CHAPITRE PREMIER
Charles IV reconnaît avec joie l'avènement de Napoléon. — Alliance francoespagnole. — Sulîsides de l'Espajjne pour payer sa neutralité. — William Pitt rompt la pai.x par un guet-apens (octobre 1804). — Déclaration de guerre (décembre). — Armement des vaisseaux espagnols. — Junot passe à Madrid.
Croisières des flottes françaises. — Combat du cap Finistère (22 juillet 1805).
— L'amiral Villeneuve b'oqué à Cadix. — Les amiraux espagnols. — Les amiraux français. — Effort maritime de l'Empereur.
Nelson augmente ses moyens et reprend la mer (septembre). — Conseil de guerre des amiraux des flottes alliées (8 octobre). — Rosilly nommé commandant en chef. — Villeneuve ordonne la sortie. — Manœuvres et branle-bas. — L'attaque de Nelson (21 octobre). — Il est tué à son bord.
— Combats, abordages et incendies. — Villeneuve prisonnier. — L'amiral Gravina rallie les débris des flottes.
Tempête de la nuit. — Désastres et naufrages. — Le Redoutable. — Douleur de Charles IV; fureur de Napoléon. — Mort de Villeneuve. — Raisons et conséquences de la défaite. — L'Angleterre maîtresse des mer».
Aucun prince en Europe ne reçut avec une satisfaction plus sincère que le roi d'Espnf^ne la nouvelle officielle de l'avènement du Premier Consul à l'empire. L'esprit métho-
s L'ESPAGNE ET NAPOLÉON
dique de Charles IV était en repos à considérer dans le général Bonaparte, — pour qui il professait une admiration très réelle, — non plus un chef élu de république, mais un souverain héréditaire. Il se sentait plus à Taise à lire les termes » du message l'informant qu'il « avait plu à la Providence » d'appeler au gouvernement de l'empire voisin « très haut, très puissant prince, son très cher et très amé bon frère, allié et confédéré » .
La quote-part à payer par l'Espagne pour cette amitié précieuse était fixée : un subside mensuel de six millions jusqu'à la fin de nos hostilités avec l'Angleterre (1).
A ce prix, elle demeurait neutre, selon son désir; mais les deux rivaux avaient trop envie de la compromettre, à leur profit particulier, pour la laisser longtemps dans ce rêve d'expectative. L'Anglerre brutalement la força à parler. Le 12 mai 1804, William Pitt avait remplacé au ministère Henry Addington. Le plus redoutable jouteur contre Napoléon prenait les affaires en main. Pitt voulut brusquer les choses, savoir sur qui compter; et comme la valeur morale des moyens ne l'inquiétait guère, il choisit le moins avouable, mais le plus sûr : le guet-apens.
Le 5 octobre, quatre galions chargés de douze millions de piastres, convoyés par quatre frégates espagnoles, arrivaient sous toutes voiles, venant de la Plata. A la hauteur du cap Sainte-Marie, quatre frégates anglaises, commandées par sir Graham Moor, les attendaient; elles fermaient la route de Cadix, s'approchèrent, et sans dire mot, appuyaient le drapeau de Sa Majesté britannique du feu de leurs canons. A attaque imprévue, résistance nulle : un galion saute, les autres sont entourés et conduits à Portsmouth, non comme prises^ certes, mais comme otages! Devant Barcelone, Nelson, qui
(1) La convcntioD avait été signée à Paris entre d'Azara et Talleyrand le i9 octobre 1803.
a des ordres, attaque trois vaisseaux de commerce espagnols, sans autre forme de procès. Dans les eaux des Halcaros, une croisière anglaise enlève le régiment de Castille, que des bateaux de transport menaient tenir garnison à Port-Mahon. Sur tout l'océan, c'est une course.
Quelques orateurs anglais protestèrent contre l'iniquité du procédé. Lord Grenville s'honora dans ce rôle : « Trois cents victimes assassinées en pleine paix!... Les Français nous ap[)ellent une nation mercantile; ils prétendent que la soif de l'or est notre unique passion; n'ont-ils pas le droit d'attribuer cette violence à notre avidité pour les piastres espagnoles? »
Napoléon s'empressa d'exciter l'Espagne à la guerre ouverte : par son ordre, le général Beurnonville fl), notre am])assadeur on vacances, reprend sur l'heure le chemin de Madrid, et, sans attendre son arrivée, notre agent intérimaire, M. de Vandeul, doit faire considérer au cabinet csjiagnol qu'une riposle belliqueuse devient forcée. Le gouvernement de Charles IV hésitait encore à demander une réparation qui allait entraîner une lutte pour laquelle il ne se sentait pas prêt. M. de Cevallos (2), ministre appliqué mais timide, et très propre aux alliances successives, rêvait de maintenir encore
(1) Pierre Riel de Beurnonville (1752-1821), soldat à quinze ans dan» le régiment colonial de l'Ile-de-France. En la seule année 1792, colonel, général, et ministre de la guerre. Prisonnier des Autrirhiens à Olnivitz (179:î-L795). Commandant l'armée de Sambrc-et-Meuse (1795). Ambassadeur à Berlin (1800;, à Madrid (1802-1804). Sénateur (1805;. Comte de l'Empire (1808). Membre du Gouvernement pro\isoire (1814). Pair de France (1814). Maréchal (1816). Créé ninrf|iiis par Louis XVIII. Il fut longtemps Grand maître de la Franc-Maçonnerie.
(2) Don Pedro de Cevallos (1764-1840), secrétaire d'andjassade (1784). Epouse une cousine de Godoy. Ministre secrétaire d'Etat (1800). Rallié à Ferdinand (avril 1808), l'accompagne à Bayonne. Rallié à Joseph et rentre avec lui en Espagne; le quille. Publie une brochure retentissante : Exposé dis moyens employcs par Napoléon pour usurper la couronne d'Espagne (l;ji>8). Envoyé des Juntes à Londres. Premier ministre de Ferdinand (1814), Ambassadeur à Naples et à Vienne. Disgracié (1820j.
la neutralité, tout au moins de ne pas brusquer le dénouement. Ses raisons n'étaient que trop sérieuses : le trésor se trouvait presque vide, avec 500 millions de dettes (1); la peste ravageait le sud de la péninsule, de Barcelone à Cadix, et un tremblement de terre ruinait la province de Malaga; au nord, la Biscaye fomentait un soulèvement contre des charges militaires qui compromettaient ses fueros.
Beurnonville, arrivé à Madrid le 19 novembre 1804, avait meilleure satisfaction avec le prince de la Paix, à qui son irresponsabilité donnait plus d'aplomb et d'audace. L'ami du Roi, l'amant de la Reine demeurait le personnage décoratif, haï. redouté, omnipotent. A Irente-huit ans, c'était toujours le parleur agréable, l'homme de plaisir, sans idée forte, nonchalant, avide et vain, plus dissimulé que faux, plus paresseux que dissimulé. De suite, il avait éprouvé ou affecté une bruyante colère : « Je suis prêt à monter à cheval pour me rendre au camp de Boulogne ou partout où le service des Espagnols pourra seconder le plan de l'Empereur. » 11 parlait ainsi à Vandeul, le 7 novembre, et le répétait avec la même énergie, des son premier entretien, à Beurnonville : l'Espagne fait ses préparatifs, les approvisionnements sont commandés, les mouvements de troupes commencés, l'artillerie s'organise dans les porls; des avisos partent dans les colonies prendre des dispositions de défense; sur toutes les embarcations anglaises on met l'embargo et le séquestre sur les propriétés des Anglais, qui resteront détenus dans les États de Sa Majesté Catholique.
Beurnonville transmettait ces promesses. La réponse 'ie Talleyrand est nette, cassante, piquant droit au but :
... Vous ne m'informez pa: (|ue S. M. C. ait proclamé la guerre : il n'y a ni manifeste, ni ordres donnés publiquement pour la
(1) Le déficit de la seule année 1804 atuiynait 1,180 millions de réaux. Archives des affaires éti;ing,lTe9. Eapagne, vol. GGti, fol. 280.
marche des troupes. Les stations anglaises sont-elles tenues à distance des forts? Le Ferrol est-il à l'abri? Les ports, les chantiers donnent-ils le spectacle utile d'une nouvelle activité?... Vos dernières dépêches annoncent des résolutions, S. M. désire voir des mesures exécutées (1).
Enfin, le 14 décembre, cette guerre forcée, l'Espagne la déclarait à l'Angleterre. Le manifeste était facile à rédiger, il y avait plus de motifs qu'il n'en fallait pour rompre les relations. Les termes restaient mesurés, et peu dissimulés les regrets de prendre les armes; l'Espagne avouait son « ingénue sécurité » , dénonçait les " voies occultes et perverses » du ministère anglais, et annonçait l'intention de venger son injure « avec énergie et dignité » . L'inévitable prince de la Paix, en qualité de généralissime, se trouvait chargé de la direction de la campagne, il dicta aussitôt une proclamation aux Espagnols, et parut mettre tant d'énergie dans ses paroles que les actes lui semblèrent moins urgents.
Chacun gardait son rôle : Charles IV, un peu troublé mais satisfait; la cour fort alarmée, la bourgeoisie mécontente, le peuple inquiet, l'armée volontiers rebelle à l'alliance qui l'earayait — Cevallos, irrité d'événements qui l'obligeaient à prendre parti contre ses propres sympathies acquises à l'Angleterre. — Godoy, résolu à une guerre qu'il voyait inévitable, sortant de l'indolence qui lui plaisait dans la proportion où il ne se compromettait pas vis-à-vis du tout-puissant Napoléon, abondant en promesses, stérile en actions. — Beurnonville, soldat hâbleur, qui se contentait lui-même de phrases sonores. — Napoléon et Talieyrand (le second suivant pas à pas les ordres du premier), poussant à l'activité, ne faisant aucun fond sur Godoy, exigeant de l'argent, l'ar- Kiement des ports et trouvant Beurnonville insuffisant.
Dans xm coin de la scène, mais avec un regard qui embras-
(i) iS fiiiiiairo au XIII. E:;pa(jnc, vol. 667, fol. SSV.
l'I'.spaonk kt n a poli: on
sait tout le thcàlre, l'haliile machiniste de la pièce s'ai)plaudissait déjà du succès. Pitt avait contniint l'Espagne à prendre parti en des conditions telles que la métropole demeurait coupée de ses provisions de piastres, et que les colonies se trouvaient sous l'embargo des vaisseaux anglais. La Suède, malencontreusement offensée par Napoléon, demeurait l'alliée sincère de l'Angleterre. La Russie avait rompu avec l;i France en rappelant à l'Empereur, au sujet des Bourbons de Naples, les pron)esses du Premier Consul, que Napoléon voulait oublier; la question, insidieusement soulevée par le cabinet de Saint-James, était admirablement posée au gré de ses vues, car en devenant « italienne" elle intéressait au premier chef l'Autriche, la poussant moralement à entrer dans la prochaine coalition projetée. Cette cour des Deu.x- Sioilcs,. Talleyrand voulait la contraindre à rompre avec rAuglelerre; mais il pressait en vain le marquis de Gallo, ambassadeur à Paris; plus inutilement encore, le ministre des affaires étrangères, le prince de Luzzi, par notre représentant Alquier, lui-même en mauvais termes avec la reine Caroline. Après une année de pourparlers, s'il obtenait entre Naples et la Frnnce un traité de neutralité, le 22 septembre 1805, c'était douze jours après que la Reine avait pris des précautions adverses par un traité d'alliance avec la Russie.
Cette dernière mettait dans son zèle à nous envelopper d'ennemis une activité prévoyante; elle eût voulu attirer l'Espagne dans son camp : à Saint-Pétersbourg, l'ambassadeur Norohna était l'objet des avances réitérées du prince Adam Czartoryski, soulignant les liens d'amitié des couronnes entre le Tsar et Charles IV, montrant combien il serait désirable que le cabinet de Madrid entrât dans la coalition qui allait contribuer à rétablir l'équilibre européen. Craignait-il, en jouant le jeu danfM'reux de quitter notre alliance, de perdre ses vaisseaux unis aux escadres françaises? Qu'il se rassure :
l'Angleterre possédait les moyens de lui fournir sur ce point dédommagement et compensation (1).
L'Empereur sentait tout cela; il connaissait, par le cabinet noir, ces intrigues (2), et, ne voulant perdre aucune de ses ressources, il entendait épuiser celles de son allié espagnol. Il envoya à Beumonville, pour être remise sans appareil, à rinsu du corps diplomatique, en mains propres de Charles IV, une lettre d'une rare arrogance :
Paris, 12 nivôse an XIII. [2 janvier 1805.]
J'ai reçu la lettre de V. M. J'attendais, pour y répondre, que je connusse le parti définitif qu'elle avait pris. J'eusse conçu un souverain mépris pour le cabinet espagnol, s'il se fût prêté à un accommodement ignominieux après [outrage que l'Lspagne a reçu de l'Angleterre, et je n'aurais pu que déplorer la bassesse de ceux qui le lui auraient conseillé... Ce n'est que par les armes que 1 on repousse des affronts aussi sanglants; mais aussi c'est ici que commence le devoir de V. M. Qu'elle manifeste la volonté de défundre son trône; qu'elle fasse armer ses vaisseaux; qu'elle exige de ses ministres cette activité qui, seule, peut sauver votre empire et le montrer avec fjloire aux yeux de la postérité. Il ne tnanq':e à V. M. que de l'argent; elle peut facilement en trouver, puisqu'elle a réuni à sa couronne les biens de l'ordre de M a' te-, qu'elle les fasse vendre, qu'elle exige du clergé et des ordres de l'Elut des contributions et des dons patriotiques.
L'Espagne a essuyé de grands maux ; le ciel a voulu éprouver V. M. Que V. M., que la Reine, que les princes, les princesses soient les premiers à faire des sacrifices; le peuple espagnol est fier, généreux et brave. Il répondra à la voix de son souverain. Quant aux opérations de la guerre, je verrais avec plaisir que V. M. charge le Prince de la Paix de s'entendre directement avec la France, sans le concours des ministres, afin que le secret soit mieux gardé et l'exécution plus rapide. L'Europe regarde V. M.
(1) Dépèche chiffrée de ISorohna à Cevallos, Saint-Pétersbourg, 23 août 1805.
(2) Le cabinet noir saisissait régulièrement les courriers diplomatiques; la copie de ces correspondances interceptées est entre les mains de M. Frédéric Masson, à qui j'en dois l'obligeante commuaication.
s I/ESPAGNE ET NAPOLEON
Si elle laisse manquer ses ports cParijent, si les forces de C Espagne ne sont pour rien dans la balance de la guerre, si de petites intri'jues ou des ministres ineptes paralysent ses opérations ou trompent V. M., elle peut s^ attendre à perdre les Amériques... Que V. M. chasse tous les ministres qui ne font que se plaindre, ce sont des remèdes qu'il faut apporter, des ressources qu'il faut réunir et le courage de ses peuples qu'il faut ranimer (1).
A Paris, entre notre ministre de la marine Decrès et l'ambassadeur de S. M. G. l'amiral duc de Gravina, une convention signée le 4 janvier 1805 arrêtait les opérations navales des deux pavs. Gravina avait vu de près l'impérieuse impatience de Napoléon, il était incité plus encore par son patriotisme : il se rendait pleinement compte des efforts que son pays devait faire pour être prêt à une guerre maritime. Revenu à Madrid le 31 janvier 1805, il prenait le 2 février à Aranjuez les ordres du Roi, le 3 il conférait avec Beurnonville chez le prince de la Paix, et le 4 il partait pour Cadix, où le zèle de don Ignacio de Alava mettait la place en état de défense. Donnant son portefeuille au lieutenant général Gil de Lemos, le ministre de la marine Domingo de Grandellana allait prendre en personne le commandement de la division du Ferrol. Gomme par un prodige, les arsenaux, les ports, les chantiers se réveillaient d'une antique torpeur.
Malgré les loisirs de la paix, les officiers des flottes espagnoles présentaient un corps d'élite : habitués à l'endurance, ils auraient été au-dessus de toutes les tâches, si leurs matelots ne s'étaient pas trouvés novices et leurs bateaux mal armés.
L'inscription maritime existait sans doute en Espagne, dcjiuis 1747, sous le nom de Matricule de me}', elle pouvait prendre les hommes de quinze à soixante ans et leur demander cinq années de service, mais ellr demeurait inefficace, comme ce qui est inipopulaire. Sans uniforme, par
(1) Concspoiuiance, t. Zv, pjtîce 8Î53.
TRAFAT.GAR 9
suite sans prestige ni discipline, îe matelot usait à bord ses vieilles hardes; il se plaignait, avec un accent d'hidalgo, d'être traité « non avec le décorum dû à des pères de famille, habitués à commander dans leur maison, mais avec la même rigueur que des gars condamnés au service de mer en punition de leurs méfaits » (1). Et, en vérité, dans cette catégorie se recrutait la marine : on avait recours au déplorable mode de la n presse » qui raflait les vagabonds; selon le mot pittoresque de l'amiral Churruca : le trop-plein des bagnes se vidait par les écoutilles des vaisseaux. »
Quant aux bâtiments eux-mêmes, il y avait aussi fort à dire : sans doute on en pouvait citer une demi-douzaine d'excellents comme le Santissima Trinidad, le plus fort bâtiment de toutes les marines européennes, que Perez Galdos appelle un « château fantastique », construit en 1769 à la Havane avec les plus beaux bois de Cuba, et qui portait 140 bouches à feu; le Principe de Asturias et le Santa Ana, presque neufs et d'égale force; YArgonauta, bon voilier qui allait servir de vaisseau amiral à Gravina pendant la campagne des Antilles. Mais après, une foule de mauvais marcheurs, les uns vieux, les autres mal gréés. Pour donner plus de vitesse on avait exagéré la surface de voilure et la hauteur des mâts, ce qui alourdissait le poids et rendait les manœuvres plus difficiles. On avait cru aussi augmenter la force des navires en les surchargeant d'artillerie. Celle arlil- ' rie, fournie par la fonderie royale de la Cavada, était bonne, et de grosses pièces de fer forgé annonçaient nos modernes canons en acier; mais le tir en était fort lent, et les matelots espagnols servaient un coup pendant que les caronades anglaises, légères et mobiles, en envoyaient trois.
Bcurnonville, qui se vantail de faire marcher Godoy « la
(1) FEnRET, E.\posirio>i hif-tnrica de las causas que mas Iian injluido en ta rl(.Ciu!ci:cia de la marina espanola. (loiO.)
gaule à la main " , signalait à Paris, comme un triomphe qui lui aurait été personnel, les moindres nouvelles d'armement, et Dieu sait si autour de lui la jactance castillane se faisait faute de grossir en câble le moindre agrès et de changer le» canots en vaisseaux de ligne. Harcelé par les injonctions venues de France, il attendait autant de compliments qu'il en recevait peu ; à l'annonce de ses efforts, sans faire allusion à ce qui venait d'être obtenu, on lui parlait immédiatement de ce qui restait à obtenir.
Le général Junot, il allait prendre en Portugal le commandement des forces françaises, devait traverser Madrid (mars 1805). On le chargea de donner un nouvel élan. Ses instructions sont fort nettes : voir le Roi, la Reine, leur rappeler qu'ils doivent l'exemple; voir le prince de la Paix. « Quand vous commencerez à être intimes, dans la quatrième ou cinquième conférence, vous glisserez quelque chose sur le sort futur de l'Espagne, et laisserez entrevoir combien rinlluence de la fille de l'Autrichienne de Naples (c'est la princesse des Asturies) serait contraire à l'Espagne si le roi Charles IV mourait (1). » — Visites, entretiens, démarches, faire tout cela avec discrétion, presque à l'insu de l'ambassadeur; « Beurnonville, qui jouit de ma confiance pour les affaires générales, ne l'a pas pour les affaires plus intimes. » Du reste, avec lui, être poli et bon camarade « sans cependant lui laisser prendre aucune espèce de ton » .
La duchesse d'Abrantès nous a donné ses impressions sur cette rapide visite à Madrid : tout le pays tranquille, la société accueillante, le Sitio d'Aranjuez admirable, avec ses eaux jaillissantes, ses frais ombrages, ses fleurs vives, ses fruits rares : un lieu de délices, un paradis enchanté. — Charles IV (frac de chasse, culotte de daim et bas bleus) est
(1) losti unions à Junot, 23 férrier 1805, Correspondance de Napoléon^
bienveillant; Marie-Louise, couverte de diamants, est fanée dans ses dentelles; la princesse des Asturies éblouissante de fraîcheur sous ses mousselines blanches. Et il n'est pas jusqu'au prince de la Paix à qui Mme Junot n'accorde une conception prompte, de la facilité pour le travail, un jugement droit (1). C'est une optimiste, comme l'on voit.
Le {jénéral Beurnonville se trouvait alors assez disposé à laisser d'autres mains que les siennes pousser le char de l État : il était dans le premier quartier de sa lune de miel, et tout entier au bonheur conjugal qu'il se plaisait à décrire dans chacune de ses dépêches. Il venait d'épouser Mlle Constance de Durfort (20 février 1802); cette alliance le comblait d'honneur et de joie, il ne pouvait s'en taire à Talleyrand (2). Les armements militaires le captivaient moins que les réceptions mondaines, les questions d'étiquette plus que le mouvement des arsenaux. Sa grosse préoccupation du moment, c'était un échange de cordons : des aigles de la Légion d'honneur contre des colliers de la Toison d'or, des plaques du Christ et de Charles IIL Sans se lier les mains par tous «es rubans, l'Empereur attendait anxieusement les premiers actes de la marine espagnole, à qui il avait assigné une place dans les pièces de son damier.
Son plan contre les Anglais, si simpliste dans sa conception pour l'armée de terre : envahir leur île et marcher sur Londres
(1) Mémoires, t. V, ehap. xv à xvui.
(2) u Je m'empresse de vous confier que je suis le plus heureux des hommes : Mlle de Durfort unit l'extrême douceur à l'extrême bonté: elle est douée du meilleur caractère, du sens le plus exquis; les malheurs en ont fait une femme mûre de bonne heure, et sa politesse naturelle lui a valu l'accueil le plus distingué de la part de LL. MM. CC. auxquelles elle a été présentée la semaine dernière; elle a parfaitement réussi également dans celte capitale. • Espagne, vol. 668, fol. 58.
avec 100,000 hommes en gros bataillons, — présentait, pour l'emploi des forces navales, des complications presque naïves.
Il faisait sortir de nos ports de Toulon, de Rochefort et c!e Brest, nos escadres dispersées : Villeneuve, Missiessy, Ganteaume; elles devaient attirer dans la haute mer les croisières anglaises, les semer à leur poursuite en des directions différentes, se rallier secrètement aux Antilles pour revenir à toutes voiles, dans la Manche, faciliter le passage de no? troupes du camp de Boulogne que ne troubleraient plus alors les vaisseaux anglais égarés sur les flots.
Cette combinaison, qu'un bon juge, l'amiral Jurien de la Gravière, appelle, je le sais, « un trait de génie » (Gravina disait : « un plan divin »), l'agression imprévue de l'Angleterre contre l'Espaj^jne l'avait troublée dans son principe. Trop d'autres éléments étaient indispensables au succès pour ne pas faire défaut à l'heure opportune. Le superflu, dit-on, chose si nécessaire! On pouvait ajouter: l'imprévu, chose très certaine. Commander à distance sans tenir compte des circonstances qui, fatalement, échappent de si loin, c'est courir l'invraisemblable, sinon l'impossible; ce fut là l'éternelle faute de l'orgueil impérieux de Napoléon, en engageant ses parties. Nelson le devinait bien et disait juste quand il p.arlait avec dédain, au mois de janvier 1805, de « ces ordres donnés sur les bords de la Seine, qui ne prennent en considération ni le temps ni la brise » .
En effet, si Missiessy eut la fortune de « s'évader » de Rochefort (11 janvier 1805) et d'atteindre les Antilles, Gaateaume, à qui on avait interdit « tout combat >', ne put s'éloigner de Brest, t^ne tempête conlrai{|nit Villeneuve, sorti le 18 janvier, à rentrer le 24 à Toulon; ce fut tardivement qu'un second effort (30 mars) le fit passer en hàtc devant Carthagène, sans vouloir attendre d'étro r;îllié par l'amiral Salcedo (lequel demeura blo(^ué avec ses dix navires pendant trois
TfiAFALCAR 13
ans!j, sans accorder devant Cadix (19 avrili^,à l'amiral Gravi.ia, le délai de quelques heures pour faire roule ensemble vers la Martinique. Tous ces jours perdus avaient donné l'éveil à l'amirauté anglaise, d'abort fort incertaine. Napoléon multipliait des ordres successifs et contradictoires (I); il changeait ses " agents » avec une fébrilité malheureuse : le capitaine Allemand remplaçait Missiessy; le commandement en chef j)assait de Ganteaume à Villeneuve, que des instructions secrètes atteignaient à Fort-de-France et rappelaient en hâte vers l'Europe.
Nelson (depuis seize mois il croisait entre les côtes de Provence et de Sardaigne, d'Afrique et d'Espagne) intrigué, f=ur de fausses pistes (2), savait enfin où était allée, en lui échappant, l'escadre de Toulon; pour la rejoindre, il sillonnait l'océan en tous sens, traversant l'Atlantique deux fois en soixante-dix jours (juin-août 1805); et son plus fin voilier, le brick le Curions, abordait en éclaireur les quais de Plymouth pour annoncer le retour de la flotte franco-espagnole avant que celle-ci eût pu atteindre les eaux du golfe de Biscaye Loscadre de Galder (dix vaisseaux), grossie à propos des cinq navires du contre-amiral Stirling, eut l'ordre d'aller, sans la laisser reposer de sa traversée, lui proposer le combat.
Le 22 juillet, à la hauteur du cap Finistère, l'action dura quatre heures et fut peu sanglante (3). Cosmao et son étatmajor, Gravina et ses officiers montrèrent leur vaillance. Une brume épaisse troubla les manœuvres. Elle permit aux Anglais de se retirer sans grosses avaries, en même temps
(1) Il y a un plan du 2 mars; \ta plan du 14 avril. — Commandant Des- BRIÈre. Projets et tentatives de débarquement aux Iles Britanniques, t. IV, et Trafalqar, p. 31-33.
(2) Il croyait à une nouvelle expédition d'Egypte, t Pas de renseignements. Oîi peuvent être les flottes combinées? Je suis peu à mon aise. » — Journal particulier de JSelson, 13 août 1805. Britisli Muséum, 34968.
(3) L'amiral Jurien de la Gravière (Guerres maritimes sous la République et i Empire, t. II, p. 126j n'y voit qu'une « véritable écbauffourée ».
qu'elle laissait sans secours deux mauvais voiliers espagnols, le Firme et le San Raphaël^ qui, après s'être battus tt)ule la nuit, se trouvant abandonnés, amenèrent leur pavillon. La perte de ces bateaux et le départ facile de Galder chai:^ea l'effet moral de la rencontre : les Anglais n'avaient pu nous empêcher d'atteindre le continent, mais ils emmenaient prisonniers deux navires; les Espagnols s'étaient montrés courageux, mais ils gardaient la rancune que nous n'eussions rien tenté sérieusement pour reprendre ces deux vaisseaux; les Français restaient maîtres d'un champ de bataille dont leur chef ne profitait pas. A force de parler du brouillard et de rendre l'atmosphère responsable de son action, Villeneuve exaspéra Napoléon. Le maître, alors, ne dédaignait pas de se faire journaliste : au Moniteur du 13 fructidor, on lisait les épigrammes et les sarcasmes qui ne pouvaient être imprimés que par ordre ou permission. Le public fit à son tour le jeu de mots d'appeler « combat des quinze-vingts " la rencontre du 22 juillet, à cause du nombre des vaisseaux qui se heurtèrent dans l'obscurité comme des aveugles.
C'était à Brest que l'Empereur voulait voir se grouper sa flotte, et sa dépêche ardente du 22 août, partie du camp de Boulogne, pressait Villeneuve : « Ne perdez pas un moment; entrez dans la Manche; l'Angleterre est à nous; paraissez vingt-quatre heures et tout est terminé. » Un admirable rêve! Au lieu de cela, l'amiral cinglait vers Cadix. L'Empereur en devint furieux : « 11 n'a pas le caractère nécessaire pour commander une frégate; c'est un homme sans résolution et sans courage moral. » Il parlait ainsi à son ministre de la marine, Dccrès, qui le suppliait " dans l'amertume de son âme " , — car n S. NL comptait pour rien ses raisonnements et son expérience », — de ne pas mêler les vaisseaux espagnols aux opérations des escadres françaises, et d'arrêter « l'émission d'ordres funestes » .
Funestes ou non, ces ordres, Villeneuve ne se trouvait plus à même de les recevoir à temps : entré dans la baie de Vif;o (28 juillet), il débarquait ses malades, faisait ses approvisionnements et réparait ses avaries (1). Le vent sud-ouest le conduisait au mouillage de la Gorogne; une brise d'est le portait au large (13 août). Des renseignements pessimistes mal vérifiés lui signalèrent une flotte anglaise importante; il mit alors le cap au sud et, poussant devant lui les quatre navires de CoUingwood qui tentaient le blocus, entra à Cadix le '20 août.
Il devait, avec la flotte alliée, y demeurer deux longs mois.
Ces marins de l'Espagne n'étaient pas les premiers venus : le duc de Gravina, instruit, énergique, chevaleresque, alliait la dignité du caractère à une extrême courtoisie; Napoléon le tenait en estime et avait voulu, lors de son séjour à Paris, l'initier au plan de campagne (2). — Don Ignacio de Alava avait, au commandement maritime de Cadix, déployé une activité précieuse; c'était un homme dur à lui-même et doux aux autres. — Le chef d'escadre Gisneros venait, malgré le manque de ressources, de mettre sur un bon pied les arsenaux de Carthagène. — Galiano était brave et savant. — Cayetano Valdès, en maintes rencontres avec les Anglais, avait toujours soutenu l'honneur de sa patrie. — Le plus populaire des officiers, don Cosme de Churruca, homme de mer éprouvé, de manières graves, portait une âme de fer dans un corps délicat. — Tous ces gens de cœur étaient prêts à faire leur devoir; mais la résignation caractérisait leur obéissance; ils se savaient entre les mains des moyens d'ac-
(i) Avec les plus grandes difiicultés, car les caisses espagnoles étaient entièrement vides, les arsenaux démunis, épuisé le crédit du Consulat français, €t le ministre Décrus nf pouvait offrir que des traites. Ce fut le munitionnaire Ouviaid, alors à iladrid, qui avança en numér.Tire 50,000 piastres.
(2) Archives de la Marine, BB IV, t. 230, fol. 49.
tion insuffisants, incomplets; on a pu dire d'eux qu'ils marchèrent au combat « avec la certitude scientifique de la défaite (1) n .
Nos marins nourrissaient d'autres pensées. Pour beaucoup l'abordage avait remplacé la formation de l'école (2); matelots de fortune, depuis douze ans ils guerroyaient en corsaires contre l'Anglais et leur méthode simpliste était de ne pas reculer. Nos bâtiments assez solides avaient des officiers d éducation médiocre et des amiraux qui n'avaient point oublié les dernières et glorieuses traditions de la marine royale. Villeneuve gâtait son mérile par une nervosité que surexcitait le sentiment secret de la malchance ; cette impression lui enlevait de la promptitude d'esprit et toute audace militaire ; « il pesait le pour et le contre comme s'il pesait de l'or » , disait de lui son ami Gravina (3) ; sa timidité lui ôtait du crédit auprès de ses subordonnés.
Au contraire, plein d'audace, de valeur, d'entrain, passionné aux ivresses des combats comme aux jouissances de la vie, le contre-amiral Magon rajeunissait les traditions brillantes de l'ancien corps. Le contre-acairal Dumanoir pos-
(1) C'était par pure forfanterie que Godoy écrivait à Decrès : « Au général SaIcc{1o rien ne manque et il n'attend que les derniers ordres pour mettre à la voile. » Saint-lidephonse, 26 septembre 1805. — Archives de la Marine, BB IV, t. 233, fol. 52 (original). Et par un zèle complaisant que Gravina ajoutait : « Quatorze vaisseaux espagnols sous mes ordres sont entièrement prêts. » Cadix, 28 septembre. — Ibid., fol. 37.
Ces renseignements optimistes pouvaient induire en erreur et en tentation l'Empereur à qui ses agents toutefois ne cachaient pas la vérité : « De» vaisseaux restés des années en rade avec les mêmes arrimages, leurs gréements, leurs voiles exposés aux injures de l'air pendant si longtemps, ne peuvent, s'ils vont à la mer en cet état, éprouver que malheur et désastre. » — Villeneuve à Decrès, 22 août 1805. — Les amiraux espagnols multipliaient l'aveu alarmé de l'infériorité de leurs bateaux et de leurs recrues.
(2) Richelieu créa les premières rlcoles de navigation; une ordonnance de 1786 établit à Vannes et à Alais deux Collèges de marine qui subsistèrent jusqu'en 1791.
(3) Mémoires du prince de la Faix, t. IV, p. 105.
sédait du courage personnel et de la science théorique^ poussé très vite par les circonstances aux premiers grades, son ambition allumée ne le portait pas à facilement obéir; jaloux et défiant de ses collègues, comme tous les arrivistes, il se réservait. Cosmao, marin solide, soldat éprouvé, venait de s'illustrer à la Martinique par une audace qui le suivrait jusqu'à la fin de sa carrière. Le capitaine Baudoin était un intrépide; Camas, un brave parmi les braves; Lucas, un chef expérimenté.
Nos équipages n'avaient pas toutes les connaissances nécessaires : empruntés en partie à la marine marchande, il leur manquait la pratique d'une vieille discipline; la querelle présente parlait peu à l'âme de ces auxiliaires de rencontre; un intérêt personnel eût peut-être animé davantage leur audace, ils eussent mieux fait sur les corsaires de Dutertre et de Surcouf.
L'effort II maritime » de Napoléon voulait être considérable : depuis le mois de mars 1803, il avait mis en chantier dix vaisseaux à Flessingue, Nantes, Bordeaux, Marseille, trois à Brest, quatre à Toulon, cinq à Lorient, six à Kochefort, un à Saint-Malo, un à Gênes. C'est que notre décadence, depuis la Révolution, était lamentable : à la paix d'Amieiis, la France se trouvait descendue à 4-7 vaisseaux de ligne, do;it 36 seulement à flot, tandis que l'Angleterre était montée à 189 vaisseaux de ligne, dont 126 couvraient la mer.
A la fin de l'été 1805, il ne s'agissait plus pour j)ersnune de l'invasion des Iles-Britanniques : déjà l'Empereur, j)ar la plus brillante des volte-faces, avait tourné le dos à la Manche
18 LESPAONE ET NAPOLÉON
et rentrait à Paris le 2 septembre pour marcher vers le Rliin le 23, Il exigeait de ses flottes une activité pareille : prescrivant de sortir, coûte que coûte, de cette défensive qui nous bloquait dans les ports, il attendait des rencontres nombreuses, des traits d'audace, des actions d'éclat. Le ministre Decrès l'écrivait à Villeneuve et lui donnait la Méditerranée comme champ d'évolution. Nelson, de son côté, i^rûlait de se mesurer avec l'ennemi; mais il voulait s'assurer les meilleures chances par la plus excellente préparation : arrivé à Londres le 28 août, il y recevait des pouvoirs illimités, quittait, le 15 septembre, Porstmouth, et partait, sur le Victory, dans une direction d'abord inconnue.
Cette dépêche inédite de Talleyrand, que je copie sur l'original, montre, sous une indifférence affectée, combien les veux de nos ministres se fixaient sur ce bâtiment ballotté par l'océan :
Strasbourg, 14 vendémiaire an XIV (6 octobre 1805).
Quoique ce ne puisse pas être dans les bruits répandus en Angleterre qu'il faille chercher le secret des opérations du gouvernement britannique, j'ai dû cependant, mon cher Decrès, remarquer, d après toutes les nouvelles de Londres, l'opinion où l'on est que l'expédition secrète qui se prépare en Angleterre est destinée pour Cadix. Ce n'est là qu'un bruit, mais il est général : appréciez-en la valeur; vous la jugerez beaucoup mieux que moi. Si ma nouvelle est absurde, vous y aurez toujours gagné d'appiendre que l'Empereur est à Nordlingen, qu'il se porte à merveille, que toute son armée est réunie et que la disposition des troupes est excellente; et moi j'aurai eu une occasion de vous renouveler l'assurance de mon sincère attachement.