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CHAPITRE III

Le marquis François de Beauharnais. — L'Espagne at^hère au Blocus continental. — L'Empereur lui demande de fournir un contingent militaire. — Corps expéditionnaire pris en Toscane et envoyé en Hanovre. — Godoy nommé Grand Amiral et Altesse. — Querelle d'étiquette entre lui et ^î. de Beauharnais. — Le mécontentement des Espagnols s'accentue. — Mesures du prince de la Paix contre le prince des Asturies et ses amis. — Intrigues du favori pour assurer son influence à la mort prévue de Charles IV. — Charges et faveurs nouvelles qu'il se fait octroyer. — Deux partis rivaux se forment.

Intrigues de Ferdinand et de M. de Beauharnais. — Entrevues secrètes avec le chanoine Escoïquitz. — Projet d'un mariage « français « . — Beauharnais blâmé par l'Empereur. — Silhouettes du prince de la Paix et de la famille rovale. — Tilsitt. — Le Blocus continental. — Menaces foroées de l'Espafyne contre le Portugal. — Défenses dilatoires de la cour de Lisbonne. — Politesses entre M. de Beauharnais et M. de Strogonoff.

— Procédés violents de l'Empereur. — Rupture avec le Portugal.

La cour à Fontainebleau. — Conférences secrètes de Duroc et d'Isquierdo.

— Premier projet de l'Empereur. — Conseils de Talleyrand. — Traité du 27 octobre 1807. — La convention secrète. — Remerciements emphatiques de Godoy.

En des affaires si graves, à lui supposer les moyens qui lui faisaient défaut, M, de Vandeul se sentait écrasé par les événements. Sa nomination d'auditeur au Conseil d'Etat le rappela opportunément à Paris. Le nouvel ambassadeur se

trouvait tout au contraire une manière de personnage, un homme de qualité, un important.

François de Beauharnais, fils du marquis de la Ferté Beauharnais, chef d'escadre et gouverneur de la Guadeloupe, n'était rien moins que le propre beau-frère de l'impératrice Joséphine. Remarié à la baronne de Cohausen,il possédait de sa première union avec sa cousine Marie de Beauharnais une fille que son dévouement conjugal devait rendre célèbre : la comtesse de Lavalelte. Peut-être avait-il quelque peu délaissé sa belle-sœur aux jours sombres de la Révolution et aux jours trop gais du Directoire, mais, dès les splendeurs du Consulat, il s'était retrouvé excellent parent et Joséphine ne lui montra pas un visage moins accueillant qu'aux autres membres de la famille. Il fallut bien faire quelque chose et quelque chose de distingué pour ce quasi beau-frère de l'Empereur. Une ambassade était un poste représentatif tout indiqué : il fut nommé ministre plénipotentiaire auprès de la reine d'Etrurie (1). C'est de cette petite cour florentine de la fille du roi d'Espagne qu'il était appelé à devenir ambassadeur chez le roi d'Espagne lui-même (2). Un rapide séjour à Paris : le temps de recevoir la Légion d'honneur et le grand cordon de la Couronne de fer, — et il passa, fort enchanté de cette fortune, des rives de l'Arno au bord du Manzanarès. Il débarqua à Madrid le 23 décembre 1806.

M. de Talleyrarid avait eu soin de le munir d'instructions précises sur les points importants de l'alliance : nécessité de restaurer la marine espagnole, dégager la cour de Madrid de ses derniers liens avec celle de Palerme, entretenir des rapports parfaits avec le prince de la Paix (3). Un dernier billet, daté de Berlin, lui rappelait que « dans les circonstances

(1) Mars 1805.

(2) i6 mai 1806.

(3) Appendices, I.

acluelles, Madrid était devenu un point d'observation des plus importants » (1).

Dès son arrivée, celui qu'il venait surveiller, le prince de la Paix l'accabla de politesses affectées et lui remit une note officielle écrite en français sur le machiavélisme de la perfide Albion et les ruses du gouvernement britannique « qui semblait avoir renoncé à tous les principes de l'ordre social 1» . Godoy avait dépassé la mesure et du premier coup éveillait les soupçons de Beauharnais :

Soit défaut d'usage, soit défaut d'élévation, l'urbanité de ce Prince m'a paru outrée. J'espérais le trouver naturel et grand dans ses prévenances, je l'ai plutôt vu embarrassé, timide et même craintif;... j'aurais désiré moins de mots et plus de preuves... Ou je me trompe ou l'homme doit être dans l'habitude de promettre facilement et de se rétracter de même... Je doute s'il est susceptible d'être constamment électrisé par l'idée de la gloire. Je crois plutôt, qu'habitué à la mollesse, il voudrait se dissimuler à luimême le secret des moyens dont il peut disposer, ou du moins le dissimuler aux autres... Je l'ai trouvé au-dessous de l'idée que je m'en étais formé; ce doit être un homme dont on obtient davantage par la fermeté que par le raisonnement ou la persuasion. Je lui crois peu de courage moi'al; son talent est très ordinaire et sa franchise peut paraître suspecte (2).

Charles IV se montra tout à fait lui-même dès l'audience de réception :

J'ai été frappé de la contenance difficile de ce monarque, ce que j'ai attribué à l'embarras du cérémonial; je n'ai pas moins été surpris de la faiblesse de sa conversation... Sa M. ma paru d'une santé infiniment altérée; ni le moral, ni le physique n'ont de vigueur... (3).

En sorte qu'avec des interlocuteurs d'apparence si médio-

(1) Talleyrand à Beauharnais, 9 novembre 1806, vol. 670, fol. 4t3.

(2) Beauharnais à Talleyrand, 1" janvier 1807, vol. 671, fol. 4 à 7.

(3) Ibid., fol. 8.

cre, la conversation ne devait être qu'une série de demandes, souvent impérieuses. Encore plus annihilé qu'à la coutume par un accès de rhumatisme, Charles IV acceptait tout et se réjouissait des triomphes des armées françaises dans son espérance de leur voir enfin conquérir le repos de l'Europe. Il parlait « paix " , Napoléon répondait : para hélium et accentuait ses exigences sur le Blocus continental (1).

Avec des moyens à leur portée, Charles IV et le prince de la Paix croyaient faire merveille en offrant à l'Empereur, pour remplacer le cheval de bataille qu'il venait de perdre, quatre coursiers magnifiques, delà plus belle robe isabelle; mais S. M. I. et R. avait, en fait de cadeaux, des prétentions plus sérieuses : Elle demandait un concours militaire de 4,000 chevaux et de 10,000 fantassins, de 25 canons attelés pour les envoyer, soldés par leur pays, mais entretenus par la France, dans le Hanovre contre les Anglais. «Ma lettre vous est portée par un courrier extraordinaire, écrivait Talleyrand (2), c'est vous dire combien l'Empereur s'attache à voir adopter promptement la mesure qu'il propose. » Par une compensation tellement ironique qu'elle paraissait insolente, il envoyait, pour être incorporés à l'armée espagnole, 10,000 prisonniers prussiens dont il ne savait que faire. Et dans sa satisfaction de s'être si fort à propos débarrassé de ce glorieux fardeau, il parlait d'en envoyer 15,000 autres. « On les placera, disait-il, dans les garnisons de l'intérieur. » Le débonnaire Charles IV trt jva pourtant la coupe pleine, il refusa avec une certaine ténacité d'entretenir tout ce monde en sus de sa propre armée.

Le corps expéditionnaire de Hanovre, sélection des régiments de la péninsule, se mettait en marche sous les ordres

(1) L'Espagne y adhéra officiellement le 19 février 1S07.

(2) 15 décembre 1806, vol. 670, fol. 477.

du général marquis de la Romana (1). Au mois de juillet il arriva en Allemagne. Il y était rejoint par le général O'Farrill, Napoléon ayant consenti à ce que le contingent cantonné en Toscane fût compris dans le chiffre total de l'effectif qu'il réclamait. Il attachait de l'importance à bien traiter et équiper convenablement ces auxiliaires, il recommanda de les faire voyager en poste de Bayonne à Mayence, témoignait sa satisfaction aux préfets qui les recevaient à leur passage, et tenait surtout à faire croire à une alliance étroite, doublant volontiers, aux yeux de l'Europe, le nombre de ces auxiliaires forcés (2). Certes tout danger d'une attaque par les Pyrénées était loin de son esprit à cette heure; on eût pu raser les défenses de Saint-Jean-Pied-de-Port et de Bellegarde; contre quels Espagnols auraient-elles pointé leurs canons? Pour Godoy, dans la peur immédiate d'un conflit, dans l'espoir lointain d'une récompense, il prêtait les mains à tout, persuadant presque aussi facilement le Roi que la Reine des services qu'il rendait à la monarchie. Généralissime d'une armée qui s'émiettait loin du royaume, il lui sembla qu'une situation nouvelle lui était nécessaire au moment où la force militaire de la péninsule devait se concentrer dans les débris de sa marine : il voulut devenir grand amiral; et ce titre, qui depuis don Juan d'Autriche n'avait été porté que par l'infant don Philippe, Charles IV le conféra solennellement à un

(1) Le commandant Boppe ^Les Espagnols à la Grande armée) dit 14,809 soldats, d'après des renseignements qui lui sont venus du ministère de la guerre de Madrid. — J'adopte plus volontiers les chilfres du général de Kindelan, commandant en second les troupes : 16,810 hommes, oflieiera compris (556), et 3,240 chevaux. Note originale, Espagne, vol. 671, fol. 217.

(2) « II est très convenable que vous disiez à M. de Vincent, en forme de conversation, et que vous écriviez à M. Andréossy que 30,000 Espagnols sont déjà entrés sur mon territoire et sont en marche pour se rendre en Hanovre. Il n'y aurait pas de mal d'en faire mettre un article dans les journaux, sous la rubrique de Madrid... » L'Empereur à Talleyrand, 7 avril 1807.

homme qui n'avait jamais commandé un canot (1). — On y ajouta le titre « d'Altesse Sérénissime » , puis la présidence du Conseil d'Etat. — Et pour répondre dignement à l'abdication morale du monarque, la platitude des sujets se donna carrière : les tribunaux, les corporations mirent pompeusement en marche leurs délégués, les régiments envoyèrent des détachements à Aranjuez, les musiques militaires offrirent un concert, les édifices publics et même beaucoup de maisons particulières se parèrent d'illuminations, des représentations gratuites ouvrirent les théâtres à la populace et le corps diplomatique se rendit chez le prince pour lui adresser son compliment.

Froissée, tout à la fois inquiète et jalouse, la Grandesse seule parut, en majorité du moins, refuser ses applaudissements à cet éclat inconvenant. Godoy répondait dédaigneusement à sa hauteur par l'insolence de faveurs nouvelles et l'étalage de la toute-puissance de son immoralité. La maîtresse que Madrid se montrait du doigt et que la Reine n'osait briser dans sa fureur rivale : Joséphine Tudo, devenait comtesse de Gastelfiel et vicomtesse de Rocafuerte; ces titres, appuyés d'une « Grandesse », étaient réservés aux bâtards qu'elle avait donnés à Godoy.

Ce parvenu débauché qui se jouait sans vergogne de son pays et de son roi, de la famille et de Dieu, s'agenouillait devant une autre puissance : non pas seulement Napoléon vainqueur de l'Europe, mais tout simplement son ministre Talleyrand, lui aussi doté d'une principauté et décoré de r «Altesse sérénissime» : « Je profite de l'occasion pour mettre à vos pieds cette charge dont le Roi mon maître vient de m'honorer. »

Titres, honneurs, fonctions courbaient définitivement l'Es-

(1) 13 janvier 1807. Voir aux Appendices, II.

pagne sous le talon du favori. Les hommes placent toutes choses au niveau de leur pensée; M. de Beauharnais ne vit dans cette mainmise qu'une question d'étiquette; inconscient des réalités, il se cabra devant la forme; l'idée de donner de r « Altesse » à ce petit cadet d'Estramadure le jeta hors de lui et il continua à se borner au mot tout sec de « Prince " . — Le « Prince » voulut mieux et ce fut une véritable affaire :

Monsieur l'ambassadeur,

Personne ne se trouve plus exempt des préjugés vulgaires que moi, personne n'est plus amant de la franchise, de cette vertu que tout le monde se fait un devoir d'avouer. Cependant je ne puis moins de faire à V. E. une observation. — L'honneur de la correspondance officielle que j'entretiens avec V. E. en vertu du poste que j'occupe, m'a fait remarquer qu'elle méprise les formalités et qu'elle ne se soucie point de me donner le traitement que mon souverain a daigné m'accorder et que S. M, I. et R. ellemême me dispense. — Si cette correspondance était d'amitié, je serais vraiment charmé de l'honneur que V. E. me fait en me traitant confidentiellement, mais étant ministérielle et devant être soumise souvent aux souverains, c'est selon mon sentiment, qu'on devrait y adopter les formalités de style. Il s'en faut de beaucoup que je soupçonne votre honnêteté et c'est en conséquence que je vous prie de me donner une petite explication si c'est par ordre de votre Cour ou bien par un défaut d'oubli de la mienne à faire part à V. E. de la résolution et décret de S. M. au sujet de ma décoration... (1).

Beauharnais s'entêta; Godoy se vengeait en écrivant sur un ton cavalier : « Mon cher ambassadeur » , lequel cessa la correspondance. Et il fallut que Gevallos prit officiellement la plume pour que, grâce à l'esprit de ces deux grands hommes d'État, les rapports entre leurs deux pays ne fussent

(i) Le prince de la Paix à M. de Beauharnais, 29 mai 1807, vol. 671, fol. ;^.09.

pas arrêtés. — Consulté sur ce cas de chancellerie, Talleyrand répondit (sa réponse est datée de Tilsitt et l'on peut croire qu'il avait là d'autres préoccupations en tète) que c'était une affaire de cérémonial intérieur, que Charles IV avait bien le droit de conférer un titre au prince de la Paix, qu'il était donc poli de le lui accorder dans les relations sociales. — M. de Beauharnais demeura ulcéré, et d'ailleurs à ce moment il était fort étrangement engagé à pleines voiles dans les intrigues de la Cour et, contre Godoy, avec une âpreté qui devenait personnelle, sous main, il avait lié partie avec le prince des Asturies.

On commençait à fixer les yeux, à la dérobée, sur cet héritier du trône. La santé de Charles IV déclinait, à plusieurs reprises des rumeurs alarmantes avaient circulé, le mépris qu'insj)irait la Reine s'étalait avec moins de contrainte, la puissance du favori donnait plus d'ombrage ; le patriotisme était fort ému des éventualités prochaines et il se préparait, inconsciemment, à secouer le joug qu'il portait avec résignation. A travers la puissance royale on avait respecté les ordres de son ministre, S. M. CathoHque venant à disparaître, le prestige d'une fiction encore inviolée allait s'évanouir. C'est une force, peut-être la meilleure du principe monarchique, que cette soumission respectueuse à la voix de l'autorité même quand elle passe par une bouche indigne; les peuples ne s'abaissent pas dans cette déférence, et rien n'est plus glorieux pour le trône que l'idéal de droit et de justice où le placent des sujets aux heures de défaillance du souverain. Obéir à Henri IV, à Louis XIV chose facile, à un Richelieu, à un Mazarin chose naturelle; croire à la majesté royale quand elle se voile, à la fonction sacrée quand elle s'abaisse, voir la personnification sublime de la patrie dans un homme rempli de faiblesses, parfois de vices, c'est un acte de foi nationale que les peuples forte-

8a L'ESPAGNE ET NAPOLEON

tement trempés peuvent seuls se permettre. Un mauvais roi fait sonfjer au mauvais prêtre; il soulève l'indignation, et en même temps il donne à comprendre la j^randeurdu rôle qu'il trahit. Mais, malheur le jour où le voile du temple se déchire! — L'Espagne offrait ce spectacle, misérable par certains côtés, respectable et presque touchant par tant d'autres. De Charles IV on savait le caractère droit, les mœurs débonnaires, l'esprit simple. Éternel plastron de la comédie, ce personnage de mari trompé qu'il remplissait avec une si amère sottise, ici ne faisait plus sourire, on le plaignait plutôt, on l'innocentait presque trop, car enfin s'il ne voyait rien, c'est que son indifférence ne savait pas regarder.

Les nuages se formaient autour de la tête du prince de la Paix : il avait trompé le Roi, avili la Reine, abâtardi leur fils ; — sa légèreté n'ayant pu éviter la guerre, devant le pays il portait la responsabilité de ses conséquences lamentables : ruine de la flotte, blocus des colonies, arrêt du commerce. Cette alliance française n'était-elle pas une honte? Une duperie certainement. C'était le propos des salons et de la rue. Les impôts s'alourdissaient; si le trésor était pauvre, le favori devenait riche. L'animosité des gens sans place le déchirait à belles dents ; sa clientèle n'osait plus le défendre que par le silence.

Pour la seconde fois, l'orage montait. Il y avait deux ans, un éclair avait déchiré la nue, la foudre n'était pas tombée, mais dans le ciel, aujourd'hui, soufflait un vent de tempête. On se rappelait cet été de 1805 où des vexations officielles, des disgrâces avaient atteint des hommes considérables comme l'amiral Mazarredo et le chevalier d'Urquijo (I).

(l)Don José de Mazarredo j Safazar {I7k'(-I8i^. Lieutenant général (1789). Amiral et capitaine général à Cadix; plus tard ministre de la marine du roi Joseph.

Don Mariano Luis à' Uraïu'jo, ambassadeur auprès de la République

Quand des mesures de rigueur avaient frappé le duc de l'Infantado et exilé des personnes populaires à des litres divers : le duc de Villafranca, le comte de Miranda, le duc de Montemar, la comtesse de Montijo, on avait cherché les prétextes De vagues raisons de complaisance ou d'attachement envers la princesse des Asturies (1). Aujourd'hui que la princesse est morte, le prince Ferdinand reste l'objet de semblables, de plus fortes animosités ; ses amis sont en butte aux persécutions : le prieur de Saint-Pascual vient d'être arrêté, ses papiers sont saisis, un sermon irrévérentieux est le motif allégué, mais tout bas on murmure qu'il a voulu ouvrir les yeux du Roi sur le généralissime (2), lequel poursuit, dit-on, un double plan pour capter coûte que coûte la succession royale. Aux deux reprises où la santé de Charles IV a paru en péril, le prince de la Paix, avec l'appui de la Reine, a proposé de créer une Régence provisoire pour suppléer le prince des Asturies inaccoutumé aux affaires; deux fois le Conseil de Castille, secrètement consulté, a refusé l'examen d'un projet insolite (3). Alors le favori s'avise de lier à sa fortune, d'une manière plus captieuse, l'héritier du trône. Amant de la Reine, marié secrètement à Joséphine Tudo, il est encore en face de toute l'Espagne l'époux (bigame) de Marie-Thérèse de Vallabriga, fille légitime de don Luis de Bourbon, l'oncle propre de Charles IV. Cette princesse de la Paix très authentique a une sœur cadette : en la faisant épouser à Ferdinand, Godoy deviendrait le beau-frère du futur roi, et cette introduction intime dans la famille royale lui semble la meilleure protec-

batave. Ministre des affaires étrangères (1799). Secrétaire d'État du roî Joseph (1808). Réfugié en France (1814); mort en 1817.

(1) Beurnonville à Talleyrand, vol. 668, fol. 400 à 409.

(2) Juin 1807, vol. 671, fol. 361. Note confidentielle de Beauharnais envoyée par courrier spécial à Talteyrand.

(3) Un long mémoire manuscrit (vol. 673, fol. 177 à 192) rapporte toutes ce» intiigues.

lion contre les vicissitudes prochaines d'un changement de règne. Mais ici Ferdinand se révolte, et un matin que le favori le harcèle d'insinuations comminatoires, le prince taciturne, ne se contenant plus, avec un éclat de voix qu'on entend de la chambre où repose Charles IV, jette au visage de son ennemi l'insulte suprême : « Je préférerais rester veuf toute ma vie ou me faire moine, plutôt que d'être le beaufrère de Manuel Godoy (1) ! »

Eh bien, cette sécurité d'avenir qu'il ne peut se garantir d'un seul coup, le prince de la Paix l'assurera en se mettant matériellement en main les moyens partiels de l'obtenir. Il prend la présidence du Conseil d'Etat, se fait nommer commandant et inspecteur de la maison militaire du Roi. Cette charge nouvelle devient la plus importante de toutes celles qu'il cumule; et quoique en apparence elle n'ait pas autant d'éclat que celle de général-amiral, elle comporte, par le fait, un genre de puissance plus absolu et plus direct en ce qu'elle rend, en quelque sorte, maître du Palais et qu'elle en subordonne la police intérieure à son commandement (2). II tient à sa discrétion la compagnie des Hallebardiers. Son frère, don Diego, est fait grand d'Espagne et mis à la tête du régiment de la garde wallonne. Son ami le duc del Parque est nommé capitaine des Gardes du corps, à la place du marquis d'Albadld renvoyé dans ses terres; la maison du Roi est réformée, les quatre compagnies (Espagnole, Flamande, Italienne, Américaine) réduites d'un tiers. Toute la Cour est dans l'agitation; toucher à cette vieille organisation semble un sacrilège : en fait Godoy a peur des Gardes du corps, et, voulant oublier qu'il sort de leurs rangs, il les décime. Il éloigne brusquement ceux qui lui portent

(1) Bulletin de Beauharnais à d'Hauterive, avec la mention •< pour lui seul ». — 19 février 1807, vol. 671, fol. 121.

(2) Beauharnais à Talleyrand, 20 juin 1807, vol. 671, fol. 349.

ombrage (1); il entoure ses maîtres de ses créatures (2). Les amis du prince des Asturies s'alarment, mais surtout se préparent; les voici très éveillés; le danger les touche de près. Disposés à faire cause commune, des gentilshommes fort évaporés et des gens graves, respectueux des droits de a couronne qu'ils sentent vaguement menacée, se concertent. Une crise est imminente. De plus en plus, deux partis se forment et chacun va travailler à mettre dans son jeu un atouL qu'il estime précieux : l'ambassadeur de France.

M. de Beauharnais se trouve flatté d'un rôle qu'on lui présente comme prépondérant, et il voit dans toutes ces intrigues le moyen fort inattendu d'en sortir cousin du roi d'Espagne. Car le prince des Asturies, également soucieux d'écarter les menées matrimoniales de Godoy et de conquérir les bonnes grâces de l'Empereur, s'avise de prendre femme en France. Il fait pressentir timidement M. de Beauharnais qui, dans un aplomb superbe, nomme aussitôt sa parente Mlle Tascher de la Pagerie, cousine de l'Impératrice (3).

(1) Beauharnaîs à Talleyrand, 20 juillet 1807, vol. 671, fol. 383. — Le comte de Bornes, gentilhomme de la chambre du prince des Asturies, est exilé; son ancien gouverneur, le duc de San Carlos, grand chambellan, est confiné à Pampelune.

(2) Le marquis de Moos, ancien ambassadeur à Naples, est fait grand maître de la maison du Roi; le duc de Sedavi, de la maison de la Reine.

(3) Les pourparlers ne furent pas directs; Escoïquitz en demeura l'instigateur et l'interlocuteur attitré ; dans une dépêche du 5 novembre 1807 (vol. 672, fol. 255), M. de Beauharnais semble dire vrai : « Je n'ai vu Son Altessse Royale qu'aux jours de gala. » Mais il correspondait avec lui, cela résulte d'une lettre très postérieure de Beauharnais à Ferdinand VII écrito de Paris le 26 septembre 1817. — Archives de Alcala de tienarès, Estaclo,oi02.

Son importance se gonfle de confidences secrètes, son caractère se plaît aux détails mystérieux. Le soir, il se glisse au Retira pour aller trouver dans l'ombre l'homme influent du groupe des mécontents, un chanoine de Tolède, don Juan Escoïquitz (1). Cet ancien précepteur de Ferdinand a gardé toute la confiance de son élève à qui il donne des conseils énergiques, pour qui il prépare et corrige, comme des devoirs d'écolier, le brouillon des « actes » de sa prochaine puissance. Il entend se venger de Godoy qui l'a congédié. Pour Napoléon, son admiration est d'autant plus grande qu'il considère sa toute-puissance ; à cette fortune inouïe il voudrait attacher celle du prince des Asturies et le meilleur moyen lui paraît une alliance de son maître avec une « princesse » de la maison impériale. Est-il très bien éclairé sur les généalogies de Napoléon et de Joséphine? Les Bonapartes et les Beauharnais, et par les Beauharnais les Taschers, jusqu'à quel point ne confond-il pas ces alliances et ces parentés? Il est malaisé de le deviner au juste. L'ambassadeur lui cite une jeune fille parente de l'Impératrice, il en peut conclure qu'elle est parente aussi de l'Empereur; cela suffit à son raisonnement et lui fait croire toucher le but. Quelles paroles exactes s'échangent dans leurs entretiens nocturnes? On ne saura jamais qui le premier a fait l'ouverture et par quels préliminaires on est arrivé

(1) Don Juan de Escoïquitz (1762-1820), fils d'un général, fut élevé dan« la maison des pages du Roi. Chanoine de la cathédrale de Saragosse. Précepteur du prince des Asturies; renvoyé en disgrâce. Archidiacre de Tolède. Prend, en 1807, une part considérable aux affaires de son ancien élève qui lui témoijjne une contiance absolue. Conseiller d'Etat pendant son règne nominal (mars 1808), il l'accompagne à Bayonne, à Valençay; est interné à Bourges. Rentré en Espagne (1814) est nommé ministre d'Etat, mais n'a plus d'influence; il est même exilé en Andalousie. — Il a publié (1816) un Exposé des motifs qui ont engagé Ferdinand VII à se rendre à Bayonne en 1808; ce témoignage est capital. — Il s'occupait aussi de littérature et a traduit let Nuits d'Young, le Paradis Perdu de Milton et un roman de Pigauit-Lcbiun!

à la conclusion. Le 30 août un courrier emporte une lettre chiffrée de Beauharnais :

La conduite du prince de la Paix est criminelle vis-à-vis de son maître et de son bienfaiteur, elle est cruelle vis-à-vis de l'héritier présomptif. On veut faire passer le jeune prince tantôt pour impuissant et tantôt pour libertin. On fait courir le bruit qu'il est bête, faible, inhabile. Le peuple l'aime uniquement, voilà son tort vis-à-vis de la Reine et du généralissime.

J'ai des raisons positives pour assurer qu'il est droit, franc, religieux ; il aurait même quelque caractère, s'il n'était pas affaibli par sa position. Il sollicite à genoux la protection de S. M. l'Empereur et Roi et ne veut accepter une épouse que de sa main.

Le jeune prince a toute confiance dans la générosité du héros qui nous gouverne : il fera absolument tout ce que voudra S. M. Voilà ce que je puis assurer positivement.

V. Exe. voudra bien garder cette lettre pour elle seule, c'est-à-dire sans être relatée dans les cartons des bureaux. Elle compromettrait le secret d'un jeune prince vertueux opprimé, qui a osé se confier à ses risques et périls... (1).

En ouvrant cette missive, M. de Ghampagny, prudent comme un homme qui vient d'arriver aux affaires, — il remplace Talleyrand aux Relations extérieures depuis le 12 août, — est d'abord demeuré fort intrigué; son embarras s'augmente des questions de l'Empereur auxquelles il ne peut faire de réponses précises; il veut y voir clair :

Votre lettre confidentielle renferme des choses très importantes, et tellement importantes qu'on peut regretter que vous ne les ayez pas présentées avec plus de détails et surtout que vous n'ayez pas fait connaître comment elles vous sont parvenues. Telle a été la réflexion de l'Empereur, lorsque j'ai eu l'honneur de l'en entretenir. Quels ont été vos rapports avec le jeune prince dont vous parlez? Quels sont les raisons positives que vous avez de le juger d'une certaine manière? Il sollicite à genoux, dites-vous, la protection de l'Empereur. Comment le savez-vous? Est-ce lui qui

(1) Beauharnais à Chauipagny, vol. 671, fol. 488.

VOUS l'a dit ou par qui vous l'a-t-il fait dire? Ces questions vous sont faites par l'Empereur et c'est lui qui a fait la réflexion que j'ai énoncée plus haut : qu'un ministre ne peut avoir de secrets pour son gouvernement. Je vous invite donc, d'une manière pressante, à entrer dans de grands détails sur cette importante communication... (1).

Le papier sur lequel furent tracés ces « grands détails » n'est plus, si jamais il y est entré, dans les cartons des archives (2); mais nous savons queM.de Beauharnais prononça alors tout bas, peut-être un peu embarrassé de son audace, le nom qu'il avait mis en avant : Mlle de la Pagerie. Il avait poussé cette idylle par procuration aussi loin qu'il lui était possible, offrant au prince un portrait de cette jeune « fiancée » et lui fournissant mille particularités sur ses mérites et ses charmes (3).

On a dit que l'Impératrice encourageait cette campagne matrimoniale en faveur de sa cousine germaine; le fait peut paraître vraisemblable, mais M. de Beauharnais était suffisamment fat pour avoir inventé ce beau projet à lui seul. Le bon sens de Napoléon ne prétendit pas couvrir ces jeux romanesques; acceptant l'idée d'une union qui eût donné à

(1) 9 septembre 1807, vol. 672, fol. 23.

(îj Beauharnais annonce à maintes reprises qu'il va répondre longuement avec « pièces à l'appui " . Mais les Archives des Affaires étrangères ne contiennent pas celle lettre qui serait si intéressante, bien qu'on ne constate pas de lacunes essentielles dans la série des dépêches politiques de raud)assade de Madrid. — Au contraire les insiructions ministérielles de Paris sont fort inconiplèies.

(3) L'héioine très innocente de ce roman : Marie-Rose-Françoise-Stéphanie Tascltei- de la Paqerie (lillc de Robert Tascher de la Pagerie (1748-1806), lieutenant de vaisseau, et de Jeanne Leroux de la Chapelle), naquit à Fort- Royal en 1788, mourut à Paris le 26 octobre 1832. On lui fit épouser, très peu de teiiqis après l'intrigue de Madrid, le 1" février 1808, le prince l/ouis d'Arenberg; le mariage ayant été déclaré nul par des actes de 1816, 1817 et 1818, elle se remaria le 8 novembre 1819, avec Eugène, marquis de Chauniont Quitry. — Son frère, le colonel comte Tascher (1785-1816), devint le neveu du roi Joseph, en épousant Marie-Adèle Marseille ClarY.

la France une influence particulière de l'autre côté des Pyrénées, il n'avait délégué personne pour choisir à sa place. Dans son esprit, il pensait de loin à la fille de Lucien : cette nièce Charlotte qui joua un rôle dans ses projets dynastiques à la fin de 1807. Il hésita à la marier au prince des Asturies, et même à épouser lui-même cette enfant de douze ans, du sang des Bonapartes (1). Ces combinaisons étranges furent conçues à Milan, où il reçut la demande matrimoniale de Ferdinand, et à Mantoue où il eut cette entrevue nocturne du 12 décembre dont Lucien sortit, après un entretien de six heures, refusant un trône pour ne pas divorcer avec Mme Jouborlhou. Il consentit seulement à diriger sur Paris auprès de « iMadame mère" , pour être façonnée aux manières impériales, « Lolotte » que ses espiègleries irrespectueuses firent assez promptement renvoyer en Italie au domicile paternel de Canino.

Peu soucieux d'une alliance avec les Bourbons, mais satisfait au fond d'une aventure dont l'ennui des avances lui était épargné, dont il se réservait à son gré la conclusion, l'Empereur affecta le silence et blâma sans autre explication son ambassadeur :

Faites connaître à M. de Beauharnais que je vois avec peine sa dépêche relative à ses correspondances avec les agents du prince royal; que cela m'a paru misérable; que ces intrigues sont indignes d'un ambassadeur; que cela n'est propre qu'à le jeter dans un ordre d'affaires qui le compromettra, et qu'il doit se garder de tous les pièges qui lui seront tendus, et où il tombera infailliblement (2).

M. de Beauharnais ne croyait certainement pas à sem-

(1) Frédéric Masson, Napoléon et sa famille, t. IV, p. 52. — Biographie des contemporains, t. II, article « Lucien Bonaparte » . — Charlotte Bonaparte (1795-1865) était fille de Lucien et de Catherine Boyer. Elle épousa le prince romain Gabrielli.

(2) Fontainebleau, 7 octobre 1807. A Chanipagny. Correspondance, t. XVI.

blable catastrophe; quand il reçut cette missive de réprimande il possédait déjà la contre-partie, la lettre du prince des Asturies « écrite et signée de sa propre main et scellée de son sceau » qui, datée du 11 octobre, s'adressait directement à l'Empereur « héros envoyé de la Providezice pour affermir les trônes ébranlés et rendre aux nations la paix et le bonheur » . S'épanchant dans son sein comme dans celui « du père le plus tendre " , l'Infant disait neltenient à S. M. Impériale « qu'il souhaitait l'honneur de s'allier à une princesse de son auguste famille » ; il « implorait avec la plus grande confiance sa protection paternelle » et protestait ne vouloir épouser « quelque personne que ce soit » sans son consentement et approbation positive (1).

Ainsi armé, se préparant à recevoir bientôt mille félicilation dès qu'il aurait transmis à Fontainebleau une lettre si capitale et si décisive, jouissant à l'avance du succès de la campagne secrète qu'il menait depuis plusieurs mois, du crédit que lui vaudrait auprès de la cour d'Espagne cette alliance qui serait son ouvrage, un peu ému néanmoins de la façon dont l'Empereur apprécierait sa responsabilité, M. de Beauharnais continuait à se donner beaucoup de mouvement, multipliant les dépêches officielles, les missives particulières, les notes secrètes, affublant sa correspondance de noms de guerre, dans le choix desquels il croit se montrer prudent et habile, désignant, par exemple, le prince de la Paix par le sobriquet de « général Dujardin > (?) Il prenait décidément parti contre ce personnage « le plus inconséquent de toute ribérie » et le dépeignait, sans mansuétude :

Craintif, timide, ignorant à l'excès, cupide au suprême degré, insatiable, possédant seul presque tout l'or des deux Espafjnes. Il reçoit de toute main, vend toutes les charges, et son seul talent en administration est d'être profondément faux; incapable d'avoir

(i) Appendices^ III.

un plan, il commence tout avec ardeur; mais une affaire qui survient lui fait oublier la première. — Souple, adroit, patelin, il ne peut être mené que par la crainte. Léger, indiscret, voluptueux, paresseux, ses principes sont de n'en pas avoir, son mobile est l'or et la fausseté sa politique.

Entraînée par son zèle, la plume de M. de Beauharnais trace de l'état des esprits et de la famille royale un tableau véhément :

Toute l'Espagne désire un autre ordre de choses ; tout le monde souffre, patiente, espère que l'Empereur daignera s'occuper un jour de ce pays, pour remettre chaque chose à sa place. C'est une énigme pour chacun de comprendre comment un gouvernement sans gouvernant peut subsister et marcher, comment il peut se soutenir sans argent dans le trésor, sans crédit au dehors.

La partie saine de la nation espagnole lit avec plaisir le récit des nouvelles victoires de l'Empereur, parce qu'elle espère que sa position changera; mais ce n'est pas le sentiment du grand, ni l'attachement à la France qui sont les motifs de son sentiment. Le roi d'Espagne et le prince des Asturies seuls ont été charmés de la victoire de Friedland; leur joie était sincère. L'esprit de la reine et l'astuce du généralissime ont dirigé les sentiments d'exaltation dans le compliment adressé à l'ambassadeur de France.

Le roi d'Espagne est d'une vivacité qui va quelquefois jusqu'à la violence, mais il est bon, droit, franc, et n'imagine pas tout ce qui se passe autour de lui ; il voit dans la reine une épouse chaste, une mère quelquefois sévère, mais toujours juste; dans les Infants des princes qui détestent un serviteur aussi fidèle que le prince de la Paix ; dans le généralissime un administrateur étonnant.

La Reine a autant d'intrigue que d'esprit; subjuguée par ses faiblesses, elle dirige et se laisse diriger tour à tour; quand elle a besoin d'argent pour ses plaisirs secrets, le prince obtient les signatures dont il a besoin pour sa propre sûreté.

Le prince de la Paix prend ou achète son avis, quand il a fait des bévues, ce qui rend très réciproque et très égal le marché. — Le respect que l'Espagnol porte à ses souverains, mêlé à ses principes de religion, fait qu'il attend en silence.

flO LESPAGNK KT N A P( ).!•;() N

Le prince des Asturies est {«énéraleuient aimé; il mérite d'être mieux connu. Il affecte de l'indifférence et une sorte de simplicité, mais il aurait du caractère, au besoin. Il a de la prudence, de l'honneur, et la franchise du roi son père. Il est forcé de dissimuler pour éviter les persécutions. Il demande, il sollicite un appui ; une femme qui lui serait donnée par l'Empereur le comblerait de bonheur; il a refusé avec courage la sœur de la princesse de la Paix; il désirait que S. M. I. pût connaître son vœu très positivement prononcé. [On a déjà demandé une direction à ce sujet (1).]

Napoléon enregistre ces rensei^^nemcnls de pfJiùf|i]e intime, mais il songe à utiliser l'Espagne dans un rôle extérieur, contre Lisbonne, c'est-à-dire contre les Anglais. Tout aussitôt après Tilsitt il a prescrite Beauharnais de proposer au cabinet de Madrid une convention secrète dans le cas où le régent de Portugal (2) refuserait d adhérer au blocus continental : Charles IV, son beau-père, l'y contraindra et 20,000 Français, traversant la péninsule, viendront appuyer l'intervention armée des Espagnols (3).

Godoy, « sans même consulter le Roi », donne l'ordre à M. de Gampo Alange, ambassadeur d Espagne à Lisbonne, de conformer exactement sa conduite à celle de M. de Rayneval, ministre de France (4). Pour lui-même, il se répand en ces fanfaronnades dont il est coutumier : « Je marcherai à la tête de mes hussards et cela suffira » ; mais il ne bouge et s'il dirige quelques bataillons vers la frontière c'est avec des instructions incertaines sur ce qu'ils ont à exécuter (5).

(1) Note confidentielle à Tal'.eyrand, 12 juillet iS07, vol. 671, fol. 376.

(2) Jean de Bragance (1767-iS28) exerça la ngence de 1792 à 1816 pendant la démence de sa mère la reine Marie. Il fut proclamé roi (Jean VI) en 1816; mais il revint seulement en 1821 en Europe (il s'était réfugié au Brésil en 1807). Il avait épousé (1790) Garlota Joaquina, infante d Espagne.

(3) Vol. 671, foi. 384.

(•t) 9 août 1807, vol. 671, fol. 421.

(5) 20 septembre 1807, vol. 672, fol. 63.

Sous l'étreinte, le Portugal ne peut que plier; à Madrid, s^n représentant le comte d'Ega endort Beauharnais par des assurances amicales; dans une maison tierce ils ont des entretiens particuliers : que la France se rassure : les ports vont être fermés à la flotte et aux marchandises britanniques, déjà des batteries sont élevées pour défendre l'entrée du Ttige; et le prince Régent n'a jamais songé à se réfugier au Brésil (1). Strogonoff, le ministre de la Russie mais surtout l'ami de Mme d'Ega, venait à la rescousse : se maintenant en excellents termes avec notre ambassadeur, il avait, même avant Friedland, « toujours conservé les formes les plus décentes » ; — après Tilsitt il était empressé, accompagné du ministre prussien, de féliciter M. de Beauharnais et à la fête du 15 août, dans un repas de gala « d'où le respect, la décence et l'aisance n'avaient point été un moment absents », il levait chaleureusement son verre en l'honneur de l'empereur Napoléon après un toast porté à l'empereur Alexandre par M. de Beauharnais. — Napoléon qui n'aimait pas les démonstrations intempestives, loin de coniphmenter son ambassadeur d'un zèle qui choquait les règles du protocole, l'avait blâmé d'oublier « par une conduite pleine de jeunesse et d'enivrement » la «santé» du monarque auprès de qui il était accrédité. Beauharnais se disculpait, expliquant qu'il avait voulu compromettre M de Sirogoiioff vis-à-vis des « anglomanes " ; mais la faiblesse de l'argnnient soulignait la maladresse; il demeurait — et l'Empcienr en avait le soupçon — que le ministre de Russie, eu correspondance quotidienne avec Lisbonne, jouait doiiblt' jeu et bernait la crédulité vaniteuse du représentant de la France Mécontent de cette fausse activité, de ces demi-mesures,

(1) Conversation du 13 octobre à minuit, vol. 672, fol. 153. — Le 29 novembre, le rëgent et toute la famille royale de Poi tugal faisaient voile pour leurs colonies d'Amérique.

Napoléon rappelait brusquement son agent de Lisbonne, animait son agent de Madrid; il affectait d'étaler une volonté qui pour être brutale lui paraissait plus forte; jusque dans les détails il voulait paraître cassant. Au prince de Masserano qui lui annonçait la maladie de son maître, il jetait au visage en plein cercle des Tuileries celte boutade : « Cela ne l'aura pas empêché de chasser à son ordinaire deux fois par jour (1) ! » — Au duc de Frias, envoyé en grande pompe pour le féliciter du traité de Tilsitt, il répliquait « qu'il ne s'agissait pas de paix maritime » , comme l'insinuait discrètement Charles IV, mais de guerre territoriale en Portugal. Telle était la forme; pour le fond : il exigeait le remplacement des ambassadeurs espagnols à Saint-Pétersbourg et à Vienne par des agents « plus français » (2) ; il faisait occuper les Etals de la reine d'Elrurie sans autre précaution que de maintenir très secrète l'invasion de son territoire et d'aviser la cour d'Espagne que les régiments français «protégeaient» la fille de Charles IV contre l'agression des Anglais. Il déclarait la guerre au Portugal parce que le Portugal ne la déclarait pas franchement à l'Angleterre. Il poussait sur la Gironde son ultima ratio^ une armée de 30,000 hommes, commandée par Junot. Enfin, par l'agent secret du prince de la Paix, cet Isquierdo que l'on rencontre à chaque pas depuis 1805, il nouait les fils de l'alliance plus étroite où il allait enserrer l'Espagne au point de la garotter.

La scène de la tragi-comédie est dressée à Fontainebleau.

(1) Metterisich, Mémoires, t. I, p. 295.

(2) M. de ÎNoronha fut remplacé par le général Pardo, ministre à Berlin, et M, de Castelfranco quitta Vienne.

Le temps agit sur la pensée : le clair soleil échauffe l'âme comme l'esprit se resserre dans le brouillard et s'assombrit sous la pluie. Le cadre n'est pas indifférent non plus aux visées des hommes d'État et aux préoccupations des politiques : il peut faire valoir leurs projets, il accompagne à merveille leurs desseins. Or, pour Napoléon, le décor était splendide en cet automne de 1807. Inassouvi de gloire, mais en ayant rassasié tout son empire, l'Empereur venait d'arrêter un moment sa course triomphale. Pour lui-même, le prestige du génie, l'auréole de la victoire, les faveurs de la fortune. Titres, honneurs, dotations à ses généraux; à ses soldats dix-huit millions de gratifications, triple part aux blessés ; dans les caisses publiques l'abondance, chez les fiiïanciers le crédit, à l'industrie des canaux et des routes, au commerce les marchés de l'Europe, au peuple la paix. Le bonheur suprême ce sont les fautes de notre ennemi : or, l'incendie de Copenhague, brûlée au mépris du droit des gens par la flotte anglaise, allume ce dernier rayon à la couronne flamboyante de César : le grand conquérant paraît aussi le grand justicier.

Dans le palais de Fontainebleau moins pour y évoquer que pour y dominer le souvenir des Valois et des Bourbons, Napoléon avait conduit courtisans, fonctionnaires et soldats. La fête, commencée le 21 septembre, dura jusqu'au milieu du mois de novembre, et qui aurait pu croire alors que cette cour du Cheval Blanc remplie de tant de panaches et de fanfares deviendrait, six ans après, la cour des adieux! Depuis que François I" avait festoyé là Charles-Quint, les arbres de la forêt n'avaient vu défiler semblables cortèges; la salle du

Primatice, la galerie de Diane, la porte Dauphine retrouvaient les magnificences du mariage de Philippe II, des joutes de Charles IX, du baptême de Louis XIII. Les femmes n'y déployaient plus les grâces de Mme d'Étampes, de Gabrielle d'Estrées ou de la marquise de Pompadour. Mais les princes étrangers y accouraient en solliciteurs et les officiers français passaient en héros de roman. Bals, concerts, soupers, illuminations, spectacles, faisaient des soirées et des nuits une féerie magique; et le jour, la chasse, avec ses déploiements d'équipages, les piqueurs, les meutes de relais, donnait à cette réunion bigarrée l'apparence seigneuriale des manoirs féodaux. Les livrées de vénerie avaient semblé au vainqueur d'Iéna chose si grave qu'il s'en était réservé le choix des couleurs : pour Joséphine velours amaranthe, Horlense bleu et argent, Mme Murât argent et rose, Pauline Borghèse lilas ; et les heureux titulaires du « bouton » confondaient, dans les gorges de Franchard, leurs fracs verts, à retroussis jaunes, à parements rouges, avec les magnificences d'automne des futaies aux teintes de pourpre et d'or.

Parmi la foule des visiteurs éblouis, perdu au milieu des courtisans, noyé dans cet océan de grandeurs militaires et de faste souverain, nul ne remarquait un étranger obscur, sans uniforme et sans fonction, parlant mal le français, laid de visage ; c'était le très petit agent du prince de la Paix, Eugène Isquierdo, qui venait traiter les affaires de son pays. Le sort de l'Espagne se débattait entre le directeur du Jardin botanique de Madrid et le maître du monde. La liberté des contractants et l'égalité de leurs positions établissent la valeur du contrat. Des conversations secrètes s'échangeaient depuis un mois; le grand maréchal du Palais : Duroc qui, par son beau-père d'Hervas (I), ancien banquier et consul

(1) José Martinez Hervas (1760-1830) avait gagné et plus tard perdit une

à Paris, tenait au monde espagnol, Duroc recevait régulièrement Isquierdo. Quand le terrain se trouva aplani — Talleyrand prétend que ce fut à l'insu du ministre des Relations extérieures, mais c'est bien peu vraisemblable, — l'Empereur dicta à M. de Champagny, dans la matinée du 23 octobre, un premier projet. Ce brouillon est intéressant à connaître puisqu'il indique le fond de la pensée impériale : sans ambages, il prend la Toscane, partage les colonies d'Amérique et remanie la frontière pyrénéenne, donnante la France Passage, Fontarabie avec le rivage de la mer jusqu'à Saint- Sébastien (1).

Un rapprochement s'impose. On ne saurait oublier que précisément le conseil de Talleyrand sur l'Espagne était d'occuper tout le pays du Nord jusqu'à l'Ebre et de s'assurer le revers des Pyrénées comme nous avions, du côté du Piémont, le revers des Alpes. Tous les contemporains sont unanimes à avoir remarqué les assiduités du prince de Bénévent à Fontainebleau en ce mois d'octobre, ses entretiens avec l'Empereur, ses apartés, ses confidences pleines de sourires. Oh! que cela sent peu la disgrâce, la méfiance du maître envers un serviteur « combattant l'immoralité et les dangers d'une entreprise » (2). Pour dégager sa responsabilité de l'aventure il a depuis présenté deux remarques : il n'était pas titulaire du portefeuille le 27 octobre et sa signature, que ses fonctions d'archichancelier par intérim semblaient rendre nécessaire, n'apparaît pas au bas de la convention. Bagatelles de protocole!

Sa réticence habituelle confesse sa participation. Ayant

fortune immense. Charles IV le créa marquis d'Almenara, ambassadeur à Constantinople,- conseiller d'Etat. Ministre sous le roi Joseph; banni sou» Ferdinand VII. Son fils joua un rôle politique; sa fille devint duchesse de Frioul en épousant le général Duroc.

(1) Coiresponflance, t. XVI, p. 131.

(2j Tali.lyraind, Mémoiies, t. I, p. 329-330.

trouvé l'Empereur opiniâtre dans l'idée de prendre des défenses (?) contre l'Espagne, il l'aurait incité à mettre garnison en Catalogne «jusqu'à la paix maritime » , mais Napoléon n'adhéra pas au projet qui paraissait offrir les mêmes inconvénients qu'une occupation totale sans présenter des compensations aussi fructueuses. C'était nous créer sur la frontière un nid à chicanes, à rancunes, à procès. Fallait-il du premier coup effaroucher, couper les ponts et trancher dans le vif?

Pressé davantage. Isquierdo eût probablement donné ce lambeau de sa patrie, ses instructions portaient de ne rien refuser; il avait reçu de la main du prince de la Paix l'ordre positif de signer, sans aucun délai, relativement à l'Etrurie et au Portugal « tel traité que S. M. I. et R. jugera convenable de dicter» (1). Pendant quatre jours, ses pourparlers devinrent quotidiens avec Champagny, Maret et Duroc. Le 27 octobre les signatures étaient échangées; en quatorze articles toute la péninsule se trouvait bouleversée et d'un coup transformé le sort de la monarchie espagnole (2).

Le petit roi et la reine douairière d'Étrurie remettraient aux mains de l'Empereur leur royaume. — Ils recevaient, en échange, la partie septentrionale du Portugal coupé en trois tronçons. — La partie méridionale (province d'Alentejo et pays des Algarves) formait une souveraineté héréditaire pour le prince de la Paix. — Ce « royaume de Lusitanie » et cette principauté des Algarves étaient placés sous la suzeraineté du roi d'Espagne. — La souveraineté de la partie centrale du

(1) Note manu.scrite d'Isquioido, 16 octobre 1807, AF IV, 1680.

(2) Ce même jour où il réglait la destinée du Portugal et la situation de l'Espagne, Napoléon montrait qu'il avait l'esprit assez libre pour s occuper de la Prusse; (lettre à Daru), de la Pologne et de la Saxe (lettre à Champagny), de Corfou (lettre à Joseph) et... des billets de faveur dans le» théâtres parisiens (lettre à Fouché). — II affectait cette désinvolture et aimait ces contraste».

Portugal, entre le Tage et le Douro, demeurait réservée jusqu'à la paix générale. — Les colonies portugaises étaient partagées entre la France et l'Espagne. — Charles IV, à qui l'Empereur « garantissait la possession de ses États sur le continent d'Europe » , prendrait le titre d'Empereur des deux Amériques (1).

In cauda venenum : suivait une convention secrète : 28,000 hommes de troupes françaises entreraient en Espagne pour se rendre à Lisbonne où les suivrait un corps d'Espagnols, en nombre égal; — le général en chef français gouvernerait le Portugal central mis en séquestre et commanderait aux troupes espagnoles elles-mêmes; — une seconde armée française de 40,000 hommes se réunirait à Bayonne.

Lorsque le prince de la Paix connut les termes exprès de cette convention qui le faisait souverain, il exprima ses remerciements en termes hyperboliques; ce petit billet dont nous possédons l'original donne bien le ton banal, emphatique et niais du personnage; c'est le style d'un ambitieux, d'un fourbe et d'un sot :

Sire, Les expressions de reconnaissance flattent, mais elles ne démontrent toujours la force des sentiments de celui qui les a dictées.— Une épée et une âme forte qui la dirige, seront deV. M. l. et R. le plus digne tribut de reconnaissance aux honneurs dont V. M. L daigne distinguer le plus sincère, ainsi que le plus respectueux de ses admirateurs.

Sire, de V. M. I. et R.

Manuel.

San Lorenzo, 24 décembre 1807 (2).

(1) Par une réminiscence, qui lui était agréable, du vieux droit public européen, c'était la pensée de Napoléon de placer ce titre d'Empereur au-dessus de celui de Roi ; il l'offrait comme une dignité supérieure aux vieilles monarchies : en juillet 1806, pour acheter l'alliance du roi de Prusse, il lui proposait de « faire entrer la couronne impériale dans la maison de Brandebourg. >

t)8 L'ESPAGNE ET NAPOLEON

L'Empereur prétendait effrayer d'un côté les résistances, de l'autre endormir les soupçons. Il voulait que son ambassadeur entretînt « l'heureuse illusion de la paix » pour faciliter le passage et l'arrivée en Portugal de notre première armée, prodiguer à Madrid les banalités complimenteuses, ne prendre sur aucun point aucun engagement précis (1).

Au tome premier de ses Mémoires le chancelier Pasquier a noté, à cette date du 27 octobre : « Dans ce traité, le plus extraordinaire peut-être qui ait jamais été libellé, se trouve écrite d'avance l'histoire des malheurs de l'Espagne, de la funeste guerre dont elle a été le théâtre et des événements qui ont commencé la ruine de Napoléon. «

Qui s'inscrira en faux contre cette remarque mélancolique?

(1) Appendices^ IV,

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