CHAPITRE IV
LE PROCÈS DE l'eSCURIAL (1807)
Le palais de l'Escurial. — Menées du prince de la Paix. — Agitation autour du prince des Asturies; sa lettre à l'Empereur (11 octobre). — Arrestation de Ferdinand (27 octobre). — Interrogatoire du prince; ses aveux et sa faiblesse. — Emprisonnement de ses amis. — Agitation à Madrid. ^ Charles IV inquiet écrit à l'Empereur. — Embarras de M. de Beauharnais. — Traité de Fontainebleau ratifié à l'Escurial. — Mesures de précaution du prince de la Paix. — Réponse altière de Napoléon. — • Seconde mission de M. de Tournon. — Son rapport; portraits et conclusions politiques.
Le procès de l'Escurial. — Embarras des juges. — Inquiétudes de Godoy. — Napoléon donne ses ordres. — La junte criminelle; réquisitoire, défense; l'acquittement. — Don Eugenio Caballero. — Mesures rigoureuses contre les amis de Ferdinand. — Anxiété de l'opinion publique. — Dépêches optimistes de Beauharnais. — Perplexités à Paris et à Madrid.
La coutume avait ramené à l'Escurial Charles IV et la Cour en la première semaine du mois d'octobre.
Il était formidable, ce palais du roi d'Espagne, quand les affaires d'Europe et d'Amérique y venaient aboutir. Dans l'étroite salle où Philippe II recevait les ambassadeurs se débattait vraiment il giuoco del mondo, comme disait un Vénitien du seizième siècle. Les hautes murailles, les blocs de granit, les larges escaliers, les corridors sans fin, les cloîtres,
les vestibules et les chapelles, tout avait une signification et un langage; et par un contraste plus éloquent que tout le reste la petite cellule royale, humblement appuyée dans un angle de l'immense église aux doubles nefs, proclamait, avec la modestie du serviteur, le nom du vrai maître de la maison. Tout en commandant ses armées et ses flottes, tout en dirigeant ses États, et parfois ceux des autres, le fils de Charles Quint vivait comme un moine entre le ciel et la terre. La fenêtre de sa chambre ouvrait sur le sanctuaire; le volet de bois de son petit réduit le séparait seul du chœur de marbre et d'or où la liturgie déroulait pompeusement ses offices. Si proche du tabernacle, le monarque austère demeurait encore plus près de son tombeau, qu'il avait fait préparer sous les solives de sa chambre. Quand viendra la mort, prêt à l'accueillir, il n'aura qu'à pousser du pied la porte de bronze et descendre trois marches pour se coucher dans le lit de porphyre où il retournera en poussière. — Cellule, église, sépulcre, tout chante la majesté de Dieu et le néant des Rois; tout ramène aux proportions exactes les splendeurs d'ici-bas. Mais les Panthéons ne conviennent qu'aux grands hommes. Gomme un avorton chargé de l'armure d'un ancêtre, ce faible Charles IV se trouvait perdu, presque ridicule, dans le gigantesque palais. Il faisait triste dans ces vastes salles où l'écho de l'Europe ne résonnait plus; et la bise d'hiver qui glissait sur les dalles glaçait les hallebardiers groupés dans les antichambres autour des braseros. La pensée des habitants se figeait à l'unisson et au contact de ces froidures. Les tons vifs des tapisseries de Goya égayaient les murailles mais point les coeurs. Charles IV revenait le soir, fatigué de ses courses dans les halliers de la sierra et s'endormait aux ritournelles des violons ou à la monotonie d'une table de jeu. Marie-Louise, énervée de vieillir, périssait d'ennui au milieu des boudoirs de soie bleu ciel et de brocard rose de la Casa
del Principe. Ferdinand songeur, accoudé aux fenêtres, regardait avec mélancolie la plaine poudreuse de la Castille, plate comme sa vie, banale comme elle.
D'autres s'agitaient pour eux : soucieux delà succession du vieux Roi, Godoy continuait ses préparatifs de précautions futures. Don Diego, son frère, recrutait sous main des par^ tisans; un soir, chez la duchesse d'Aliaga il s'ouvrit assez légèrement de l'avenir au colonel Thomas de Jauregul, commandant le régiment de Pavie, et à un ancien intendant de la Havane, Louis de Viguri, qui, émus des services qu'on leur demandait en cas de mort du souverain, prévinrent le duc de l'Infantado (I). Celui-ci et ses amis n'étaient pas moins anxieux de la santé précaire de Charles IV. Guidés par Escoïquitz, l'âme de leur réunion, ils se partagèrent éventuellement les rôles : autour du prince des Asturies, et avec son assentiment, l'Infantado prenait le gouvernement de Madrid, le comte de Montarco la présidence du Conseil de Castille, le duc de San Carlos devenait grand maître du Palais; et parce qu'il fallait un pavillon à ce navire assez mal équipé, on appelait, comme premier ministre, le vieux
(1) AF IV, 1609. — Don Pedro de Toledo (1771-1841), treizième duc de l'Infantado (1791) par sa grand'mère de la maison de Silva, était fils de la princesse Marie de Salm-Salm. Son enfance se passa à Paris dans l'hôtel de famille de la rue d'Enfer et dans celui de la rue Saint-Florentin, qui porta longtemps son nom. La Révolution chassa sa famille. En 1793, il levait à ses frais un régiment qui fit dans l'armée espagnole la campagne de Catalogne. De l'intimité du prince des Asturies, fut nommé par Ferdinand VII colonel des gardes en 1808. A l'assemblée de Bayoone, rallié à Joseph; s'étant déclaré son adversaire à son retour à Madrid, ses biens furent séquestrés par Napoléon. Vaincu à la bataille d'Uclès (1809). Ambassadeur de la Junte à Londres (1811). Membre de la troisième Régence de Cadix (1812). Président du conseil de Castille (1814). Disgracié à la révolution de 1820. Président de la Régence instituée par le duc d'Angoulème (1823). Rentra dans la retraite (1826). Son immense fortune et son titre de l'Infantado passèrent à son arrière-neveu don Pedro Teliez Giron, onzième duc d'Osuna. Esprit chimérique et caractère sans énergie, ce fut cependant un « personnage » en son temps. — Voir : Morel-Fatio, Études sur l'Espagne, II' série.
Florida Blanca. Tous reçurent, en cas d'événement, la date étant laissée en blanc, leur commission officielle. Avec le bon droit, ils s'appuyaient, pleins de confiance, sur l'opinion; il ne fallait que déjouer au premier moment la défiance inquiète de la Reine et du favori. L'Infantado voulut hâter la solution dans la crainte de la voir devancée par les manœuvres du prince de la Paix; il sonna l'alarme aux oreilles d'Escoïquitz qui, depuis plusieurs mois, prenait sur Ferdinand un ascendant prononcé; une correspondance chiffrée les tenait tous deux en relations (1). Pendant que les gentilshommes espagnols se réclamaient surtout de leur épée, le chanoine mettait son espoir dans l'appui de Napoléon, et pratiquement dans cette chimérique alliance avec l'une de ses parentes. Une lettre à l'Empereur lui parut urgente; il en persuada son élève. Les tristes loisirs de la solitude de l'Escurial furent mis à profit et l'Infant copia la belle épître matrimoniale que nous connaissons.
Chose plus malaisée, il convenait d'ouvrir les yeux de l'aveugle Charles IV. Tâche difficile, délicate, odieuse puisque c'était pour le fils dévoiler à son père les faiblesses de sa mère. Ferdinand se remit à ses ouvrages d'écriture, et dans un long mémoire trop explicatif, où l'exemple biblique d'Assueruset d'Aman ne manquait pas d'être évoqué, comme il convenait à la bouche sacerdotale qui dictait, il étalait tous les griefs amassés dans son cœur contre « l'homme d'ambition, de ruse et de nullité » (2) . Avant même d'obtenir la confiance du Roi, comment maintenir son attention, comment, sans être remarqué, lui remettre le papier révélateur? On projeta que dans une battue au Pardo ou à la Casa del Campo
(i) Elle s'échangeait par les soins du marquis d'Ayerbe et d'un commerçant nommé Josef Manrique; ce dernier, sous prétexte de vendre des toiles, suivait de sitio en sitio le duc de l'Infantado, avec lequel il se trouvait de oorinivence.
(2) Le texte de ce mémoire fui publié à Cadix, en 1809, in-S» de 43 pages.
le prince des Asturies profiterait de l'agitation de la chasse pour se ménager un aparté avec son père et le prier d'interroger lui-même des personnes dignes de créance, à Tinsu de la Reine et de Godoy (1).
Mais ce dernier veillait : ses espions découvrirent des allées et venues insolites dans l'entourage restreint de l'Infant; la surveillance, d'ailleurs aisée entre gens vivant sous le même toit, se fit plus étroite. Les nouvelles secrètes de Fontainebleau pouvaient persuader Godoy de la faveur, de l'appui moral, de la connivence tacite de l'Empereur, Comme pour se créer un alibi il parut peu à la Cour et s'enferma chez lui sous le prétexte enfantin " d'un rhume assez opiniâtre » qui consigna à sa porte Beauharnais venu en quête de nouvelles. Quand il sentit l'orage monter, en se se retirant à Madrid, il affecta d'être absent du château où la Reine aurait le soin de mener à bien la campagne. Elle n'y faillit pas : le 27 octobre Ferdinand était mandé chez son père et retenu par une scène de vagues reproches pendant qu'on ouvrait dans son appartement les tiroirs de ses secrétaires. Ses papiers furent aussitôt remis à Maine-Louise; enfermée avec son valet de chambre Ballesteros, le favori du moment, elle les parcourut avec passion, anxieuse des révélations de son fils, irritée du concours de sympathies qu'il avait pu réunir, avide de trouver des preuves et des motifs d'accusation. Il lui fut aisé de troubler l'esprit Ju Roi, d'alarmer sa quiétude, de surexciter sa tendresse. Dans la nuit, courrier sur courrier partirent de l'Escurial pour Madrid, afin de tenir Godoy au courant des détails et d'appeler le président du Conseil de Castille, le marquis de Caballero. Celui-ci reçut de Charles IV tout le dossier saisi chez l'Infant :
1" Son mémoire contre le prince de la Paix.
(i) ToRENO, Histoire du soulèvement d'Espagne, t. I, liv. I", p. 22,
2* Une note où il exposait ses raisons de refuser une union avec la belle-sœur du favori.
3» Une lettre d'Escoïquitz en date du 28 mai.
4° Un « chiffre » de correspondance secrète.
En même temps tout l'entourage du prince des Asturies est écarté ; dix gardes du corps de sa confiance sont mis au cachot; lui-même est tenu au secret dans son appartement. Inquiet de la tournure brusque des événements, il est assez satisfait de croire entre les mains du Roi cette dénonciation qu'il ne savait par quel moyen lui remettre; il se renferme dans un silence absolu, qu'il estime prudent, tant que ne lui sont pas parvenus les conseils d'Escoïquitz qu'il a eu le temps et la présence d'esprit de faire prévenir de la fâcheuse occurrence. Aussi demeure-t-il muet aux questions du marquis de Caballero qui vient le visiter, et s'il n'ose refuser de se rendre chez son père, c'est pour y protester, sans ajouter rien autre, de la droiture de ses intentions et actions. Le vieux Roi est mal armé pour mener à bien un interrogatoire ; dans l'émoi des circonstances, troublé, encore plus incertain, il prescrit au président de commencer une « instruction » de lèse-majesté que la Reine et Godoy désirent et obtiennent « publique « , car ils espèrent de la sorte conduire l'héritier à la déchéance.
Armé d'une lettre larmoyante du vieux monarque qui a vivait tranquille au sein de sa famille dans la confiance de son bonheur », quand une main inconnue était venue lui dévoiler les projets «parricides» de son fils, — M. de Caballero retourne chez Ferdinand. Voici trois jours que celui-ci reste isolé; c'est beaucoup pour sa fermeté, trop pour sa constance; ses lèvres se desserrent et pensant en imposer, peut-être tout aplanir par un coup d'éclat, il parle, non sans hauteur, de son projet d'alliance avec une parente du grand Napoléon; il n'a d'ailleurs rien à se reprocher et il s'est tenu
dans les justes limites des précautions qu'exigent ses droits et son rôle de successeur de Charles IV; son précepteur Escoïquitz, son ami l'Infantado — les noms lui échappent — sont tous deux bons Espagnols et fidèles sujets.
Comme Caballero, ainsi renseigné, sortait des appartements du Prince, arrivait à l'Escurial Godoy en personne : ayant continué à faire le mort au fond de son palais (insouciant d'ailleurs au point de passer en débauches ces heures si graves pour son propre avenir), il venait de s'échapper à la dérobée pour courir sur la route de San Lorenzo, pendant que ses domestiques jouaient au seuil de sa chambre la comédie facile de veiller un malade.
L'affaire d'ailleurs est ébruitée bien par-dessus les murailles de l'Escurial. L'agitation a gagné Madrid où les présidents des diverses chambres des Conseils, d'ordre du Roi, ont convoqué chacun leur compagnie. Le prince des Asturies a eu l'esprit trop court et la langue trop longue, on a dépêché à Tolède se saisir d'Escoïquitz, à Madrid perquisitionner chez l'Infantado. Celui-ci est absent, car il se trouve avec un congé régulier en route pour Bordeaux, allant voir son frère malade, ce qui n'indique pas chez un « conspirateur » le dessein d'un complot bien immédiat. Déjà il atteignait Vittoria; la nouvelle le rejoint de l'arrestation de Ferdinand; il rebrousse chemin sur Madrid; il y apprend que pendant la nuit du 1" novembre, sur l'ordre du comte de Negrette, capitaine général de la Castille, des sbires ont forcé la porte de son hôtel, ouvert ses armoires, enlevé ses papiers, arrêté ses domestiques; lui-même est appréhendé et conduit à l'Escurial. Il y pourrait retrouver Escoïquitz et le comte d'Orjas, dans des cellules voisines de la sienne, sous les toits. — Le duc de San Carlos est incarcéré dans la forteresse de Pampelune, avec sa femme malade et tous ses gens.
Godoy triomphe ou du moins est vainqueur. Il veut sans intermédiaire faire parler le prince; il se heurte à son refus; mais il arrache l'aveu souhaité, en promettant l'indulgence du Roi; et le 5 novembre, voilà neuf jours entiers qu'il est solitaire, Ferdinand est conduit auprès de Charles IV qui l'attend. Il reconnaît l'intrigue, explique la trame, exprime des regrets, donne les noms de ses amis sous l'assurance assez vague de leur liberté, sous la promesse très précise de la sienne (I). Il signa tout ce que ron voulut, dans les termes d'une platitude infinie :
J'ai manqué à mon père et à mon roi, mais je m'en repends... J'ai été surpris... J'ai dénoncé les coupables... Madame et mère, je me repens bien de la grande faute que j'ai commise; aussi avec la plus grande soumission, je vous en demande pardon, ainsi que de mon opiniâtreté à vous celer la vérité l'autre soir. C'est pourquoi je supplie Votre Majesté du plus profond de mon cœur, de daigner intéresser sa médiation envers mon père, afin qu'il veuille bien permettre d'aller baiser les pieds de Sa Majesté à son fils reconnaissant.
Un décret royal de style extraordinaire (2) met aussitôt le prince hors de cause et nomme une Junte criminelle pour instruire le procès des complices dans une affaire qui n'avait plus d'auteur principal.
Les confidences de Ferdinand avaient sur un point jeté l'alarme dans tous les cœurs : à cette lettre où il demandait la main d'une princesse française, quel accueil réservait l'Empereur? A quel degré leur intimité existait-elle? Jusqu'où l'intrigue avait-elle été conduite? Charles IV s'en inquiétait beaucoup. Dès la première heure de cette troublante aven-
(1) « Drame où le personnage principal rappelle par sa tenue, ses actes et même ses paroles, les façons dont conspirait et dont se tirait d'affaire Gaston d'Orléans. « — Frédéric Masso, Napoléon et sa famille, t. IV, p. 206.
(2) « La voix de la nature désarme le bras de la vengeance et lorsque l'inadvertance réclame la pitié un père tendre ne peut s'y refuser... »
LE PUOCES DE L'ESGURIAL 107
ture il tournait les yeux du côté de Paris, écrivait ses alarmes en demandant des conseils, adroit à rattacher fort gratuitement les projets de son fils aux « complots de la ci-devant reine de Naples » sa belle-sœur, qu'il savait en horreur à Napoléon. — Marie-Louise et Godoy demeuraient plus anxieux encore de ces relations françaises de l'Infant. Ils ne s'étaient pas attendus à le trouver là. Sur leurs instances et devant ses propres perplexités, Charles IV se décide à reprendre la plume : il supplie l'Empereur de lui dire si le prince des Asturies lui a réellement écrit et à quel sujet (1). Un personnage non moins embarrassé, c'était M. de Beauharnais, le metteur en scène du projet d'alliance, l'intermédiaire du prince, le confident de ses amis. Les paroles de Ferdinand le compromettaient vis-à-vis de la Cour, rendaient sa position diplomatique équivoque et l'Empereur le faisait trembler! Dès le lendemain de l'arrestation il avait été au courant des détails par quelques « Grands » qui le soir, au risque de se compromettre, s'étaient glissés à l'ambassade pour s'éclairer de l'événement; des subalternes du palais l'avertissaient des incidents; nous avons encore les billets de ces affidés où la signature, par précaution, a été coupée avec des ciseaux (2). Lui-même avait été faire sa cour à San Lorenzo, le 2 novembre, pour voir et être vu; tout s'était borné à des banalités guindées. Très perplexe, condamné à un silence officiel, il retrouvait la loquacité de sa parole dans sa correspondance; de tout temps il avait été un grand épistolier, aujourd'hui il multiplie vraiment sans discrétion les dépêches : ses courriers partent deux, trois fois par jour et emportent des lettres successivement datées de « minuit, — une heure
(1) Cette lettre du 3 novembre 1807, apportée par courrier spécial au prince de Masserano (vol. 672, fol. 356), arriva le 26 novembre à Paris quand Napoléon était déjà parti pour Milan,
(2) Vol. 672, fol. 240.
— trois heures du matin » ! Zèle ou apparence de zèle? Cet ambassadeur fébrile ne semble plus prendre de repos.
Si vis-à-vis de lui Godoy affectait le mutisme au sujet d'un événement qui déliait toutes les lèvres, il voulait anxieusement découvrir (1) en quels termes exacts le représentant de l'Empereur se pouvait bien trouver avec Ferdinand. Beauharnais a conté à Ghampagny le piège dans lequel il sut ne pas tomber :
En pleine nuit, une voiture venant de l'Escurial déposait à la porte de l'ambassade un « particulier » mystérieux pressé de remettre une lettre secrète du prince des Asturies à l'ambassadeur en personne. Celui-ci envoya son secrétaire, M. de Missiessy, répondre que n'ayant pas « l'honneur d'être en rapport de correspondance » avec le prince, il ne pouvait accepter sans autorisation ses lettres. Instances, pourparlers, refus réitérés. Le soi-disant messager dut se retirer, laissant du moins le billet supposé de Ferdinand; le voici ;
Monsieur,
Avec toute la confiance que j'ai en vous, je vous prie de me faire îe plaisir de me renvoyer les deux lettres que je vous ai écrites le 12 ou le 13 du mois passé, l'une pour vous, et l'autre pour que vous l'adressiez à S. M. l etR.; et si vous avez déjà envoyé la lettre à l'Empereur, faites-moi aussi le plaisir de me remettre les brouillons des deux dites lettres, ou quelque copie si vous l'avez, parce qu'il convient pour ma défense.
Je vous souhaite la plus parfaite santé et je suis de tout mon cœur. Votre très affectionné
Ferdinand.
San Lorenzo, le 18 novembre 1807 (2).
(1) Par le procédé sommaire du cabinet noir : « Mes lettres sont ouvertes à Madrid et à Vitioria d'une manière scandaleuse, j'en ai fait voir plusieurs à M. de Turcnn. .. » Buauharnais à Ghampagny, 27 octobre 1807.
(2) Vol. 672, fol. 314. j
LE PROCÈS DE L'ESCURIAL lOD
La manœuvre de plaider le faux pour savoir le vrai était grossière et, comme disait Beauharnais, « coïncidait d'une manière assezoriginale avec le plan pittoresque du procès (1)»
L'agitation des esprits se traduisait, comme les foules savent le faire, par des manifestations extérieures : le carrosse du Roi ou de la Reine venalt-ll à sortir? On restait muet ou l'on sifflait; si la voiture du prince des Asturies paraissait, des vivats saluaient son passage. Un détail montra le progrès du mécontentement : afin que la comédie de la ( haute trahison » fût complète, on prescrivit un Te Deum pour remercier le Ciel d'avoir protégé le Roi; la Grandesse et les chevaliers de Charles III reçurent l'invitation d'y assister, en apparat: long manteau bleu et collier de l'ordre. Sur l'estrade immense quatre seulement de tous ces personnages parurent : deux Espagnols, les ducs de Médina Cœli et de Grenade ; deux Français émigrés, le duc de Saint-Simon et le vicomte de Gand.
Les craintes de Godoy s'accentuaient : 4,000 hommes de troupes dans les casernes le rassuraient un peu, mais il ne retrouva sa sérénité qu'en recevant les courriers d'Isquierdo (partis les 4 et 7 novembre) et lui donnant d'excellentes nouvelles de Paris. Discrètement, cependant d'une façon toute officielle, le traité de Fontainebleau était ratifié entre Beauharnais et Cevallos le 8 novembre dans un salon de l'Escurial (2) Le nouveau souverain in petto savourait sa prochaine destinée; comme le poltron qui sort brusquement de ses alarmes, il reprit tout à fait courage et pensa affermir sa position par un coup d'audace, changeant au gré de ses intérêts, pour y substituer ses créatures, le ministre de la guerre, les membres du Conseil de l'armée et, sur les frontières de
(1) Dépêche « réservée » à Champagny, 19 novembre 1907, vol. 672, fol. 312. Voir aux AppendiceSy VI.
(2) Pièces originales scellées des cachets des plénipotentiaires, vol. 672, fol. 270.
110 L'ESPAGNE ET NAPOLÉOÎf
France, le vice-roi de Navarre et le capitaine général de Catalogne (1).
Beauharnais, lui aussi remis en selle, ne se contentait plus des dépêches officielles et sur un ton de plaisante amitié envoyait à son ministre des lettres particulières. En voici une qui apporte le tableau de Madrid et précise les nouvelles :
Je profite, mon cher ministre, du départ d'un courrier de M. le général Junot, pour me rappeler à votre souvenir et pour vous parler confidentiellement sur tout ce qui se passe en Espagne. Le prince de la Paix est aussi inconséquent qu'il est indiscret. On se réjouit d'avance dans la maison de Mlle Tudo, chez laquelle S. A. passe toutes les soirées. Ses amis disent que S. A. sera récompensée des services importants qu'elle a rendus. Les premiers jours du mois, tous les affidés étaient dans la tristesse, les amis dans la désolation; depuis l'arrivée des courriers expédiés par M. Isquierdo le 4 et le 7 ou 8 de ce mois, l'espoir et le bonheur renaissent dans la société du prince de la Paix.
La conduite que l'on a exercée vis-à-vis des détenus a été aussi illégale qu'inconvenante. Leurs papiers ont été saisis, les armoires enfoncées, sans autre témoin, pendant la nuit, que le capteur; on n'a rien trouvé que ce qu'une main inconnue a bien voulu y faire placer. M. le duc d'Infantado (Vhonneur de toute l'Espagne) a été enfermé les premiers jours dans un galetas sans portes ni fenêtres. Des plaintes, des murmures ont donné de l'inquiétude et de la peur à S. A., — le duc de l'Infantado est descendu du grenier du monastère de l'Escurial dans une cellule
(1) A la date du 26 novembre, le maréchal du camp Olaguer Félin, inspecteur d'infanterie et capitaine général du Guipuzcoa, devenait ministre de la guerre. Le marquis de las Amarillas devenait doyen du Conseil de guerre, quittant la vice-royauté de Navarre oii le remplaçait le gouverneur de Barcelone, le marquis de Vallesantoro. Les nouveaux membres du Conseil étaient les lieutenants généraux comte de Santa Clara, capitaine général de Catalogne; Domingo Izquierdo, capitaine général de Valence; Pedro de Mendinueta, inspecteur des milices. Les deux capitaines généraux pour Valence et la Catalogne étaient le général Vasco et le comte d'Espeleta, ancien président du conseil de Castille; vol. 672, fol. 354.
Il est permis de remarquer ce chassé-croisé de gouverneurs qui fut peutêtre une des causes de la faiblesse de la résistance militaire en février 1808.
d'un des moînes. Le gouverneur du Prince montre la plus grande fermeté et le plus grand talent; il étonne les juges, fait pâlir ceux qui l'interrogent; à la fin de chaque séance, il dit : « Messieurs, écrivez tout ce que j'annonce, tout ce que je prouverai, ou je ne signe rien. »
La Reine est informée par les rapports secrets de la police du respect qu'on porte à l'Empereur, du mépris absolu qu'on lui témoigne toutes les fois qu'elle sort du palais , elle est dans une fureur qu'on ne conçoit pas; elle ne parle à son affidé que de sang et de bourreaux; elle vomit des injures contre la France, contre le génie qui nous gouverne; elle ne sait à qui s'en prendre; elle disait il y a trois jours : « Qu'on arrête tous ceux qui ne sont pas pour moi » ; — on assure qu'un magistrat eut le courage de lui répondre : « Il faudra donc, Madame, arrêter tout le monde. »
... La haine contre le prince de la Paix, le mépris pour la Reine sont aussi fortement exprimés que l'admiration pour l'Empereur duquel l'Espagne attend son salut...
Vale operum nostrorum candide judex.
Beauharnais (1).
Cependant l'Empereur avait appris les événements; les deux lettres de Charles IV lui étaient parvenues. Il y répondit le 13 novembre 1807 à sa mode, d'un ton plein d'arrogance : « Je n'ai jamais reçu aucune lettre du prince des Asturies; directement ni indirectement je n'ai jamais entendu parler de lui, de sorte' qu'il est vrai de dire que j'ignore s'il existe... »
Boutade assez ridicule, insolence gratuite et mensonge trop lourd pour produire son effet. Mais dans cette réponse cavalière l'intéressant n'était pas le message, c'était le mes-
(1) 22 novembre 1807, vol. 672, fol. 335. — A ces correspondances enjouées l'ambassadeur joignait des « notes » qu'il croyait plus sérieuses sur l'état du royaume sans oser garantir absolument tous les chiffres de ses rappoits, car il les prenait, disait-il, dans un pays oii « la statisquique (sic) est encore un mot vide de sens » . (Fol. 149.)
sager : M. de Tournon, chambellan de S. M. I. et R. (1) avait reçu Tordre de partir en poste dans les termes suivants :
Vous remettrez la lettre ci-jointe au roi d'Espagne. Vous aurez soin d'observer en route, des Pyrénées à Madrid, l'opinion du pays sur ce qui vient de se passer en Espagne ; si l'opinion est en faveur du prince des Asturies ou du prince de la Paix. — Vous vous informerez aussi, sans faire semblant de rien, de la situation de Pampelune et de Fontarabie; si vous aperceviez qu'on armât quelques places, vous m'en feriez part par un courrier. Vous observerez à Madrid pour bien voir l'esprit qui anime cette ville. — Vous me rapporterez la réponse du Roi (2).
Tout était là; et nous avons, exprimée par lui-même, la pensée de derrière la tète du conquérant. Son agent d'information allait regarder et observer; il ne parait pas douteux que son impression sur l'Espagne ait été d'un poids très lourd dans la décision de son maître. M. de Tournon, en un poste subalterne, a joué un rôle très grave dans les affaires espagnoles; trois voyages l'ont mêlé plus que personne à ce drame de la péninsule, et bien après sa mort, par une lettre sut l'authenticité de laquelle les historiens s'accordent mal, son nom, dans une renommée posthume, a été prononcé une fois encore, comme nous le verrons en son temps. Aujourd'hui il nous faut le suivre dans sa marche assez lente — à dessein pour mieux voir, — et constater son arrivée à Madrid, le 27 novembre vers neuf heures du matin. Beauharnais accueillait toujours à merveille les mortels fortunés qui venaient de s'approcher du soleil : il parut charmé de retrouver M. de Tournon et le soir même il le conduisait à l'Escurial,
(1) Claude Philippe, comte de Tournon- Simîane (1175-1809), sou«-lieutenant au régiment de Condé; chambellan (1805); officier d'ordonnance de l'Empereur (1807). Chef d'escadron (1808). Il mourut subitement a Bayonne, au cours d'une do ses missions. — Frère de Camille de Tournon, préfet de Rome, de Bordeaux et de Lyon, pair de France.
(2) 13 novembre 1807, Correspondance, t. XVI.
à l'audience du Roi, pour remettre la lettre de l'Empereur avec les formes habituelles. Comme ils en sortaient, dans la bibliothèque du Palais ils croisèrent le prince des Asturies entouré d'officiers et de moines, ils s'inclinèrent très bas et reçurent un salut assez embarrassé.
Tournon avait dit qu'il attendrait la réponse; il en profita pour visiter Godoy et parcourir Madrid. Le 29 novembre, un pli cacheté lui parvenait de l'Escurial, et il repartait le 1" décembre au soir retrouver, par delà les Pyrénées et les Alpes, Napoléon qui venait d'arriver en Italie. Sa véritable mission était remplie; il avait regardé le plus de choses possible, il disait ce qu'il avait vu. Lui aussi traçait des portraits :
Le Roi, honnête homme très borné, incaj)able de prendre un parti, ne s'occupant d'aucune affaire, ayant toute confiance en la Reine qui lui a persuadé pour sa santé la nécessité de la chasse, à laquelle il se livre, quelque temps qu'il fasse, deux fois par jour. — La Reine, femme d'esprit d'intrigue, servant près de Charles IV Godoy parce qu'elle a besoin de lui pour subvenir à ses dépenses; malgré son âge « la Messaline de son siècle » . — Le prince des Asturies, d'un caractère faible, avec une assez bonne éducation dirigée par un ecclésiastique d'origine française (1), « on lui accorde de l'âme et de l'élévation dans les sentiments. " — Le prince de la Paix, dont l'astuce et la souplesse composent tout le mérite, sans connaissances, sans tenue, embarrassé, médiocre. Il dispose de tout et aussi des finances, où il puise pour satisfaire son avarice. Il n'a aucun partisan. L'affaire de l'Escurial vient de le perdre dans l'opinion. Au contraire elle attire les sympathies sur le prince des Asturies et son jeune frère don Carlos de qui on cite des traits de fermeté. — L'armée n'a pas plus de 30,000 hommes disponibles (cxac-
(1) Ainsi parle M. de Tournon; il veul peut-être dire qu'Escoïquitz a des sentiments « français », le goût d'une alliance avec la France.
lU L'ESPAGNE ET NAPOLÉON
tement 30,920) et il faudrait trois mois aux milices pour se réunir; les places fortes du nord tombent en ruines ou restent désarmées; leurs gouverneurs sont vieux de grade ou nouveaux d'emploi.
L'Espag;ne est dans un moment de crise, elle attend son sort de l'Empereur. Elle le regarde comme son seul appui, et le protecteur du prince des Asturies est tout son espoir... Il n'y aurait aucun avantage à soutenir le prince de la Paix, suppôt des Anglais... Il faudrait envoyer une armée forte de 30,000 hommes qui seraient plus que suffisants pour donner des lois à l'Espagne.
Et M. de Tournon ne craint pas de proposer des coiiclusions de haute politique : composer un ministère avec l'Infantado, San Carlos, Florida Blanca; — priver Godoy de tout emploi, de toute charge; faire abdiquer Charles IV, et le remplacer par Ferdinand fl).
M. de Tournon se faisait-il simplement l'écho des combinaisons de M. de Beauharnais; ses remarques personnelles pendant un rapide séjour lui inspiraient-elles des opinions aussi nettes? Telle était du moins au retour (et il pensait bien ne pas aller à l'encontre des pensées de son maître) la mentalité de l'envoyé du monarque qui, dans un traité solennel, venait de « garantir à S. M. Catholique la possession de ses États d'Europe situés au midi des Pyrénées » ,
Le procès de lèse-majesté était commencé. Mais il ne laissait pas que d'embarrasser les juges, plus encore les accusateurs, car la personne inquiétante de l'Empereur se
(1) AF IV, 1680. Dossier 1807, n» 16. Appendices, V.
mêlait à l'affaire : le prince des Asturies en avait trop dit, on en avait peut-être trop découvert, le public certainement avait assez parlé pour que ce projet d'une alliance entre l'héritier du trône et une princesse de la famille impériale pût désormais être passé sous silence. Les Espagnols, en ce temps-là, avaient confiance en la sincérité du très puissant Napoléon; ils aimaient imaginer que le jeune prince, objet de leurs espérances, fortifiait ces espérances mêmes d'une entente parfaite avec l'Empereur. Depuis la proclamation d'octobre 1806, les gens sensés ne pouvaient véritablement croire aux sympathies françaises de Godoy; le patriotisme castillan s'accommodait fort bien d'un mariage qui ruinait toute la diplomatie du favori. Et de son côté, connaissant les avantages personnels réservés pour lui au traité de Fontainebleau, le prince de la Paix estimait pouvoir s'appuyer avec toute sécurité sur Napoléon (1). Afin d'entrer dans ces vues, il prétendit ramasser l'arme tombée à terre des mains de Ferdinand et mettre une surenchère, pour son propre compte, à ces fiançailles politiques. — A son instigation Charles IV reprenait officiellement le projet secret, et le 18 novembre, toujours dans l'incohérence et sous l'émotion d'événements dont la rapidité et l'imprévu bouleversaient cet esprit placide, il demandait à l'Empereur d'accorder à son fils la main d'une personne du sang des Bonapartes. Mais, plus ce dessein pouvait être « déclaré " entre les deux souverains, moins il convenait que l'idée parût avoir existé déjà dans les intrigues des amis de Ferdinand. Escoïquitz, d'ailleurs en prison, aurait pu, à sa décharge et par un heureux procédé d'audience, revendiquer le mérite de l'invention. Il eût été seul de cet avis, car tout le monde prudemnicnt
(1) « C'est à présent que je commence à jouir de la tranquillité que me présente un traité qui me met sous la protection de l'Empereur... » Godoy à Murai, 24 décembre 1807, AF IV, 1680, pi.ice 15.
tomba d'accord pour que le nom magique de Napoléon ne fût pas prononcé dans le procès qui s'instruisait. M. de Beauharnais, qu'on voulait mettre hors de cause, se multiplia dans ces démarches instantes, et Charles IV prescrivit aux jugées de ne pas retenir, même indirectement, ce qui pouvait concerner le mariage de l'Infant. « On a eu soin de ne faire la moindre mention d'aucun des sujets de S. M. I. et R. par égard à ce quElle a fait signifier « , écrivait Godoy à Murât, en une confidence de complices (I).
Cette « Junte » criminelle avait été constituée le 6 novembre. Sous la présidence de don Arias Mon, dix conseillers de Castille la composaient. On avait choisi les membres les i/ioins riches dans le but d'entraîner leur vote par faveurs ou présents. L'accusateur devait être Simon de Viegas, magistrat à la dévotion du prince de la Paix. Gagner les accusés eux-mêmes fut le premier moyen : à Escoïquitz on fit entendre qu'un évéché serait la récompense de ses révélations et de l'abandon de ses « complices n . L'archidiacre de Tolède riposta avec fierté qu'il prétendait être jugé, puni si reconnu coupable, innocenté publiquement s'il était déclaré la victime d'une erreur. Il fallut se résoudre à un réquisitoire en forme. Viegas le prononça le 28 décembre, en des termes embarrassés et creux; n'allait-il point parler des vertus de Maiie-Louise « qui nuit et jour se dévoue au bien de ses enfants et de ses vassaux » . On eût pu croire à une ironie outrageante si le fiscal n'avait très gravement montré qu'il s'agissait de choses sérieuses en requérant la peine de mort contre Escoiquitz, l'Infantado et Ayerbe. La défense eut trois jours pour étudier les pièces et deux semaines pour préparer ses répliques ; des avocats de talent acceptaient cette mission : Davilapour Escoiquitz, Joven de Salas pour l'Infantado, don
(1) 24 ddceiiibre i807, AF IV, 1680, pièce 15.
LE PROCÈS DE L'ESCURIAL lU
José Asnarès pour Ayerbe, pour le comte de Bornos, Hernandez Martinez. Le comte d'Orjas avait refusé de désigner un défenseur « parce qu'il ne se sentait pas coupable » . Le chanoine avait résumé son rôle et celui de ses amis en deux mots : « J'ai été le conseiller, non le séducteur de mon élève. »
Bien que maintenue secrète, l'affaire passionnait l'opinion; la haine du favori ne laissait à personne la possibilité de ne pas souhaiter l'acquittement; le patriotisme augmentait ce sentiment d'espérance et il semblait que la « cause de l'Escurial » , comme on rap[ elait, dût décider de l'honneur de la nation. Les juges ne laissèrent pas amoindrir ce patrimoine déposé entre leurs mains.
Le 25 janvier de grand matin ils s'assemblèrent à l'Escurial. Un seul manquait : don Eugenio Manuel Alvarez Caballero. Une lettre de lui demandait à ses collègues le droit de se faire transporter au lieu de leurs séances, tout mourant qu'il était, pour, avant son heure dernière, émettre son vote dans une affaire si importante au repos de sa conscience et au salut de sa patrie. Tout d'une voix les conseillers décidèrent de se rendre chez le malade pour continuer la procédure. Ils trouvèrent Caballero assis sur son lit, mais revêtu de sa toge et de ses insignes; sa figure décharnée par la souffrance s'illumina et, retrouvant un reste de force, il leva la main à son front pour saluer la Junte, image vivante de la justice qui venait à lui. Il demanda à opiner le premier; mais remarquant la présence de Simon de Viegas qui avait suivi d'un pas anxieux le tribunal, il déclara qu'en ayant donné ses conclusions le fiscal avait perdu le droit d'assister aux séances du Conseil. André Lasauca appuya cette parole, ajoutant qu'à défaut du fiscal, lui se retirerait. Simon de Viegas fit à l'assemblée une révérence très courte, et, pâle de colore, franchit la porte. — Caballero parla encore: son
état, la cause, les circonstances, tout donnait à son accent une émotion poifjnante, partagée par ses collègues : il félicita les défenseurs de leur fermeté dans une rencontre aussi périlleuse, et manifesta l'espoir de voir le tribunal reconnaître l'innocence des accusés. Sa voix s'éteignit, et les conseillers, sans vouloir poursuivre une discussion superflue, rédigèrent leurs conclusions :
1° Les pièces originales nécessaires à un procès criminel manquaient; 2" des copies informes ne sauraient donner un sérieux indice de la culpabilité réelle des accusés; 3° le prince des Asturies devait être entendu, et il ne pouvait Têtr* que par devant les Gortès du royaume, en séance publique; ht" les membres de la Junte, fussent-ils les juges naturels des accusés (et ils ne l'étaient pas), il leur fallait tout d'abord savoir du Conseil de Castille quel était le dénonciateur.
Ils ne trouvaient donc pas matière à rendre une sentence, mais Sa Majesté Catholique voulant connaître l'opinion des conseillers assemblés, ils pensaient que dans l'état actuel de la procédure, les prévenus devaient être aussitôt remis en liberté (l). Sur le grand crucifix d'ivoire suspendu au chevet du lit ayant considéré celui qui juge les jugements des hommes, tous signèrent (2). Par un mouvement spontané ils s'embrassèrent avec attendrissement, jurant qu'ils agissaient pour l'acquit de leur conscience et le bien du royaume, dussent-ils porter leur tête sur un échafaud. après avoir rendu hommage à la vérité et sauvé l'honneur castillan. La nuit était venue, quelques flambeaux de cire éclairaient celle chambre de moribond transformé en prétoire; autour de la
(1) Beauharnais à Cliampagny, 10 février 1808. Appendices, VIII.
(2) Don Arias Mon. Don Gonzalo Josef de Vilches. Don Antonio Villanncva. Don Antonio Gonzalez Yebra. Le marquis de Casa Garcia. Don Eujcnio Manuel Avarez Caballero. Don Sébastian de ïorrès. Don Dominr[0 Fernandez d Campouiani's. Don Andres Lasauta. Don Antonio Alvarez de Contreras. Doû Miguel Alphonse Viïlagoniez.
couche de Caballero, défaillant de corps mais l'âme sereine, les longues robes agitaient leurs reflets rouges, et ces murailles nues, ces escabeaux de bois, proclamaient, sans l'appareil de la justice, la majesté du devoir accompli et la grandeur d'âme d'un loyal magistrat.
Le lendemain, l'arrêt fut porté à Charles IV. Ce prince débonnaire comprit mal tout d'abord, et ne vit dans ce dénouement que la fin d'un imbroglio qui troublait sa vie. Il en témoigna sa satisfaction. Marie-Louise n'avait pas cette naïveté : elle manifesta aigrement sa colère en des paroles acerbes, auxquelles les conseillers répondirent par une muette salutation. Avec le témoignage de leur conscience, l'admiration publique les dédommageait. Deux jours après son éloquent plaidoyer, don Eugenio Caballero mourait, brisé par la maladie et l'angoisse. Les communautés de son quartier se disputèrent le droit de rendre les derniers devoirs au juge intègre; devant la magnificence des préparatifs funèbres, la famille de Caballero s'inquiéta de la dépense; les moines répondirent que pour le grand conseiller de Castille « mort pauvre « , ils réclamaient l'honneur de déployer, aux frais du couvent, les pompes de l'Église. Et la foule de toutes classes se porta aux funérailles, manifestant par sa présence sa gratitude, par son émotion ses regrets.
Le même sentiment unissait les cœurs contre la Cour devenue persécutrice, maladroite, exaspérée et exécrée. Chaque circonstance paraissait bonne pour le dire bien haut : quoique beau-ftere du prince de la Paix, le cardinal de Bourbon de qui dépendait, comme archevêque de Tolède, le chanoine Escoïquitz, offrit au Roi sa démission, afin de protester contrôla prison imposée à son archidiacre; et le chapitre retira son titre et son traitement « d'avocat pensionné » à M. d'Argumosa qui avait craint et refusé de défendre Escoïquitz. — Joven de Salas, l'avocat du duc de l'Infantado, refusa
les honoraires que lui présenta la duchesse : il avait rendu justice à l'innocence, et se trouvait récompensé par l'estime de ses concitoyens.
Au lieu de comprendre la force de cette réprobation unanime, Godoy s'entêta dans sa résistance solitaire. Sa dernière manœuvre fut, la veille de la sentence, de promettre la clémence royale pour les accusés, s'ils étaient condamnés à la peine capitale. Le lendemain on apprit avec stupeur que le Roi passait outre à l'absence de jugement et portait de lui-même une condamnation : privés de tous leurs grades, emplois et ordres, l'Infantado était exilé à Ecija, d'Orjas à Valence, Ayerbe dans l'Aragon, San Carlos à soixante lieues de la résidence royale, tous les domestiques du prince des Asturies à quarante lieues de Madrid.
Le chanoine Escoïquitz se trouvait relégué près de Cordoue, au couvent d'El-Pardon, avec l'obligation d'assister à tous les offices religieux de la communauté; le ministre de grâce et justice avait mission de le lui annoncer en termes particulièrement vifs (1). — Ces mesures de rigueur si contraires aux vœux des juges échauffèrent extraordinairement les esprits, et causèrent une douleur profonde aux vrais Espagnols. Les paroles les plus acerbes atteignaient le généralissime prudemment cantonné dans son palais de Buena Vista, et aussi la Reine, dont les colères, les évanouissements, les accès furieux effrayaient la Cour en épouvantant le Roi. Chacun vivait dans une atmosphère d'énervement, de trouble
(1) « S. M. a vu avec la plus grande indignation combien V. S. a travaillé pour corrompre et se'duire le cœur de son tils, en l'éloignant des idées de la bonne morale et de l'Evangile. Ayant plus d'égard pour l'état de V. S. que pour sa personne, S. M. a résolu de vous envoyer au monastère de Pardon, avec défense d'entrer à Madrid ni autres lieux de séjour de la Cour, pour y apprendre à bien vivre et à mourir en bon chrétien et ecclésiastique... Ce que je communique à V. S. pour son accomplissement. » Marquis Caballero, 27 janvier 1808, vol. 673, fol. 87,
et de crainte, rejetant la responsabilité de jour en jour plus lourde, sur les épaules du favori; et il fallait tout l'optimisme d'un agent décidé à accepter sans conteste les versions officielles pour permettre au chargé d'affaires de Prusse, M. Henry, d'écrire à son maître :
Son Altesse Sérénissime le prince de la Paz manifeste un grand contentement d'avoir réussi à déterminer S. M. G. à user de clémence envers les coupables (1).
M. de Beauharnais, placé pour mieux voir, voyait mieux aussi : il écrivait sans cesse l'impopularité de Godoy, chargeant plutôt sa palette de noires couleurs, afin de présenter, en contraste, le riant tableau d'une régénération de l'Espagne par la main du tout-puissant Napoléon « béni, attendu comme un libérateur » . Il aimait à propager cette créance et croyait satisfaire à ses devoirs « en faisant connaître le héros qui nous gouverne, comme un Dieu tutélaire et protecteur » .
De Paris on envoyait les meilleurs agents, les plus fines mouches de la diplomatie secrète pour vérifier ces assurances, observer avec exactitude, noter l'état des esprits, connaître les forces du royaume, afin de préciser le moment opportun (2).
En vérité chacun était mal à l'aise : Napoléon demeurait perplexe et variait ses desseins avec la mobilité d'une volonté qui nie l'obstacle. — Beauharnais désorienté se perdait en conjectures pour deviner, afin de la suivre, la pensée de l'Empereur. — Sortant d'une grande peur, Ferdinand restait mal rassuré. Ses amis exilés attendaient anxieusement un nouveau tour de roue de la Fortune. — Les Espagnols sentaient un danger planer sur la patrie, qu'il vint de la faiblesse du monarque ou de l'audace de l'étranger. — Contre son
(1) 1" février 1808, vol. 673, fol. 3.
(2) Insliuclions à l'agent secret Rlondel, 6 février 1808. Appendices, VIII.
ennemi, Godoy perdait une partie où il avait joué gros jeu. — Marie-Louise partageait son ressentiment et portait tout le poids d'un cœur ulcéré, peut-être par le remords, certainement par l'insuccès. — Charles IV lui-même était privé de sa quiétude habituelle : sur les grands talents du généralissime de légers doutes naissaient dans son esprit; à peine se remettait-il d'avoir cru son propre fils coupable; sa consolation était de donner l'exemple du sacrifice : par une infraction pénible à l'ordonnance des déplacements royaux, la Cour n'avait point paru à Madrid pendant le mois de janvier, alors qu'elle en gardait la coutume depuis trente ans et plus : de l'Escurial elle était allée s'installer tout droit à Aranjuez. Dans sa sagesse Charles IV l'avait ainsi décidé. L'Espagne était-elle en droit de lui demander davantage?