la Sierra pussent remuer des sentiments? L'homme d'Espagne qui régentait le royaume n'avait pas l'âme assez haute pour songer à « l'esprit public » ; habitué d'ailleurs à l'adulation de son entourage, à l'apathie des fonctionnaires, aux sourires des quémandeurs, il vivait en repos. Sa seule préoccupation lui venait de France : que penserait l'Empereur? Que pouvait-il vouloir et par suite autoriser?
Depuis longtemps le prince de la Paix entretenait avec lui des rapports qu'il s'efforçait en vain de rendre intimes. Aux esprits médiocres les petits moyens conviennent, les entreprises mystérieuses offrent de l'attrait. Une correspondance par les mains d'agents secrets, en passant à côté des ambassadeurs et de leurs messagers officiels, charmait Godoy. Il avait envoyé à Paris un homme instruit et souple, adroit, remuant dans la coulisse et de petite conscience : don Eugénie Isquierdo, à qui la duchesse d'Abrantès trouvait.de l'esprit et une « figure atroce». Il était alors directeur du « Cabinet d'histoire naturelle » de Madrid, reconstitué par Godoy qui jouait au Mécène. Autrefois, avant 1789, voyageant en France, il fréquentait chez Buffon, chez M. de Bretcuil,
chez Lavoisier; il y rencontra Lacépède et leurs relations avaient continué. Avec ce dernier, qui, tout mérite scientifique à part, était devenu un personnage: Président du Sénat, Grand Chancelier de la Légion d'honneur, — Isquierdo vint s'aboucher à Paris (novembre 1804) et lui parla d'autres choses encore que des mœurs des « Cétacés ». Lacépède demanda en haut lieu s'il devait s'entretenir sur le ton de la politique avec ce naturaliste ami du prince de la Paix. L'Empereur sembla l'autoriser; et peu à peu il s'établit une correspondance indirecte qui, remise par Isquierdo à Lacépède, arrivait jusqu'à Napoléon (1).
Celui-ci, sans répugner à ces plates intrigues, ne s'y confiait guère; il y voulait en tout cas une prudence raffinée : « N'écrivez ni ne signez rien, recommandait-il à Lacépède (2), mais dictez. » Le subside mensuel d'un million et demi avait d'abord fourni matière aux entretiens, puis ce fut le tour des armements militaires, quand la guerre fut déclarée à l'Angleterre. Enfin des questions plus délicates s'allaient poser. Le chevalier de Santivanès, chargé d'affaires, le prince du Masserano, récemment nommé ambassadeur de Charles IV à Paris (3) , connaissaient mal et s'inquiétaient peu de cet agent spécial de Godoy. A Madrid, Beurnonville avait fini par découvrir ce commerce occulte; il s'en plaignait à Talleyrand dans un style qui peint parfaitement son carac-
(1) On trouve vingt-deux lettres à l'Empereur aux Archives nationales (AF IV, 1679). Le Grand Chancelier se borne généralement à des billets de transmission.
(2) 20 janvier 1805, Correspondance, t. X.
(3) Charles, Fieschi prince de Masserano, d'une famille piémontaise établie en Espagne. Lieutenant général (1791). Major des gardes du corps. Capitaine de la compagnie flamande, grand d'Espagne de première classe. Chevalier de la Toison d'or. « Ayant de la partialité pour la France h où il s'était marié et où résidaient ses deux iilles. Ambassadeur de Charles IV à Paris (mars 1805avril 180!)). Grand maître des cérétiioaies du roi Joseph (ISODj. Fixé eu 1814 à Paris, où il xnourut en 1837.
tère, son rôle en Espagne, le but elles moyens de sa politique :
Madrid, 6 thermidor an XII (5 août 1805). Confidentielte.
Mon cher et aimable ministre,
Je me trouve depuis quelque temps dans un vrai mar^jouillis si dégoûtant, que cette situation, n'est véritablement plus tenable; peut-être qu'en soumettant les observations suivantes à votre sagesse, il vous sera plus facile qu'à moi de démêler les plates intrigues qui ne tendent pas moins qu à assurer l'indépendance de M. le prince de la Paix à l'égard de votre département et de mon ambassade, et ce sera encore à vous à peser jusqu'à quel point cette indépendance peut être utile aux affaires de l'alliance.
Je n'imagine pas que S. M. l'Empereur et Roi ait jamais pu penser que M. le prince de la Paix soit l'auteur des miracles maritimes que j'ai réellement préparés dans les trois ports militaires de l'Espagne ; Elle sait trop combien ce prince a travaillé à organiser une grande armée aux dépens de la marine, dans quel délabrement j'ai trouvé les trois départements à mon retourà Madrid et lorsque l'Angleterre a déclaré la guerre à l'Espagne; et s'il y a eu des miracles opérés, ils tiennent essentiellement à la volonté suprême de S. M. Impériale qui m'a cliargé d'annoncer le prochain détrônement du prince et de la maison des Bourbons si toute la marine espagnole ne recevait pas dans le plus bref délai toutes les réparations dont elle était encore susceptible. — Il vous sera facile d'après ce petit cxorde que j'ai fait assez militairement à M. le Généralissine, de voir que depuis cette époque je ne l'ai fait marcher qu'à coup de peur et de crainte et S. M. I. ne peut en avoir d'autre opinion d'après celle qu'Elle doit avoir du personnage qui est rien moins que français, mais qui sait cependant que son existence dépend tout entière d'un souffle de l'Empereur.
... Je ne sais pas trop où cet homme qui n'a de capacité que parce qu'il a détruit toutes les bonnes réputations, veut aller; plus je le suis, plus je suis disposé à penser qu'il travaille à la ruine totale de son pays, qu'il se fera un mérite de déplorer le sort de ses maîtres et qu'il ne serait pas fâché de les remplacer à l'aide des crises qu'il prépare. Longtemps j'ai balancé à lui faire l'honneur de ces dispositions, mais tout ce qui se passe sur la décadence
LE PRINCE DE LA PAIX il
de cette monarchie, qui, dans quelques mois, ne pourra plus marcher, m'a mis dans le cas de tàter cet intrigant sans moyens et je ne l'ai pas trouvé inaccessible à ces mesures que je lui ai laissé voir dans un lointain possible. Toutes les fois que le Roi est malade, je suis son intime ami, parce qu'il craint que le successeur ne s'empare de ses trésors et ne l'envoie aux présides d'Afrique...
Je reviens, mon cher ministre, au plan que ce prince s'est fait à Paris. Vous vous rappelez qu'il y a quinze à dix-huit mois, lorsqu'Hervas était encore chargé d'affaires, qu'un certain personnage voulut par l'intermédiaire de M. de Lacépède obtenir une audience du Premier Consul, que vous trouvâtes le moyen d'écarter cette audience et que vous engageâtes M. Hervas à écrire au Prince que tous ses mandataires seraient toujours bien reçus, toutes les fois qu'ils vous seraient présentés par l'ambassadeur ou le chargé d'affaires d'Espagne.
(Le nouvel agent se nomme Bonnald — il a été commandant de place aux Sables-d'Olonne et à Saint-Jean Pied-de-Port — a été employé par le gouvernement portugais à Lisbonne, pour surveiller le général Lannes.)
Isquierdo, Bonnald sont à Paris les deux espions du prince et se vantent auprès de leur protecteur d'avoir M. Lacépède à leur discrétion. Le premier est le plus immoral et le plus méchant des hommes; il est la terreur d^^'s Espagnols à Paris, il l'est du prince Masserano et Hervas m'a dit lui-même qu'il en avait peur et que c'était pourquoi il vous l'avait présenté et au maréchal Duroc. Je me plais à penser qu'après avoir fait purger Paris de ces deux espèces, vous serez assez ciiaritable pour prévenir le bon chancelier Lacépède qu'il ne peut être en rapport avec de pareils hommes; toutefois après que vous vous serez assuré des faits, car je n'ai que des calculs de probabilités ; ce qu'il y a de certain, c'est que le prince vient de faire colonel d'artillerie légère le neveu de M. de Lacépède qui était inconnu en Espagne
M. Isquierdo envoie des couriûers toutes les semaines et ses rapports consistent la plupart du temps dans des rapsodies de nouvelles si ridicules que l'Empereur le ferait jeter dans la Seine, s'il en avait connaissance. Cependant ces rapsodies font souvent l'opinion du Prince et je suis obligé de le rappeler avec la cham])rière.
Depuis quelques mois, cet homme me fait tant de mensonges, que je suis souvent embarrassé pour mes rapports, et la plupart
du temps je suis obligé de le faire répéter trois fois et de lui demander en sus sa parole d'honneur.
Ce qui constate encore qu'il veut être indépendant de votre département, c'est qu'Hervas voulut lui donner lecture d'une lettre charmante que vous lui avez écrite dans les meilleures intentions possibles, et qu'il n'a répondu à l'article le plus intéressant que par ces mots : « L'Empereur n'entretient jamais de moi ni de nos affaires M. de Talleyrand, qui n'en a aucune connaissance. » — Je laisse à Hervas le soin de vous rendre cette conversation ridicule. Il me reste démontré que vous devez faire renvoyer M. Isquierdo à sa fabrique de cuivre du Ferrol, le sieur Bonnald à Bicètre ou dans son village età faire engager l'excellent M. Lacépède à ne se mêler que de sa chancellerie, du Sénat et de ses poissons...
... J'ai tracé très à la hâte ces observations que vous lirez dans votre bain à Bourbon-l'Archambaut. Vous connaissez mon zèle, mon dévouement, mon attachement pour les intérêts de S. M. l'Empereur et Roi... (1).
Godoy aimait ce qu'il appelait «la grande politique », celle qui permet les rêveries et dispense du travail ; il poursuivait des chimères et s'inquiétait peu longtemps de leur mise en pratique. Quand la guerre avec l'Angleterre avait été chose décidée, il imagina de prendre le royaume britannique « à revers » , par un débarquement en Irlande, sans songer que, même résolu de la Corogne à Dublin, le problème restait entier pour passer de Dublin à Liverpool. Il arrêta son esprit à cette naïveté qui jadis avait charmé les utopistes de la Convention et un jour séduit Hoche. Peut-être le souvenir d'une revanche de l'invincible Armada lui vint-elle en tête. Peut-être se complaisait-il à rivaliser avec Napoléon lui-même et à faire concurrence au camp de Boulogne? — Un mois avant Trafalgar il écrivait à l'Empereur par l'intermédiaire de l'amiral Decrès :
... Moi, de mon côté, désirant coopérer à la ruine de l'ennemi
(1) Beurnonville à Talleyrand. Espagne; vol. 668, fol. 2,~'i-'À79.
commun, je signais un traité d'alliance avec le Conseil de l'Irlande, ayant considéré que c'était un des moyens les plus sûrs pour déconcerter tous les projets de l'Angleterre, donner un coup mortel à sa puissance déjà chancelante et la réduire aux abois... Cette île s'engage à fournir, en temps de guerre, 40,000 matelots, 30,000 hommes d'infanterie, et 10,000 de chevalerie (sic). Cette alliance devra être perpétuelle avec l'Espagne et ses alliés. L'Espagne ne pourra former aucun traité sans que l'Irlande y soit comprise... — Le point le plus essentiel de ce traité, c'est la médiation de S. M. C. afin que S. M. I. et R. daigne accepter et protéger ce qui a été convenu de part et d'autre... Le négociateur est parti pour Londres... Les Irlandais demandent 10,000 hommes de troupes, 60,000 fusils, autant d'épées... Le lieu pour le débarquement : la baie de Tralee ou le fleuve Shannon. Tous les habitants sont catholiques et se trouvent dans l'oppression la plus dure. Les Anglais n'ont de vaisseaux de guêtre que dans la baie de Bantry... (1).
Même après le désastre des flottes alliées, Godoy poursuivait son espérance quond les délégués d'un comité d'Irlandais, où siégeaient des évêques catholiques, vinrent lui offrir des volontaires, des matelots et des vivres (2). Napoléon était trop payé pour croire à la facilité de semblable aventure; tout son esprit se concentrait sur ses armées de terre et ce qu'il exigeait de l'Espagne c'était un secours pratique : de l'argent et des soldats; de l'argent surtout.
Ce subside mensuel fit couler des flots d'encre. Retards, atermoiements, discussion, controverse, la malheureuse Espagne, fort mal en fonds, usa de tous les moyens dilatoires. On ergotait sur l'échéance même de la promesse : la prétention de l'Empereur était de faire acquitter le versement jusqu'au 14 décembre 1804 (époque à laquelle Madrid avait déclaré la guerre à Londres); Cevallos voulait le faire cesser au jour où l'Angleterre avait commencé les hostilités avec
(1) 26 septembre 1905. AF IV, 1679.
(2) Janvier 1806. AF IV, 1680.
la France (au mois de mars précédent) (1). L'affaire traînait avec Beurnonville ; l'inévitable ïsquierdo s'en mêla auprès de Barbé-Marbois et on aboutit.
Dans une lettre au ministre des Relations extérieures qui débute par « Mon cher Talleyrand » et finit par « Je vous embrasse» (2), Barbé-Marbois constate cet heureux résultat et ajoute : « L'Espagne va vendre pour 400 millions de biens ecclésiastiques. La mesure est bonne et les circonstances la rendent nécessaire. » L'opération fut mauvaise, comme la mesure. Ces biens d'Église se vendent mal et profitent peu aux acquéreurs; ils fondent dans les mains de ceux qui s'en emparent; en Espagne même on aurait dû en avoir l'expérience après la grande confiscation par Charles III des maisons des jésuites : l'argent fut perdu pour tout le monde : annihilé, gaspillé ou volé (3). Quarante ans plus tard, Beurnonville constatait piteusement le même échec «dans un pays oîi dominent les préjugés, où les cultivateurs sont pauvres et où la législation sur les héritages s'oppose à la subdivision des fortunes et met obstacle à ce qu'il y ait concurrence dans les achats (4) » .
Toute la gloire d'Austerlitz n'augmentait pas d'un maravédis le crédit de l'Espagne et Beurnonville devait encore ici avouer une déception ■: « la nouvelle de la paix n'ayant pas eu pour effet d'agir directement sur la valeur du signe repré-
(1) Mai 1805. Espagne, vol. 668, fol. 178 et 290.
(2) 28 octobre 1805. Vol. 668, fol. 63.
(3) Desdevises du Dézebt, l'Espagne de l'ancien régime, t. I, p. 118.
(4) Lettre à Talleyrand, 2 nîvôse an XIII, vol. 667, fol. 307, 308.
Il est piquant de remarquer que Napoléon, qui avait en 1805 et 1806 fort approuvé ces ventes, en fit, en 1808, dans le grand rapport envoyé par son ordre à toutes les chancelleries européennes, l'un de ses reproches au gouverntement de Charles IV et l'une des raisons de la détresse financière du royaume :
« Les biens des hôpitaux et des fondations pieuses, dont l'État s'était emparé en les destinant à l'extinction des billets royaux, avaient été détournés de leur destination. » (Vol. 675, fol. 134.)
sentatif (1) ». Il se raréfiait ce « signe représentatif » , si bien qu'en 1806, l'Empereur témoigna son désir de voir terminer coûte que coûte ces réclamations entre les deux nations. Isquierdo porta Vultimatum à Madrid, Godoy fit taire les dernières chicanes de ses compatriotes et autorisa son agent, décoré pour la circonstance du titre de « ministre du Conseil suprême de la guerre v , à payer, par l'entremise du banquier Ouvrard, entre les mains du ministre du Trésor Mollien, les millions impérieusement réclamés (2).
La question financière touchait fort Napoléon, mais la question militaire plus encore : la marine lui avait paru la meilleure carte des forces de l'Espagne. A Trafalgar il l'avait jouée et perdue. Quelque médiocre que lui semblât l'armée de terre, toujours à court d'hommes, il l'estimait utilisable pour tenir garnison, à la place de ses vétérans, dans les pays conquis. C'est ainsi que dès le 17 septembre 1805 ayant retiré les troupes françaises stationnées en Toscane, il jugea bon de demander à Madrid d'y envoyer 6,000 Espagnols (3). La désignation était habile, car en Toscane, devenue royaume d'Étrurie, régnait la propre fille de Charles IV. Mais la réponse était trop facile à prévoir : comment, disait Godoy, dégarnir la péninsule au moment où la guerre que vous nous imposez avec l'Angleterre nous met en passe d'être attaqués? L'Empereur renouvela ses instances d'un ton plus comminatoire : il fallut promettre le départ pourLivourne du général O'Farrill et d'un corps expéditionnaire : trois régiments d'infanterie, quelques escadrons et un détachement d'artillerie sans canon, (3,600 fantassins, 1,000 cavaliers, 100 artilleurs.) Habile en petites ruses, le prince de la Paix annonça qu'ils iraient par
(1) Dépêche du 27 janvier 1806, vol. 669, fol. 234.
(2) AF IV, 1680 et Espagne, vol. 669, fol. 459. Le chiffre total atteignait 87 millions; on transigea à 24 : 3 millions par mois versés par Madrid, et une soTiime de 9,82] ,000 francs payables dans les colonies espagnoles.
(3) Vol. 668, fol. 389.
voie de mer, sur la Hotte de Carthagène; or, comme la Méditerranée était bloquée par les escadres anglaises, il gagnait la seule chose qu'il sut économiser : du temps. Celte ressource vint aussi à lui manquer, la division espagnole parvint en Toscane où elle sembla un otage plus qu'un allié, elle était passée sous la verge d'un maître irritable : une rixe banale ayant éclaté aux portes de Florence entre des soldats du régiment de Zamoraetdeux gendarmes français y ayant été tués, l'Empereur voulut faire fusiller trois hommes pour un et écrivit dans une sorte de frénésie : « Si l'on ne me donne pas réparation, je ferai entrer deux régiments en Toscane et je ferai massacrer tous ceux de Zamora que je rencontrerai (1). «
Et cependant, sa politique le contraignait à l'apparence de la douceur; lui, qui par la suite devait traiter le favori avec un si hautain mépris, croyait alors devoir lui témoigner une certaine estime, comme à l'homme influent de qui on attendait la bonne volonté; aux jours de ces rapports qu'il autorisait avec Lacépède, il dictait des notes flatteuses, il allait audevant des désirs; on ne trouvera pas dans le billet suivant le ton sabreur, l'allure cassante d'habitude :
L'Empereur appuiera de toute son influence, et s'il le faut de ses armes, tout ce que le prince de la Paix voudra faire relativement au Portugal. Il est prêt à signer et à prendre tous les engagements que le prince de la Paix jugera nécessaire pour cet objet (2).
Il remaniait, en cet hiver de 1806, toute la carte d'Europe, et fort indifférent à ce que l'Espagne pouvait penser de ses bouleversements en Allemagne, il avait le désir de ne pas l'irriter outre mesure par ses agrandissements en Italie. Or, sur le trône de Nuples, où régnait Ferdinand de Bourbon frère de Charles IV, venait de s'asseoir Joseph Bonaparte,
(1) Février 1806, Correspondance, t. XII.
(2) 6 février 180G, id., t. XII.
frère de Napoléon. La question ne pouvait être en soi plus aiguë.
Il y avait sans doute d'anciennes froideurs entre les deux couronnes, le sentiment de famille était lui-même fort relâché, mais enfin la princesse des Asturies, la future reine d'Espagne, était fille de Ferdinand IV. C'est ici que le prince de la Paix fut de nouveau utile et joua auprès de l'Empereur l'homme nécessaire et empressé. Ennemi du prince des Asturies, il l'était de la princesse et entretenait Talleyrand dans la pensée que cette Maria Antonia (I), sur les conseils de sa mère la reine Caroline, favorisait à Madrid le parti anglais. Suspicion peut-être gratuite, car l'influence de la jeune princesse était nulle, son autorité plus qu'insignifiante et sa liberté étroitement restreinte. Mais ces confidences flattaient la manie de Napoléon acharné contre Caroline et il remerciait Godoy de « révélations » que le favori rendait effrayantes avec un malin plaisir (2). Il allait jusqu'à accuser la princesse d'un complot de lèse-majesté, d'une tentative d'assassinat.
Suivant une politique assez mal estimable que Beurnonville qualifiait par euphémisme «saine mais inflexible », GhailesIV rompait tout à coup avec son frère. Le chargé d'affaires de Sa Majesté Sicilienne, M. de Robertone, reçut dans la nuit du 9 novembre 1805 l'ordre de quitter l'Escurial sous le délai d'une heure, Madrid sous celui d'un jour, d'aller attendre à Barcelone les instructions de sa Cour. Il était « convaincu » de faire tenir une correspondance secrète
(1) Marie-Anloinelte de Bourbon (1783-21 mai 1806), Hlle de Ferdinand IV et de Caroline archiduchesse d'Autriche, avait e'pousé Ferdinand prince des Asturies le 6 juillet 1802.
(2) « Rien ne m'étonne de la part de la Reine de Naples; j'ai cependant frémi à la seule lecture de votre lettre. J'éprouve une véritable consolation d'apprendre que L. M. sont en bonne santé. Ne doutez jamais de l'intérêt que je vous porte et du désir que j'ai de vous donner des preuves de ma protection, non plus que de l'estime et de l'amitié que j'ai pour le Roi. » — L'Empereur au prince de la Paix, 2 février 1806, Correspondance, t. XII.
de la princesse des Asiuries à sa mère, et Godoy envoyait un courrier de cabinet porter à l'Empereur les lettres surprises (1). Ainsi pouvait-on espérer à Paris que Tavènement de Joseph au trône de Naples serait accepté à Madrid. Talleyrand laissait Beurnonville juge des convenances à observer pour en faire l'annonce. Une conversation préalable avec Godoy promettait qu'aucune objection sérieuse ne serait soulevée sur le changement de dynastie (2). Le Roi en prit moins gaiement son parti et notre ambassadeur, assez embarrassé d'une commission délicate, tomba pour l'exécuter dans le plus affreu.v amphigouri :
Les sentiments élevés qui distinguent S. M. C. parmi les souverains, les vues de sa politique grande et libérale, surtout l'esprit de bienfaisance dont Elle est animée pour les peuples, sont les puissants motifs par lesquels S. M. L et R. est assurée que son magnanime allié envisagera sous son véritable jour une disposition indispensable au repos de l'Espagne et à la prospérité de l'Italie (3).
Le «magnanime allié 1» répondit en des termes réservés jusqu'à l'insigniliance par la plume de Cevallos :
J'ai reçu et mis sous les yeux du Roi mon maître la note par laquelle V. Exe. a bien voulu me faire part que S. M. l'Empereur des Français, guidéepar les motifs dont m'informe V. E. a jugé convenable de conférer la couronne de IVaples à son auguste frère le prince Napoléon-Joseph de France. — S. M. est informée de cette communication ainsi que du nouveau titre dont Son Altesse Impériale demeure revêtue (4).
(1) Vol. 669, fol. 166 et 182.
(2) 28 avril 1806, Chiffrer, %ol. 659, fol. 423.
(3) -29 avril 1806, vol." 669, fol. /»28.
(4) i" mai 1805, vol. 669, fol. 440.
Beurnonville, réduit à un rôle de porteur de dépêches, paraissait à l'Empereur un agent médiocre, « une trompette qui ne peut rien garder ». — « Dites-lui le moins de choses possible. Ses lettres sont faites par l'entremise de deux ou trois secrétaires qu'il a, qui les corrigent et les commentent. Vous savez ce que c'est qu'un secret qui est entre cinq ou six mains. Ce sont d'ailleurs des jeunes gens très présomptueux et bavards (1). » — Loin de laisser soupçonner avant l'heure ce mécontentement du maître, Talleyrand accablait l'ambassadeur d'amabilités :
Je suis occupé, mon cher général, des préparatifs de mon départ d'Italie et comme c'est, dans tous les temps, une de mes premières affaires que de m'intéresser aux vôtres, je m'empresse de vous annoncer qu'elles me paraissent aller fort bien. Vous connaissez la bienveillance de l'Empereur envers vous; personne n'apprécie mieux que lui vos services et je le vois tout à fait disposé à vous accorder de nouvelles grâces : laissez à l'Empereur le soin d'en faire naître l'occasion, elle ne peut être éloignée lorsqu'il s'agit de vous. Je mets habituellement vos lettres sous les yeux de S. M., c'est vous dire que je m'attache constamment à lui faire votre cour, de la manière la plus propre à l'intéresser à votre position et à lui faire valoir vos services. Je ne sais pas mieux faire que de vous montrer et je vous obligerais beaucoup moins en me bornant à parler de vous.
Je vais me mettre en route pour Bourbon-l'Archambault et dans peu de temps je sei'ai de retour à Paris où vous pourrez dorénavant m'adresser toutes vos lettres. Je m'empresse, mon cher général, de vous renouveler l'assurance de mon sincère attachement (2).
(1) L'Empereur à l'amiral Decrès, 26 mai 1805, Con-csponclance, t. X.
(2) Gênes, 13 messidor an XIII (2 juillet 1805), vol. 6G8, fol. 227.
Et ainsi mis en goût de satisfaction vis-à-vis de lui-même, sentiment qui lui était familier, Bcurnonville demandait récompense sur récompense : sénateur du 1" février 1805, il sollicitait le brevet de maréchal, le grand cordon de la Légion d'honneur et enfin le collier de la Toison d'or. Tant de titres étaient sans doute pour paraître plus digne de l'alliance qu'il contractait en ce moment (20 février 1805) avec Félicité Louise Julie Constance de Durfort (1), malgré une différence de trente ans d'âge, malgré « les cheveux grisonnants et le teint basané » que lui accorde le signalement de ses passeports. 11 était tout à la joie, et songeait à acheter une grande terre en France « parce qu'il est temps de se préparer une retraite solide, agréable et utile » , désireux de venir promptement à Paris prêter son serment de sénateur afin d'en cumuler le traitement avec les appointements d'ambassadeur et sa solde de général (2). — Cependant il s'installait dans le plus bel hôtel de Madrid, le mieux situé (3), recevait du roi d'Espagne une boîte enrichie de diamants d'une valeur de onze à douze mille francs (4), et rédigeait eu toute tranquillité d'âme des notes élogieuses sur ses propres mérites (5).
(1) Née en 1782, Mlle de Durfort se remaria en 1825 au baron Frémiot; elle mourut en 1870.
(2) Dépêche à Talleyrand, vol. 669, fol. 282.
(3) LL, vol. 669, fol. 377.
(4) Id., vol. 668, fol. 349.
(5) Il Le général Heumonville est entré au service en qualité de sous-litutelerie le 1 1 ^nars 1766 et depuis cette époque ses services n'offrent pas une seconde d'interruption. Il a fait toute l'avant-dernière guerre aux Indes orientales d'une manière honorable. Il était maréchal de camp au commencement (le la dernière et il a sauvé toute la frontière du nord lorsqu'au mois de juillet 1792, il commandait le camp de Maulde, après la retraite de M. le maréchal de Luckner. Il a pris la plus grande part à la retraite de l'armée prussienne de la Champagne. Il est le vrai propriétaire (sic) de la bataille de Jemmapes qui a, la première, honoré les armées françaises. Il a rétabli au commencement de 1793 le ministère de la guerre sous les couteaux (sic). Il a été victime de la Uévolution pendant trente-trois mois dans les cachots ennemis. Il a refait, sous le canon ennemi, la brave armée de Sambre-et-Meuse lors
Aussi son rappel, daté du 21 avril 1806, tomba-t-il sur sa tête le l" mai comme un coup de foudre. Il avait commis l'imprudence de solliciter un congé pour soij^ner sa santé altérée, régler des affaires domestiques « négligées depuis 1791 », faire enregistrer son acte de mariage. La réponse trop satisfaisante fut que «S. M. jugeait utile au bien de l'État qu'il vînt remplir ses fonctions de sénateur » . Alors l'ambassadeur évincé envoya à Talleyrand et à d'Hauterive des réponses fort sèches (1), s'en fut à Aranjuez présenter ses lettres de rappel et quitta Madrid le 27 mai.
Avant l'arrivée du successeur, François de Beauharnais, — le premier secrétaire M. de Vandeul demeura chargé de l'intérim. C'était un galant homme, agréable dans le monde, sans qualités diplomatiques, assez brouillon, bavard au delà du nécessaire, confiant au delà du permis. Dix dépêches de Beurnonville, à qui il rendait service, répètent son éloge en demandant son avancement; une facilité de plume faisait tout son mérite et les commérages du palais tout son esprit (2). — Mêlé à la vie légère de Madrid, il y pouvait rende la malheureuse retraite sous les ordres du général Jourdan. Il a négocié la dernière paix avec la Russie. Il a négocié et conclu le traité du 23 mai avec la cour de Prusse et a posé les bases des sécularisations de l'Empire germanique.
» Il a négocié et obtenu 72 millions de subsides de l'Espagne pour sa neutralité. — C'est par son organe que S. M. C. a été invitée à faire passer des nouvelles lettres de créance à M. l'amiral Gravina, ambassadeur près S. M. I.
« Le général Beurnonville était aux côtés de S. M. I. les 18 et 19 brumaire. I! a déployé dans tous les temps un caractère de loyauté et de probité qui a dû lui mériter rostime et la bienveillance de S. M. I. qui connaît son zèle illimité pour sa gloire et la prospérité de son règne, c Madrid, le 5 frimaire au XIIL
« Le général Bkurnonville. » (Vol. 667,, fol. 191.)
(1) Vol. 669, fol. 432 et 437.
(2) Denis Simon Curoillon de Fanc/eit/ (27 juin 1775-5 avril 1850) était le pelit-fiis de Diderot. Auditeur au Conseil d'État (1806). Député de Langres en 1827, démissionnaire et renommé en 1830. Pair de France le 7 novembre 1839.
Prosper de Baranle qui le rencontra à Madrid a donné de lui un joli portrait. Souvenirs, t. I, p. 168.
53 L'ESPAGMi; KT NAPOLEON
contrer Godoy; mais son rôle n'offrait pas assez d'autorité pour le faire participer aux secrets d'importance.
Par l'intermédiaire d'Isquierdo, les confidences du prince de la Paix à l'Empereur avaient pris en cet hiver de 1806 un caractère à la fois mystérieux et grave. Toujours vain de son pouvoir, le prince commençait à en être inquiet. La santé de Charles IV avait subi des atteintes, il pouvait disparaître tout d'un coup et avec lui l'influence de la Reine; son successeur était l'ennemi déclaré du favori. Godoy devait assurer l'avenir. On saura toujours mal les projets que poursuivit successivement cette tête légère; la nature de ses calculs voulait le secret et c'est à voix basse qu'on se fait à soi-même de semblables aveux. Gâté par la fortune, sa confiance en lui-même dépassait seule son ambition; et il est possible que parmi les intentions contradictoires qu'on lui a prêtées, il ait caressé le rêve ridicule du trône d'Espagne. En fait, n'était-il pas depuis longtemps le souverain maître du royaume? Nous pouvons nous demander qui, Napoléon ou Godoy, a posé la question de la succession de Charles IV dès l'été de 1805, mais elle est certainement abordée; parmi les dépêches reçues par Isquierdo, alors à Paris, et dont il fait passer la copie à l'Empereur, on trouve celle-ci envoyée par le favori et confiée à un courrier parti de Madrid le dimanche 14 juillet 1805 :
La note de Plaisance du 9 messidor (1) touche le point le plus délicat, la succession au trône d'Espagne, affaire qui doit être décidée par les circonstances et qu'il est difficile de soumettre à votre calcul et au mien; mais il faut ne jamais perdre de vue l'ennemi, et il est éfjalement nécessaire de contenir l'action de sa férocité. Pour les combinaisons que cette affaire exige, des lettres ne suffi-
(1) A cette date, en effet, l'Empereur avant de se rendre au camp de Boulogne est encore en Italie; mais sa correspondance officielle non plus que les Letti-es inédites publiées par M. Lecestre ne contiennent aucune « Note » relative à l'Espagne,
sent pas; un entretien est nécessaire ; deux heures de conversation vaudront la correspondance de six mois; calculez si vous pouvez vous absenter de Paris un mois; faites sentir la nécessité de cette absence et si elle est agréée, tâchez d'obtenir des lumières sur tous les points ; ces lumières m'éclaireront, et votre bouche me dira ce que la plume n'exprimera jamais. La décision sur ce point est de la plus haute importance (1).
Et Isquierdo se met aussitôt en route, après avoir pris l'assentiment de qui de droit :
... Ma présence auprès du prince de la Paix est nécessaire et particulièrement pour l'exécution la plus convenable des mesures énoncées dans la note de S. M. I. et R. Le prince de la Paix me dit aussi qu'il a des instructions et des idées à me communiquer de vive voix y qu'il est impossible de transmettre d'une autre manière; son désir est qu'à mon retour, je puisse faire connaître plus précisément et plus complètement sa pensée et surtout son dévouement à la personne de l'Empereur et son adhésion à toutes les dispositions de S. M. l. et R. tant connues qu'à connaître. Mon voyage, si S. M. continue de l'agréer, durera probablement cinquante jours (2).
Le prince de la Paix, envisageant d'un cœur léger la fin des Bourbons d'Espagne, n'a peut-être pas osé énoncer jusqu'au bout ses prétentions à leur couronne. Trafalgar d'une part, Austerlitz de l'autre ont sans doute modifié le ton des conversations de Napoléon et donné un autre tour à ses desseins. Godoy continue ses insinuations, mais avec ambiguïté, et l'esprit si net de l'Empereur s'impatiente de ces biais; le 13 mars 1806 il lui fait écrire : « Il faut que le prince de la Paix dise ce qu'il désire. » — Isquierdo transmet cette réponse : a Ce prince, glorieux d'avoir occupé quelques moments la pensée de S. M., — dans la confiance que des
(1) AF IV, 1679, 2* dosîîer, n" 71.
(2) Paris, l" jour complémentaire an XIII (18 septembre 1805). — AF IV, 16T9, 2» dossier, n" 80,
paroles si précises et si sacrées inspirent, soumet sa destinée aux vues de S. M. (1). » Et après ces platitudes amphibologiques, il conclut très clairement : il demande, pour en être le souverain, n un séjour indépendant entre l'Espagne et le Portugal » .
Ayant amené l'interlocuteur à dire sa pensée, Napoléon tait la sienne et laisse désormais un espoir flotter vaguement devant les yeux; il profite de la confidence pour préciser seulement ses propres exigences; elles sont très lourdes mais très simples : de l'argent, des hommes et le blocus contre les Anglais. — Un Espagnol a nettement accusé son compatriote Isquierdo d'avoir livré à Napoléon, en retour des sourires quémandés par Godoy, 24 millions de francs appartenant à la Caisse de consolidation de Madrid (2). Il cite même la date : 10 mai 1806. Il fait sans doute une allusion aux combinaisons financières réglées, ce jour-là en effet, à Paris, par Talleyrand, Mollien et Isquierdo à propos du subside mensuel, et que le cabinet espagnol ratifia purement et simplement à Aranjuez la semaine suivante (3). — Pour le blocus, condescendances identiques à des prétentions qu'on ne pouvait davantage repousser : une note officielle de Paris réclamera l'interdiction des ports espagnols, même aux navires suédois (4) M. de Gevallos s'inclina sous la seule réserve de prévenir la légation de Suède que cette mesure lui était inspirée par le cabinet des Tuileries (5).
La France impériale se maintenait donc dans les meilleurs
(1) 4 avril 1806. — A. F. IV, 1680.
(■2) Comte de Toreko, Histoire du soulèvement et de la guerre d'Espagne, t. 1, Hv. I", p. 8.
(3) Vol. 669, fol, 454, 455.
(4) Vol. 609, fol. 497.
(5) Le roi de Suède rappela «on ministre à Madrid; M. d'Adlerberg demanda ses passeports et alla attendre les événements à Lisbonne (scpt.in!)re 1806).
termes avec la cour d'Espagne qui ne lui refusait rien, eL pour cause. Le ton de la correspondance de Napoléon est toujours un excellent baromètre du degré de ses exigences envers ses alliés. En ce moment, plus de phrases hautaines, d'arrogance ou de menaces : des lettres polies et quand la jeune princesse des Asturies meurt tout à coup, avec un à-propos qui fit murmurer tout bas le mot d'empoisonnement, il fait partir avec des condoléances autographes un courrier extraordinaire auprès du Roi et de la Reine. Bien plus, il veut que l'Espagne soit de moitié dans les pourparlers de paix réputés possibles avec l'Angleterre; il en prévient obligeamment Charles IV en même temps qu'il échange avec Marie-Louise de gracieuses politesses sur le succès des armées :
Je ne saurais assez remercier V. M. des choses aimables qu'elle veut bien me dire sur les événements delà dernière campagne. Je la prie d'être convaincue de l'intérêt que je porterai constamment à sa fille la reine d'Etrurie qui se distingue par tant de belles qualités (1).
Le messager de ces courtoisies était un homme d'esprit débutant dans la carrière politique, Prosper de Barante, et il nous a laissé un charmant croquis de son voyage. Il se croyait porteur des plus grands secrets d'État et, dans sa célérité novice, brisa une voiture pour arriver à Madrid en soixante heures (2). Conduit le jour même à Saint-Ildephonse pour être présenté à Leurs Majestés, il vit le Roi, au retour de la chasse, offrir son gibier à la Reine, le prince de la Paix ne pas craindre de parler haut devant ses maîtres, le prince des Asturies affecter de se parer des insignes de la Légion d'honneur; et il ne quitta l'Espagne qu'après avoir assisté à ce que
(1) 5 août 1806, Correspondance, t. XIII.
(2) Par une erreur de mémoire, dans ses Souvenirs (t. I", chap. iv), M. de Barante indique le 27 août, c'est en réalité le 17 qu'il arriva. Il retourna à Paris le 9 septembre.
le bon roi Charles IV estimait la plus grande réjouissance qu'il pût offrir à un étranger de distinction : le « baise-main « ie la Saint-Louis et les grandes eaux de Saint-Ildephonse (1).
Ces enfantillages souverains caractérisent la bonhomie du Roi et la familiarité de ses sujets sur cette terre d'Espagne, pauvre mais paisible et sans doute heureuse dans cette tranquillité de vie.
Des préoccupations d'un autre ordre agitaient Napoléon; ce n'était point avec des jets d'eau qu'il divertissait les peuples d'Allemagne ou d'Italie. Donner Naples et la Hollande à ses frères, Lucques et Parme à ses sœurs, faire des princes souverains de ses généraux et de ses ministres, leur partager vingt duchés en Italie, renverser le Saint-Empire, élever la Confédération du Rhin, c'étaient là «ses espiègleries» de 1806. Cn vent nouveau soufflait et la terre paraissait lasse de la guerre. « Napoléon se rendait compte que le vœu général pour la paix formait le fond des acclamations du peuple sur son passage » (2). Pitt était mort d'amertumes et de déceptions; son successeur Fox faisait des ouvertures d'accommodement et l'Empereur semblait souscrire à des transactions loyales,
(1) « Il montrait lui-même les grandes eaux à la populace accourue pour la fête et qui se pressait dans le jardin. Il aimait à être témoin de cette curiosité des paysans et des muletiers parmi lesquels il était bousculé. Il faisait ouvrir les robinets et quelquefois y mettait la main. Il y avait une certaine fontaine qui aspergeait les spectateurs au moment où ils s'y attendaient le moins. Depuis vingt ans, le Roi ne se blasait pas de cette espièglerie. Ne pas l'accompagner à cette partie de plaisir, ne pas être à côté de lui dans cette cohue, c'était mal faire sa cour, et les officiers du palais n'y manquaient pas. Le corps diplomatique le considérait comme un devoir... Lorsque je me présentai à Saint-Cioud, l'Empereur me dit :
— Eh, bien, comment vous a-t-on reçu?
Je répandis par une phrase assez sotte : — Envoyé par le vainqueur d'Austerlitz, je ne pouvais être que bien reçu.
L'Empereur, sans me faire sentir le mauvais goût de ma réponse, me répliqua tout simplement : — Ils ont toujours été fort bien pour nous. » Baron DE Baraste, Souvenirs, t. I, p. 173.
(2) A. SOKEL, ['Europe et la Révolution française, t. VII, p. 28.
quoique le 15 février il ait garanti l'intégrité de son territoire à la Prusse qui «possédera en toute souveraineté les États du roi d'Angleterre en Allemagne » . En secret, lord Yarmouth entamait à Paris des négociations pour le cabinet de Londres (1) ; pour celui de Saint-Pétersbourg M. d'Oubril venait traiter avec la même discrétion (2). Un moment tout parut s'accommoder au gré de ces ambitions ou de ces lassitudes. La dernière difficulté demeurait le sort de la Sicile : la laisser aux Bourbons, Napoléon ne le voulait absolument point; il imagina un instant, pour la mieux prendre et la plus sûrement garder, une de ces compensations qui lui coûtaient peu : offrir à Ferdinand IV les îles Baléares. L'Espagne, sans le prévoir ni s'en douter, eût paru au contrat, en payant les frais de l'acte. C'est ainsi que Napoléon n'oubliait jamais l'existence de ses « alliés ».
Les choses furent poussées jusqu'au bout, puisque le 20 juillet d'Oubril signait à Paris le traité et partait en Russie, pour obtenir sa ratification. L'empereur Alexandre la refusa. Une promesse d'honneur le liait aux intérêts de Caroline de Naples. Les Anglais ne prétendaient pas non plus renoncer à leur influence sur la Sicile. Puis Fox mourait subitement (13 septembre 1806), sorte de victime de l'idée de la paix comme Pitt l'avait été du principe de la guerre. Les déceptions suivaient les espérances et l'irritation réciproque d'avoir perdu du temps en pourparlers stériles rendait chacun désireux de recommencer sans retard la lutte.
A voir remuer tant d'ambitions, Godoy ne calmait pas les siennes, il était seulement hésitant à choisir, pour les satisfaire, le camp où il devait se ranger. Napoléon mettait une réserve marquée à encourager ses goûts de principauté souveraine; mais Napoléon s'éloignait : il se trouvait en
(1) GoQDELLE, Napoléon et l'Angleterre : Les Négociations de 1806.
(2) Armand Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe, t. II, chap. xix.
Allemagne aux prises avec des difficultés obscures qui le retiendraient longtemps et desquelles peut-être il ne saurait se retirer. Tout près, le ministre de Russie parlait d'une coalition nouvelle et ce n'étaient point des rêves creux : voici la Prusse, surexcitée par une folie guerrière, qui va donner le signal; l'Autriche attend sans doute, mais elle n'oublie pas qu'elle a à venger le passé; la Russie entretient avec Berlin des relations qui vont se changer en alliance; la Suède est intimement liée à l'Angleterre ; et l'Angleterre doit retrouver avec un ministère moins pacifique toute la force de son implacable ténacité. L'heure sonnait donc d'entrer dans la coalition européenne ; une armée espagnole prenant à revers les Pyrénées dégarnies courait les chances d'un succès et après c'était pour son chef une position inébranlable : prince de la Paix aujourd'hui, demain prince de la Victoire, sans doute, peut-être mieux encore; et à ne pas oser rêver le trône de Charles-Quint, du moins un royaume taillé dans quelques belles provinces n'était plus à refuser au a vainqueur » de Napoléon vaincu. M. de StrogonoFf (i) pouvait d'autant mieux soutenir ces pensées qu'il était pleinement sincère : il se trouvait en parfait accord avec sa Cour et avait ignoré les pourparlers de son compatriote d'Oubril à Paris; tout le faisait «anglais" : ses instructions de Saint- Pétersbourg, ses relations diplomatiques avec Londres où il avait vécu, son inclination pour la jeune et jolie ambassadrice de Portugal la comtesse d'Ega. Dans son salon on parlait avec une sympathie ardente des nations victimes de l'ambition de Bonaparte, et les malheurs des cours de Lisbonne, de Berlin, de Palerme et de Vienne entretenaient
(1) Grégoire Alexandrovich, baron, puis comte (1826) Stiogonoff (1770- 1857); diplomate russe. Ambassadeur à Madrid (1805-1808); à Stockolm. Envoyé à Gonstantinople (1821). Membre du conseil de l'Empire (1827). Ambassadeur extraordinaire ea Angleterre (1838). Grand chambellan (1846),
un sentiment de résistance chevaleresque dont M. Strogonoff avait des raisons tout intimes de se faire le serviteur passionné.
Godoy voulait jouer sa partie dans ce concert belliqueux : les colonels des régiments de milice reçurent l'ordre d'être rendus dans leur arrondissement le 20 octobre; pour porter les bataillons sur le pied de guerre on prépara les quintas^ levées par le tirage au sort; les recruteurs cherchèrent des volontaires et les remontes se pourvurent de chevaux ; des dons patriotiques furent sollicités et des contributions particulières demandées aux caisses de chaque province. Mais tout cela sans décision royale, sans ordre officiel, dans l'incertitude du commandement, l'ignorance du but, l'imprévu de la mesure; l'étonnement et l'incohérence augmentèrent la confusion. — Impuissant à reconstituer des régiments anémiés, incapable de présider un aussi grand mouvement, dont les Espagnols étaient déshabitués depuis douze ans, croyant avoir tout fuit pour avoir prononcé à voix basse quelques paroles et envoyé sous le manteau quelques ordres, le «généralissime i ne songea plus qu'à masquer sa conduite au représentant de la France. Dissimuler sa pensée lui était un rôle familier et la puérilité de cette tromperie constante avec un homme qu'il rencontrait sans cesse lui parut le dernier mot de la finesse politique. A être dupe, Vandeul mettait du moins la meilleure grâce du monde. Toute l'agitation brouillonne dont le bruit parvenait jusqu'à lui ne l'inquiétait pas. Le prince de la Paix affecta en sa faveur les confidences, mais si maladroites et si contradictoires, qu'un esprit plus avisé n'y eût pas été pris longtemps. Le 3 juillet il lui annonce tout bas que l'armée était portée à 60,000 hommes... pour marcher contre le Portugal; le 14 juillet c'est pour prendre Gibraltar; le 23 septembre afin d'entrer efficacement dans l'alliance française contre la coalition anglo et prusso-russe; le 2 oc-
tobre, décidément les troupes vont se porter sur Lisbonne (l). Et, dans une de ses petites ruses qu'il affectionne, comme s'il ne faisait que développer un plan dès longtemps concerté entre eux, Godoy manifeste sa surprise de n'avoir pas encore reçu de l'Empereur des encouragements et des conseils.
A distance Godoy se montre courageux, le silence de la France l'excite ; sa jactance se donne carrière et la m iladresse de ses indiscrétions grandit avec l'affectation de ses propos. Dans ses appartements, qu'une foule agitée encombre, il lui échappe, devant les généraux, des traits de forfanterie ridicules. On parle de mobiliser une armée et l'on n'a rien de prêt, de conquérir sans un plan de défense raisonnable; on éprouve d'insurmontables embarras lorsqu'il faut pourvoir aux moindres dépenses, et sans savoir exactement ce que l'on peut, ce que l'on veut, on bourdonne autour de la ruche. — Un certain sentiment de mystère et de chevalerie devient à la mode : dans les tertullias de Madrid les jeunes gens paraissent en uniforme, reçoivent des adieux, échangent des serments, à la Puerta les guitares accompagnent les refrains militaires, les naranjeras parent leurs oranges de rubans aux couleurs nationales, sous les arcades de la Plaza Major les bourgeois devisent gravement de stratégie et de tactique, au Prado l'éventail des belles promeneuses salue les officiers qui les croisent, avec une sympathie éloquente et le soir, au Retiro, sous les étoiles, la fierté castillane rêve tout haut d'une patrie triomphante et d'une gloire retrouvée. Celui qui a mis la cloche en branle si à l'étourdie ne peut plus couvrir sa voix, mais elle tinte faux et rend un son grêle. Le 15 octobre on apporte de l'Escurial une proclama-
(1) Vol. 670. « Vandeul, fort jeune alors, était seul dans l'ignorance de ce qui se passait. Il s'était laissé abuser par le langage artificieux du prince de la Paix et, dans l'innocence de ses pensées, il croyait très sincèrement à un projet de guerre contre le Portugal. » Lefebvrb, Histoire de» cabinets de l'Europe, t. IIÏ, p. 295.
tion pompeuse qui demande des soldats, enrjage l'Andalousie et l'Estramadure à fournir des chevaux. Sur les places la foule s'amasse et lit cette phraséologie apocalyptique :
Venez, mes chers compagnons, je vous accueillerai avec reconnaissance; je vous en offre dès aujourd'hui l'hommage... Si nous ne sommes pas forcés de croiser nos armes avec celles de nos ennemis, vous n'encourrez pas le danger d'être notés comme suspects et d'avoir donné une fausse idée de votre loyauté... Mais si ma voix ne peut réveiller en vous les sentiments de votre gloire, soyez vos propres instigateurs; devenez les pères du peuple au nom duquel je parle, que ce que vous lui devez vous fasse souvenir de ce que vous vous devez à vous-mêmes, à votre honneur et à la religion sainte que vous professez !
Vandeul enfin comprend qu'il assiste à un spectacle insolite : ses dépêches sonnent l'alarme si ses yeux ne s'ouvrent pas entièrement; cette proclamation stupéfiante, loin de l'éclairer, l'aveugle ; il remarque que l'opinion est persuadée que contre la France retentit cet appel aux armes, mais il ajoute bonnement — il a tort de mettre ces naïvetés en langage chiffré :
Bien des personnes supposent que le prince de la Paix est de mauvaise foi en ce moment. Je suis de l'avis tout contraire... La proclamation est l'objet du regret général, moins parce qu'on trouve que c'est le Roi qui aurait dû parler à ses peuples, que parce qu'il était impossible de leur parler plus mal (1).
Pendant deux semaines Godoy avait attendu l'heure propice de publier son manifeste, et la malchance d'une fortune traîtresse lui faisait choisir pour tirer l'épée contre nous le jour précis de la bataille d'Iéna! On comprend avec quel effroi il reçut la nouvelle de cette victoire. Il estima que l'audace d'un mensonge couvrirait la forfanterie de l'attaque. Il courut chez M. de Vandeul, paya de mine et inventa tout
(1) Dépêche du 16 octobre 1806, vol. 670, fol. 372.
un roman : « Avant de partir pour l'Allemagne S. M. l'Empereur m'a fait part de ses projets; les forces que sa fidèle alliée l'Espagne, préparait pour lui sont toujours à sa disposition. Où Sa Majesté désire-t-elle qu'elles soient portées? » — Vandeul saisissait sa plume et écrivait sur-le-champ à Tallcyrand :
En me faisant une pareille communication, le Prince a eu sans doute en vue qu'on en rendisse compte à V. Exe. et il ne peut qu'être agréable pour moi de vous transmettre, Monseigneur, les assurances d'un dévouement aussi lovai (1).
Si Napoléon se trouvait mal renseigné par un agent crédule (et plus tard il ne manqua pas de fulminer contre lui), la faute première ne lui incombait-elle pas? Au moment de marcher contre la coalition européenne il était bien imprudent de laisser derrière soi sans ambassadeur, sans un ministre rompu au métier, le poste de Madrid et d'abandonner les affaires de la péninsule à un novice. La diplomatie, comme les armées, pour réussir a besoin d'audace et de force ; sans lui, les généraux de Napoléon n'osaient pas gagner la bataille; loin de sa main, les diplomates s'endormaient.
Charles IV avait autant de franchise que de naïveté, il savait mal feindre. A la première réception de la Cour, taciturne et embarrassé, il se tira d'affaire en n'adressant la parole à aucun membre du corps diplomatique sur la victoire de son auguste allié.
J'ai attribué cette réserve, dit l'excellent Vandeul, au désir de ne pas affliger le ministre de Russie et le chargé d'affaires de Prusse et de Saxe, par des félicitations manifestement pénibles pour eux; j'ai tâché aussi d'expliquer cela par l'impression de tristesse que le moral du Roi paraît avoir reçu de sa dernière indisposition, et tout franchement il est encore fort possible que
<1) 27 octobre 1806, vol. 670, fol. 393.
S. M. n'ait pas jugfé à propos de témoigner, à un simple chargé d'affaires, des sentiments de satisfaction fâcheux pour un auditoire où se trouvaient des ministres.
D'ailleurs, le prince de la Paix a un langage qui supplée en toute occasion à celui de la Cour et dans celle-ci j'ai eu gfrandement à me louer de ses démonstrations de contentement et de l'obligeance qu'il a bien voulu mettre à me fournir les moyens de propager l'heureuse nouvelle... Il m'a témoigné des regrets sur la mauvaise inclination des esprits pour la cause de l'Angleterre et m'a renouvelé ce qu'il m'avait précédemment dit du besoin continuel qu'il avait à Madrid même de la protection et de l'appui de l'Empereur. Cette explication a été assez amicale pour que le prince ait pensé qu'il pouvait, sans inconvénient, me parler des difficultés que l'âge et certains préjugés du Roi lui suscitent chaque jour dans l'accomplissement des promesses faites à S. M. I., et spécialement dans l'exécution des mesures entreprises pour la régénération de l'armée.
... Je ne lui ai pas caché que mon premier devoir était d'informer V. Exe. des manières particulières qui ont caractérisé depuis quelque temps nos entretiens, et il m'a sembré qu'en cela môme, je saisissais la véritable intention de ce prince dont toutes les assurances tendent à donner l'opinion qu'il n'est guidé dans son système actuel que par un dévouement sans réserve aux vues de S. M. Impériale (I).
Godoy, qui multipliait les visites à l'ambassade de France pour étaler ses bonnes intentions, avait arrêté tout préparatif d'armement et il couronnait ses platitudes matoises par une lettre à l'Empereur. Nous avons l'original aux archives de la secrélairerie d'État :
Les innouïs exploits de V. IM. I. et R. me font un devoir de lui féliciter de ses triomphes sans exemple et du bonheur de conserver une santé si précieuse au milieu de tant de fatigues et de travaux si rudes. Ma sincérité, qui jamais ne s'est démentie, m'autorise pour réclamer de V. M. I. et R. l'estime dont elle m'a toujours honnoré. Les injustes soupçons ne peuvent trouver jamais lieu
(1) 6 novembre 1806, vol. 670, fol. 408.
dans les cœurs magnanimes et généreux, mais la malignité des courtisans m'est si bien connue que je ne serois pas étonné que mes efforts pour compléter une petite armée de 80.000 hommes et dont l'objet n'est pas ignoré par V. M. I. et R. eussent été présentés sur le jour le plus odieux, en me prêtant les vues les plus absurdes et en supposant que la sort de l'Espagne pourroit être regardé comme séparable de celle de la France, surtout par moi qui ai mis toujours toute ma gloire dans les liens formés et soutenus par mes efforts entre nos deux nations.
Le décret de V. M. I. et R. par lequel on déclare en état de blocus les iles britanniques regarde particulièrement l'Espagne puisque nulle autre puissance possède une si grand' extension de pays dans l'Amérique. Cette sage mesure étoit de la plus haute importance et elle est marquée au coin du sublime génie de V. M. I. et R. Je m'attendois à un coup politique de cette espèce, et en conséquence il y a tems que je négociois après le S'-Père pour obtenir la sécularisation des biens éclesiastiques, afin de pouvoir faire face en partie à tant de dépenses si urgentes dans cette époque où toutes les ressources de nos colonies nous sont absolument obstruées...
J'espère que V. M. I. et R. aura la bonté de regarder ces considérations comm'un effet de mon absolu dévouement à son auguste personne et comm' un sincère témoignage de ma plus haute considération aux talents si sublimes en tout genre avec lesquels la nature a formé de V. M. î. et R. le modèle le plus parfait d'un héros dont il n'y a d'exemple dans l'histoire : et si elle a la bonté de me continuer sa bienveillance, j'aurai l'honneur d'user de ce même moyen lorsque les relations ministérielles me paroissent s'écarter du bout précis de la vérité (1)...
Méprisant l'homme, dédaignant le ministre, fort de sa faiblesse, Napoléon parut croire à ces démonstrations cordiales; à Gambacérès, qui avait manifesté un certain émoi de l'attitude de Godoy, il répond :
Où avez-vous été chercher que l'Espagne était entrée dans la
(1) A Madrid ce 21 décembre 1806. — AF IV, 1680, 7« dossier, n» 23. Original.
coalition? Nous sommes au mieux avcr l'Espagne, el cela prouve» bien le danger des fausses nouvelles (1).
Et à Fouché :
Je ne sais où vous avez été déchiffrer à Paris, que l'Espagric^ était contre la France. C'est une imagination des Anglai»^ pouv vous inquiéter (2).
Fit-il pas mieux que de se plaindre? Toutefois, rien de tout cela ne se perdit dans son esprit ; ses sentiments s'accentuaient : du dédain, puis de la colère, le désir enfin d'empêcher le retour d'un péril analogue, de devenir le maître de cet allié si peu fort et si peu sûr. Pour aujourd'hui : face au nord, il faut arrêter les Russes qui avancent; mais au premier loisir, tournant la tête vers le midi, TFaipereur songera à cet Espagnol qui s'est trop avancé aussi.
(1) Berlin, 16 nONembrc 18()G, Coi rcspondaitce, t. XIII. (2j Berlin, 24- novembre 1806, id.